‹ Portraits du XVIIe siècleChapitre 4 sur 20 · LA BRUYÈRE · texte numérisé non relu

LA BRUYÈRE

et solide chrétien nous avons affaire : La Rochefoucauld est effacé, et n'est plus à nos yeux qu'un égoïste raffiné et que les égoïstes seuls peuvent trouver charmant. A la façon dont La Bruyère défend le dogme fondamental de l'existence de Dieu, il est trop aisé de deviner jusqu'à quel point le grand siècle lui-même a connu la plaie de l'athéisme; mais les démonstrations du grand écrivain portent plus loin, et notre siècle se trouverait bien de les relire. Que de fois, pour ma part, au milieu des outrages que l'on prodiguait devant moi à la sainte Église, que de fois n'ai-je pas lu et relu cette belle page : « Si » ma religion était fausse, voilà le piège le mieux dressé qu'il » soit possible d'imaginer. » Il convient d'ajouter que les arguments de La Bruyère sont plus solides qu'originaux : il répète, il vulgarise les doctrines spiritualistes des grands philosophes de tous les temps ; mais c'est un vulgarisateur puissant et qui donne un jour nouveau à d'antiques doctrines. On le voudrait néamoins plus serré et parfois plus profond.

C'est en effet la profondeur qui, peut-être, lui fait le plus défaut. On ne se lasse pas de le regarder comme un observateur incomparable du cœur humain. Je pense qu'il serait plus juste de le considérer, tout d'abord, comme un observateur très exact de ses contemporains. Il est démontré que La Bruyère, pour composer son livre, a pris des notes fort consciencieusement sur tous les hommes de la ville et de la cour. Pour dessiner un seul de ses portraits, il a tracé sur son carnet les esquisses de vingt figures qu'il a fondues plus tard en une seule physionomie. C'est ce que prouvent à l'évidence les clefs des Caractères, que le dernier éditeur du grand écrivain a si bien harmonisées ou rectifiées. Je n'entends pas d'ailleurs critiquer une telle méthode, que La Bruyère a heureusement corrigée par un grand nombre d'observations véritablement générales et philosophiques. Malgré tout, l'auteur des Caractères

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vivait à la cour. Il y vivait à l'écart, je le veux bien, et noblement caché ; mais, enfin, la cour était son atmosphère, et il n'y pouvait guère observer que des courtisans. C'est le plus grand défaut de son livre, comme de tant d'autres à cette époque. On n'y rencontre trop souvent que la peinture et la critique des grands. Çà et là de bonnes figures bourgeoises prennent place dans cette noble galerie de portraits; mais je persiste à croire et à affirmer que la vraie bourgeoisie et le vrai peuple du xvne siècle n'y sont pas suffisamment représentés. Il en est de même pour cette excellente noblesse rurale, qui venait rarement à la cour. Or, ce sont là, au xvne siècle, les classes les plus honnêtes et les plus chrétiennes de la société. Leur modestie n'a pas attiré le regard des écrivains : ni Molière, ni La Bruyère ne les ont connues, ne les ont peintes. C'est ainsi qu'il ne faudrait pas juger la société de nos jours d'après les œuvres de nos boulevardiers. Fort inférieurs à La Bruyère, ils ont avec lui cette ressemblance unique : ils ne connaissent qu'une classe sociale. Versailles, aux yeux de la Bruyère, était un peu tout l'univers. Le Versailles de nos littérateurs, c'est le boulevard : ils ne vivent guère plus loin et ne décrivent guère d'autres milieux.

C'est particulièrement dans le chapitre consacré aux femmes qu'on peut constater cette infériorité de La Bruyère. Un de nos amis prétend que, pour bien juger un moraliste, il faut lire tout d'abord ces sortes de chapitres. Ce serait se montrer injuste pour La Bruyère que de le juger seulement d'après ces quelques pages. Faut-il avouer que nous les trouvons faibles? A coup sûr, elles sont extraordinairement incomplètes. L'auteur des Caractères n'y parle guère que des coquettes, et je n'y fois pas assez éclater le triomphe de la femme chrétienne, de la matrona unius viri. C'est toujours celte fileuse de laine qui est obstinément oubliée. L'honnête femme ne préoccupe guère

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les littérateurs, voire les meilleurs. Elle se cache trop bien pour être seulement devinée par des yeux qui sont faits aux splendeurs des cours. S'il est un siècle qui ait été abondant en femmes chrétiennes, c'est bien le xvne, et La Bruyère ne le dit pas assez. Dans un grand nombre de familles on tenait alors au courant un registre intime, un Mémorial de tous les événements qui attristaient ou égayaient ce petit cercle. Nous avons conservé de ces documents intimes, et ils sont, je l'avoue, plus touchants, mais surtout plus vrais que la magnifique prose de La Bruyère. M. Leplay me demanda un jour « à quelle époque il convenait de placer ce moment de notre histoire où la France fut le plus profondément morale et chrétienne. » Je lui répondis qu'en vertu de la vitesse acquise durant les siècles précédents, je placerais volontiers ce « sommet moral » pendant le règne de Louis XIII. La Bruyère n'en était séparé que par trente ou quarante années, et les mœurs chrétiennes offraient encore, de son temps, une vigoureuse et profonde beauté. Notre philosophe n'a pas constaté ce fait assez nettement; mais, encore une fois, il habitait Versailles, et ce fut son vice originel. Il faut, d'ailleurs, descendre jusqu'à notre siècle pour voir les observateurs et les poètes occupés à décrire et à chanter les « petites gens. » C'est une de nos gloires, et nous la revendiquons.

Donc, je n'ai pas la joie de voir La Bruyère m'ouvrir les portes d'un intérieur chrétien, me montrer la mère entourée de ses enfants, le père rentrant joyeux de son travail, la prière du soir faite avec les domestiques, et tant de nobles spectacles qui étaient si communs à cette époque. La Bruyère méritait pourtant de s'élever jusqu'à l'honneur d'une telle découverte : car c'est lui qui, en quelques lignes immortelles, a plaidé la cause des paysans, dont il a tracé un admirable portrait. Sans doute il a été réaliste dans ce dessin superbe, comme en plus

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