MME DE SÉVIGNÉ
« Elle est charmante, elle est charmante, elle est char- » mante. » Ce vers de la Philiberte d'Augier vient presque involontairement a l'esprit et aux lèvres, tandis qu'on lit les lettres de la « grande marquise. » Le charme en est tout français. Que les femmes de tous les pays et de tous les temps aient excellé dans l'art d'écrire, c'est un axiome qui est universellement admis, même par les hommes. Il n'est pas de petite bourgeoise en Europe qui, de nos jours encore, ne tourne gentiment une lettre et ne sache s'y montrer aimable. Mais Mme de Sévigné n'a rien d'anglais, rien d'allemand, rien d'italien : elle est absolument de France, et il semble que les critiques ne l'aient pas encore assez observé. Ce n'est là d'ailleurs qu'une remarque superficielle, et il faut aller plus au fond. Il y a chez Mme de Sévigné à étudier la femme, la chrétienne et l'écrivain. La division semblera peut-être naturelle, et donnera plus de clarté à cette étude.
Nous avons dit : « la femme, » et aurions dû écrire : « la mère. » Chez Mme de Sévigné, en effet, la maternité est plus que le sommet de l'âme : elle en est l'essence. On sait comment elle fut mariée, et combien peu de temps. Elle sut garder toute sa vie un profond respect à la mémoire d'un homme qu'elle eut sans doute quelque peine à respecter; mais enfin son mari ne lui fit pas assez aimer le mariage. Elle fut la femme
r06 Mm' DE SÉVIGNÉ
la plus honnête et, comme elle le dit de sa fille, la plus « régulière » de son temps; mais elle vit dans le mariage les convenances sociales et la « réputation à l'abri » plutôt peut-être que la profonde unité de deui êtres. Encore un coup, je ne saurais l'en accuser -ans quelque injustice et, pour bien juger Mme de Sévigné sur un point aussi délicat, il faut se rappeler M. de Sévigné. Bref, ce n'est pas comme femme, mais comme mère que la postérité connaîtra l'auteur des Lettres.
Il est vrai que l'amour maternel n'a jamais trouvé une expression plus aimable, ni plus tendre, que dans les lettres de cette mère « qui devait un jour mourir en soignant sa fille, el de l'avoir soignée. » Ce sont, en vérité, d'adorables caresses. Ses angoisses pour la santé de Mme de Grignan prennent ellesmêmes un tour agréable et qui n'est pas sans plaire. L'affection es1 partout visible et tangible. On entend le cœur qui bat, dans le temps même où la plume court sur le papier. C'est délicat, fin, gracieux. Mais....
Comment dirais-je bien, sans paraître un esprit chagrin, que je ne trouve pas cette affection assez profondément chrétienne? J'ai tout l'air, n'est-il pas vrai, de prononcer un blasphème.
Eh bien, oui! je trouve que Mme de Grignan est un peu trop un « enfant gâté, » et ce n'est pas ainsi, selon moi, qu'une chrétienne doit aimer sa fille. Une mère, qui est plus sévèrement catholique, sait dire à sa fille de plus rudes vérités; elle ne l'accable pas sans cesse sous cette pluie de fleurs; elle oe fait pas brûler tant de cassolettes autour d'elle. Dites tant que vous voudrez que le parfum en est exquis; mais laissez-moi ajouter qu'il esl capiteux. La vertu de Mme de Grignan n'en a pas souffert, je le sais et en suis heureux. Mais combien d'autres auraient succombé à une louange aussi assidue et aussi excessive! Ce que je condamne plus sévèrement encore,
\Te DE SÉVIGNÉ 107
c'est le caractère un peu trop matériel d'une affection qui est (.l'ailleurs si noble et si vraie. Mmc de Sévigné adore l'esprit de sa fille, et s'extasie à tout instant sur le style aimable île ses lettres; mais elle a pour la figure et la beauté de Mme de Grignan un culte que je me permets de trouver superstitieux. A plus d'une reprise, elle lui écrit pour la prier avant tout... de n'être pas mère trop souvent. Elle craint les grossesses de sa fille à l'égal du plus grand des malheurs. Sans doute, la santé de Mme de Grignan est pour beaucoup dans cette crainte; mais sa beauté y est, hélas! pour quelque chose. Cette horreur pour les nombreuses familles commençait déjà à se faire jour au xvne siècle : notre décadence est venue delà. A ce point de vue, Mme de Sévigné n'est pas assez bourgeoise. Dans les .Mémoriaux de famille qui sont dus aux familles chrétiennes de ce même temps, on trouve un accent maternel qui est autrement énergique et autrement profond.
Le xvne siècle, à vrai dire, n'était point en général une époque complimenteuse. Les mères n'avaient pas accoutumé d'encenser leurs filles de la sorte, et faisaient bien. Les grand' mères elles-mêmes étaient rudes quelquefois, et se disaient qu'un compliment, un seul, est de nature à perdre une âme. J'estime qu'elles avaient raison et qu'il faut, avant tout, forger des âmes solides. Au reste, les lettres de Mme de Sévigné nous offrent mille pages absolument irréprochables et où ces vilains compliments ne tiennent aucune place. Les mères sévères, elles aussi, savent écrire, et il n'est pas impossible de donner à ses enfants de rudes conseils en un excellent style.
