XVII
Burke, bien qu'il fût le maître de Fox, et qu'il couvrît l'opposition de son autorité et de son antiquité dans le parti des whigs, ne réunissait pas cependant en lui les mêmes conditions de rivalité que Fox. Son éloquence apprêtée et cicéronienne , presque toujours écrite ou récitée de mémoire, comme un sermon de tribune, n'était pas prête à couler trouble ou limpide, comme celle de son élève, en toute occasion ; il lui fallait le temps, la préméditation, la forme, les métamorphoses studieusement cherchées, revêtues de couleurs éclatantes, toute la rhétorique enfin de l'école transportée dans les Chambres; c'était une espèce d'oracle renfermé dans le sanctuaire, au milieu des pompes et des tonnerres de la scène politicjue, qu'on ne faisait sortir de son mystère et de son silence qu'aux jours d'apparat; semblable à peu près à Royer-CoUard, le Burke français, qui jetait avec dédain des axiomes à l'opposition du haut de sa pensée, mais qui lui prêtait de l'autorité sans lui prêter de force.
Shéridan, le troisième personnage de ce triumvirat
WILLIAM PITT. ÎK%
d*opposition contre Pitt, était supérieur en talent aux deux autres et à Pîtt lui-même. Jamais peut-être la nature ne forma un homme plus complet pour l'éloquence de tribune : beauté extérieure, expression parlante de la physionomie, grâce et force du geste, timbre sonore et grave de la voix, élocution fluide et colorée, images saisissantes, improvisation aussi heureuse que la méditation, enchaînement d'arguments qui entraînaient à volonté les convictions dans tous les pièges dorés du sophisme, épigrammes qui arrachaient l'éclat du rire, éclairs qui éblouissaient, foudres qui écrasaient, pathétique qui enlevait les acclamations et les larmes ; Shéridan n'était pas l'orateur, c'était l'éloquence elle-même, donnée en spectacle, mais hélas! aussi en dérision aux hommes! Car son éloquence était toute dans son imagination ; ni caractère, ni conviction, ni vertu, ni conscience, ni patriotisme réel ne lui donnait ce don sans lequel il n'y a pas d'éloquence : la persuasion.
Aventurier de génie, Irlandais de race, débauché d'esprit comme de mœurs , directeur de théâtre k Londres, auteur comique lui-même, embauché comme une recrue de parti par les recruteurs de l'opposition, la Chambre était pour lui une scène de plus sur laquelle il montait, comme un histrion sublime, pour jouer le rôle d'un patriote anglais, comme il aurait joué sur un autre théâtre un autre rôle ; le plus grand orateur scéniqpie qui ait jamais joué le patriote indigné devant un peuple, mais ce patriote était un
acteur. L'art anéantissait l'éloquence, et le rôle tuait le personnage. Pitt l'admirait mais ne pouvait le craindre. L'applaudissement tombé, l'effet du discours de Shéridan ne subsistait plus. L'homme ne craint pas le mannequin; Shéridan ne fut qu'un illustre mannequin de tribune. Il joua Démosthènes, mais il fut Shéridan.
Voilà les trois hommes de l'opposition ; ils étaient reliés ensemble par leur long antagonisme à lord North, par la commune apostasie de leur caractère pour se coaliser avec lord North contre le ministre Sbelbume, par leur court ministère avorté dans leur impuissance, et enfin par leur aigreur et leur ressentiment contre le roi et contre Pitt, après leur chute récente. Us entraînaient dans leur cause presque tous les hommes éminents de la Chambre des communes, compromis avec eux ou dans leur opposition, ou dans leur coalition, ou dans leur ministère. Lord North, Erskine, Windham, Dundas, quoique secondaires de talent étaient au moins égaux de crédit dans les deux Chambres. On peut dire que tout le talent de l'Angleterre était dans l'opposition; les noms qui s'étaient adjoints au jeune Pitt pour supporter le poids de cette opposition unanime sont restés obscurs. 11 était à lui seul le gouvernement et le combat; l'Angleterre, indécise et troublée, se sentait avec anxiété en interrègne.
