‹ Portraits du XVIIe siècleChapitre 8 sur 20 · CORNEILLE ET RACINE 1U · texte numérisé non relu

CORNEILLE ET RACINE 1U

Racine a moins résisté que Corneille aux doctrines de la Renaissance : il est plus classique. Son style ne présente pas d'inégalités : mais s'il ne descend jamais aussi bas que celui de Corneille, il s'élève rarement aussi haut. Jamais la langue française n'a rendu un tel son; jamais notre vers n'a coulé si doucement. C'est une harmonie véritablement délicieuse. Les images, qui chez Racine ne sont jamais violentes, n'y fatiguent jamais les yeux. Plus aisé que celui de Boileau. ce style a moins de monotonie et autant de clarté. La plus légère prétention, le plus petit boursoufflage en sont heureusement absents : rien n'est plus travaillé, et rien ne me semble moins l'être. Quant aux sujets, ils sont sérieusement et longuement étudiés; mais oserai-je ajouter que la convention tient beaucoup trop de place dans le caractère des héros? Oreste est fatigant à force d'être immortellement furieux, et Hermione n'est guère moins ennuyeuse à force d'être-obstinément jalouse. Trop souvent un seul côté de l'âme humaine occupe les yeux du poète, et par conséquent ceux de son public; le rire et les larmes, qui se confondent si souvent dans une seule minute de notre vie, ne se mêlent jamais dans la vie de ses personnages, et ce défaut, d'ailleurs, est celui de tout son temps. Tous les reproches qu'on a adressés à la tragédie française sont plus mérités par Racine que par Corneille. La beauté, chez l'auteur d'Andromaque, devient monotone à force d'être partout la même. La grâce, l'harmonie, la correction, la clarté, le charme, toutes ces inappréciables qualités y deviennent parfois difficiles à supporter longtemps : mais il faut faire une exception pour l'admirable rôle de Néron dans Britaitnicus, et pour celui de Phèdre. Je n'ai encore rien dit A'Esther ni à'Athalie, parce qu'elles appartiennent à un tout autre ordre d'idées. La première de ces œuvres est une charmante étude biblique, où les couleurs de l'original ont perdu

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de leur vivacité pour se fondre en une teinte agréable ; mais A (Italie est le chef-d'œuvre des chefs-d'œuvre. Jamais on n'a imité la Bible avec cette vigueur d'originalité : un verset de l'Écriture, traduit par Racine, devient un acte tout entier de son drame, un acte où l'on ne pourrait retrancher un seul vers. Ce grand esprit, pour cette fois, a laissé la douceur habituelle de son style, qu'il a prêtée au seul petit Joas ; il est devenu fier sur ses vieux jours, et il y a du cornélien dans Athalie. Je disais tout à l'heure que Racine n'eût pas tracé le personnage de Pauline : je dirai maintenant que Corneille n'eût pas dessiné celui de Joad. Joad, c'est le peuple de Dieu dans tout ce qu'il a eu de grand; ce sont tous les lévites, ce sont tous les grands prêtres, ce sont tous les prophètes de l'ancienne loi. Cette seule poitrine contient tous ces grands souffles. En reliant ces vers, qui n'ont peut-être leurs pareils dans aucune langue, on se prend à regretter que Racine ait achevé dix autres œuvres avant d'en venir a rrlle-ci, et qu'il n'ait pas donné à un sujet national le même éclat qu'à un sujet religieux.

Mais c'est la faute de son siècle plutôt que la sienne.

Me voici maintenant en face de Molière et fort embarrassé pour en parler librement : car s'il existe en littérature des idées préconçues, un jugement routinier, des doctrines toutes faites, c'est certes au sujet de l'auteur du Misanthrope. Malheur à qui n'écrit pas pour la millième fois cette phrase consacrée :

« Molière est aussi profond philosophe que grand écrivain. » Eh bien! non, malgré tout, je ne veux pas, je ne puis pas écrire cette banalité... qui est fausse.

Pour l'écrivain, j'accorde tout, et vais même au delà de tout ce qu'on me pourrait demander. Oui, je l'avoue, on n'a jamais écrit avec cette aisance, cette limpidité, ce sansfaçon, ce naturel exquis. Les vers de Molière ont exactement les mêmes qualités que sa prose, et ce n'est pas un petit éloge que je prétends leur faire. Ce sont d'éternels modèles de bon goût, de bon sens, de finesse, et surtout, chose rare, de simplicité. C'est dans Molière, enfin, qu'il faut peut-être aller chercher de préférence les secrets du style au xvne siècle. Il appartient à tous les siècles, sans doute; mais il est aussi, mais il est merveilleusement de son temps. Ce talent, chez lui, touche au génie.

Je concède encore qu'il a été observateur; mais, pour être sincère, j'ajouterai qu'il n'a pas observé toutes les classes de la société de son temps, ni surtout tous les côtés de l'âme humaine. Qu'on veuille bien penser un instant à la vie de Molière, au milieu où il vécut, au monde qu'il fréquenta. Qu'a-t-il connu du xvne siècle? Il a connu les comédiens au milieu desquels il a écrit tous ses ouvrages ; il a connu la cour et les courtisans, et les a connus à une époque où ils étaient tout à fait corrompus. Mais j'affirme qu'il n'a pas connu et que, par conséquent, il n'a pas observé les meilleurs éléments de la société française au xvue siècle. Il y avait alors une noblesse provinciale et une excellente bourgeoisie très profondément catholiques; il y avait des milliers de femmes chrétiennes qui n'étaient pas loin d'être des saintes; il y avait de grands et de saints prêtres ; il y avait les institutions et les œuvres de l'Église, qui vivaient leur bonne et noble vie; il y avait les établissements de saint Vincent de Paul. Oserez-vous

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soutenir que Molière s'est fait l'observateur de toutes ces vertus? A conp sûr, vous n'en trouverez pas la moindre trace dans son théâtre. Il n'y a pas. à vrai dire, un seul chrétien dans toute l'œuvre de Molière, et surtout on n'y rencontre une seule chrétienne. S'il faut juger les critiques et les observateurs d'après les pages qu'ils consacrent aux femmes, passez en revue les « femmes » de Molière. Henriette, des F mes savcu ! sans doute une de celles qui sont faites

pour plaire; mais au fond, c'est une raisonneuse, et il n'est 1res sûr que vous la voudriez pour femme. Quaut aux autres, ce ne sont trop souvent que des adultères., de fan ingénues ou des coquettes.

Je concède enfin que Molière a été un philosophe, mais à la condition d'ajouter « un philosophe païen. » Sauf dix lignes peut-être, sauf quelques scènes de Tartufe, et sauf surtout 1 admirable Don Juan, tout le théâtre de Molière aurait pu être écrit ayant Jésus-Christ. Molière n'a pas tenu compte de ce fait prodigieux qui s'appelle le Christianisme; il l'a placidement regardé comme non avenu : il n'en a parlé enfin que pour le bafouer, en paraissant s'incliner devant lui : semblable à La Fontaine, qui ne s'occupe que deux ou trois fois des prêtres et des moines dans la longue série de ses Fables, et c'est pour les égratigner au passage. Nous le sincèrement : Tartufe, dans l'intention de l'auteur, a été uniquement dirigé contre l'hypocrisie, que nous détestons autant et plus que ne le faisait Molière lui-même. Mais il avéré que ce chef-d'œuvre de style et d'observation a été exploité contre la sainte Église et contre les plus nobles âmes. (l -(/ '. et vous vous emporte: : » c'est peut-être

le mot le plus perfide qui ait été lancé contre le christianisme el les chrétiens. On feint de nous croire ou de nous vouloir impeccables, et, dès que l'on constate chez nous la plus lég

imperfection, on se révolte, on s'emporte, on nous maltraite Nous protestons contre celte singulière prétention. L'évêque de Tulle, avec sa grande parole, disait un jour que nous ne sommes pas « des machines à sainteté, » et qu'à travers la grâce nous demeurons tout à fait libres. Molière ignorait-il cette vérité, et croyait-il de bonne foi à l'impeccabilité des chrétiens ?

Philosophe tant que vous voudrez, mais non pas bon philosophe. Alceste, quoi qu'on dise, n'est qu'un rationaliste grognon ; le vieux Chrysale, qu'on a tant admiré dans les Femmes savantes, n'est qu'un bonhomme à petites idées étroites; les Aristes sont d'ennuyenx sermonneurs, qui sont là pour représenter la vertu et qui la rendent ennuyeuse comme eux. Mais ici, dois-je oublier que Molière, dans plusieurs de ses œuvres, a rendu l'adultère amusant? Oui, il a fait rire, et rire à gorge déployée, des maris qu'il nous montre bernés et trompés. Le dénouement de Georges Dandin est à cet égard tout ce qu'on peut imaginer de plus odieux , et je ne comprends guère qu'on puisse supporter un tel spectacle. Il appartenait au théâtre du xixe siècle de protester contre cette tendance de Molière et de plaider contre l'adultère. Mais vous voyez bien qu'il m'est impossible de laisser plus longtemps le nom auguste de philosophe à Molière, avocat de l'adultère.

Reste Don Juan , qui est le chef-d'œuvre de ce grand esprit dévoyé et l'un des chefs-d'œuvre de l'esprit humain. On doit remarquer que Molière en a emprunté le sujet à l'Espagne, et que le dénouement surtout ne lui appartient pas. Mais ce n'est plus imiter que d'imiter de la sorte, et si le mot génie nous échappe des lèvres, c'est'en lisant la « scène du pauvre, » les reproches de Don Luis, et principalement la dernière scène Don Juan, suivant nous, est la protestation d'un déiste convaincu contre l'athéisme qui commençait, hélas ! à fleurir de

tous côtés. Ce n'est pas sans doute l'œuvre d'un catholique achevé; mais, du moins, c'est l'œuvre d'un spiritualiste et d'un honnête homme. Et, parle temps d'athées qui court, c'est quelque chose qu'un théiste qui ne craint pas de proclamer sa foi.

Nous sommes heureux de terminer par un éloge ce que nous avions à dire ici de Molière. Il est trop vrai que les catholiques sont forcés de plaindre l'auteur de Georges Dandui el dn Tartufe; mais ils ne peuvent qu'admirer l'auteur de Don Juan !

Si l'histoire littéraire n'était pas encombrée de vulgarités et de lieux communs, si la routine n'y étalait pas son triomphe, Malherbe serait depuis longtemps dépossédé de cette singulière primauté qu'on se plaît à lui attribuer depuis ['Enfin Malherbe vint de son disciple Boileau. Quoi! notre grandeur daterait de cette médiocrité! Nous aurions pour ancêtre ce versificateur prosaïque! Je veux que son bon sens ait été d'un exemple profitable pour son temps ; qu'il ait été justement sévère aux poétaillons de son époque; qu'il ait, en bon forgeron, bien frappé notre vers français; qu'il ait proprement attelé nos alexandrins deux par deux, et que Corneille lui-même l'ait imité dans cette nécessaire et heureuse besogne. C'est fort bien, et je n'y contredis pas. Il nous fallait de ces sergents instructeurs après les vagabondages fantaisistes du xvie siècle ; mais, de grâce, qu'on n'exagère pas la gloire de ces utiles. Disons que Malherbe a discipliné notre versification : ne disons pas qu'il a créé notre poésie. Nos hexamètres, d'ailleurs, n'ont été que trop bien domptés par cette main sévère. Il nous faudra descendre jusqu'à André Chénier pour trouver un autre moule à notre vers de douze syllabes : et, s'il faut tout dire, nous préférons celui d'André Chénier. Trois ou quatre fois, du reste, nous avouons que Malherbe a rencontré de superbes accents, des accents véritablement

chrétiens, et jusqu'au dernier jour on chantera en France l'un des plus beaux cantiques qui aient été écrits en aucune langue : « N'espérons plus, mon âme, aux promesses du monde. »

Mais ce cantique, après tout, n'est qu'une traduction, et c'est le lieu d'observer ici que les seules poésies sacrées dont le xvne siècle « se soit rendu coupable » sont presque uniquement des traductions, soit de notre liturgie, soit de nos livres saints. Dans cette voie nous rencontrons trois grands écrivains, et dont les deux premiers méritent d'être classés dans le groupe sacré des génies : Corneille, Racine, Jean- Baptiste Rousseau.