La chrétienne, chez Mme de Sévigné, est savante, sincère, vivante. Néanmoins, la grande Marquise n'est pas toujours pour moi la grande chrétienne. Il lui manque la simplicité et la profondeur. Elle est séparatiste à sa manière et porte l'empreinte de son temps. Il ne saurait entrer dans mon plan de
108 Mme DE SÉVIGNÉ
trancher la question de son jansénisme. A-t-elle été janséniste, un peu, beaucoup, passionnément, pas du tout? Elle aimait trop Port-Royal pour n'avoir pas été imbue des idées de la secte, et c'est à ces doctrines rigoureuses qu'elle doit les défauts les plus incontestables de son étonnante intelligence. Si elle se fût davantage assimilé les doctrines de saint François de Sales, au lieu de savourer à l'excès tout ce qui venait de M. Pascal ou de M. Nicole, elle eût été tout autre sans cesser d'être charmante. Elle eût tout pénétré de christianisme : oui, tuut, sa vie intime, son affection pour sa fille, et ses lettres elles-mêmes, qui fussent devenues plus joyeuses en devenant plus vraies. Le jansénisme, lui, est l'antithèse de la joie, et il l'ait de la religion quelque chose de si maussade qu'un grand nombre de chrétiens se sont depuis longtemps empressés d'être seulement religieux à certaines heures et en certaines occupations de leur journée. Comparez la correspondance de l'évêque de Genève avec celle de Mme de Sévigné : vous comprendrez ce que je veux dire.
Quant au talent proprement dit de Mme de Sévigné, il est tout simplement incomparable, et l'on n'a rien exagéré en la plaçant au-dessus de tous les épistoliers, anciens ou modernes. Jamais grec, jamais latin n'a connu cette admirable aisance et souplesse. Avec une vivacité toujours verte, avec une sorte de vaillance toujours gaillarde et une imagination toujours en éveil, elle aborde tous les sujets. Il semble que, de parti délibéré, elle se propose de toucher à tout. Il n'en est rien et, si elle touche à tout, c'est sans le vouloir et par don de nature. Je parlais de souplesse tout à l'heure : c'est bien là sa première et sa meilleure qualité. Vivant en un siècle où tous les genres littéraires étaient sévèrement distingués l'un de l'autre et claquemurés chacun dans une petite cellule, Mrae de Sévigné a, tout au contraire, fondu et harmonisé tous les genres. Elle pleure et
Mme DE SÉVIGXÉ 109
rit dans une seule et même lettre, et le siècle de Louis XIV, qui se serait scandalisé d'un tel mélange dans un drame ou dans un poème, daigna le tolérer dans l'intimité de ces lettres. Par bonheur, et malgré Voiture, on n'avait pas encore décrété d'une façon trop officielle la création du genre épistolaire. Il fut donc permis d'y être humain et vrai. Le grand siècle ici voulut bien se dépouiller de sa grandeur, et nous autoriser à faire de notre style le reflet de notre vie.
Que Mrae de Sévigné ait été naturelle, on n'en saurait douter, et il convient de lui en savoir gré; mais je ne voudrais point tomber dans l'excès de certains critiques qui regardent les Lettres comme l'idéal du style naturel. Je suis convaincu que, tout en les écrivant rapidement, elle les travaillait quelque peu et, s'il faut tout dire, qu'elle les ciselait volontiers. Je crains même qu'en les écrivant, elle n'ait un peu songé à leur publication future. « J'espère, écrit-elle le 20 juin 1678, que, si » mes lettres méritaient d'être lues deux fois, il se trouverait » quelque charitable personne qui les corrigerait. » Par bonheur, « les charitables personnes, » dont parle la Marquise, se sont contentées de publier les Lettres, et se sont donné garde de les corriger. Les incorrections nous y plaisent autant que le reste. Somme toute, elle n'en commet point tant, ni de si lourdes. Elle a l'habileté merveilleuse de donner, même à ce qu'elle travaille, l'apparence d'une œuvre spontanée, facile, primesautière. On ne saurait lui adresser le reproche qu'on a pu faire à La Bruyère : ses écrits ne sentent pas l'huile, et l'appareil en est ingénieusement caché. Aussi ne souflre-t-on jamais en les lisant. C'est à la fois la lecture la plus aimable et la plus reposante. Nulle agitation chez l'écrivain, nulle agitation chez le lecteur. C'est un frais ruisseau qui coule sur de beaux cailloux polis comme l'argent. Celte eau charmante ne fait aucun tapage. Les mots ne s'y préci-
110 Mm* DE SÉVIGNÉ
piteùt pas; ils ne sautillent point. Les phrases de la Marquise sent rarement longues, -ans être trop coupées. Tous les secrets du style s'y trouvent agréablement condensés. Tout ce que la langue française, en huit siècles, avait trouvé de délicatesses, de tours vifs, de rapidités heureuses, toutes ces inventions de notre génie trouvent dans les Lettres leur expression suprême et véritablement achevée. Pas de rhétorique, ni d'enflure; rien qui trahisse l'effort. Les images même ne sont employées qu'avec sobriété, et ce pinceau n'abuse pas des couleurs. Avant tout, Mrae de Sévigné est une grande dame, et il n'y a rien de vulgaire ni dans les allures de sa vie, ni dans les allures de sa plume. Elle n'est pas d'ailleurs sans quelque impertinence, et tient toujours les autres à la distance qu'exige l'étiquette. Ne lui demandons pas de tendresses pour les petites gens : elle a bien de la peine à ne pas les mépriser. Elle a le style marquis.
