‹ Portraits du XVIIe siècleChapitre 5 sur 20 · S 1 LA BRUYÈRE · texte numérisé non relu

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'l'un autre tableau; mais il faut le remercier d'avoir ainsi pensé aux pauvres gens qui sont courbés sur la terre et se confondent avec elle. C'est de l'énergie; c'était du courage.

Ce n'est pas la seule fuis, du reste, que La Bruyère se montre supérieur à son temps. Cet esprit noble et sage n'a jamais eu contre les siècles chrétiens cette haine, ce mépris inique qui caractérise presque tous les écrivains du xvne siècle. Il se laisse aller, en un passage regrettable, à outrager « l'architecture barbare des Gothiques » : mais c'est tout. Il regrette quelque part le vocabulaire oublié de notre vieille langue, et il est le seul à exprimer intelligemment cet intelligent regret. Il n'est pas séparatiste comme la plupart de ses contemporains : il n'a jamais cru que Dieu pût ne pas être poétique; il n'a jamais prononcé le divorce entre le Beau et le Vrai. Même, il en est venu, à force de loyauté, à écrire ces lignes qui lui feront éternellement honneur : « Un Père de l'Église, un docteur de l'Église, quels noms, etc. » Je me rappelle encore •pue cette éloquente sortie me consola fort vivement quand je commençai à aimer le moyen âge d'un amour auquel je suis resté fidèle. Je ne l'ai jamais oubliée.

On a si longuement, si minutieusement étudié le style de La Bruyère, que j'éprouve quelque scrupule à en parler une fois de plus. Ici, je n'ai plus de réserves à faire, et c'est l'idéal de l;i perfection. Les Caractères sont le livre qu'il faut mettre aux mains de tous les apprentis en l'art d'écrire. On aurait quelque peine à y trouver un seul terme impropre, une seule î.ition de couleur. Çà et là quelques enchevêtrements pénibles; moins cependant que dans Pascal et dans Descartes. La pensée est nette, et la concision néanmoins n'est jamais ssi?e. Je ne saurais adresser qu'un reproche au grand écrivain : c'est qu'on voit trop la trame de son admirable travail. Ce livre sent l'huile, et la sent trop; mais c'est une

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raison de plus pour le recommander aux débutants. Il est bon qu'ils voient de près l'appareil et la charpente d'une telle construction : il est utile qu'ils s'en rendent compte. Ils commenceront par l'imiter et, à force d'imitation intelligente, finiront peut-être par devenir originaux.

Il n'est point malaisé d'imiter La Bruyère, mais il serait dangereux d'imiter Bossuet. Savourez les Élévations sur les Mystères: mais ne cherchez pas à reproduire le style emporté de ce génie superbe. On peut imiter les grands écrivains tels que La Bruyère, mais le génie doit nous tenir à distance. Arrachons-lui ses doctrines , si toutefois nous en avons la force; mais n'essayons pas de lui dérober le secret de son stvle.

Nous avons sous les yeux ce livre des Maximes qui a tant occupé les critiques et a été l'objet de si vives contestations. Malgré quelques répliques vigoureuses, il semble que l'œuvre de La Rochefoucauld jouit aujourd'hui d'un crédit universel et absolu. Nous savons certains catholiques qui, séduits sans doute par la perfection d'un style presque incomparable, se sont pris pour La Rochefoucauld d'un amour qui nous désole et que nous ne saurions aucunement approuver. Nous tenons même à protester contre ces faiblesses de quelques grands esprits. C'est toujours un mal que de trop aimer la forme : ce triste amour conduit à négliger le fond, et porte à je ne sais quelle indulgence condamnable. On a beaucoup pardonné au xvue siècle, bien qu'il n'ait pas toujours beaucoup aimé. Une phrase bien tournée a désarmé trop souvent les juges les plus solidement chrétiens, et l'on en est venu à considérer les Fables et les Maximes comme des œuvres qui sont presque chrétiennes à force d'être bien écrites. C'est une lamentable erreur et dont l'influence a été désastreuse.

A nos yeux, les Maximes sont un mauvais livre et, dans toute la force de ce mot, une œuvre païenne.