L'auteur de Polyeucte saisissait la grandeur de l'art chrétien, et n'était pas pénétré jusqu'aux moelles de ce paganisme qui dévorait son époque. Un jour, avec la noblesse des repentirs de ce temps-là, il se donna la pénitence sublime de traduire Y Imitation de Jésus-Christ , les Hymnes du Bréviaire romain et l'Office de la Vierge. Peut-être voulut-il travailler trop rapidement; mais, malgré tout, Y Imitation est un chef-d'œuvre, et ses quarante éditions consécutives sont peut-être le plus grand succès littéraire du xvu9 siècle. Ce succès est légitime. Ceux qui sont embarrassés de trouver aujourd'hui de beaux cantiques pour les graver dans la mémoire de leurs enfants, au lieu des platitudes qu*on leur impose, ces honnêtes gens trouveront dans la traduction de Corneille vingt chants merveilleux de profondeur, et où le style est à la hauteur de la pensée. Sans doute, les bras vigoureux de notre grand tragique n'étreignent pas toujours victorieusement le génie inconnu qui écrivit Y Imitation. Sans doute, il est moins ferme, moins concis et moins précis : il détruit le plus souvent les antithèses de son modèle; il en émousse les traits. Mais que de majesté, que d'ampleur, et quelle intelligence de la langue

chrétienne! Racine, comme toujours, est plus parfait, et il est malaisé de noter une tache dans ses incomparables chœurs à'Esther et à'Athalie. On a dit qu'il y avait là les plus belles pages de notre poésie lyrique; on eût dû ajouter : « avant Lamartine et avant Hugo, » et l'on n'aurait été que juste; mais on l'est difficilement à l'égard de notre siècle. Si admirables d'ailleurs que soient ces chœurs très légitimement vantés, il ne faudrait pas les comparer avec les Psaumes. Racine n'avait pas, il ne pouvait pas avoir le sentiment complet de la poésie hébraïque; il a trop souvent affaibli et décoloré son modèle. Ce n'est plus la poésie orientale, pleine de couleurs et de soleil; ce ne sont plus les images fortes, ce n'est plus le parallélisme de David. Non, c'est un mélange d'art juif et d'art français, admirablement approprié à l'époque où Ton joua ces immortelles tragédies et aux personnes qui les représentèrent. C'est autre chose que la Bible, et néanmoins c'est parfait. Dans sa traduction des hymnes du Bréviaire, qui mérite une partie des mêmes critiques, Racine serre de bien plus près son modèle qui, d'ailleurs, est moins redoutable, et voilà encore autant de cantiques tout trouvés pour nos catéchistes qui se condamnent de gaieté de cœur à tant de médiocrités dangereuses. Les chrétiens, en vérité, ne connaissent pas assez les ressources de la littérature chrétienne.

Jean-Baptiste Rousseau a plus vécu dans le xvur3 siècle que dans le xvne ; mai, dans ses œuvres lyriques, il est resté fidèle à l'inspiration générale de l'époque de Boileau. L'auteur des Odes procède de l'auteur de Y Art poétique : ceci a produit cela. Le recueil des OEuvres poétiques de Rousseau est d'ailleurs un type singulier de la littérature à cette époque. Avez-vous quelquefois rencontré, dans les rues de Paris, ces artistes ambulants qui portent sur leur tête un achalandage varié de moulages en plâtre, des Vénus d'une part et des

Vierges de l'autre? C'est tout Jean-Baptiste. Sur quatre livres d'odes, il veut bien en consacrer un à Jésus-Christ, mais i! donne les trois autres aux faux dieux mal compris d'une antiquité mal connue. Ce mélange ne choquait personne, et c'est ce qu'on appelait « unir agréablement le profane au sacré. » On rougît en pensant que ce recueil de Malherbe II a été longtemps un livre classique. On rougit surtout en songeant qu'il est encore un certain nombre d'intelligences qui préfèrent hautement Rousseau à Lamartine. L'auteur des Odes est d'un correct qui les séduit; ils lui pardonnent de n'avoir point de souffle, point de naturel, point de vigueur. Ils nous citent Tingl chants dont la langue est pure et qui sont dignes d'être retenus par une mémoire chrétienne; mais vingt odes honnêtes ne suffisent pas à faire un grand poète... pas plus que vingt bonnes actions ne suffisent à faire un saint.

Quelles que soient les réserves qu'un honnête homme soit en droit de formuler sur les jugements de l'illustre chroniqueur, Saint-Simon est aujourd'hui hors de pair. Du premier coup, il s'est établi parmi nos classiques, et dans un rang qui n'est pas médiocre. Il est un de ceux qui honorent la langue française, et les littératures étrangères pourraient difficilement nous opposer un génie plus souple, plus varié, plus fécond.

On s'était longtemps défié de cet « irrégulier », et les délicats n'avaient pas voulu, tout d'abord, l'admettre dans l'auguste voisinage de Bossuet et de Racine. De fait, on ne le trouvait point assez aligné. Saint-Simon est une façon de romantique. Il a un tempérament fougueux et ardent dont il n'essaie même pas de triompher. Je n'ignore pas tout ce qu'il doit au Journal de Dangeau et qu'il en a fait, pour ainsi parler, la première substance d'une partie considérable de son œuvre ; mais ce n'est point pour affaiblir le jet impétueux de sa pensée. Je sais aussi qu'il a mis deux fois son livre sur le chantier et que nous possédons le trésor de ces deux rédactions. Mais, à ne considérer que ce qui lui appartient en propre, on peut dire qu'il laisse courir la plume et ne prend pas souci de cent incorrections. Il ne faut pas voir, dans cette étrange composi-

tion, autre chose qu'une suite de grandes fresques « sans fin » et qui vous font passer sous les yeux deux siècles de notre histoire. J'ai dit « deux siècles » et ne m'en repens pas. Mais, à vraiment parler, c'est un homme du xvine siècle. Il en' a l'esprit, la langue, l'audace et le fiel.

La langue de Saint-Simon n'est pas de celles que l'on puisse offrir pour modèle : c'est un écrivain qu'il faut lire à un âge quelque peu mûr, et les jeunes gens se trouveraient assez mal d'une telle lecture. Ils n'y apprendraient ni à se contenir, ni à se corriger, et y puiseraient trop aisément l'habitude d'écrire avec une rapidité malsaine. Le génie seul peut procéder avec une telle désinvolture d'incorrection. Que Saint-Simon se permette des phrases de vingt lignes et y enchevêtre péniblement les incidentes dans les incidentes, c'est pour lui petite affaire. Avec deux coups de pinceau, il rachète tout et se fait tout pardonner. Mais de telles libertés ne sauraient être permises qu'à ceux qui peuvent ainsi les faire oublier. Pour conclure.. c'est La Bruyère, et non pas Saint-Simon, qu'il faut mettre aux mains de la jeunesse.

Ajoutons que, pour de jeunes entendements, le fond n'en serait pas meilleur que la forme elle-même, et Saint-Simon est un professeur de mépris dont on n'a pas besoin à vingt ans.

Ce n'est pas, pour en revenir à son style, qu'on ne lui puisse reprocher des longueurs; mais véritablement on n'en oserait rien supprimer. C'est par l'ellipse qu'il pèche le plus volontiers, et il montre une telle hâte dans le rendu de sa

pensée qu'il prend plaisir à employer un mot au lieu de dix. Mais, par la force de son esprit, il trouve dans ces ellipses mêmes un des plus merveilleux secrets de son style et, comme on l'a dit avant nous, « une effrayante propriété de l'expression. » Quelques exemples ne seront peut-être pas inutiles.

Après avoir décrit, de main de maître, comment le saint viatique fut administré à Louis XIV; après nous avoir montré le très humble cortège qui, ce jour-là, accompagna le Dieu créateur du ciel et de la terre, à travers les appartements de Versailles ; après nous avoir parlé de ce « très petit accompagnement qui monta chez le Roi par le petit escalier de ses cabinets, » Saint-Simon ajoute qu'après le sacrement reçu il ne demeura dans la chambre de Louis que Mme de Maintenon et le Chancelier, et qu'ils profitèrent de cette solitude pour lui faire signer ce fameux codicille, « si fraîchement fait, qui mettait le couteau dans la gorge à M. le duc d'Orléans, dont il livrait le manche en plein au duc du Maine. » Voila qui est fièrement dit; mais ici les plus magnifiques ellipses abondent : « Tout aussitôt, et* cet aussitôt fut un peu étrange, le Chancelier lui présenta le codicille. » Puis, quelques pages plus loin, parlant des deux cardinaux de Rohan et de Bissy, qui reçoivent du Roi mourant une si vigoureuse harangue en pleine poitrine : « Leur réponse dit Saint-Simon , ne fut que sécurité et louanges. » Ailleurs il entretient son lecteur, avec son amertume habituelle, de sa réconciliation si superficielle avec le duc de Noailles : « Ma persévérance sèche, froide et précise aux simples devoirs d'indispensable bienséance, m'ont délivré et Vont réduit au même point que moi. » Tout Saint-Simon est dans cette phrase dont l'incorrection est si manifeste : mais où trouver deux mots mieux accouplés que ceux-ci : « Persévérance sèche! » C'est un coup de génie, et rien n'est plus fréquent dans les Mémoires.

Saint-Simon ne procède guère que par tableaux. Toutes les fois qu'il n'est pas peintre, il est médiocre. C'est alors qu'il se perd en ces incidentes que nous signalions tout à l'heure. Écoutez plutôt : « Le soir, fort tard, ne répondit pas à l'applaudissement qu'on avait voulu donner à la journée, pendant laquelle il avait dit au curé de Versailles, qui avait profité de la liberté d'entrer, qu'il n'était pas question de sa vif. sur ce qu'il lui disait que tout était en prières pour la demander, mais de son salut, pour lequel il fallait bien prier. » On se ferait difficilement l'idée d'une telle lourdeur, et il est bien peu de pages de Saint-Simon qui n'en soient gâtées. Mais comme il se relève, et par un mot! Voyez-le peindre le Koi « avec Jésus-Christ sur les lèvres encore, qu'il venait de recevoir? » Et maintenant, voulez-vous un tableau complet, un tableau avec son cadre? Lisez cette page, étonnante en sa simplicité, où il nous montre toute la Cour abandonnant le Régent, le jour où l'on croit que le Roi va revenir à la santé : « Le matin de ce jeudi, il parut plus de force, et quelque rayon de mieux qui fut incontinent grossi et dont le bruit courut de tous côtés. Le Roi mangea même deux petits biscuits dans un peu de vin d'Alicante, avec une sorte d'appétit. J'allai, ce jour-là, sur les deux heures après midi, chez M. le duc d'Orléans, dans les appartements duquel la foule était au point, depuis huit jours et à toute heure, qu'exactement parlant une épingle n'y serait pas tombée à terre. Je n'y trouvai qui que ce soit. Dès qu'il me vit, il se mit à rire et à me dire que j'étais le premier homme qu'il eût encore vu chez lui de la journée, qui jusqu'au soir fut entièrement déserte chez lui. Voilà le monde. » Ces quelques lignes peuvent passer pour un type parfait, comme un abrégé de toute la manière de l'auteur. Et maintenant rhéteurs, relevez, tant qu'il vous plaira, les constructions défectueuses, les inélégances, les tours incor-

rects, les pesanteurs, les lapsus. Vous n'empêcherez pas que cela ne soit vivant. Oui, cela vit, cela frémit, et je préfère cette incorrection animée à votre correction sans mouvement. Dans les Traités de Rhétorique, on n'a pas encore écrit de chapitre qui porte ce titre : « De la vie dans le style. » C'est qu'en effet on peut tout apprendre et tout acquérir, sauf cette chaleur vitale dont le génie a voulu garder le secret.

Saint-Simon, malgré tant de qualités et qui sont de premier ordre, n'est pas en grande estime auprès des catholiques, et je ne saurais leur donner tort. Quoi qu'on en ait dit, ce n'est ni un grand cœur, ni un beau caractère, ni un esprit élevé. L'élévation surtout lui fait absolument défaut, Les horizons de cet historien sont étroits : il ne voit pas haut, et il ne voit pas loin. Homme de cour, il n'a pas même imaginé qu'il pût y avoir, au delà de la cour, quelque spectacle digne de fixer un moment l'attention d'un galant homme. On a dit que la race humaine finissait au baron : Saint-Simon eût été dans le cas de le penser. C'est un duc plutôt qu'un homme. Il ne semble pas avoir le sens de la nature, de même qu'il n'a pas le sens de l'humanité. Le palais de Versailles est tout son paysage. Il faut se le représenter frétillant sans cesse au milieu de tous ces groupes en jaquettes dorées, et trottant dans tous les coins et recoins de ce château, qu'on a si bien appelé « une caserne à courtisans. » Ii ne saurait demeurer un instant en repos, et l'agitation est son état normal. Il va de l'un à l'autre, il s'inquiète, il s'informe, il entre partout, il connaît les ateliers où se fabriquent les bruits qui courent ensuite dans tout le

royaume, il les recueille avec une sincérité passionnée, et les colporte d'autant plus volontiers qu'ils favorisent les vingt ou trente haines dont son cœur est gonflé. Il y a du reporter dans Saint-Simon; ou plutôt, c'est un reporter de génie. Les autres ne lui vont pas à la cheville, mais ils sont bien de la même famille. On a prononcé à ce sujet le mot de commérage, et je ne pense pas qu'on se soit, ce jour-là, rendu coupable d'une grande calomnie. C'est une simple médisance.