Il y a quelques années, un de nos plus illustres pub 1 ici s tes fît de Mme de Sévigné le type absolu et idéal de la chrétienne. Ce jugement ne fut pas sans me paraître excessif, et nous n'avons vraiment qu'à jeter un regard autour de nous pour trouver, dans nos mères, dans nos femmes, dans nos filles, d'aussi parfaites chrétiennes et d'une trempe peut-être plus forte.
1 n jour, Joseph de Maistre se prit a écrire cette boutade : « Si j'avais à choisir entre M"'" de Sévigné et sa fille, j'épou- - la fille, et puis je partirais pour recevoir les lettres de l'autre, i C'est charmant, etc'est vrai. Je ne crains pas d'ajouter — et c'esl à dessein que je quitte ici le terrain littéraire — que la grande marquise m'effraie quelque peu, et que je me sentirais plus à Taise avec des âmes plus simples. 0 chrétiennes inconnues, ô mères admirable- qui savez cacher votre vie, je connais vos grandes aines: je connais ces hauteurs de pensée auxquelles Mm de Sévigné ne s'est pas toujours élevée. Voua
Mme DE SÉVIGNÉ Ht
avez une façon de voir toutes choses chrétiennement et de les considérer avec je ne sais quel bon sourire qui n'est pas le rire aimable de l'auteur des Lettres, mais qui vaut mieux. Vous savez écrire, vous aussi, et bien écrire : puissent vos lettres demeurer l'honneur secret de vos familles et ne pas trouver d'indiscret qui les tire de vos tiroirs et les profane en les publiant !
On parlait récemment devant moi de la mère de Lamartine, de cette grande chrétienne. Elle est fort inférieure à Mrae de Sévigné comme finesse de plume et délicatesse d'esprit ; mais je ne crains pas d'affirmer qu'elle a l'esprit plus intimement chrétien. Relisez ce Manuscrit de ma mère que le pauvre Lamartine a eu l'indélicatesse de livrer aux imprimeurs, et, — si vous n'avez pas le loisir de goûter tant de nobles pages qui n'auraient peut-être été ni pensées, ni écrites par Mmo de Sévigné, — écoutez à tout le moins ces quelques lignes :
J'aime le temps d'automne et les promenades sans autre entretien qu'avec mes impressions : elles sont grandes comme l'horizon et pleines de Dieu. La nature me fait monter au cœur mille réflexions et une espèce de mélancolie qui me plaît. Puis, quand je me retourne et que je vois, du haut de la montagne, la petite lumière qui brille dans la chambre de mes enfants, je bénis la Providence de m'avoir donné ce nid caché et tranquille pour les aimer. Je finis toujours par une prière sans beaucoup de paroles, et qui est comme un cantique intérieur que personne n'entend. Mais vous, Seigneur, vous l'entendez, puisque vous entendez le bourdonnement d'un insecte dans cette petite forêt de bruyère que je foule à mes pieds....
Il est temps de revendiquer, pour tant d'humbles chrétiennes, une gloire qu'elles n'ont jamais cherchée et qu'on se plaît trop à leur refuser. On ne trouvera jamais dans les Lettres le ton d'une Eugénie de Guérin, ni ces fraîcheurs délicieuses que nous a fait connaître le Récit d'une sœur. Mais, pour m'en
112 Mme DE SÉV1GNÉ
tenir aux mères, qui ne souhaiterait d'avoir une mère comme Mme de Lamartine ? Et qui ne répéterait volontiers à ces femmes modestes et courageuses, à ces héroïnes de la vie domestique, ces deux vers charmants du vieux Ducis :
Oui, j'aurai l'esprit, mes fileuses,
\)i' couler mes jours près de vous!
La poésie didactique mérite-t-elle décidément ce nom trop profané de « poésie? » Nous ne le pensons pas. Toutefois, il n'en a pas toujours été de même. A l'aurore de leur civilisation, les peuples, pour retenir plus aisément les éléments de leur science traditionnelle et les procédés même de leur agriculture rudimentaire , ont certaines exigences mnémotechniques que le rythme seul peut satisfaire complètement. Les peuples primitifs ne s'étonnent pas de voir quelque Hésiode se faire leur professeur poétique et revêtir de la splendeur de ses vers la nudité de ses préceptes. Suivant le commun sentiment des érudits, que rien jusqu'à ce jour n'est venu démentir, les Druides auraient tour à tour subi et professé un enseignement de cette nature, à la fois poétique et mnémotechnique. C'est bien; mais, quand à l'aurore a succédé le plein midi, quand à la demi -barbarie a succédé une civilisation demi-corrompue, est-il encore utile, est-il opportun de choisir la forme poétique pour apprendre aux hommes l'architecture ou la musique, la menuiserie ou la versification? Il va sans dire qu'il faut, de toute nécessité, créer une exception en faveur de la poésie rurale et de ce chef-d'œuvre éternel, les Géorgiques; mais le poète, ici, a l'inépuisable ressource de toutes les couleurs, de toutes les harmonies, de toutes les splendeurs de la nature. Pour tout le reste, nous maintenons notre dire, et affirmons
116 BOILEAI
qu'en un siècle civilisé, la prose seule est vraiment didactique. C'est ce que n'ont pas su comprendre tant de prétendus poètes depuis le xn jusqu'au xvme siècle, et nous avons ainsi l'heur de posséder des milliers de platitudes en vers, depuis le Bestiaire de Philippe de Thaon jusqu'à la Gastronomie de Berchoux : oeuvres d'une médiocrité et d'une inutilité qui défient généralement toute comparaison. Eh! Messieurs, si vous avez réellement la prétention de nous apprendre quelque chose, choisissez la prose, « ce mâle outil fait pour les fortes mains; » descendez de vos échasses et daignez enfin vous abaisser à notre niveau. Si vous n'avez au contraire que le désir fort légitime de nous charmer, traitez d'autres sujets, et ne consacrez plus quelques milliers de vers à nous ennuyer ainsi sans profit pour la science et sans honneur pour la poésie.