La Rochefoucauld est un contempteur de la race humaine, c'est un mépriseur et, à ce titre tout d'abord, nous nous défions de lui. On nous alléguera qu'il n'a pas haï, mais seu-

'.'il LA ROCHEFOUCAULD

lement méprisé, et qu'à tout prendre, le mépris est un sentiment plus pardonnable que la haine. Il nous est impossible de partager un tel avis., qui ne serait pas loin de nous scandaliser. Le mépris est stérile : il n'a jamais détruit le mal, ni construit le bien, il est essentiellement débilitant. L'homme qui regarde ses semblables avec cette moue dédaigneuse qui est une des grimaces de l'orgueil, cet homme est condamné à l'incertitude et même à l'inaction. Voyez La Rochefoucauld lui-même : « Il a toujours eu, dit le cardinal de Retz, une irrésolution habituelle. I! n'a jamais été guerrier, quoiqu'il fut très soldat; il n'a jamais été par lui-même bon courtisan. quoiqu'il eut bonne intention de l'être; il n'a jamais été bon homme de parti, quoique toute sa vie il ait été engagé. » Le Cardinal ajoute que l'auteur des Maximes a toujours eu « un air de honte et de timidité, » et il avoue d'ailleurs « qu'il ne sait à quoi attribuer cette irrésolution singulière. » Ce sont là les effets du mépris pour les autres hommes : sentiment désespérant et qui nous décide à ne pas agir, parce que nous ne voyons que do mal ou du faux-semblant au fond de tous les actes humains.

Depuis bien des siècles, l'École du mépris existe au sein de l'humanité, et ce n'est pas la moindre de nos plaies. La génération des contempteurs est éternelle : race ingénieuse, subtile et quelquefois profonde, mais qui se contente de signaler le mal sans indiquer le remède. Dans tout le livre des Maximeë il serait malaisé de trouver un seul conseil utile à côté de tant de traits perfides, de tant d'observations vraies et fines, de tant «le jolies choses si joliment dites. D'autres philosophes, révoltés de cette sévérité et de cette aigreur inutiles, ont voulu fonder, en face de cette École du dédain universel, l'École de l'indulgence universelle. Ils se sont si bien ingéniés, ils ont fait tant d'honnêtes efforts, qu'ils sont arrivés, en décomposant

l'âme humaine, à y trouver uniquement de l'or. Heureux chimistes! Les plus misérables cœurs leur ont semblé pleins de trésors inespérés; à défaut de vertus, ils se sont attachés aux instincts qu'ils ont érigés en vertus. Le plus vil scélérat a été innocenté par eux; les plus effroyables crimes ont été mis sur le compte de la folie et transformés candidement en cas pathologiques; l'homme, enfin, a été déclaré un être bon et à peu près sans défaut. Est-il besoin d'ajouter que cette École conduit par d'autres voies à des résultats aussi funestes que celle dont La Rochefoucauld est le chef et mérite de demeurer le type ? Approuver tout dans l'homme, c'est y excuser tout; ménager tous les criminels, c'est nous réserver le droit de l'être nousmêmes dans la mesure qui n'est pas contraire à nos intérêts ; passer l'éponge sur tous les vices, c'est nous autoriser à la passer sur les nôtres.

Entre ces deux écoles se tient l'École catholique, qui sait éviter l'un et l'autre de ces excès. « L'homme créé dans la lumière, avec la plénitude de l'intelligence, de l'amour et de la liberté, a détruit lui-même, par le premier péché, la beauté de sa nature si magnifiquement surnaturalisée. Il est tombé, gardant cependant dans son âme avilie les linéaments de sa beauté primitive, qu'il peut reconquérir tout entière en contemplant le Verbe fait homme, en le prenant pour type, en l'imitant, en s'unissant à lui, en étant sauvé par lui : » telle est la doctrine de l'Église, et c'est la seule qui parvienne à expliquer les étranges anomalies qui rendent le cœur de l'homme inexplicable aux philosophes. La Rochefoucauld, une seule fois, a prononcé ce mot « péché originel, » qui est la clef de toutes ces énigmes; mais en tout le reste il n'a rien vu, et a été pleinement païen.