Cette médisance a, néanmoins, échaulïe les oreilles de tous les adorateurs de Saint-Simon et nous a particulièrement valu une magnifique indignation de Sainte-Beuve, lequel était rarement indigné : « Oui, dit-il, les commérages de Saint-Simon ; mais, comme qui dirait les barbouillages de Rembrandt ou de Rubens. » L'indignation paraît ici égarer quelque peu l'esprit ordinairement si précis de Sainte-Beuve. Le commérage ne réside pas dans le style, mais dans les habitudes de la vie, et l'on peut être en même temps une commère de premier ordre et un écrivain de première valeur.

Saint-Simon haïssait tout ce que haïssait Sainte-Beuve, et c'est cette haine bilieuse qui lui a fait trouver un partisan si décidé dans l'auteur des Lundis. Il se trouve que le duc Saint- Simon a été janséniste, et que Sainte-Beuve, tout en ne croyant à rien (absolument à rien) a voulu se donner les allures de défendre le jansénisme. On ne saura jamais supputer le nombre des athées qui ont de la même façon aimé Port-Royal et combattu la bulle Unigenitus; mais il est, à tout le moins, permis d'affirmer que Saint-Simon a eu contre la Papauté une aversion profonde qu'il conciliait, je ne sais trop comment, avec une foi sincère et une piété grave. Il inventa perfidement tout un système pour empêcher les évêques de correspondre librement avec Rome, et l'on voit par là qu'il est bien fait pour donner ici des leçons à tous nos brochuriers contemporains. II

demande qu'il ne soit permis « à aucun évêque, ni à aucun ecclésiastique d'écrire à qui que ce soit de la Cour de Rome, ni d'en recevoir des lettres sans la permission expresse du Roi sur chaque chose. » Et plus loin : « C'est bien assez de laisser le commerce de Rome libre aux trois cardinaux uniquement, et celui du Nonce à cinq ou six prélats ou gens de second ordre, bien choisis, et nommés pour cela par M. le duc d'Orléans; et châtier sévèrement et irrémissiblement tous prélats et gens de second ordre qui oseraient transgresser la défense le moins du monde. » Ne croirait-on pas lire quelque écrit semi-officiel du second empire? Mais Saint-Simon ne s'est pas défié que des évêques. Même passion contre les Jésuites, et surtout contre Mme de Maintenon. C'est un brochurier gallican ; c'est un pamphlétaire janséniste. Tous les ennemis de l'Église se servent de ce croyant pour fortifier leur incroyance.

Nous parlions tout à l'heure de certaine étroitesse de cette intelligence ; mais, encore ici, nous trouvons devant nous la colère de Sainte-Beuve : « Vous parlez de Tacite, qui a admirablement condensé, travaillé, pétri, cuit et recuit à la lampe, doré d'un ton sombre ses peintures chaudes et amères. Ne vous repentez pas, Français, d'avoir eu chez vous, en pleine cour de Versailles et à même de la curée humaine, ce petit duc à l'œil perçant, cruel, inassouvi, toujours courant, furetant, présent à tout, faisant partout son butin et son ravage, un Tacite au naturel et à bride abattue. » Et le critique de s'emporter ici contre ces impertinents qui ont osé parler de « l'horizon borné de Saint-Simon, de ce Tacite à la Shakes-

V>2 SÀÏNT-SIMON

peare. » L'éloquente réponse de Sainte-Beuve ne nous paraît répondre à rien : c'est une réplique à côté. Il ne s'agit pas, en effet, de savoir si Saint-Simon peut être comparé à Tacite, et nous admettons fort volontiers la justesse de cette comparaison. Mais il s'agit, mais il importe de savoir si Saint-Simon a réellement connu autre chose que la Cour et les courtisans ; et sans crainte, nous répondons : Non. Il n'a même pas connu la noblesse rurale de son temps, ni celte bourgeoisie qu'il dédaigne si insolemment, ni ce brave peuple, si honnête, si travailleur et si chrétien, qui n'a même pas d'existence à ses yeux. Quelques prélats de cour sont à peu près les seuls prêtres dont il ait essayé le portrait. Il n'est même pas au courant de la vie chrétienne qui circule à Paris et qui n'est point sans pénétrer alors dans les meilleurs endroits de la Cour. Si ce ne sont pas là des « horizons bornés, » qu'appel lerez-vous de ce nom? Et ne vaut-il pas mieux reconnaître que le « petit duc, dont la vanité était si folle, » ne saurait être considéré comme le peintre exact de l'ancienne société française? Il en a merveilleusement connu les parties gangrenées et pourries, mais non pas les autres. Il a connu, il a peint un Français sur dix mille. Sa façon de défendre la noblesse et d'en parler nous prouve assez qu'il ne « faisait pas grand. » Il est impossible d'avoir un large horizon quand on s'occupe à ce point de préséances et de tabourets. Ces petitesses de Saint-Simon nous donnent une fâcheuse idée de ta portée de son regard, et, décidément, il n'y a en lui rien de grand que son talent de peindre.

Je comparerais volontiers Saint-Simon à La Rochefoucauld. Ce sont esprits de même trempe. Tous deux méprisent. Tous deux sont décourageants et ne croient qu'à l'intérêt. Saint- Simon, c'est La Rochefoucauld écrivant l'histoire et ne voyant partout qu'intrigues, bassesses, vilenies, trahisons, consciences

vendues, simonies, vices, travers ou crimes : le tout sous les apparences les plus décevantes. Mais, si la trempe de l'esprit et le système philosophique sont les mêmes, rien n'est plus différent que la nature du talent et le tissu du style. Saint- Simon est un La Rochefoucauld fécond et incorrect, ardent et pittoresque; La Rochefoucauld est un Saint-Simon classique, abstrait et froid. Le premier répand son fiel; le second le condense. L'un brosse des fresques splendides; le second cisèle délicieusement des paradoxes ou des axiomes. Leur commerce, d'ailleurs, nous semble également funeste. Nous n'avons, certes, aucune peine à rendre justice à leur génie ; mais nous avons regardé comme un devoir de proclamer très haut que ce génie est trop souvent dangereux et malsain. C'est fait.

DERNIER REGARD SUR LE XVIIe SIÈCLE

Nous avons eu souvent l'occasion d'établir ce grand principe que « la Littérature et l'Art doivent être l'écho précis de la Pensée. » D'où cette loi à laquelle les littérateurs et les artistes semblent parfois ne pas songer assez : « Il faut penser le vrai, et parler comme on pense. » Rien de mieux, et il suit de là que la Littérature et l'Art devraient être le reflet exact de leur temps. Tel siècle, tel art. C'est en effet ce qui devrait être, mais c'est ce qui n'est pas. Il semble en particulier que la France ait, trop souvent, possédé une certaine littérature qui ne correspond pas à la réalité historique. Pour tout dire en un mot, la France, trop souvent, a mieux valu que sa littérature.

D'où vient un tel phénomène?

C'est que nous avons le malheur de posséder chez nous un millier de romanciers, de poètes, de dramaturges et de caricaturistes qui ne vivent pas de notre vie et ne meurent pas de notre mort; qui ne nous connaissent point; qui ne s'assoient

pas à nos foyers ; qui nous traitent volontiers de bourgeois ; qui nous trouvent prosaïques et plats ; qui ignorent enfin qu'il y a dans l'énorme Paris cent mille familles honnêtes, vertueuses, modestes, chrétiennes. Or ces hommes sont les seuls qui fassent du bruit, et chacun d'eux en fait bien comme cent. Seuls ils tiennent la plume, le pinceau, le crayon. Seuls, hélas! ils représentent aux yeux de l'étranger la grande nation, et celle qui, à coup sûr, possède ici bas la plus haute dose d'enthousiasme et de générosité. Allez à Vienne, à Londres, à Florence : la pauvre France n'est représentée là-bas que par ses opérettes, ses romans, ses journaux. Ajoutez-y nos actrices et nos coiffeurs. La plupart des étrangers ne se doutent guère que, malgré tous ces éléments étranges ou médiocres, nous sommes encore le peuple le plus chrétien et le plus honnête de la terre. Ils ne se doutent pas que la femme française, dans toutes les classes sociales, est la plus laborieuse, la plus simple, la plus vaillante de toutes les femmes. Ils ne soupçonnent pas les prodiges d'économie et d'honnêteté qui sont journellement accomplis au sein de nos petits ménages ouvriers et bourgeois. La faute en est surtout, comme nous l'avons dit, à ces lettrés qui vivent uniquement dans l'espace compris entre la Ghaussée-d'Antin et le faubourg Montmartre, et auxquels on a si justement infligé le nom de boulevardiers. Ah! qu'ils nous ont fait et qu'ils nous font de mal !

Ce n'est pas que le boulevardier soit un être pervers, et il y a chez lui plus d'une noble tendance, plus d'une vertu d'origine chrétienne; mais son grand malheur est de vivre en dehors de la vie réelle. Son existence est surmenée, son intelligence surchauffée. Dans le milieu restreint où il promène son existence fiévreuse, il ne rencontre guère que la convention et non la réalité. Le théâtre, qu'il fréquente assidûment, le nourrit de chimères. 11 en vient à croire à tous les adultères

qu'il fabrique et ne saurait voir une femme sans se l'imaginer bassement ou dramatiquement coupable. Si l'on juge un jour notre pauvre époque d'après nos drames et nos romans, on s'en fera une idée qui sera scandaleusement inexacte et fausse. En réalité, nous valons mille fois mieux que notre réputation, et les boulevardiers nous calomnient.

Eh bien ! je viens de faire un peu tard cette triste découverte : c'est que le « boulevardisme » a existé de tout temps parmi nous, et qu'il serait injuste de juger les siècles passés d'après nos poètes, nos romanciers ou nos moralistes. Il y a des exceptions, je le sais. Nos chansons de geste au xne siècle, Villehardouin et Joinville au xine, les sermonnaires et les chants populaires nous offrent souvent des tableaux exacts et qui n'ont rien de conventionnel. Mais que de boulevardiers, même au temps de saint Bernard, même au temps de saint Louis !

Je viens de relire le Roman de Renart, et il est depuis longtemps démontré qu'un certain nombre de ses « branches » remontent au xne siècle. Convient-il d'y voir une peinture ressemblante? Non, non, mille fois non. L'auteur de Renart est un sceptique qui visiblement ne croit à rien. Il a une manière effroyable de plaisanter sur les choses les plus saintes. Il persiffle, persiffle, persiffle. Il faut voir comme il raille le Paradis, la prière, la messe. C'est un Voltaire anticipé, un horrible petit Voltaire qui écrit cinq siècles avant l'autre. Si cependant nous lisons avec un œil loyal les documents sincères de cette même époque, nous ne trouvons chez le peuple chrétien rien de semblable. Ce peuple a des vices qui ■sont souvent grossiers, et l'Église n'a pas encore achevé son éducation; mais, à tout le moins, il croit avec une admirable ardeur. Il ne raille pas, il se prosterne; il ne persiffle pas, il adore. L'auteur de Renart est un boulevardier.

Je relisais aussi, ces jours derniers, le Roman de la Rose et nos Fabliaux. Les admire qui voudra! C'est une abominable littérature, et elle est surtout abominable parce qu'elle n'est pas vraie, parce qu'elle est conventionnelle. Je n'ignore pas que le xnr3 siècle, par de certains côtés, est une époque de décadence, et que les folles filles eurent l'impudence, durant la croisade, d'aller planter leur tente à côté de celle de saint Louis. Il m'a été donné de connaître un grand nombre de documents historiques de cette époque ; j'ai sous les yeux ce très sincère registre des visites d'Eudes Rigaud, archevêque de Rouen, lequel trouva dans son diocèse bien des abus à réformer et les réforma. Ces faits ne me sont pas étrangers, et je pourrais citer encore bien d'autres scandales qu'il convient de mettre en pleine lumière. Mais que le clergé, la noblesse et la bourgeoisie aient été alors aussi pourris qu'il plaît aux Fabliaux de l'affirmer; qu'il n'y ait pas eu à cette époque un seul mariage respecté; que l'adultère ait foisonné à ce point; que nos pères aient été de tels gredins et nos mères de telles coquines, je le nie absolument. Les honnêtes familles, les religieux austères et les bons prêtres étaient chez nous en majorité. La plupart des femmes étaient à peu près ce que nous les montre un document admirable du siècle suivant , le Ménagier de Paris : simples, travailleuses, pures, chrétiennes. Elles ne mettaient pas en pratique cet Art d'aimer d'Ovide, que Jean de Meung a presque rendu populaire : elles ne connaissaient pas de telles vilenies. Sans doute il y avait, alors comme aujourd'hui et peut-être plus qu'aujourd'hui, des amours coupables, des débauches, des crimes; mais pas à ce point là, mais pas de cette façon-là. Les auteurs de la Rose et des Fabliaux sont des boulevardiers.