Ces réflexions nous sont suggérées par l'Art portique de Boileau.
Quel but s'est en réalité proposé l'auteur de V Art poétique:7 Je ne saurais croire, en vérité, qu'il ait prétendu donner les règles techniques du sonnet et apprendre à ses contemporains éperdus que ce petit poème se compose de quatorze vers distribués en deux quatrains et deux tercets. Ceux qui avaient besoin • II' ces infimes détails les auraient trouvés, énoncés de leur temps avec beaucoup plus de précision, dans le premier Traité de versificalion française. 11 convient donc, tout d'abord, de défalquer 'In poème de Boileau tant de préceptes inutiles ou dépla- Ajoutons que c'est faire preuve de quelque étroitesse d'esprit et de quelque myopie d'entendement que de considérer aussi minutieusement d'aussi médiocres objets. C'est que Boilean a perpétuellement confondu la versification avec la po< Je demande pardon de ma liberté grande; mais la poésie, à mon sens, ne lui est point apparue comme une glorification de Dieu ei un agrandissement de l'homme par la musique, par la
peinture et par la pensée harmonieusement réunies et fondues en un seul Art. Elle ne lui est pas apparue comme un langage divin parlé par les âmes élevées et pour les âmes élevées, destiné surtout à faire connaître et à faire aimer la Vérité. Non : la poésie n'est guère, à ses yeux, qu'une amusette à l'usage des esprits délicats et fins, « et cela fait toujours passer une heure ou deux. »
Despréaux a, suivant nous, exercé sur les destinées de la poésie en France la plus regrettable, la plus mortelle influence : il a, pour plus d'un siècle, empêché la naissance parmi nous d'un véritable poète. Il a été plus loin, et, malgré son titre, son Art poétique a peut-être été aussi fatal à l'art qu'à la poésie. Oui, Boileau a tellement régularisé, aligné, ratissé les abords du Parnasse, il y a mis tant d'allées correctes, tant de poteaux indicateurs : « Ceci est la route de l'élégie, cela est le chemin du poème épique; » il l'a si bien transformé en un jardin Lenôtre, donnant à chaque « genre » son petit jardinet à part, et séparant ces enclos par de grands murs destinés à empêcher toute communication; il a si bien fait que l'on s'est enfin dégoûté de tous ces artifices et de tous ces apprêts. On avait fini par ignorer qu'il y eût ici-bas de vrais bois désordonnés et touffus, avec de vrais oiseaux et un vrai charme, et, il faut le dire à la louange de notre siècle, c'est lui qui, après Jean-Jacques, a retrouvé le souvenir des chants oubliés et le chemin de la nature délaissée.
Veut-on savoir jusqu'à quel point les conceptions littéraires de notre temps sont plus élevées que celles du xvir3 siècle.' Qu'on lise la Poétique nouvelle de Brizeux après Y Art poétique de Boileau. Les vers du poète breton ne sont qu'une esquisse, mais on y sent je ne sais quelle grandeur. Tandis que Boileau nous attarde péniblement dans ses définitions subtiles de genres et d'espèces, Brizeux, lui, nous prend par la main et
nous conduit aux trois grandes sources de toute poésie humaine: le Temple, la Nature, la Cité. Qui oserait comparer cette classification à «elle de Boileau? L'une est large, et l'autre étroite; l'une est factice, l'autre vraie; l'une est d'un grammairien, et l'autre d'un poète.
La distinction de la poésie en genres rigoureux et infranchissables était faite pour arrêter tout élan vraiment poétique. Rien de plus stérile, ni de plus faux. Comment! si j'ai l'âme inondée de tristesse et si j'éclate en larmes, je devrai pleurer Jusqu'à la fin de mes vers impitoyablement qualifiés d'élégie, et il me sera interdit de terminer cette « élégie » comme une hymne enflammée, avec des chants d'action de grâces ou même avec des cris de consolation et de joie! Si je parcours une belle campagne, je n'aurai pas le droit, après l'avoir décrite à ma façon, de m'élever graduellement jusqu'à l'ode, jusqu'au cantique où je chanterai le Créateur de ces montagnes et de ces vallées incomparables! Si je fais agir sur la scène les personnages d'un drame, je serai contraint de leur prêter sans cesse une grimace solennelle et lugubre, parce que ce genre s'appelle « tragédie, » ou une grimace sans cesse exhilarante et rieuse, parce que cet autre genre s'appelle « corneille! » Il me sera défendu, en mon drame amoindri, de faire pleurer et rire le même homme qui, dans la réalité de la vie, a parfois l'occasion de pleurer et de rire durant l'espace d'une seule heure! Toutes ces règles seraient odieuses, si elles n'étaient pas ridicules. Un Victor Hugo s'en est très noblement affranchi. Il a jeté bas tant de barrières, et a bien fait. Dirai -je comment Dieu fut chassé de la poésie par la main janséniste de Boileau : « Défense à Dieu de pénétrer en ce lieu: défense au poète d'y chanter ses louanges, celles de son Fils, celles de la Vierge et de l'Église. » De telles besognes étaient laissées aux théologiens, et l'on se persuadait qu'il
fallait uniquement, pour être poète, se pénétrer jusqu'aux moelles des seuls procédés de Virgile et d'Homère. C'est la première fois, il faut l'avouer, que la poésie a été entendue de cette façon, et aucun peuple, dans toute l'histoire du monde, n'en a jamais eu cette conception étroite. Toutes les nations, civilisées ou sauvages, partout et toujours, ont fait de leur poésie l'expression, non pas des idées d'une autre nation et d'un autre temps, mais de leurs idées, mais de leurs cœurs, mais de leurs intelligences, mais de leur foi, mais de tout leur être. Elles n'ont pas été emprunter le sang d'un autre peuple pour se le transfuser, décoloré, sans vigueur et froid. Elles ont pu quelquefois ne posséder qu'une pauvre poésie; mais enfin, c'était une poésie à elles, une poésie religieuse et nationale. Elles n'ont pas été mendier la coupe dorée d'Athènes et de Rome, et ont préféré dire : « Mon verre n'est pas grand, mais je bois dans mon verre. » Voilà la vraie notion de la poésie.