On était au commencement de 1784, il avait fallu rouvrir la session. Fox et ses amis invectivèrent leur jeune antagoniste de Tinjure qui fut employée soixante ans plus tard en France contre M. Mole, par la coalition. Ils accusèrent M. Pitt d'être le vil instrument d'un pouvoir occulte de cour, tramant rabaissement du parlement national pour y substituer la prérogative du roi ; ils contestèrent à la couronne constitutionnelle le seul pouvoir incontesté qui lui appartient dans la constitution à trois branches : le pouvoir de nommer librement ses ministres responsables. On croit lire la même histoire dans deux histoires parlementaires. Ces ombrages puissants sur la jalousie des corps politiques arrachèrent à Pitt la faible majorité sur laquelle il s'appuyait timidement. On vota des adresses inconstitutionnelles au roi pour contraindre sa liberté dans le choix de ses ministres: on en vota de plus insolentes dans lesquelles le ministère de Pitt était dénoncé au roi comme un ministère de conspirateurs avérés, abrités sous la prérogative royale, pour avilir et violenter le parlement.
Fox et Burke ne reculèrent pas plus que la coalition de 1838 en France devant les dernières insultes et les dernières menaces à la royauté. Toutes les lois, même les plus urgentes, proposées par Pitt, fuœnt rejetées, les subsides et les impôts même contestés ; Pitt n'opposait à ce concert d'injures que le silence et Timpassibilité d'un vieillard. 11 laissait parler le temps pour lui ; il était évident à l'Angleterre que la coalition avait pulvérisé tous les hommes publics qui en avaient fait partie; que l'opposition, si nombreuse en apparence, se décomposerait en groupes incompatibles au moment où le roi y porterait la main pour en former un ministère; que Burke, Fox, North, Windbam, Dundas avaient poussé l'esprit de parti jusqu'à la faction ; que le roi ne pouvait plus, sans s'avilir, leur remettre le pouvoir, que ce pouvoir même ils n'avaient pas la force de le prendre, lors même qu'on le jetterait à leurs pieds, et que le pays «allait tomber en stagnation ou en anarchie si quelqu'un ne saisissait pas le timon dans cette tempête.
On commençait à se détromper de ces éloquences qui n'avaient abouti qu'au double anéantissement du pouvoir royal et du pouvoir parlementaire. On parlait, avec un juste mépris, de ces hommes qui n'avaient pu coaliser que leurs haines et leurs ambitions, sans pouvoir aujourd'hui coaliser leur raison et leur patriotisme pour le salut de leur pays. On les menaçait d'une dissolution de la Chambre des communes, qui les renverrait devant les électeurs mécontents. Le
parti populaire, représenté par le célèbre agitateur démagogue Wilkes, prenait hautement la défense de Pitt dans les journaux et dans les clubs de la Cité de Londres, parce que Pitt avait combattu les plans de monopole du commerce des Indes présentés par Fox, Burke etShéridan, plans ruineux pour les négociants de la Cité ; enfin la Chambre des lords, indignée des attentats de la coalition à la prérogative royale et à sa propre influence, prenait une délibération qui revendiquait fermement pour le roi le droit absolu de nommer ses ministres.
1^ conseil de la Cité de Londres faisait de son côté remettre au jeune ministre une boîte d'or renfermant le titre de bourgeoisie de l^ndres, pour les servirez rouragenœ et dêsiiUvressés quil rendait ù la com^i'tution, ù la couronne et au pniple. Le vent de la justice et de la faveur nationales se levait de toutes parts pour Pitt, il Tavait prévu, il le saisit avec la résolution et la promptitude d'un pilote consommé avant le temps. Fox, aussi humble dans ce péril qu'il avait été provoquant dans le succès, négocia pour entraîner Pitt à une coalition nouvelle, où Topposition réserverait à ses talents la place dont ils étaient dignes. Pitt, trop éclairé sur le néant de ces coalitions, préféra la guerre ouverte à ces transactions suspectes; Fox, déru, Tinjuria dans la Chambre des communes avec les excès de paroles les plus dégradantes pour un homme d*État. Pitt, impassible, ne répondit que par des raisons à ces
outrages, et se refusa obstinément à se retirer, même pour quelques jours, du pouvoir.