Je ne veux pis pousser plus loin ma thèse; mais j'ai déjà eu l'occasion de prouver que le xvn° siècle lui-même a été

infecté de boulevardisme. Cependant, grâce à la force et à la vitesse acquises dans tous les siècles précédents, la famille en France n'avait jamais peut-être été plus profondément chrétienne. Oh! les admirables mariages, chastes et féconds! Oh! les nobles figures de pères chrétiens, sévères et douces ! Oh ! les charmantes femmes, austères et aimables ! Notez que ces vertus ne fleurissaient pas seulement sur les sommets de la société : le ménage bourgeois valait autant et souvent mieux que le ménage noble. Les paysans valaient les bourgeois. II n'y avait guère de gâté que la cour. Or, c'est la cour surtout que les lettrés de ce temps-là ont plus ou moins observée et décrite. Lisez La Fontaine, lisez La Rochefoucauld, lisez Molière : ils ne vous disent pas un mot de tant de vertus. Si, pour juger le xvue siècle, nous ne possédions par aventure que le théâtre de Molière, quelle idée nous en ferions-nous? Ne me dites pas que l'auteur comique n'est tenu qu'à mettre en relief les vices et les ridicules de son temps. Je dis, tout au contraire, qu'à côté de ces petitesses ou de ces noirceurs, il doit, à tout le moins comme contraste, tenir compte des éléments honnêtes et vrais de son temps. C'est un devoir qu'ont parfois remplis les poètes du xixe siècle, mais bien rarement ceux du xvne. Par quels personnages est représentée dans Molière toute cette bourgeoisie admirable de son temps? Par M. et Mme Jourdain, ou par les Chrysale et les Orgon que je m'entête à ne pas trouver ressemblants. Il y a du boulevardier dans Molière.

Toute l'histoire intime de notre passé et, en particulier, toute celle du xvue siècle reste à faire, mais d'après d'autres sources. Il nous faut des narrateurs exacts; il nous faut des historiens ayant réellement vécu de cette vie même qu'ils nous racontent. Nous sommes désabusés de la convention : il nous faut le vrai. Assez, assez de boulevardiers!

Ce sera l'honneur de M. de Ribbe d'être, un des premiers, remonté aux sources vraies de notre histoire intime, et son livre « sur les anciennes familles de France » est véritablement destiné à faire époque. Cet homme d'esprit est allé chercher dans la famille même les historiens de la famille. Tandis que les « amateurs, » comme on les appelle assez sottement, cherchent dans les vieilles maisons les bahuts sculptés et les armoires Louis XIII, M. de Ribbe a fait mieux : il a ouvert les vieux tiroirs et y a retrouvé les souvenirs écrits de nos arrière-grands-pères. Nous n'avons pas la prétention d'apprendre à nos lecteurs que dans chaque ménage, on tenait jadis des livres de compte ou « livres de raison, » et qu'à côté de la comptabilité domestique, on y écrivait aussi les grands événements de la famille, mariages, morts ou naissances : le tout accompagné de quelques réflexions simples et brèves. Au chef de la famille, il appartenait de rédiger ce Mémorial intime et de le tenir au courant, et cet humble Journal n'était pas le moins précieux héritage qu'il laissait plus tard à ses enfants. Or, quoi de plus sincère et de plus vrai que de pareils documents? Les auteurs n'y prétendaient pas à la publicité : ils ne prenaient la plume que pour leurs fils. C'est là qu'on est en droit de chercher les tableaux les plus exacts : car la rhétorique n'a pas pénétré dans ces pages sans prétention, et nous avons affaire, ô joie! à une parole profondément sincère et d'où tout boulevardisme est exclu. Consultons-la donc avec vénération, cette chère littérature domestique, et voyons, d'après un aulre ordre que celui de

M. tle Ribbe, ce qu'étaient vraiment les familles de nos pères... Ce qui frappe tout d'abord, en ces centaines de livres intimes des trois derniers siècles (nous citerons de préférence ceux du xvur), ce qui leur donne leur véritable caractère, c'est la présence perpétuelle de l'idée de Dieu. Cette vieille société française, dont on a tant médit, était bâtie sur ce fondement : ou, pour mieux parler, l'idée de Dieu était l'air, était l'oxygène qu'elle respirait sans cesse. Il faudrait ici tout citer, et le mot « Dieu » éclate délicieusement à toutes les pages de nos Mémoriaux. Écoutez les paroles d'un mourant : « Ma femme, je vous prie, ne vous peinez pas de l'avenir. Dieu pourvoit à tout ce qu'il cognoist nous estre nécessaire. » « Que nos descendants, dit un autre, ne ressemblent pas aux bestes brutes qui mangent les fruits qui tombent des arbres, sans lever les yeux en haut pour voir les arbres dont ils tombent. Qu'ils en remercient le Créateur, auteur de tout leur bonheur, et qui est le vrai Arbre qui produit les bénédictions de la terre et du ciel. » Mais on pourrait croire que la vieillesse et la mort, heures augustes entre toutes, ont particulièrement inspire d'aussi nobles pensées. Qu'on se détrompe : l'idée de Dieu anime tout aussi vivement la jeunesse des temps anciens. Les contrats de mariage commencent tous par ces mots : « A l'honneur de Dieu et pour l'aiiLmentatien du genre humain. » Toute la vie est imprégnée de Dieu. « Beaucoup de ces recueils inl'mes, ajoute M. de Ribbe, portent des professions de foi comme celle-ci : « Telles sont les affaires que j'ai faites en celle année, priant Dieu de me faire de mieux en mieux travailler, et que ce soit à sa gloire. » Chaque naissance d'enfant est saluée par un cri vers Dieu : « Dieu le fasse vivre pour le servir chrétiennement. » A la fin de chaque année, au moment où minuit va sonner et où l'on va clore le journal ou les comptes, la même image de Dieu se présente doucement aux

io

yeux de nos pères : « J'ai passé mon année fort heureusement et fort honorablement. Sitnomm Domini benedictum. » Partout, partout, et dans toutes les ;ifïaires, « Dieu est imploré, comme article fondamental Du hénage. » Ces derniers mots sont d'Olivier dé Serres qui, ayant été un agriculteur, ne fut jamais un boulevardier.

imbien de fois n'avons-nous pas entendu dire, combien de fois n'entendons-nous pas répéter dans notre pauvre pays, où l'éducation est si routinière, que « l'idée de patrie remonte ,i 1 7 <s 1 > . » Il n'y a guère de plus impertinente erreur, et les livres de raison nous le font bien voir. Le mot « patrie » s'y trouve sou vent ; l'idée, plus souvent encore; l'amour, partout : « Dieu, s'écrie Montluc, veuille conserver mes enfants pour faire service à leurs roys et à leur patrie, sans faire honte au nom qu'ils portent. » Il convient de lire la très noble énumération que M. de Ribbe nous a donnée des ancêtres de Baya ni et des services qu'ils ont rendus à la France. Un livre de raison qui résume ici l'esprit de tous les antres est celui de Henri de Forbin, baron d'Oppède. Il commence en ces termes : « Je recommande à mes enfants la crainte et l'amour de Dieu, de vivre en gens de bien, et de souffrir plutôt mille morts et la perte de tous leurs biens, que de manquer au service qu'ils doivent an Roi. » Que si ce dernier mot déchirait les oreilles de qnelques-uns de nos lecteurs, nous sommes en mesure de leur prouver, d'après mille textes accumulés, qu'il était alors synonyme, absolument synonyme de « patrie. » En histoire, il ne faut pas se payer de mots, mais savoir ce que ces mots recouvrent.

Dans aucun pays on n'a eu un sentiment aussi profond de cet héroïsme et de celte délicatesse de la vertu qu'on a si bien appelée l'honneur. La France est le pays de l'honneur, et ce serait étrangement se tromper que de croire ici au monopole

des classes élevées. Nos petits bourgeois n'ont pas de l'honneur une idée moins élevée que les ducs, et ne lui font pas une moindre part dans leur vie : « De vieux papiers sont inutiles à une famille qui n'a pas de preuves de noblesse à faire, et qui est connue dans cette ville pour une des plus honnêtes et des plus anciennes. » Ainsi parle un certain Gautier de Gavaillon, et il ajoute : « On doit plutôt travailler à la conservation de l'honneur des familles que des biens qu'elles possèdent, parce que le premier leur doit être infiniment plus cher que les derniers. » Les nobles parlent aussi noblement : « Vous êtes de l'ordre de la noblesse incontestablement, dit M. de Gardane à ses enfants. Gela ne suffit pas : soyez bons chrétiens. Servez le Roy avec zèle, fidélité, fermeté et activité. Soyez en mèma temps modestes, honnêtes, bienfaisants, prévenants; il vous faut tout cela au moins, et vous serez dès lors de la première et vraie noblesse. Il n'y a, à la vérité, rien de brillant dans votre naissance : il vous est réservé d'en transmettre à vos neveux. » Un autre dit avec une éloquence plus concise : « Il se peut que notre famille ne remonte pas bien haut ; il doit nous suffire que tous nos ancêtres aient toujours été de très honnêtes gens. » Et plus loin : « Il vaut mieux une bonne réputation que dix mille livres de revenus de plus. » Tous nos mémoriaux (tous, vous entendez) sont pleins de cette pensée , et il n'est pas rare de trouver, dans les testaments ou dans les livres de raison, cette devise qui renferme un magnifique enseignement : « Vivre en gens de bien; suivre le droit chemin des honnêtes gens. » Je ne connais rien de plus beau que ces lignes écrites en 1684 par Joseph de Garidel, après la célébration de son mariage : « Dieu veuille que la bénédiction du Ciel descende sur nous, afin que nous puissions vivre sans reproche, en véritables chrétiens, et suivant les traces de nos ancêtres qui ont vécu

avec tant de candeur d'âme. » C'est bien là tout le manifeste et, s'il m'était permis de le dire, tout le programme du véritable honneur. Rien n'est alors plus ordinaire, rien n'est plus banal que de tels sentiments au sein des plus humbles familles. Nos Mémoriaux le prouvent bien, et l'on a eu tort <lc ne les étudier jusqu'ici qu'au point de vue du droit et de l'économie sociale.

La constitution de la famille chrétienne est, grâce à ces journaux intimes, mise en une admirable lumière. Rien n'a paru au monde d'aussi beau ni d'aussi grand que la famille française, telle que le christianisme l'avait faite. La fécondité en est le premier caractère. Un jeune homme écrit sur son journal , au lendemain de son mariage : « Naissances des enfants que Dieu voudra bien me donner. » Et un autre ajoute avec une honnête et noble candeur : « Je commençai en ce temps à devenir père par la naissance de ma fille. Ma famille a par la grâce de Dieu augmenté en la suite, ma femme ayant mis au monde dix-huit enfants. C'est une bénédiction de Dieu. » Quelle que soit la joie qu'inspirent aux parents tant de naissances, ils n'hésitent pas, dans leur rudesse aimante, à s'écrier : « Que notre enfant meure plutôt que de donner à gauclif. Si notre fille doit offenser Dieu, que Dieu lui fasse la grâce de la retirer du monde avant qu'elle ait l'usage de la raison. Aut sancta, aut uulla. Que Dieu l'enlève plutôt que faire brèche a sa vertu. » Ces âmes viriles n'en étaient pas moins tendres, et il faut les entendre pleurer leurs enfants morts : « Voicy, dit Joseph de Sudre, voicy le plus triste et le plus funeste endroit de ma vie et de tout ce livre. C'est la mort de mon lils Jean-Joseph, tué à la bataille de Marsala. Je ne puis en dire davantage, fondant en larmes dans ce même moment que j'escris. 11 ne m'a jamais donné aucun déplaisir que celui de sa mort. » Le pauvre père ajoute qu'il a été

« malade à mourir » depuis le jour de cette triste nouvelle. Mais « le bon Dieu, dit-il, veut que je ressente plus longtemps la perte que je viens de faire et que mon affliction soit plus longue. Elle ne cessera jamais. Je prierai Dieu toute ma vie pour son âme. » De telles pages abondent dans les documents que nous citons, et il en est d'autres sur l'éducation qui ne sont pas moins éloquentes. La sévérité était la dominante de celte éducation austère et chrétienne ; mais il n'y avait pas d'excès. « La trop grande sévérité, la trop facile indulgence sont à craindre; mais bien plus celte dernière. » Et ailleurs : « Nous ferons tout notre possible pour élever chrétiennement cet enfant et en faire un bon chrétien et un parfait honnête homme. » Ici encore, la pensée de Dieu pénétrait tout : « Je veux me flatter, écrit un père à son fils, que, faisant tout votre possible pour devenir un parfait honnête homme, vous concevrez qu'on ne peut pas l'être sans rendre à Dieu ce qu'on lui doit. » Ces dernières lignes sont de Jean Racine, en 1698. Elles l'honorent davantage que Briiannicus ou Phèdre.