La France ancienne n'a pas été mieux comprise ni mieux traitée par Boileau. Ni les combats de l'Église, ni les premiers siècles de notre histoire nationale ne lui semblèrent poétiques. Doctrine véritablement monstrueuse et contre laquelle il ne faut pas se lasser de réagir. Que dans toutes les annales de l'humanité il y ait eu seulement deux instants vraiment poétiques et dignes d'occuper les poètes à travers tous les siècles; qu'Athènes sous Périclès et Rome sous Auguste soient l'unique aimant qui nous doive attirer et retenir sans cesse, c'est une idée que nous ne supporterons jamais. Boileau, par un excès de respect sans doute, n'a pas voulu se hasarder a parler de Moïse et de David; mais il n'eût certes pas écrit de l'auteur des Psaumes ce que notre Lamartine en a dit : « Essayez de lire Pindare après David; quant a moi, je ne le puis plus. » Dans l'histoire de la poésie, il biffe en
réalité tout l'Orient et tous les siècles chrétiens jusqu'à cette grande lumière, jusqu'à cet astre dont la vue est difficile à rapporter, jusqu'à ce géant qui se nomme Malherbe. Du moyen âge, il ignore tout, et nous ne songeons pas à lui en faire un reproche : car c'est le défaut de son siècle, et non pas le sien. Où a-t-il cependant puisé les éléments de cette fausse érudition? Où a-t-il vu que, « durant les premiers temps du Parnasse françois, — le caprice tout seul faisait toutes les lois:' » Lui était-il impossible de lire dans Fauchet ou dans Catel quelques vers des xne et xme siècles, d'en compter les syllabes, et de se convaincre que la versification de ces temps barbares était tout aussi régulière, et peut-être plus sage que la sienne? Où a-t-il vu que « chez nos dévots aïeux » le théâtre ait été « abhorré, » alors que ce fut peut-être leur unique et profonde passion littéraire? Non, non, il faut, encore un coup, pardonner à Boileau des erreurs qui lui ont été imposées par son siècle. Mais c'est le caractère propre du génie de s'élever au-dessns de ces idées, de ces ignorances et de ces préjugés de son temps, et Boileau ne saurait vraiment passer pour un génie.
Presque partout dans son œuvre, on est amené à constater le même manque d'essor et de coups d'ailes. Comment ce satirique a-t-il compris la satire? A-t-il été ce Juvénal chrétien dont le grand siècle avait tant besoin? A-t-il, en vers légitimement audacieux, flétri les adultères du Roi, les complaisances des courtisans, les envahissements du césarisme, les attentats contre l'Eglise romaine mère de toutes les Églises, les premiers symptômes de cette épidémie d'athéisme qui allait tout infecter, les excès du luxe royal, la servilité des grands, l'extrême misère des pauvres, et tous les vices d'un temps dont il n'a guère raillé que les travers:' Non : Boileau s'est donné le plus souvent pour tâche de faire la guerre aux mé-
chants petits poètes qui pullulaient autour de lui, et ses yeux ont peut-être été plus indignés de ces minces abus que des vrais crimes de son époque. Que Cotin ait fait bailler ses auditeurs et que Chapelain ait écrit de mauvais vers, tel n'est pourtant pas le principal souci de l'humanité chrétienne et française. Ce sont là des accidents sans doute, mais des accidents secondaires, et nous comprenons autrement l'utile et noble besogne d'un satirique. Aujourd'hui nous ne ferions pas, grâce à Dieu, de succès durable à l'écrivain qui se contenterait de berner le style de ses confrères et n'aborderait jamais les grands problèmes de la vie. Cependant les satires de Boileau ont été décrétées classiques, et l'on impose à la fraîche intelligence et au petit cœur tout neuf de nos enfants le Repas ridicule et les Embarras de Paris!