Ce dernier jugement paraîtra dur, et il ne nous semble que l'expression adéquate de la vérité. Lisez, relisez avec attention

Maximes : je vous mets au défi d'y rencontrer un seul trait qui soit chrétien, sincèrement chrétien. Aux yeux de La Rochefoucauld, le christianisme est non avenu; c'est, à tout le moins, un domaine à part, et bien isolé de celui de la philosophie. La Rochefoucauld est peut-être, avec La Fontaine, le plus séparatiste de tous les écrivains du grand siècle. On alléguera, je le sais, que ces écrivains n'étaient pas des incroyants, qu'ils se sont inclinés plus d'une fois devant la vérité catholique et que, somme toute, ils ne l'ont point attaquée. Nous ne saurions admettre aucun de ces pitoyables arguments. Le silence de ces écrivains à l'endroit du Christianisme est la plus sanglante et la plus odieuse de toutes les insultes. Quoi! le Christ, le Verbe de Dieu est descendu du ciel en terre; il a guéri nos malades et ressuscité nos morts; il a ouvert ses lèvres divines et enseigné toute la vérité; il a souffert et il est mort pour nous; des millions de martyrs ont versé leur sang; des milliers de docteurs ont parlé; d'innombrables vierges ont embaumé le monde du parfum de leurs âmes; des saints, qu'on ne saurait compter, nous ont donné l'exemple de toutes les vertus et le modèle de tous les sacrifices; quoi! la terre depuis seize cents ans est imprégnée, saturée du christianisme; la famille est chrétienne; la société est chrétienne; les âmes et les institutions sont chrétiennes : et voici qu'un homme d'esprit, fermant obstinément ses oreilles et ses yeux à toutes ces harmonies el à tous ces spectacles, se prendra à écrire une œuvre philosophique et morale où il ne tiendra absolument aucun compte de ce christianisme vainqueur qui a tout pénétré; où il supposera que cette loi lumineuse n'existe pas; où il aura l'audace de se permettre cette hypothèse impie; où il n'admettra pas l'influence historique de la loi de Jésus-Christ; où il donnera à entendre que l'âme humaine est tout aussi perverse • I.' son temps qu'avant le sang du Sauveur répandu, oui, tout

aussi égoïste et misérable, malgré la vertu de ce sang divin, malgré l'Église, malgré les Saints, malgré seize siècles de Lumière et de Vérité! Et il se trouvera des lettrés, dus érudits chrétiens qui donneront, qui oseront donner le nom de chrétien à cet aveugle volontaire, à ce philosophe qui, dans toute son œuvre, ne prononce qu'à peine le nom de Dieu! Encore un coup, il faut protester.

Et véritablement, si Jésus-Christ et l'Église ne sont pas parvenus à faire de l'homme autre chose que l'être abject peint par La Rochefoucauld, il faut nier leur divinité. En définitive l'auteur des Maximes a nié cette divinité éclatante tout aussi réellement que l'auteur contemporain de la Vie de Jésus. Les procédés sont différents, mais le résultat est le même. Et qu'on ne dise pas que l'écrivain du xvne siècle s'est peut-être uniquement proposé de démontrer « qu'en dehors du christianisme toutes les vertus sont fausses. » Tout d'abord, si notre philosophe s'était vraiment donné un tel but, il avait le devoir de le proclamer très haut, explicitement, sans ambages. Puis, à ce point de vue même, il eut encore fait fausse route : parce que le christianisme ne peut pas ainsi être mis en dehors de la nature humaine, et parce qu'au point de vue uniquement naturel, l'homme est encore capable de plus de vertus que l'auteur des Maximes ne veut bien le supposer. Les chrétiens ne sont pas les seuls qui doivent rejeter un tel livre, et tous les philosophes sincères le devraient condamner avec une sévérité aussi indignée.