D'une telle éducation il sortait une race de fer. Nous en avons connu les derniers représentants, et il était trop aisé de voir la supériorité de ces cœurs virils sur leurs égoïstes et faibles descendants. Dès l'enfance, ces hommes du xvne ou du xviue siècle étaient formés au sacrifice. On les accoutumait à ne se compter pour rien et à s'oublier absolument. Nous en avons vu qui n'avaient jamais, une seule fois durant toute leur vie, contenté un seul de leurs caprices. Tels sont les hommes qui ont fait les campagnes de la Révolution et du premier Empire. Ils ont pu, sans trop souffrir, supporter vingt-cinq ans de guerre, manger rarement, coucher à la dure, avoir du sang jusqu'au poitrail de leurs chevaux, traverser et retraverser l'Europe, aller de l'Espagne à la Russie et de la Russie à l'Espagne, entrer dans vingt capitales. Mais ils n'auraient pas

accompli toutes ces merveilles s'ils n'avaient pas été élevés, avec une aimante et salutaire rudesse, par des pères chrétiens et des mères chrétiennes. Je ne crains pas d'affirmer que nos victoires de 1702 à 181 i ont été gagnées par des chrétiens. Ils ne Tétaient plus dans leur vie, je le veux bien; mais ils l'étaient par leur éducation. On n'a pas encore osé le dire.

Quoi qu'il en soit, les textes qu'a publiés M. de Ribbe sont les plus précieux qui puissent éclairer notre histoire. Il est vrai qu'ils sont souvent en contradiction avec les affirmations des gens de plume et les lazzis des gens de théâtre; mais on ne saurait scientifiquement mettre en doute ni la profonde véracité, ni la haute valeur de ces journaux intimes. Voilà qui nous console des écrits de tant de boulevardiers illustres, et tel est le vrai tableau de l'antique bourgeoisie, de l'antique noblesse, de l'antique France. On a dit bien souvent, et nous lisons encore tous les jours, en plus d'un Manuel à l'usage de nos enfants, que la tradition française est représentée dans les lettres par le Renan, par les Fabliaux, par Rabelais et par Molière. A tout le moins c'est une hyperbole. Il y a bien eu une certaine France représentée par ces livres et par ces hommes; mais la vraie France, c'est celle de nos livres de raison. Ces livres, grâce à Dieu, n'ont rien d'artificiel ni de « convenu. » Encore un coup tout y est vrai, et il serait à désirer que nos boulevardiers adoptassent enfin pour devise ces belles paroles tirées d'un de nos Mémoriaux : Creator omnium rerum, fac me semper scribere verum.

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PREMIER REGARD SUR LE XVIIIe SIECLE

Voltaire! 11 est aujourd'hui possible d'en parler froidement, et cette froideur de jugement ne peut que lui être défavorable. 11 n'est pas de ces écrivains qui gagnent à être approfondis, et le recueillement du lecteur n'est pas pour lui de bon augure. La passion et la haine lui conviennent mieux, et il fallait cette atmosphère à la vitalité de celte gloire. Le xixe siècle est trop honnête, trop consciencieux, trop chercheur pour aimer véritablement Voltaire. Ce siècle est l'antithèse de celui qui l'a précédé. Il n'est pas sceptique, il n'est pas railleur, il n'a pas ce rire grimaçant. On le voit entrer en d'effroyables rages, nier tout et tout détruire; mais on le voit aussi, dans ses heures d'amour, tout affirmer et tout rebâtir. Ils n'auront donc pas de succès, ces odieux petits abrégés du Dictionnaire philosophique qu'un évêque dénonçait naguère à l'indignation de la France. Nous sommes allés plus loin dans la négation comme dans la foi. Voltaire n'est plus au courant : il est démodé.

Quoi que ses admirateurs puissent alléguer en sa faveur, ce révolutionnaire n'a pas eu le courage de ses révoltes. Quelle que puisse être la subtilité de leurs arguments, il a changé

vingt fois d'idée, et c'est un caractère hypocrite doublé d'un esprit versatile. Nous n'aimons plus ni ces esprits, ni ces caractères, et la question, grâce à Dieu, est aujourd'hui posée avec une tout autre netteté.

Avec Voltaire, l'impartialité n'est plus difficile.

Il suffit de lire Y Essai sur le poème épique pour être persuadé., tout d'abord, que cet homme d'esprit, qui a su frapper de si bons vers, ne s'est jamais élevé à la notion de la vraie poésie. Rien ne semble plus étroit que les théories de cet ultra-classique. Boileau, en comparaison, a des ailes immenses et domine tous les mondes de la sublimité de son vol. L'Art poétique est d'une élévation désespérante, et il faut renoncera en suivre du regard l'éclat vainqueur. Nous l'avons lu et relu, cet Essai de Voltaire. On y retrouve la doctrine étroite de ses contemporains sur la Renaissance, sur les anciens, sur la brutale séparation des genres littéraires. Nous sommes bien loin de Fénelon et de celte Lettre à rAcadânie française où brillent çà et là de si belles, de si splendides lueurs. C'est tout le ratatinage de la vieille école critique, et, m vérité, La Harpe est plus grand.

A l'appui de ces théories, Voltaire a composé la Ueuriade qui ne pouvait leur donner tort. Avec une candeur qui a pour circonstance atténuante d'avoir été partagée par tout son temps, il s'imaginait être le premier à « doter » la France d'un poème épique. Le moyen âge, en effet, était pour lui un millénaire de ténèbres où il n'essayait même pas de plonger son regard, et il ne pouvait prévoir qu'un jour on aurait la témérité d'op-

poser à sa Henriade notre Chanson de Roland. Donc il rédigea son poème avec un soin qu'il faut louer. Il était jeune encore et tout plein de la lecture de Racine. A son vers, qui est solide et monotone, il sut donner tout à la fois une correction et une solennité qui sont véritablement désolantes. L'ennui sort de là comme le parfum de la fleur. Sans doute les beautés abondent : sans doute le style est égal, le mot juste, le vers bien forgé; mais enfin, mais malgré tout, c'est ennuyeux, effroyablement ennuyeux. C'est de la poésie conventionnelle. A côté du vrai Dieu, on y voit, non sans quelque stupéfaction, descendre parfois les vieilles fictions mythologiques avec la friperie du vieil Olympe. Le sens historique n'y est ni plus profond ni plus vrai. La haine de la Ligue est, à vrai dire, ce qui échauffe ces vers froids, et Voltaire, pour bien accentuer son dessein, voulait d'abord intituler son poème : La Ligue. Avons-nous besoin d'ajouter que c'est là une haine mal raisonnée ou, pour mieux parler, une passion et un préjugé? Il est trop vrai que les Ligueurs se sont rendus coupables de cent sottises et de cent crimes; mais la Ligue n'en demeure pas moins une grande chose, et elle a sauvé la France. Elle a été victorieuse en sa défaite même, et a empêché l'hérésie de s'asseoir sur le trône de saint Louis. Parmi ces bourgeois ligueurs, il y avait de grands caractères et des dévouements incomparables. J'estime même que, durant le siège de Paris à cette époque, les assiégés furent plus grands et plus héroïques que les assiégeants. L'amour pour la royauté française, tel que celui de Voltaire dans la Henriade, est un amour de légiste césarien, un amour dont je me défie. J'entends qu'on admire davantage nos pères les Ligueurs, et qu'on veuille bien ne pas trop oublier que les vaincus d'Arqués, comme ceux d'Ivry, étaient des catholiques. Le Roi ne saurait nous faire oublier l'Église.

La Henriade n'est certes pas ce que Voltaire a écrit de

meilleur, mais c'est peut-être ce qu'il a laissé de plus élevé, et il serait injuste de méconnaître qu'il y a une certaine hauteur dans la conception de cette prétendue épopée. Cet esprit allègre et vif était-il mieux fait pour le théâtre? C'est en vain que ses partisans les plus enthousiastes ont essayé d'inscrire son nom, sur les marbres immortels, à côté de ceux de Corneille et de Racine. Entre ces deux génies et l'esprit de M. de Voltaire, il y a un abîme qu'aucune admiration ne saura jamais combler. Les vingt-huit tragédies de Voltaire sont pleines de vers heureux, et il lui a été donné d'en frapper quelques-uns qui se sont tournés en proverbes. Certaines scènes sont gracieuses, et d'autres sont dramatiques autant que les plus belles de ses illustres devanciers. Mais où la faiblesse se fait trop aisément sentir, c'est dans le style. En général il est faible. Il n'y a pas là de ces traits vigoureux qui abondent dans le vieux Corneille; il n'y a pas là surtout celte adorable harmonie qui fait des vers de Racine la plus ravissante musique que puissent entendre les oreilles humaines. Voltaire est le plus intelligent de tous les imitateurs; mais ce n'est qu'un imitateur. Il s'attaque d'ailleurs à Racine plus qu'à Corneille, et celui-ci, en effet, prête moins à l'imitation. Cependant, il faut tout dire : Voltaire n'a pas été sans hardiesse au théâtre. Ce sceptique, ce futur ennemi de « l'Infâme, » est celui de tous nos tragiques qui, après l'auteur de Polyeucte, a peut-être jeté sur la scène les personnages les plus chrétiens. Il serait injuste de ne lui pas tenir compte de Lusignan. Il y a dans Âlzire, comme dans Zaïre, des accents sincèrement évangéliques, et c'est là, de toutes les originalités de Voltaire, celle qui me paraît avoir le plus de droits à notre reconnaissance. Je n'ignore pas, d'ailleurs, qu'il a été audacieux de vingt autres façons; que, malgré ses dédains pour le théâtre anglais, il a introduit parmi nous quelques témérités shakespeariennes;

qu'il a sans cesse innové en matière de mise en scène, et parfois fort heureusement. Mais ces audaces me laissent froid, ej je suis de ceux qui lisent Mérope sans enthousiasme. Je lui préférerais, comme œuvre nationale, Adélaïde du Guescîin, si elle était mieux agencée et mieux écrite. Somme toute, j'en reste à Àhire, pour avoir la joie d'admirer sans contrainte une œuvre de cet homme.

La comédie ne pouvait porter bonheur à un esprit qui riait d'un si mauvais rire. Il ne faut pas haïr, il ne faut pas être rongé de haine pour faire franchement rire les autres. Le rire de Voltaire, qu'Ernest Hello a si bien appelé la grimace du désespoir, n'était pas de nature à induire le public en une loyale et durable gaieté. Voltaire est traînant dans la comédie, il y est gêné, il y perd sa vivacité et quelque peu de son esprit. On n'a pas ri de ses comédies au xvme siècle, et on a pris, au xixe, le parti fort sage de ne plus les jouer. Nanine elle-même n'a guère plus d'admirateurs, et je doute que, si un directeur voltairien la voulait remettre à la scène, il trouvât pour l'applaudir un public assez courageux. Voltaire, cependant, savait discerner chez les autres la véritable vis comica. Dans ses Commentaires sur Corneille il a compris, l'un des premiers, toute la valeur de la Suite du Menteur. Mais que dire, hélas ! de ses observations sur les autres comédies ou tragédies de l'auteur du Cid. On ne saurait imaginer rien de plus médiocre, ni de plus pédant. Corneille, le grand Corneille, épluché par ces affreux petits doigts malins! Polyeucte disséqué par ce méchant et minutieux carabin ! Cinna, Horace elNicomède passés au crible sous ces yeux pétillants et jaloux! Il est difficile d'exprimer les sentiments que la lecture de ces notes provoque dans les esprits les plus calmes. Et vivent les éditions sans commentaires !