La physionomie de DespVéaux est presque toujours la même dans toutes les parties de son œuvre. Le Lutrin appartient à ce genre faux qu'on appelait héroï-comique, et qui est, à proprement parler, la parodie. C'est une sorte de pseudo-comédie qui consiste à prêter à de petits personnages l'allure et le langage des héros. La chose est amusante durant quelques cents vers; plus longue, elle agace ou endort, et je ne crois pas qu'un esprit vraiment haut puisse jamais goûter le Lutrin. 11 n'en est pas de même des Ëpîtres, qui sont incontestablement le meilleur titre de Boileau et où abondent les beaux vers honnêtes et francs, pleins d'un bon sens vigoureux et d'une lucidité toute française. Dans son Épitre sur l'amour de Dieu dont nous n'avons pas à juger le fond et qui, pour la forme, est regardée avec raison comme indigne de lui, il aborde une haute question, et nous n'étions guère habitai lui voir prendre cet essor vers les hauteurs. Nous le félicitons vivement d'une telle tentative, et estimons qu'il méritait d'y mieux réussir.
Notre jugement paraîtra sévère; mais nous n'avons encore parlé que de nos griefs. Loin de nous la pensée d'amoindrir la valeur réelle de cet excellent écrivain qui fut un chrétien convaincu. Je ne pense pas qu'on ait jamais respecté ses lecteurs avec autant de conscience, ni que jamais on ait si honnêtement travaillé une œuvre littéraire. Le vers de Boileau est net, franc, correct, et vraiment frappé de main de maître. J'ajoute que cette admirable régularité et ce parler sans tache étaient profondément nécessaires en un temps où la langue achevait de se former, et où le vers était encore un peu lâche. malgré le sublime effort de Corneille. L'auteur des Épîtres a rendu par là un signalé service à notre littérature nationale, qui ne s'en montrera jamais assez reconnaissante. La guerre impitoyable qu'il fit aux médiocrités poétiques de son temps eut, du moins, ce bon effet de déblayer le terrain littéraire et dVn expulser les indignes. Le mérite particulier de Boileau, un mérite qu'il a presque poussé jusqu'au génie, c'est le bon sens. Je ne crois pas, « quoi qu'on die, » que ce soit précisément l'attribut spécial des vrais poètes, bien que cette excellente qualité soit partout à sa place et ne soit nulle part inutile. La poésie n'est pas une folie, comme l'a prétendu certaine école; mais ce n'est pas non plus une sagesse bourgeoise et craignant les courants d'air. Malgré tout, Boileau restera et méritera de rester, en raison même de cette correction et de cet équilibre. 0 rare puissance de ces vertus qui n'ont rien de vulgaire! En réalité elles assurent l'immortalité, que ne donneront jamais ni la fécondité, ni l'imagination toutes seules, ni tous les dons de l'esprit sans ceux-là. Dans notre nomenclature littéraire qui est si riche, cent esprits peut-être sont supérieurs à l'auteur tranquille et peu inspiré de Y Art poétique; mais ils n'ont pas été corrects, et ne seront pas adoptés par la postérité qui a besoin de modèles achevés.
II est encore un point qui me ravit chez l'auteur de Y Art poétique : c'est qu'il n'est point bas; c'est qu'il n'a jamais fait de vilenie; c'est qu'il a révélé l'intime noblesse de son âme dans ce vers, l'un des plus beaux de notre langue et de toutes les langues : « Le vers se sent toujours des bassesses du cœur; » c'est que, loyal et bon dans sa vie, il le fut dans ses œuvres ; c'est qu'enfin, s'il est à nos yeux un poète de seconde volée, il est, dans toute la force de ce mot, un honnête homme de premier ordre.
S'il ne fallait pas désespérer d'interrompre jamais le cours d'un préjugé, nous aurions a répéter ici. pour la millième fois peut-être, que ce prétendu naïf fut en réalité le plus madré et le plus profond de tous les égoïstes. Ce qui domine en lui, ce n'est pas le cœur, ni la conscience, ni l'âme : c'est l'esprit. Je m'évertue à chercher ce qui a mérité à ce fin matois le surnom de « bonhomme » , et j'avoue en toute humilité que, malgré la constance de mes efforts, je ne suis pas encore parvenu à le découvrir. Intelligence acérée, pénétrante, mordante, piquante, charmante, il n'a jamais eu de la bonhomie vraie que certaines apparences trompeuses; pour tout dire, je ne connais pas de type plus accompli du « faux bonhomme. » Il est essentiellement sceptique, et rit sans cesse en dedans. C'est une sorte de Voltaire qui n'est pas venimeux et qui , par paresse, ne se donne pas la peine de haïr, mais seulement de mépriser. Encore ce mépris est-il sans profondeur, comme il est sans fiel. Il observe, sourit, puis écrit.
La Fontaine a loué quelque part l'auteur des Maximes, et il l'a fait avec amour, avec passion, sans réserve. C'est que l'auteur des Fables n'est en réalité qu'un La Rochefoucauld moins bilieux, moins sec, moins anguleux, mais plus dangereux peut-être et cachant mieux son jeu. Au demeurant, c'est
le même tempérament de mépriseur de la nature humaine, et ils étaient bien faits pour se comprendre.