Il semble que La Rochefoucauld, qui est trop souvent un observateur exact, n'ait pas poussé bien loin ses études en philosophie positive. Une erreur vraiment prodigieuse se retrouve en chacune de ses Maximes, et elle est, si l'on peut ainsi parler, le caractère de cette œuvre trop vantée. L'auteur y a perpétuellement confondu les phénomènes volontaires qui

engagent la responsabilité de l'âme humaine avec les phénomènes involontaires qui la traversent et la troublent sans entamer sa liberté. Qui ne fait pas en philosophie cette indispensable distinction ne sait pas, ne saura jamais le mystère du cœur humain. Eh! sans doute — La Rochefoucauld a sur ce point mille fois raison, — nous sommes en pente vers tout ce qu'il v a de pire; nous avons l'immortelle passion du moi; dous ne songeons qu'à lui et lui voulons tout rapporter. Làdessus nous avons des raffinements étranges et, pour ainsi dire, des calculs involontaires qui sont très habilement compliqués. Mais, dans toutes les âmes où le christianisme a pénétré, il est aisé de constater une admirable et puissante réaction qui se résume en un seul mot que La Rochefoucauld n'a pas prononcé et dont il semble surtout n'avoir pas compris le sens : et ce mot est sacrifice. Tout le christianisme est là. Le chrétien est un être misérable par lui-même., mais très auguste par le prix qu'il a coûté à Dieu; qui, sollicité par le moi, lui résiste énergiquement; qui sort atout instant de lui-même et se répand au dehors en actions charitables et héroïques. Les yeux fixés sur Jésus-Christ, qui est le grand Sacrifié et lui a donné l'exemple de toutes les résistances à tous les égoïsmes, il passe à travers le monde en comprimant ses passions, en se retournant sur la pente où ses vices le voudraient entraîner, ni levant les yeux vers le ciel qui l'assiste et en foulant aux pieds li' démon qui le combat. L'auteur des Maximes n'a rien connu de cette lutte qui tous les jours se renouvelle dans l'âme du plus humble et du dernier des hommes. Pauvres grands ils., qui ii«' voient pas souvent les plus simples, et en même temps les plus admirables spectacles du monde des âmes!

Nous venons de toucher à l'une des plus graves imperfection- de La Roch sfoucauld. Il a trop vécu à la cour et, pour lui, l'espèce humaine a véritablement commencé au marquis et

au comte. Ce n'est pas le portrait de l'homme qu'il a peint, mais celui du courtisan. Il n'a certainement pas observé (il eut dédaigné de le faire) les petites âmes banales des bourgeois et des paysans. Pour attirer les regards délicats de cet observateur restreint, il fallait porter la jaquette dorée et les grands canons. Il n'a connu que le petit monde où il vivait, où son ambition s'agitait, où il eut à souffrir cent déboires. Or, ce monde des cours est celui que le christianisme pénètre le moins et qui prétend d'ailleurs se passer le plus aisément de la foi, tout en l'affichant avec le plus d'effronterie. De là vient ce mépris universel de l'auteur des Maximes pour la race courtisanesque qu'il a prise naïvement pour la race humaine. De là vient que, partout autour de lui, il n'aperçoit que tromperies et pièges, déguisements et trahisons; de là vient qu'il s'écrie : « Nous » sommes si accoutumés à nous déguiser aux autres qu'enfin » nous nous déguisons à nous-mêmes. » Tout ce pessimisme est applicable à la cour de Louis XIV, et même à toutes les cours; mais non pas, grâce à Dieu, à l'humanité rachetée par le sang de Jésus-Christ.

C'est un malheur, commun à beaucoup d'écrivains, de vivre dans un cercle trop borné, de s'y enfermer avec une obstination presque involontaire, et de ne connaître dans l'univers entier que ce petit pays et les quelques êtres qu'il renferme. Le grand chrétien qui a écrit les Caractères, La Bruyère luimême, n'a pas tout à fait échappé à ce travers : il a peint souvent les types particuliers à son milieu et à son temps, plutôt que les types universels de tous les âges et de tous les milieux. Notre xix'- siècle est atteint de la même maladie; les littérateurs de profession y forment une caste à part qui habite, à Paris, depuis la Chaussée-d'Antin jusqu'au boulevard Montmartre; qui se connaît fort bien elle-même, mais ne connaît pas le reste du monde ; qui a son type de femme, et ce type ne res-