Les Épîtres de Voltaire, tout à l'opposé, sont charmantes,

et elles le sont par plus d'un côté. Il y a là l'épanouissement naturel de ses qualités les plus inn'-es : de la vivacité, de l'esprit., du mordant, de la facilité, de la verve. La haine n'en pouvait pas être longtemps absente, et on l'y retrouve, hélas ! alors même qu'on ne l'y cherche point. Ce méchant esprit, mis au service d'une haine aveugle et salanique, devait aboutir à une infamie. Oui, un jour, tout ce que Voltaire avait en lui d'exécration contre le Christ et de mépris pour la France, il le condensa en une œuvre que quelques-uns ont eu l'audace d'appeler poétique. J'ai nommé la Pucelle. 11 semble que, pour punir certains esprits de leur haine contre la Vérité, Dieu permette qu'ils écrivent certaines œuvres où ils donnent presque involontairement, avec l'exacte mesure de leur taille, la conclusion véritable de tout leur système. La Pucelle est la condensation, réelle et scientifique, de toutes les idées de Voltaire. Il a été condamné à en venir là ; il a été condamné à la Pucelle à perpétuité. On jugera par celte œuvre île la portée secrète de cet esprit. Il a été forcé de s'y démasquer. S'il n'avait pas écrit celte ignominie dont la plupari de ses amis ne se vantent guère, on aurait pu conserver quelques doutes sur les désastres que son scepticisme peut [traduire dans les meilleurs esprits. Mais il n'est plus possible d'en douter. Le Dictionnaire philosophique étant donné, la Pucelle est inévitable. Le crime devient le châtiment.

On a beaucoup parlé du regard perçant de Voltaire. En histoire, il a la vue courte. Un des plus grands défauts chez un historien est, en effet, de vouloir tout ramener aux idées,

aux mœurs et aux habitudes de son temps. Combien ne voit-on pas, en nos jours troublés, de prétendus érudils qui écrivent encore des livres historiques d'après ce funeste et condamnable système ! Mais personne n'a été, là-dessus, plus surprenant que Voltaire. Il parcourt tous les âges de l'humanité, et les juge uniquement d'après leur plus ou moins de ressemblance avec le xvur3 siècle. C'est ainsi notamment qu'il a compris toute l'histoire du peuple juif; c'est ainsi par conséquent qu'il n'y a rien compris. A toutes les pages de ses œuvres, il se plaint vivement que Dieu ait traité ce peuple étrange avec trop de rudesse. Il se scandalise des exécutions terribles de la Justice divine. Il voudrait que la miséricorde de Dieu eût fait sans cesse de la nation juive l'objet de ses pardons, et il n'a pas vu combien ce peuple « à la dure cervelle » (c'est l'Écriture qui l'appelle ainsi à dix reprises) méritait réellement d'être châtié. Il n'a pas vu davantage combien ces punitions célestes étaient utiles à ceux-là mêmes qui en étaient l'objet, et qu'elles les ont sauvés, même temporellement. On ne gouverne pas toujours un peuple avec la seule douceur, et la justice n'y est pas moins nécessaire que la clémence. Cette sévérité était d'autant plus nécessaire chez les Juifs, qu'ils étaient appelés à préparer dans le monde la grande Société universelle des esprits, l'Église. Il y allait de l'intérêt de l'univers entier, comme de leur propre intérêt. La justice de Dieu, en les frappant très équitablement, donnait lieu à sa miséricorde de sauver tous les mondes dans le sang de Jésus-Christ , lequel naquit au sein de ce peuple si charitablement puni et si rudement préservé.

En histoire, comme en philosophie, il convient de tenir compte, non seulement de l'âme de l'homme , mais de son corps. Voltaire ne l'a pas entendu de la sorte et est ici tombé dans l'erreur de tous les philosophes qui ne sont pas chré-

tiens. Tantôt il abaisse l'homme à l'excès, comme dans Candide et dans la Pucelle; tantôt il oublie que ce même homme n'est pas un pur esprit, témoin maint passage de son Dictionnaire philosophique. Il ne comprend pas, il ne veut pas comprendre que nous ayons jamais eu besoin de signes extérieurs, de culte, de religion visible. 11 feint de croire que, du temps de Moïse ou du temps d'Homère, la philosophie pure aurait parfaitement suffi à l'humanité spiritualisée. Pas de temple; fi donc! Pas de rites, pas de liturgie, pas de symboles, pas de législation matérielle, pas de supplices même. Théories insensées, et auxquelles Victor Hugo a vainement essayé de donner une vie nouvelle. La vérité est que la loi de Dieu, comme les lois humaines, doit tout à la fois atteindre le corps et l'esprit de l'homme. Il n'est donc pas étonnant que, partant d'un principe absolument faux, Voltaire se prenne de mépris pour toutes les observances de la loi mosaïque. Il raille le Tabernacle, le Saint des saints, l'éphod, les pains de propitiation, le chandelier aux sept branches. Il tourne en dérision tous les cultes; il éclate de rire devant toutes les religions. Tout ce qui est visible l'irrite, et celui qui a écrit lo> livres les plus charnels est en même temps celui qui n'accorde au corps aucune place ni dans son système historique ni dans sa prétendue philosophie. Ajoutez à cela que l'idée de la prière lui est suprêmement antipathique et qu'il se refuse a admettre l'intervention de la Providence dans la conduite des événements humains. Reste un Dieu vague et indéterminé, perdu nébuleusement dans je ne sais quel ciel et se croisant les bras devant le spectacle de notre humanité misérable. Quelle histoire, quelle philosophie de l'histoire peut-on attendre d'un tel parti pris et d'un aussi coupable aveuglement?

Ce sera trop souvent de l'histoire aneedotique, de la petite histoire.

Voltaire, en effet, ne nous offre rien de plus clans son Siècle de Louis XIV, dans celte œuvre beaucoup trop vantée. Sans doute il serait difficile d'écrire en une langue plus aisée, plus claire, plus transparente. 11 semble que la France ait décidément conquis son vrai langage, son vrai style. Nul apprêt, nulle solennité, nulle prétention, nulle cheville. Cela coule comme un ruisseau limpide, mais qui n'a pas de profondeur. Quant au plan, il n'en faut point parler et c'est ici que les esprits légers trahissent leur impuissance. L'Histoire de Charles XII est excellemment écrite, suivant l'ordre chronologique; mais il faudrait être dix fois complaisant pour admirer la division du Siècle de Louis XIV. Ces chapelets d'anecdotes plus ou moins authentiques, ces listes d'hommes célèbres, ces récits militaires qui ne présentent point de suite, ces commérages habilement narrés, ces lambeaux mal cousus, tout cela ne donne pas l'idée de la véritable histoire. Ce n'est pas là un livre vraiment grand. Ni l'antiquité, ni le moyen âge, ni le xix° siècle n'ont ainsi compris une œuvre historique, et il convient de leur donner raison. L'absence de prétention n'est pas la seule qualité qu'on puisse exiger d'un historien, surtout quand cette absence de prétention se trahit par une absence de plan. Il faut encore de la composition, de l'ordre, de l'harmonie, quelque grandeur, et même de l'élévation. Le Siècle de Louis XIV ne se recommande point par ces qualités. On n'en fera jamais un chef-d'œuvre.

L'Essai sur les mœurs est plein de cette haine contre Jésus- Christ que nous avons déjà dénoncée. On a la douleur d'y trouver par avance ces doctrines que Michelet devait revêtir un jour de couleurs si voyantes : à savoir « que le Christianisme a été un point d'arrêt dans le mouvement de I humanité, et que cette halte honteuse a duré quinze cents ans. » Voltaire n'a peut-être pas été aussi loin, mais à coup sûr la même

fièvre Ta dévoré. Il est cependant moins inexcusable que l'auteur de V Amour cl de la Bible de l'humanité : car on connaissait bien mal le moyen âge en son temps, et nos évèques eux-mêmes ne craignaient pas alors de décerner aux siècles chrétiens l'épithète de barbares. Le génie eût ici consisté, comme partout, à s'élever au-dessus des idées qui sont particulières à une nation ou à un siècle. Mais le génie n'a rien à faire ici.

Il nous reste chez Voltaire à étudier le « philosophe. » Ce n'est pas, d'ailleurs, un portrait achevé que nous nous proposons de faire ici passer sous le regard de notre lecteur; mais seulement, et à peine, « l'esquisse d'une esquisse. »

C'est du Dictionnaire philosophique, avons-nous dit, qu'ont été extraits ces « Morceaux choisis de Voltaire » dont on a voulu, dont on voudrait faire le classique de nos paysans et de nos ouvriers. Un tel choix n'est pas maladroit. C'est dans ce Dictionnaire et dans sa Correspondance que Ton trouve en effet Voltaire tout entier. II nous y donne l'essence et la quintessence de son esprit. 11 s'y met visiblement à l'aise et prend la liberté de changer d'avis. Il y est enfin d'une hypocrisie plus franche et descend sans contrainte jusqu'à l'effronterie et au cynisme. Le tout avec l'habituelle clarté de son style et celte petite llamme qu'on appelle ici-bas de l'esprit, mais qui ne gardera pas ce nom dans l'autre vie. Je profite de L'oceasion qui m'est offerte pour déclarer tout net que je ne suis pas de ceux qui admirent outre mesure la plaisanterie voltairienne, et j'ai même l'audace de penser qu'il n'est pas

permis au diable d'être spirituel sans un mauvais mélange de grimaces et de mauvais rire. Le véritable esprit, l'esprit qui n'a rien de pénible pour personne, est le propre des honnêtes gens qui croient en Dieu.

Mais je me sens arrêté, dans le développement de ma thèse, par la voix solennelle de ce Joseph Prudhomme qui a toujours fait profession d'être voltairien : « Voltaire, dit-il, c'est le bon sens. » Je demande humblement la permission d'être ici d'un avis contraire, et vais essayer de persuader, non pas Joseph Prudhomme, lequel ne change jamais d'avis, mais le lecteur impartial et vraiment philosophe.

Qu'est-ce que le bon sens? Il consiste fort simplement, suivant nous, « à voir les choses telles qu'elles sont. » Voltaire voit toujours plus petit que la réalité. S'il ne s'agissait, pour avoir du bon sens, que de ne pas trouver de profondeur aux choses profondes, Voltaire serait en effet et serait excellemment l'homme du bon sens. C'est le plus terre-à-terre de tous les observateurs ; c'en est le plus bourgeois, et il était bien fait pour former toute notre bourgeoisie à son image. Il ne voit que le contingent. Il se rit des causes invisibles et des résultats intangibles. A ses yeux, le but de cette vie et de cette terre, c'est cette vie et cette terre elles-mêmes, et il est vraiment impossible d'être plus éloigné du système chrétien qui ne voit dans cette existence terrestre que la préparation d'un jour à une éternelle vie, un passage, une préface, un portique. Les deux points de vue sont donc absolument contraires, et il ne reste plus qu'à se poser cette question : « La conception d'une terre sans ciel, est-ce vraiment du bon sens? Ne pas supposer d'horizon éternel, ne pas admettre d'au delà, est-ce réellement faire preuve de sagesse, de modération et de clairvoyance? » Oui, si Y au delà n'existe point; non, mille fois

non, s'il existe.

Quel que soit, d'ailleurs, le problème dont il aborde l'élude, Voltaire fait preuve de la même étroitesse d'entendement. Ni élevé, ni large. Il est ultra-terrestre, il est ultra-temporel. Son bon sens, encore un coup, n'est que de la myopie.

Il importe cependant de prouver nos dires par quelques exemples, et nous allons les choisir à dessein dans ces petits livres où l'on essaie aujourd'hui de rendre Voltaire une seconde fois populaire. L'idée des Anges chagrine l'auteur de Candide, et il épuise sa verve à prouver que le règne angélique n'existe point: mais il s'y prend vraiment de la plus étrange façon. Il fait le tour de toutes les nations de l'antiquité, parcourt l'Occident, traverse l'Orient et démontre, avec une richesse étonnante de documents, que « tous les peuples ont cru à des anges. » I. à-dessus, il raille agréablement les noms « bizarres » de que'ques-uns de ces intermédiaires entre le ciel et nous, et il se ni de quelques superstitions auxquelles cette croyance a dû et a pu donner lieu. Mais que pensez-vous qu'il conclue? Il a admis quelque part que la religion était « ce qui avait été cru toujours et partout. » Il constate partout et toujours la foi aux anges, et, au lieu d'en déduire l'existence réelle du momie angélique, il s'écrie « qu'il ne faut que de l'imagination pour inventer des êtres supérieurs à nous. » 0 logique puissante!

Kl notez que c'est là, en réalité, la seule méthode de Voltaire et le nec plus ultra de son raisonnement. Il ne procède guère aulremeni pour prouver la fausseté de tous les dogmes catholiques. Il s'évertue sans cesse à montrer qu'ils ont été l'objet de la croyance de tous les peuples de l'univers. « Ils soni donc faux, puisque le monde entier les a crus : » cei quelques mots sont, à peu de chose près, tout le résumé du Dictionnaire philosophique. Les catholiques, au contraire, arrivent à celte déduction rigoureuse et nécessaire : « Si nos

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dogmes se retrouvent partout. c'est «|iK3 tout d'abord ils sont conformes à la nature de l'homme, qui les a si universellement soupçonnés et désirés. Sï's se retrouvent partout, c'est aussi qu'ils ont une source commune, et cette source n'est autre que la révélation. » Eu r • 1rs deux raisonnements, le lecteur de bonne foi peut choisir.

