‹ Portraits du XVIIe siècleChapitre 7 sur 20 · I. CORNEILLE ET RACINE · texte numérisé non relu

I. CORNEILLE ET RACINE

La vraie poésie du siècle de Louis XIV, c'est le Drame. Trois génies s'y rendent immortels : Corneille, Racine, Molière. Pourquoi faut-il que leur marche victorieuse ait été entravée par de vulgaires obstacles? Ces grands esprits trouvèrent la scène encombrée par des héros de convention et régie par une législation ridicule. Ils furent dominés par des circonstances qu'ils auraient peut-être dû dominer davantage. Les sujets antiques dune part, et les trois Unités de l'autre, furent imposés à ces généreuses intelligences comme une digue dont leur génie n'avait pas besoin. Ils acceptèrent ces règles factices. Le plus indépendant fut peut-être le plus ancien, Corneille. Comme ce vieux Rotrou, son contemporain, qui est l'auteur de Venceslas et d'un admirable Saint-Genest , il ne recula pas devant les sujets modernes et écrivit le Cid; il ne recula pas devant les sujets chrétiens et fit Polyeucie, chefd'œuvre éternel. Sans doute il y a dans ces drames sublimes certaines faiblesses étranges et inattendues ; plusieurs scènes du Cid sont tout à fait mauvaises, plusieurs de Cinna tout à fait odieuses. Mais , quelle vie ! Le vers est frappé par

CORNEILLE ET RACIN'E

une main forte et tourné en façon de proverbe; les traits abondent, et parfois il y en a trop; le style est inégal, mais plein d'une majesté dont il ne se dépouille jamais : car Corneille est plat d'une manière majestueuse, et il a une façon solennelle et grande d'être mauvais. Cette solennité le fait trop aisément tomber dans la déclamation, qui est presque naturelle chez lui. Il a d'ailleurs cette excellente fécondité qui est, malgré tout, le propre des grandes intelligences. Touche-t-il à la comédie, il y est embrouillé autant que charmant, et, après y avoir été léger, il y redevient aisément solennel, témoin la fameuse scène du Menteur : « Ètes-vous gentilhomme? » Mais ce n'est pas la meilleure de ses comédies, et Nicomède, à mes yeux, est la plus soutenue : car c'est une vraie comédie, que Molière, suivant nous, a imitée de près dans son Malade imaginaire. On a beaucoup exagéré la rapidité avec laquelle Corneille serait arrivé à la décadence de son talent : le fait est que ses dernières œuvres elles-mêmes renferment des traits de génie. Puis, ce qui ne l'abandonne jamais, c'est la fierté. Il a l'âme hère et le vers fier, et par là nous le trouvons très Français, en dépit de ceux qui ne placent pas dans cette venu l'élément « gaulois » de notre littérature. On l'accuse de n'être pas tendre; mais c'est quand on veut à tout prix lui préférer Racine. J'ignore ce qu'il avait dans l'âme ; mais je sais bien qu'on doit à ce grand chrétien le plus admirable type de femme qui existe sur la scène française et même dans le théâtre de tous les peuples : celui de Pauline, dans Polyeucte. Jamais Racine n'eût rencontré ce type, et peut-être même ne l'aurait-il pôinl cherché. II n'est pas une seule de ses héroïnes qui approche de Pauline et qui soit de sa taille. C'est la seule chrétienne, d'ailleurs, que nous offrent la tragédie et la comédie du wii' siècle, et voilà pourquoi nous mettons tant d'ardeur à la saluer au passage I

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