semble en rien aux humbles chrétiennes que nous avons l'honneur d'avoir pour mères, pour filles et pour femmes; qui s'est composé un vocabulaire spécial, une philosophie spéciale, des mœurs spéciales. Les plus honnêtes de ces gens d'esprit; ceux qui ont les plus sincères et les meilleures intentions, vi». m souvent avorter leurs plus légitimes entreprises, à cause de ce monde particulier au fond duquel ils se sont enfermés. L'auteur des Idées de Madame Aubray, s'élevant noblement jusqu'à la doctrine de la rédemption des âmes, voulut un jour la proclamer au théâtre et donner sur la scène la parole à une chrétienne; mais, parce qu'il ne connaissait pas notre langue et nous prêtait la sienne, il échoua. C'est ce qui, dans une autre sphère, est arrivé à La Rochefoucauld, qui, courtisan lui-même, a pieté a l'humanité le langage et les sentiments des courtisans. Un prêtre qui tiendrait la plume ne commettrait jamais de ces méprises et de ces étroitesses, parce qu'il est tous les jours en communication avec des milliers d'hommes dont il connaît la vie intime et qui, depuis le duc jusqu'au chiffonnier, appartiennent à toutes les classes de la société. Mais il n'est même pas besoin d'être prêtre. Un simple chrétien, fut-il laïque, ne tomberait jamais dans une telle erreur : il aurait la plume moins fine, mais l'âme plus la>

Lorsqu'on écrit un livre intitulé : Réflexions, sentences et maximes morales, il semble que le premier devoir serait d'étudier l'homme sous toutes ses faces. Il convient que le moraliste mli' dans la rue, aille s'asseoir à la table des bourgeois et à celle des pauvres, interroge le paysan, fasse parler l'ouvrier, grimpe aux mansardes, y passe de longues heures, lise les lettres touchantes que s'écrivent les petites g< os, se pénètre de leurs mœurs, puis revienne dans les palais et prenne partout des notes. C'est là se montrer généreusement universel et vraiment observateur. Mais vous Ogurez-vous le duc de La Hoche-

foucauld parlant à des vilains et entrant dans leurs âmes? Est-ce que les paysans, à ses yeux, faisaient réellement partie de cette humanité qui a droit à être observée par les moralistes? Nous ne le pensons pas. Le vrai titre de son livre eût été : Réflexions morales sur les grands, quoiqu'un certain nombre de traits heureux puissent parfois s'y appliquer à tous les hommes.

A quel esprit solidement épris de la vérité pourra-t-on jamais persuader que ces maximes trop connues de la Rochefoucauld sont l'exacte constatation d'un fait universel? « Nos » vertus ne sont le plus souvent que des vices déguisés. » » Les vertus se perdent dans l'intérêt, comme les fleuves se » perdent dans la mer. » « On peut dire que le monde n'est » composé que de mines. » Jetons nos regards autour de nous : considérons seulement les êtres qui vivent le plus près de nous, et demandons-nous, avec une constante et profonde impartialité, si ce sont là des créatures égoïstes, uniquement préoccupées d'elles-mêmes, hypocrites et fausses, armées de masques et plaçant ces faux visages sur la grimace de leurs vices. Étudions au hasard, dans un pays chrétien, la première famille qui s'offrira à nos yeux, interrogeons-la, et réfutons les théories de La Rochefoucauld par un examen critique des réalités vivantes.... Voici le chef de la famille, voici le père. C'est une âme ardente, et que vingt passions embrasent. Brûlé par les mauvais feux de la vingtième année, il a su préserver son âme et demeurer ferme au milieu de souffrances et de tentations que le monde a toujours ignorées. Quel intérêt y trouvait-il, et ■ comment une telle vertu mériterait-elle d'être appelée « un vice déguisé! » Cette âme, cette même âme fut toujours d'une absolue franchise et loyauté, et il serait plusieurs fois inique de \m appliquer cet odieux paradoxe de notre moraliste : « La » sincérité qu'on voit d'ordinaire n'est qu'une fine dissimula- » tion pour attirer la confiance des autres. » Pour avoir trop