J'en reviens aux Anges el ;ï l'article mesquin dont Voltaire en a fait l'objet. Il est aujonrd liui établi fort scientifiquement que tous les êtres du règne inorganique et du règne organique sont étages les uns au-dessus ries autres, suivant une admirable progression et hiérarchie, depuis la pierre inerte jusqu'au zoophvle, et depuis I»* zoophyte jusqu'à l'animal qui est le plus voisin de l'homme, fch bien! est-il permis de croire que la même progression et hiérarchie n'existe pas entre l'homme et Dieu? Peut-il vraiment ne pas exister, entre ces deux termes si éloignés, toute i\\v échelle d'êtres de mieux en mieux organisés, de plus en plus parfaits? J'exposais un jour cette doctrine devant un mathématicien, et il s'écria : « C'est mathématique. » Sans aller jusqu'à celte épithète, il conviendrait peut-être de tenir ce raisonnement en une certaine estime. Voltaire n'en a rien fait.

Partout, c'est la même absVnr.H de profondeur. L'allégorie et le symbole horripilent Unit particulièrement l'auteur du Dictionnaire philosophique. Rien n'esl plus facile à comprendre : car l'allégorie et le symbole siipj»osenl nécessairement l'existence d un monde supérieur et invisible. Tous les faits et toutes les opérations du monde matériel ont, dans le monde spirituel, les équivalents les plus exacts. Ces deux mondes sont pour ainsi dire couchés l'un sur l'autre. Il y a une vie, une respiration, une nourriture, (\r$ maladies et une mort immatérielles, comme il y a une vie, une respiration, une nourriture, des maladies et une mort corporelles. Dieu gouverne par

les mêmes lois les deux règnes visible et invisible, d'où il suit que, dans le langage humain, les faits et les opérations du monde moral sont exprimés par des mots qui ont désigné, à l'origine, les faits et les opérations analogues du monde physique. On procède enfin par voie de comparaison, et de là, non seulement la métaphore, mais tout le langage figuré qui est fondé sur ce symbolisme même dont Voltaire a tant ri. Essayez maintenant, essayez de lire ou de relire son charmant et profond article. Il se contente d'y relever quelques traits de symbolisme ridicules. Hélas! il lui eût été facile d'en recueillir un plus grand nombre, et nous pouvons en offrir de plus ridicules encore à ceux qui continuent ou vulgarisent son œuvre. Mais, malgré ces abus inévitables, le symbolisme subsiste, et il est le fond même de l'âme humaine comme du langage humain.

Il est à peine utile d'observer ici que ce mot « abus » a fourni à Voltaire l'occasion de quelques pages venimeuses autant que faciles. Il est encore là tout entier, et c'est vraiment d'un pauvre esprit. Les abus sont dans l'ordre historique ce que les exceptions sont dans l'ordre du raisonnement. Il en faut faire estime, mais dans une certaine mesure et sans jamais oublier ni les lois, ni les règles. La verrue ne doit pas empêcher de rendre justice au visage. Voltaire n*a vu que la verrue.

Il lui était certes permis de blâmer le mauvais emploi que certains hommes d'église ont fait de la fortune des pauvres. Même il pouvait aller jusqu'à flétrir, avec une énergique éloquence, certaines institutions qui ont été scandaleusement oublieuses de leur mission évangélique. Une telle indignation est légitime, et l'on peut même affirmer chrétiennement qu'elle constitue un devoir strict. Un grand nombre de Saints se sont armés de ce fouet, et ont formidablement fustigé tout leur

siècle. Ils n'étaient inspirés, eux, que par l'amour de Dieu et par l'amour des pauvres; mais Voltaire, lui, déteste les richesses du clergé d'une haine bilieuse et injuste. Avec son regard « perspicace et pratique, » il eût pu cependant se rendre un compte exact des immenses entreprises et des incomparables fondations de la chanté chrétienne. Il y avait, de son temps, je ne sais combien de cent milliers d'hommes qui vivaient uniquement de cette charité et qui étaient nourris, vêtus, instruits, moralises par elle. Les hôpitaux, les orphelinats, les écoles étaient innombrables, et tous ces établissements, tous sans exception, portaient dans leurs fondements la trace visible de la main de l'Église. Pourquoi Voltaire en a-t-il si peu parlé, ou n'en a-t-il rien dit? L'évidence était là : pourquoi n'a-t-il pas constaté l'évidence? A tout moment, vous le voyez, nous surprenons cet homme en flagrant délit de médiocrité ou d'injustice.

Malgré quelques bons mouvements dont il faut impartialement lui savoir gré, je ne saurais admettre qu'il y ait eu dans son cœur plus de profondeur que dans son intelligence. Il s'élève quelque part contre le chômage des fêtes et trahit, par là, son peu d'amour pour le peuple. Sans doute, il ignorait quels efforts avait dû faire la sainte Église, aux premiers temps de son histoire, pour obtenir, en faveur des malheureux esclaves, un chômage d'un ou de deux jours par semaine. Ah! ce chômage avait été le premier signal de la grande délivrance, et il avait été salué par un de ces soupirs de joie et d'apaisement dont rien ne saurait rendre la douceur. Puis, l'Église avait appliqué la loi du chômage à tous les petits, à tous les pauvres, à tous les déshérités de ce monde. Un jour d'oasis, un jour à' alléluia par semaine! Chants aux lèvres et joie en l'âme, tous les malheureux se paraient d'habits do fête pour célébrer, dans une église étincelante d'or et de mo-

saïques, la fête de quelque piuvre artisan qui leur montrait le chemin du ciel. C était apaisant, c'était reposant. Dans tout cela, Voltaire ne voit qu'une chose : la parure exagérée du temple et le temps perdu dans les ateliers ou dans les campagnes. Eh bien! il serait satisfait aujourd'hui. Partout, le dimanche, il verrait des troupeaux d'êtres humains attelés à d'ignobles fardeaux, répandant le blasphème avec la sueur, portant la haine au front et la rage au cœur. C'est en partie son œuvre, à lui, Voltaire. Le jour de Pâques dernier (nous nous en souviendrons toujours) nous sortions d'une messe ouvrière, et venions en effet de voir des ouvriers chrétiens s'approcher, timides et beaux, de la Table eucharistique. Mais cà peine étions-nous au dehors qu'un spectacle désolant nous serra le cœur : personne, dans tout un grand et beau quartier de Paris, personne n'avait pensé à chômer la fête de Pâques. Pas de trêve, pas de repos, pas de halte dans la joie. Travaille, bête brute, travaille encore, travaille toujours. Et, le soir, de retour au logis, n'oublie pas de lire à ta femme et à tes enfants quelques pages du Dictionnaire philosophique

Est-ce encore faire preuve d'un bon sens profond que de s'écrier, au sujet de la confession : « Dans les pays protestants on se confesse à Dieu et dans les pays catholiques aux hommes. » Il n'y a pas, il ne saurait y avoir de résumé plus perOde et, disons le mot, plus menteur. Nous avons, catholiques, l'honneur de nous confesser à des hommes qui représentent Dieu, et c'est le pardon de Dieu qu'ils répandent en réalité sur nos têtes, avec le sang de Jésus-Christ. Telle est la doctrine; ei il est bon, il est excellent que des hommes servent ainsi d'intermédiaire à ce pardon : car il est bon et il est excellent que nous soyons humiliés dans notre orgueil. Nous ne pouvons guère pécher que de deux façons : en nous faisant

plus grands que nous ne devons l'être, et l'Aveu expie ce désordre; ou en descendant au dessous de nous-mêmes, et la Contrition, qui est une douleur, expie nos voluptés animâtes. Quant à la Satisfaction, elle répare tout le mal que nous avons pu faire aux autres, et remet toutes choses dans l'état qui est le plus conforme à la justice. Telle est l'admirable économie du sacrement de la Pénitence. Rien n'a jamais paru de plus beau, et Voltaire n'a rien vu de cette beauté profonde. Il est petit, très petit, et sa petitesse a vieilli.

L'étroitesse de vues n'est pas, d'ailleurs, le seul défaut que présente l'œuvre de Voltaire, et il nous est impossible de ne pas flétrir chez lui l'erreur sans ambages et le mensonge sans excuse. Les preuves ne sont, hélas! que trop abondantes, et il ne sera pas superflu, encore ici, de citer quelques exemples pour l'édification de tant d'ignorants et de demi-savants.... Voltaire, qui s'est pris de haine personnelle contre la divinité du Christ, l'attaque avec toutes les armes, per fus et ni'fas : « Saint Paul, dit-il notamment, ne regarde pas Jésus-Christ comme Dieu et ne l'appelle jamais de ce nom. » Le pauvre ouvrier, qui lira cette affirmation audacieuse, se dira fort naturellement : «C'est imprimé; donc, c'est vrai , » et classera désormais l'apôtre des nations parmi les adversaires de la divinité de Jésus. C'est en vain, d'ailleurs, que nous lui répondrons par vingt textes accumulés : on ne les lira point, et le mensonge suivra victorieusement son chemin. Voltaire, cependant n'avait-il pas lu les Épitres de saint Paul, et son regard n'avait-il pas été frappé par ces magnifiques paroles de

l'Épître aux Romains, qui s'appliquent uniquement au Christ: Qui est super omnia dees benedictus in sœcula. Dans les Actes des Apôtres, dans ce livre plusieurs fois admirable, Voltaire n'avait-il pas entendu saint Paul, parlant avec sa parole enflammée devant les premiers fidèles , leur tenir cet énergique langage : Spiritus Sanctus posuit episcopos regere eccîesiam dei quant acquisivit sanguine suo? 0 magnifique suo, et dont les rationalistes ont en vain essayé d'atténuer la portée! Voltaire ne l'avait donc pas lu, et il ne se souvenait donc pas de cet incomparable passage de l'Épître aux Philippiens : Jésus Christus, qui cum in forma Dei esset, non rapinam arbitratus est esse se œqualem Deo. Voilà la troisième fois que ce mot « Dieu » frappe délicieusement mon oreille; voilà la troisième fois qu'il donne à Voltaire un insolent démenti. Plus loin, saint Paul salue le Christ de cette appellation qui équivaut à une affirmation de sa divinité : Dominus omnium. Qu'il l'ait nommé FiliusDei, c'est ce qu'il est trop difficile de nier; mais ce qu'il est impossible d'écarter, ce qui vous serre Voltaire à la gorge, ce sont les premiers mots de VÉpitre aux Hébreux (j'adopte ici à dessein les attributions et les données de l'exégèse catholique), c'est ce divin exorde où saint Paul dit du Christ : Per quem Deus fecit sœcula, et où il le nomme splendor gloria- et figura subslant'uv ejus portansque omnia verbo virtutis 8uœ. Voilà des textes, n'est-il pas vrai, et des arguments avec lesquels il faut compter. Eh bien! soyez assurés que le mot de Voltaire : « Saint Paul n'appelle jamais Jésus-Christ du nom de Dieu, » que cette abominable calomnie continuera à circuler et à emporter la croyance universelle. Le mensonge se rit de nous; le mensonge est vainqueur. Tout ce que nous aimons est à terre.

C'est par milliers que l'on pourrait relever, dans l'œuvre de Voltaire, ces affirmations mensongères ou erronées. Quelle

audace n'a-t-il pas fallu pour écrire « que Jésus n'enseigna jamais aucun dogme métaphysique et qu'il n'a jamais dit : « Je suis consubstantiel? » La plaisanterie roule ici sur le mot « consubstantiel » que Jésus-Christ, en effet, n'a jamais prononcé. Mais comme le divin Sauveur a dit à plus d'une reprise : « Mon père et moi, nous sommes un, » la plaisanterie perd de son sel, et nous nous trouvons simplement en face d'un mensonge. Ailleurs, cet adversaire intime du Pentateuque, Voltaire, observe cau'teleusement que les Démons ne figurent pas dans ces cinq livres. Par malheur, il oublie qu'il a lui-même écrit en un autre endroit de ses libelles : « Le serpent qui lente Eve a été reconnu pour le Diable. » Il aurait pu également, touchant la croyance antique au Démon, citer le livre de Job où Satan apparaît dans toute l'infamie de sa fausse gloire. A-t-il encore, a-t-il vraiment pu croire « qu'il n'y a pas eu de messe dans les premiers siècles, » quand il lui était si facile de lire la démonstration mathématique de la thèse contraire dans l'admirable livre de l'abbé Renaudot sur les liturgies orientales? Les liturgies apostoliques n'ont été écrites qu'après le triomphe de l'Eglise; mais il est prouvé qu'elles existaient oralement depuis l'antiquité la plus reculée ; les preuves abondent et surabondent. Élève des Jésuites, Voltaire devait connaître les Lettres édifiantes et, à tout le moins, l'histoire abrégée de nos Missions; il savait, à n'en pas douter, que le sang de nos missionnaires avait partout coulé comme l'eau. Il le savait, et cependant il ne craint pas de mettre ces mots infâmes sur les lèvres d'un missionnaire : « Épargnez- nous le bonheur du martyre. » Que dire de cette prétendue bulle d'Urbain VIII, qui, suivant Voltaire, « donne la permission de manger gras pendant tout le carême et absout de tout crime, excepté de celui d'hérésie. » Ici les sottises se heurtent aux sottises, et il n'est

pas d'écolier qui ne hausse les épaules. Un enfant de dix ans sait fort bien qu'on ne saurait être absous d'aucun crime sans l'intervention des sacrements, sans la confession, sans l'absolution du prêtre. Mais il importe peu : le mensonge est lancé dans le monde, il y triomphe, il y règne, et c'est en vain que nous demanderons à voir le texte, le texte môme de celle bulle indignement imaginaire ou plus indignement Falsifiée.