Voici un homme qui, doué d'un rare et merveilleux génie, et maniant le vers avec une facilité que personne n'a jamais possédée à ce point, se prépare à écrire un volume de Fables. Il a d'illustres modèles sous les yeux: les Indous; Ésope chez les Grecs, et, chez les Latins, Phèdre. Tous ces conteurs, que La Fontaine a si magnifiquement dépassés, ont vu dans l'apologue une façon populaire de dire la vérité aux peuples et de leur faire un cours de haute morale. Les origines de l'Apologue sont sacrées, j'allais dire divines. On le trouve dans l'Ancien Testament, et l'on peut affirmer que les paraboles de l'Évangile ne sont que des apologues surnaturalisés. Chez les nations même qui n'ont pas vécu dans la pleine lumière de la révélation , l'Apologue est resté quelque chose de mystérieux, de théologique et presque de sacerdotal. Oui, les Indous, Ésope et Phèdre lui-même sont des moralistes qui sont convaincus jusqu'à paraître inspirés. Si l'on n'avait pas tant abusé de ce mot, je dirais qu'ils semblent remplir un sacerdoce. Ils ne se dépouillent jamais d'une certaine gravité, qui est belle; ils ne raillent, ni ne plaisantent, et ce sont des prêtres qui croient à leur Dieu. Quel est, dans notre monde occidental, quel est le premier fabuliste qui a fait entrer le scepticisme dans l'apologue? Quel est le premier qui s'est dépouillé de sa toge de moraliste? Quel est le premier qui, dans cette littérature grave, a montré la grimace d'un sourire moqueur ? Ce sont les auteurs de Renan aux xn9 et xiue siècles, mais c'est surtout la Fontaine au xvne. Il se sert de la fable pour montrer le ridicule et l'inanité de l'homme, mais non plus pour lui prêcher une morale supérieure. Il est heureux de nous percer à jour. Au milieu de tant de vices et de petitesses, il nous donne à entendre que le seul moyen de nous
tirer d'affaire consiste en une bonne petite prudence, en une honnête petite habileté renardière qu'il se prend h nous enseigner tout au long. L'important, c'est d'arriver par la finesse au succès, sans rompre trop ouvertement avec la morale. Le trompeur n'a qu'un écueil, c'est d'être trompé, mais il peut l'éviter. Le renard, enfin, est la bête favorite du « bonhomme», qui fut lui-même un fin renard. Prenez l'une après l'autre toutes les « moralités » des fables de La Fontaine et, à part un certain nombre d'exceptions dont il convient de faire estime, vous n'y trouverez qu'une morale des plus naturalistes et des plus sceptiques. Il est certain que les Indou^ et Ésope ont été de grands théologiens , si on les compare à La Fontaine. Après seize cents ans de christianisme, ce fabuliste chrétien a trouvé aisément le moyen d'être infiniment moins élevé et moins moral que les fabulistes païens. Il n'y a ici-bas que deux classes d'écrivains : ceux qui concluent et ceux qui se bornent à constater. La Fontaine est de ceux-ci, et c'est, pour tout dire, un prêtre qui ne croit pas à son Dieu.
La cause de cette étrange infériorité doit être cherchée dans cette odieuse doctrine, née aux xvi6 et xvue siècles, qui scindait l'homme en deux, le chrétien d'un côté, le poète de l'autre. Dès qu'on prenait la plume, on n'était plus tenu à conserver ses idées ordinaires, sa physionomie intime. Tout au contraire, on croyait entrer dans le domaine de la fiction, dans un pays où il fallait se masquer. Combien de fois n'avons-nous pas entendu dire aux défenseurs de La Fontaine : « Il faisait des fables, et non pas de la théologie; » de même que nous avons eu le chagrin d'entendre dire à des publicistes fort catholiques : « Nous ne faisons pas de la théologie, mais du journalisme, » Comme si de telles choses étaient réellement divisibles 1 Comme si la foi n'était pas la substance réelle de toute poésie et de tout art! Comme si l'on pouvait renfermer en soi
130 LA FOXTAIXE
ces deux êtres si complètement différents et opposés : un chrétien qui s'agenouille devant Dieu et un poète qui ne prononce même pas ce nom sacré ! Nous ne craignons pas d'affirmer que La Fontaine, vivant en plein pays chrétien, pouvait et devait écrire des fables chrétiennes. Puis donc que le niveau de la morale humaine s'était si prodigieusement élevé dans le monde depuis le sacrifice du Calvaire, il était à tout le moins obligé de se mettre à ce niveau, et d'être plus grand que les fabulistes anciens. Il est, à ce point de vue, notablement plus petit. Nous avons là, sous les yeux, un Recueil d'apologues indiens qui ont été traduits en chinois; puis du chinois en français, par Stanislas Julien. J'en citerai ici quelques pièces, plutôt que de citer Ésope et Phèdre, trop connus, et nos lecteurs verront sans peine combien ces pauvres bouddhistes avaient de la fable une idée plus haute que notre La Fontaine. Ecoutez ce récit, dont le titre et la moralité sont contenus en ces sept mots : // faut être ftdùle à sa parole.
« Un lion qui vivait dans une forêt avait lié amitié avec un singe. Celui-ci confia un jour ses deux petits au lion. Dans ce moment un vautour, qui était pressé par la faim, rôdait en cherchant sa proie. Comme le lion s'était endormi, le vautour prit les petits du singe et alla se fixer au haut d'un arbre. A son réveil, le lion chercha les petits du singe et ne les trouva plus et, ayant levé les yeux, aperçut le vautour qui les tenait au haut d'un arbre : « J'avais reçu, dit-il au vautour, les petits du singe qui avaient été confiés à ma garde: mais je ne les ai pas protégés avec assez de vigilance et de soin, et vous en ave/ profité pour les prendre et les emporter. De cette manière. j'ai manqué de foi. Je vous en prie, rendez-les moi. Je suis le roi des quadrupèdes, et vous le maître des oiseaux : notre noblesse et notre puissance sont égales. Il serait juste de me les rendre.