sincèrement donné son avis sur une affaire délicate et où sa conscience lui a paru engagée, cet homme de bien vient de ruiner son avenir : il est menacé aujourd'hui et sera destitué demain. Osera-t-on dire à ce propos que « l'amour de la jus- » tice n'est en la plupart des hommes que la crainte de souf- » frir l'injustice? » Voici bien autre chose : élevé par un parent éloigné, le chrétien que nous observons — il n'est personne parmi nous qui n'en connaisse de cette trempe — a eu récemment la douleur de le voir mourir chargé de dettes. Il a tout voulu payer, s'est refusé pendant plusieurs années le moindre plaisir, en a sevré sa femme et ses enfants, mais est arrivé par là à laver la mémoire de son bienfaiteur. Est-ce le cas de répéter ces paroles vraiment abominables de l'auteur des Maximes : « Il en est de la reconnaissance comme de la bonne foi : elle » entretient ll commerce, et nous ne payons pas parce qu'il » est juste de nous acquitter, mais pour trouver plus facile- » ment des gens qui nous prêtent? » Ou ces autres paroles encore, qu'il importe de dénoncer et de flétrir plus vivement : « La pitié est une habile prévoyance des malheurs où nous » pouvons tomber? » Ce n'est pas tout encore. Outragé par un misérable qui lui devait tout et qu'il pouvait aisément écraser, notre homme est allé vers lui, l'a serré dans ses bras, lui a tout pardonné : y a-t-il lieu, devant une telle générosité, de redire avec La Rochefoucauld, avec cette langue de vipère, qu'une telle réconciliation « n'était qu'un désir de rendre sa » condition meilleure, une lassitude de la guerre, et une crainte » de quelques mauvais événements? » Certes l'homme que nous avons choisi pour type est bien fait pour donner un démenti à la perfidie d'un pareil adage; mais que dire de ceux •pu l'entourent? Est-ce par intérêt qu'ils sont, eux aussi, honnêtes jusqu'à la sainteté et dévoués jusqu'à l'héroïsme? Est-ce par intérêt que sa femme, durant la dernière épidémie, a été

s'installer au chevet des pestiférés, qu'elle les a pansés et veillés, qu'elle en a guéri plusieurs et qu'elle a enseveli de ses propres mains les restes horribles de ceux qu'elle n'a pu sauver? Est-ce par intérêt que son fils, le capitaine, pour sauver un soldat de son régiment, est enlré seul dans un carré ennemi? Est-ce par intérêt que sa fille, la Sœur de Charité, soigne assidûment des vieillards laids, puants, ingrats? Il y avait au temps de La Rochefoucauld, il y avait des épouses chrétiennes, de vaillants soldats et des Sœurs de saint Vincent? Comment se fait-il qu'un tel philosophe n'en ait point parlé?

L'auteur des Maximes a, d'ailleurs, méprisé la femme plus encore que l'homme; mais, pour le réfuter, on se sent ici plus a l'aise, et les femmes honnêtes et bonnes sont moins rares que les autres. La Rochefoucauld n'a pas connu la femme; il n'a point connu ces belles et fortes âmes d'épouses et de mères qui s'épanouissaient partout au xvne siècle; partout, dis-je, et même à la cour. Les quelques maximes qu'il a consacrées aux femmes donnent la mesure exacte de la portée de son regard ; mais il en est une qui est particulièrement odieuse et dont le dernier éditeur des Maximes est forcé de dire « qu'on n'y retrouve pas la délicatesse et le bon goût ordinaires à La Rochefoucauld. » Nous voulons la citer ici pour le châtier : « 11 y a » peu d'honnêtes femmes qui ne soient lasses de leur métier. » Qu'en savait-il? Il s'était sans doute attaqué dans sa jeunesse à quelques gourgandines; car il nous apprend, dans son portrait fait par lui-même qu'il a été un peu galant autrefois, et, « que présentement il ne l'est plus, quelque jeune qu'il soit. » Cet aveu lui permet d'ajouter que «■ la sévérité des femmes est » un ajustement et un fard qu'elles ajoutent à leur beauté. » Mais savait-il, encore un coup, savait-il que de son temps il y avait des milliers de femmes (je dis des milliers) scrupuleusement attachées à l'austérité de leurs devoirs et ne s'en laissant