Le mensonge et l'étroitesse sont trop souvent les signes auxquels on reconnaît la philosophie de Voltaire; mais il en faut bien venir à cette plaisanterie qui en est le condiment. Comment m'y prendrais-je bien pour avouer que cet esprit n'est pas toujours du meilleur goût, et que la finesse, oui, la finesse, lui fait trop souvent défaut? Je lis un « Dialogue sur la vertu entre un honnête homme et un excrément de théologie. » Ce dernier est appelé tout court : « L'Excrément. » Trouvez-vous cette pointe délicate? La grande et salutaire loi de l'abstinence, cette loi qui est de tous les temps et qu'on constate chez tous les peuples, est-elle véritablement battue en brèche par cet autre mot que tous les commis-voyageurs répètent avec un sourire fin : « Quelle étrange aversion les évéques ont-ils pour les omelettes? » Ailleurs, Voltaire oublie le vieux proverbe : < Qui veut trop prouver ne prouve rien, » et s'en prend certain jour à ce grand, à cet immense saint Jérôme, dont la parole a réchauffé le monde. Et que lui reproehe-t-il? De n'avoir dirigé que des femmes. Car ajoute-t-il, « les hommes ont pour cela trop de barbe au menton. » Plaisanterie forcée et médiocre. Il conrienl d'ajouter que cet homme d'esprit se répète, et que toutes ses finesses pourraient être ramenées à un certain nombre, assez restreint, de procédés presque mécaniques. Que de fois ne trouve-t-on pas dans son œuvre l'emploi de ce mode de

raillerie : « Tous les Conciles sont infaillibles, sans doute; car ils sont composés d'hommes. » C'est le cliché n° 1. En voici un autre : « Il est impossible que les intrigues pénètrent jamais dans un Concile. » C'est le cliché n° 2. Il y en a ainsi une vingtaine, peut-être, qu'il ne serait pas difficile de classer scientifiquement. Je ne voudrais pas cependant aller dans cette voie plus loin que l'impartialité ne l'exige, et conviens que souvent, très souvent même et presque à toutes les pages de son œuvre immense, Voltaire est fin, spirituel, pétillant de malice et étincelant de verve. Si cette gloire lui suffît, qu'il s'en contente. J'en sais une autre, cependant, que je préfère pour lui et dont je ne veux pas me taire : c'est d'avoir mis parfois tant d'esprit au service d'idées généreuses et vraiment humaines. Un chrétien doit être assez loyal pour lui reconnaître un aussi rare mérite, et je ne fais, en le publiant, que remplir un devoir.

Il est un dernier reproche que je lui veux faire et qui va surprendre tous ses admirateurs et quelques-uns de ses adversaires. Voltaire n'a pas eu le sens pratique. Il n'a point possédé, en histoire, la notion vraie de la réalité des choses, et c'est ce qui se traduit surtout dans ses attaques contre la Bible. Il ne part pas de cette vérité « que la Bible n'a pas été écrite pour Dieu, mais pour l'homme.» Eh! Dieu n'en avait pas besoin. Sa Bible à lui et pour lui se résume en cette parole éternellement lancée dans le plus profond de sa béatitude : « Je suis. » La Bible de Dieu, c'est son Verbe, lequel est son discours intérieur et sa pensée profonde. Mais noire Bible à nous a été écrite pour nous. Elle a été écrite pour remédier à un certain état de l'humanité tombée, pour guérir telle ou telle maladie de l'humanité déchue. C'est, comme on l'a dit, le traitement de l'homme malade. S'agit-il, par exemple, de donner, en un certain moment de l'histoire, une

idée humble de sa propre nature à l'homme qui s"enorguei!lit outre mesure? L'Ecclésiaste est écrit. Faut-il, au contraire, communiquer à ce même homme une notion anticipée de l'amour ardent que l'âme un jour ressentira pour son Dieu, et esquisser par avance toute la mystique catholique? La parole est donnée à l'auteur du Cantique des cantiques. Parmi les versets de la Bible, il n'en est pas un seul qui ne soit entré, comme une pierre utile, dans les fondations de l'Église et qui n'ait ainsi contribué à la formation nécessaire et lente de cette société de Dieu avec les hommes. C'est ce dont Voltaire ne tient aucun compte, et il ne semble pas admettre davantage que Dieu, souverain inspirateur des Livres saints, ait laissé aux écrivains sacrés la liberté de leur style. Surtout, il parait ignorer que la Bible n'est pas un catéchisme destiné à renfermer l'exposition complète de toutes les vérités. Il y a de ces vérités, en effet, qui sont restées dans la tradition, et d'autres dans la raison. La Bible en offre d'autres que la raison n'aurait jamais pu découvrir; mais elle est surtout destinée à faire avancer sûrement, d'étape en étape, la misérable humanité depuis l'Éden perdu jusqu'à l'Ëden retrouvé. Les moyens qu'emploie Dieu peuvent sembler rudes, mais ils ne le sont qu'en apparence, et un petit esprit comme Voltaire pouvait seul s'y tromper.

Ce manque de sens pratique — et le sens pratique n'est qu'une forme du bon sens, — on le constate partout dans le Dictionnaire philosophique. Voltaire s'y plaint notamment des cérémonies matérielles du baptême : cette eau l'agace. Il va même jusqu'à répéter ces méchants petits vers : « C'est une drôle de maxime — Qu'une lessive efface un crime. » Mais enfin nous sommes des hommes ; mais enfin nous avons un corps qui est en rapport direct avec la nature; mais enfin il est nécessaire que les législateurs ne s'occupent pas que de

notre âme. La nature essentielle de l'homme consiste à être le trait d'union vivant entre la matière et l'esprit : donc, il faut que chez nous l'élément-matière reçoive quelque satisfaction. De là ces signes visibles qu'on appelle les Sacrements. Par eux, d'ailleurs, tout le monde matériel reçoit une fonction auguste et divine : l'eau, le sel, l'huile, les parfums, le froment et le vin sont ainsi appelés à la gloire d'un symbolisme très élevé, et même à quelque chose de plus réel. Toute la nature sert à glorifier l'homme qui glorifie Dieu. Nous voilà bien loin de la lessive de Voltaire, et plus loin encore de cet affreux rire qui n'a jamais été qu'un ricanement.

Les sophistes ne manquent guère à nous faire observer que la définition de la vertu par Voltaire est supérieure à celle qu'en ont pu donner tous nos théologiens. Nous la connaissons, cette thèse de Voltaire et de son école : « Il faut faire le bien sans espoir d'une récompense céleste. » En d'autres termes : « Il y a deux choses qui méritent d'être aimées pour elles-mêmes, Dieu et la vertu. » C'est là de la fausse élévation, et c'est encore pécher par manque de sens pratique. On peut affirmer que des millions et des millions de crimes ont été évités par la crainte de l'enfer, et l'espoir du ciel a produit un très grand nombre d'actes qui ont été d'un poids décisif pour le véritable progrès de l'humanité. C'est une loi de l'ordre naturel, une loi éternelle et imprescriptible, que le bien mérite une récompense et le mal un châtiment. On n'efface pas les axiomes, et on ne pourra jamais effacer celui-là ; mais il en est un autre que Voltaire a également méconnu : c'est que l'homme est un être qui a soif de bonheur. Comment ! nous sommes ici-bas accablés par tous les maux; nous avons à subir les maladies qui rongent notre corps, les passions qui ravagent notre âme, les larmes qui brûlent nos yeux ; nous nous traînons en gémissant sur la

route des tombeaux; l'amitié nous trahit, la pitié nous abandonne; les tentations nous oppressent; nous tombons en des abîmes que nous n'avions pas vus; nous voulons nous relever, et nous tombons encore; nous avons les mains et les pieds déchirés par les ronces du chemin; l'angoisse est dans notre âme et la fièvre bat notre sang; tout ce que nous avons aimé s'écoule et disparaît; nous souffrons, nous pleurons, nous mourons.... Et voilà que cet affreux sophiste nous refuse la consolation suprême de la récompense céleste. Voilà qu'il dit à tous les misérables de la terre, à ces paysans, à ces ouvriers, à ces maudits qui ont été si rudement éprouvés durant toute leur vie : « Aimez la vertu pour elle-même. » Ah! le malheureux! Et c'est lui, c'est ce désintéressé qui a écrit Candide, la Pucelïe et tant d'autres livres malsains et troublants, tant d'autres œuvres impies et désespérantes ! Il aimait la vertu pour elle-même ! ! !

Si l'on va au fond, tout au fond du système de Voltaire, il est aisé d'en découvrir toute la dominante. Elle n'est autre que la méconnaissance ou la haine de la Souffrance. Tout est là.

Mais c'est surtout la Souffrance volontaire, mais c'est l'Expiation pour soi et l'Expiation pour les autres qui excite sans cesse le détestable rire et la colère de Voltaire.

Il a écrit quelque part certain petit conte que ses amis racontent en se léchant les lèvres. Il s'agit de je ne sais quel fakir ou ermite de l'Orient qui est fort en vogue dans tout son pays , parce qu'il se macère de toutes façons et que

notamment il prend soin de s'enfoncer sans cesse des clous dans la chair. Notez, lecteurs, que je gaze l'original. Et voici qu'un très honnête homme vient un jour consulter ce fakir et lui dit sans modestie : « Je remplis tous mes devoirs; je suis bon fils et bon époux, bon père et bon citoyen. Que faut-il faire de plus pour arriver au ciel ? » L'ermite lui répond : « Enfoncez-vous des clous dans le corps. »

Il est assez facile de voir que, par cet apologue, Voltaire a prétendu railler tout le système chrétien de l'Expiation et de la Souffrance. C'est, en fin de compte, tout le résumé de sa philosophie.

Eh bien! malgré ce misérable apologue, la pauvre humanité en larmes demeurera toujours iidèle à ces axiomes chrétiens, plus éblouissants que tant de millions de mondes découverts par les modernes télescopes : « Il faut souffrir pour expier ses fautes; on peut souffrir pour expier les fautes des autres ; quelqu'un enfin est descendu en terre pour être l'Expialeur universel, et ce quelqu'un, c'est Dieu. » Ce sont là des vérités qui sont fixées au plus profond de notre âme, et le spectacle de Jésus portant sa croix, de Jésus souffrant et mourant pour toute l'humanité, ce spectacle est fait pour satisfaire éternellement notre raison et passionner éternellement notre cœur. L'humanité ne s'y trompera pas: elle considérera Jésus comme son véritable représentant, comme son type éternel, et l'imitation du Christ au Calvaire demeurera le secret de tous les dévouements comme la source de toutes les vertus.

Convient-il, en terminant, d'accorder à Voltaire le bénéfice de quelques circonstances atténuantes? Nous croyons que, s'il lui est pardonné quelque chose là-haut (et nous le souhaitons très vivement), ce sera à cause de ce jansénisme qui avait alors enlaidi et dénaturé toutes les idées chrétiennes.

Le jansénisme avait fait de l'Église et du Ciel quelque chose de si étroit, de si repoussant, de si odieux, que Voltaire est peut-être un peu moins inexcusable de s'être pris contre le christianisme d'une haine si injuste et si perfide. La doctrine du très petit nombre des élus circulait presque partout, et le ciel n'était promis qu'à une infime minorité de prédestinés. En dépit de son amour pour les jansénistes, Voltaire a réellement été perdu par eux. Tout se tient dans l'histoire des idées. Sans Voltaire, pas de Révolution; mais sans les jansénistes, pas de Voltaire.

Telle est notre conclusion à laquelle nous ne voulons pas donner un caractère rigoureux et qui, dans une certaine mesure, demeurera toujours à l'état d'hypothèse. Nous la soumettons, en toute humilité, à tous ceux qui cherchent à découvrir, dès ici-bas, l'enchaînement mystérieux des grands faits de l'histoire.

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