— » Vous ne connaissez pas les circonstances, lui répondit le vautour. Maintenant je meurs de faim. Qu'ai-je besoin de considérer la ressemblance ou la différence du rang? »
Le lion, voyant qu'il n'obtiendrait rien, déchira avec ses ongles la chair de ses lianes pour racheter les petits du singe
Et celte autre fable dont la moralité n'est pas moins haute : Pratiquez l'humanité , n'est-elle pas digne aussi d'être regardée comme une œuvre vraiment chrétienne?
« Jadis, dans une grande forêt, il y avait une multitude d'animaux. !.'• feu, ayant été allumé dans une plaine sauvage, s'étendit rapidement et consuma trois côtés de la forêt. Il n'en restait plus qu'un qui fut libre; mais, devant coulait une grande rivière. Les animaux, réduits à l'extrémité, ne savaient plus comment sauver leur vie.
» Dans ce moment, dit le Bouddha, je pris la forme d'un cerf gigantesque et doué d'une force extraordinaire. Je posai mes pieds de devant sur le bord ultérieur, et ceux de derrière sur l'autre rive, et je lis de mon dos un pont pour passer les animaux. Ma peau et ma chair furent cruellement meurtries et déchirées; mais, par un sentiment d'affection et de pitié, j'endurai la douleur au risque de mourir. Après tous les animaux arriva un lièvre. Quoique la vigueur de mon corps fut épuisée, je fis un dernier et suprême effort pour qu'il put passer. Dès que le lièvre fut sauvé, mon dos se brisa. Je tombai dans l'eau et je mourus. »
Nous pourrions multiplier ces exemples et en citer d'aussi décisifs; mais personne n'hésitera désormais à établir entre les Indous et La Fontaine une différence qui ne sera pas à l'avantage du dernier. Il est presque inutile d'ajouter que ce caractère primitif de l'apologue a persisté chez toutes les nations chrétiennes et, en particulier, chez la nôtre. Marie de France, au xme siècle, a versifié des fables, imitées de l'antiquité, qui présentent une morale sévère et élevée. Dans le Coq et la Perle, le fabuliste du xvne siècle semble donner pour conclusion et pour morale cette idée fort réaliste que l'Utile est souvent préférable au Beau. Telle n'est pas, au contraire, la pensée de l'auteur du moyen âge, quand il compare le coq à ces esprits qui « méprisent l'honneur et choisissent le pire. » Je préfère cette morale et m'y tiens.
Mais si La Fontaine est à nos yeux le moins religieux de tous les fabulistes, il en est certainement le plus admirable et
le plus parfait, si l'on ne considère que la forme. Autant de fables, autant de drames vivants, autant de chefs-d'œuvre. Pour trouver dans ce livre sans pareil un mot déplacé, une expression fausse, une faiblesse, il faut de longues recherches et qui aboutissent rarement. Sous la main de cet homme prodigieux, le vers français prend une souplesse, une variété, une élasticité dont Boileau ne l'aurait pas cru capable. Les rythmes changent sans cesse, et l'harmonie n'en souffre jamais. La Fontaine procède par images, ou plutôt par tableaux. Il dédaigne avec raison les sécheresses d'Ésope et la brièveté de Phèdre : il met tout en action. Plus de style indirect : du drame, toujours du drame. Chaque animal a la parole : on le voit, on l'entend. Les Indous, par exemple, connaissaient la fable de L'Ane couvert de la peau d'un lion; mais quelle concision désespérante! « Un âne s'étant couvert de la peau d'un lion, se pavanait fièrement et s'imaginait qu'il était le roi des quadrupèdes. Quelques personnes, l'ayant aperçu de loin, le prirent pour un vrai lion; mais quand il se fut approché d'eux, il se mit à braire, et tous connurent que ce n'était qu'un âne. » Tels sont presque tous les thèmes de La Fontaine, et vous savez comment il les a embellis. Des tableaux d'une infinie variété, un drame plein de vie, un style plein de facilité, ce n'était pas encore assez : La Fontaine y joint la pointe de son esprit, qui est d'une méchanceté délicate. Vous vous heurtez, dans chaque fable, à vingt observations délicieusement vraies. Le bon sens domine et éclaire toute l'œuvre. Ce n'est pas celui de Boileau qui était parfois grave jusqu'à la lourdeur : c'est le sien, qui est plus français. Il accepte, d'ailleurs, les données de la morale naturelle, et, s'il ne leur ajoute rien, il lui arrive le plus souvent de ne les point défigurer ni amoindrir. Somme toute, avec les Fables on ne charmera jamais un chrétien, mais on amusera honnêtement les honnêtes gens.
C'est le plus parfait de tous les chefs-d'œuvre, et il est visiblement immortel.
Je crois néanmoins qu'il n'a pas augmenté ici-bas la somme du bien; j'ajoute qu'il n'a pas agrandi une seule âme; je suis convaincu, enfin, qu'avec le seul bon sens, même doublé d'esprit, on ne fondera jamais ici-bas rien de vraiment grand.
Quant aux Contes de La Fontaine, je n'en parlerai pas. Ils déroutent certains de ses admirateurs, qui les trouvent décidément trop gaulois. Il les faut tenir dans la même estime que nos Fabliaux du xme siècle et le Décaméron de Boccace.
Venant de l'auteur des Fables, ils nous désolent plus qu'ils ne nous surprennent.
COKNKILI.K