BIBIIOTHECA

détourner par aucune séduction; subissant souvent l'humeur difficile de ces maris auxquels elles demeuraient obstinément fidèles: élevant dans les pleurs de nombreux enfants auxquels elles donnaient toute leur vie; pratiquant d'ailleurs toutes les vertus chrétiennes, pieuses, aumônières, douces, résignées et pares? Lé savait-il? S'il l'ignorait, que penser d'une telle ignorance chez un tel observateur? S'il le savait, que penser de cette pointe à laquelle il a sacrifié la vérité? Et l'indignation ne court-elle pas clans nos veines?

Il est temps maintenant de constater les beaux fruits qu'a produits, dans l'intelligence de l'auteur des M aximes, ce mépris prodigieux pour la nature humaine. Ne pouvant pas croire qu'une nature aussi dégradée fût sortie des mains d'un Dieu créateur, ne pouvant pas s'imaginer qu'un monde si mal fait soit gouverné par l'éternelle providence d'un Dieu intelligent et bon, La Rochefoucauld s'est jeté à corps perdu dans le fatalisme, seul refuge qui reste finalement à ces illustres contempteurs de l'homme. Il n'ose plus, comme nous l'avons remarqué, prononcer le nom d'un Dieu personnel, mais il dit à tout instant : « La Fortune, la Nature, » et il transmettra ce baragouin au xvui0 siècle, sur lequel il exercera d'ailleurs une influence des plus fatales. « La nature, écrit-il, fait le mérite, et la for- » tune le met en œuvre. » « Il semble, ajoute-t-il, que nos » actions aient des étoiles heureuses ou malheureuses à qui elles » doivent une grande partie de la louange ou du blâme qu'on » leur donne. »> Et il ne craint pas de conclure, plus afemgle que la plupart des philosophes paiéns : « La fortune et » l'humeur gouvernent le monde. » Il ne s'en tient pas. là : il ivançant de deux siècles les doctrines qui sont aujourd'hui à la mode, il attribue à notre tempérament tous nos vices et toutes nos vertus. Eo plein règne de Louis XIV, il a la témérité d'écrire : « La force et la faiblesse d'esprit sont mal nom-

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» mées; elles ne sont en effet que la bonne et la mauvaise

» DISPOSITION DES ORGANES ET DU CORPS. » Et, plllS bas : « La

» crainte, la honte, et surtout lf tempérament, font souvent » la valeur des hommes et la vertu des femmes. » Il n'y a pas loin de ces aphorismes à celui qu'a formulé le plus hardi de nos matérialistes contemporains, lorsqu'il a dit : « Le vice et la vertu ne sont que des produits, tout comme le vin et le vitriol. »

Nous voulons bien avouer que La Rochefoucauld ne s'est pas toujours laissé emporter aussi loin et qu'il a frappé au bon coin plus d'une maxime juste, résultat d'une observation fine et d'une étude exacte. Rien, d'ailleurs, n'est plus concis, ni plus expressif que la plupart de ses pensées, et jamais style n'a été pour l'idée un moule plus exact. Même il va trop loin dans la concision et devient obscur à force d'être bref. Je ne sache pas qu'aucun écrivain ait jamais autant limé son œuvre; mais il lui est précisément arrivé ce qui advient aux écrivains trop épris de leur style, et il a plus d'une fois gâté ses idées en voulant les embellir.

11 demeure, malgré tout, une des gloires incontestées de la langue française et de l'esprit français, et ceux qui se proposent de donner une forme précise à leur pensée trouveront en lui un de leurs modèles les plus achevés.

Tant de qualités solides eussent dû préserver un aussi parfait écrivain. Il méritait mieux, a coup sûr, que d'être celui dont la juste postérité pourra dire : « Voilà l'un des hommes qui ont le plus méprisé l'homme. »

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