LA BRUYÈRE
dont il critique les travers sans injustice comme sans amertume. Disons tout : il flagelle les âmes, mais il estime l'âme. Ses jngements sont empreints d'une équité que La Rochefoucauld n'a pas assez recherchée. Cependant, il était naturellement froid, il n'a pas connu l'enthousiasme, il ne montait pas sur le trépied, il ne s'emportait point. Lorsqu'il écrit une page où la dignité de Thomme est mise en lumière, persuadezvous que ce n'est point chez lui ardeur d'imagination, mais raisonnement pur. Il ne prononce qu'après avoir longtemps et froidement réfléchi, et mérite enfin qu'on lui décerne cet éloge dont si peu de moralistes se sont montrés vraiment dignes : « Il a su observer l'homme sans le mépriser. »
La Bruyère, sans doute, n'a pas les ailes puissantes d'un Bossuet, et ses yeux ne sont pas faits pour soutenir d'aussi près la vue du soleil. Il ne voit pas si loin, mais il voit sûrement, et voit bien. Il a le regard honnête. Dans la sphère où se ment ce regard, rien ne lui échappe. On l'a dit avec raison : « L'auteur d'un livre historique qui n'est pas suffisamment travaillé est un malhonnête homme. » Il en va de même pour un moraliste qui n"a pas suffisamment « regardé. »
Les Caractères ne sont pas un livre religieux, de la façon que l'entendait le xvn* siècle. Ce n'est pas une œuvre de controverse, ni de théologie, ni même de philosophie ou de morale théorique. Aux yeux de tous les contemporains de La Bruyère, il n'était pas permis de parler chrétien en des œuvres uniquement littéraires. Un des plus rares mérites de l'auteur des Caractères, c'est de s'être montré, par ce côté, fort supérieur d trmps : nous ne saurions assez l'en féliciter. Le chapitre sur les esprits forts est le noble couronnement d'un édifice que personne alors n'eut peut-être songé à couronner de la sorte : c'est un fronton superbe au-dessus d'une architecture ni!.'. On voit réellement, dans ce chapitre, à quel grand