« Non, dit il, je n'abandonnerai pas la position que j'occupe pour me livrer à la merci de mon adversaire. 11 m'appelle un ministre nominal, le' mannequin d'une influence secrète. C'est parce que je ne veux pas devenir, en effet, un ministre nominal de sa façon, c'est parce que je ne me soucie pas de devenir entre ses mains un véritable mannequin que je ne donnerai pas ma démission. Je n'admets certes point que le terrain sur lequel je suis établi soit celui d'une influence corrompue; mais ce terrain, quel qu'il soit, je ne le quitterai pas pour me placer sous son patronage, pour accepter de lui mon investiture, et devenir, à sa suite, un misérable ministre condamné, par cette amende honorable, à Thumiliation, à l'impuissance, dénué de toute force et incapable de faire aucun bien. Si, comme il le prétend, je me suis dégradé jusqu'à devenir le mannequin et le favori de la couronne, comment pourrait-il consentir, à quelque condition que ce fût, à s'associer à moi? Si ce qu'on craint en moi, c'est une trop gninde part dans la confiance du roi, pense-t-on que cette part s'affaiblirait beaucoup parce que je resterais deux jours hors des affaires ? Ce qu'on se proposait par de telles offres, c'était, si j'avais été assez aveugle pour donner ma démission dans la vaine espérance de redevenir bientôt un ministre véritable, c'était tout à la fois de me rendre un
objet de dédain et de ridicule pour mes ennemis et de m'enlever Testime de ceux dont le concours m'a soutenu jusqu'à présent... Ce n'est pas par mépris de la Chambre, par amour du pouvoir, par point d'honneur personnel que je persiste à refuser de quitter mon poste; c'est [)arce que je crois que la situation du pays me fait un devoir de le défendre comme une forteresse. »
Le scandale des invectives de Fox contre un jeune homme qui n'avait d'autre crime que sa fermeté à couvrir la constitution, et l'énergie calme de la réponse de Pitt, ramenèrent de plus en plus l'opinion publique de la Cité et des provinces au gouvernement. L'opposition, devenue toute personnelle à Fox, à Burke, à Shéridan, n'était plus que dans la Chambre ; elle se perdit par un dernier excès. Fox lui (it voter une adresse plus injurieuse et plus attentatoire encore à la couronne. Pitt semblait attendre ce défi pour oser porter le procès entre Fox et lui devant la nation. Le 2A mars 178&, le roi prononça la dissolution de' la Chambre des communes; les élections si habilement préparées pour Pitt par les menées de ses ennemis firent une éclatante justice de la coalition ; deux cents membres du parti de Fox, désavoués par les électeurs, firent place à des patriotes sensés, dévoués au maintien de la constitution et au respect des trois prérogatives dont elle se compose.
L'Angleterre parut sorlir du chaos dans lequel la
frénétique turbîdeace de trois grands orateurs, et la coalition déloyale de trois partis incompatibles l'avaient précipitée. Un ministre de vingt-quatre ans était devenu, grâce à la violence de ses vétérans et de ses maîtres, l'homme nécessaire et l'homme durable de la nation. Fox lui-même, entraîné dans la déroute de son parti, fut répudié par tous les électeurs des comtés, et ne put rentrer dans la Chambre des communes que par l'élection tumultueuse et vénale d'un faubourg de Londres, élection plus tribunitienne que nationale, qui flétrissait l'élu. Cette élection même, contestée pendant neuf mois pour vice de forme, ne laissa à Fox d'autre refuge que la ressource honteuse d'un bourg pourri^ qu'on lui prêta pour le réintégrer dans la Chambre.
A dater de ce jour, il n'y eut plus pour lui d'autre rôle que celui d'agitateur des mécontentements publics et de contradicteur permanent de son jeune et heureux rival. Il se voua à l'opposition systématique; c'éUiit se vouer à de fréquents sophismes et à une éternelle inactivité. Tout orateur qui enchaîne son éloquence à l'esprit de paiti la dégrade autant que s'il l'enchaînait au pouvoir. A la tribune, comme dans la conscience, point de vérité sans liberté, et sans la vérité, la liberté et la conscience, qu'est-ce que l'éloquence politique? L'organe d'une négation obstinée au gouvernement. Or, un pays ne vit pas de négation : gouverner, c'est aflirmer. En politique, celui qui nie toujours sera bientôt nié lui-môme.
Tel devînt Fox après ce triomphe du bon sens de Pitt; on avait eu la mesure de sa conscience en le voyant une première fois abdiquer tout respect de soi-même par son alliance avec lord North. Cette alliance lui avait valu trois mois de ministère ; son acharnement contre Pitt allait lui valoir vingt ans de sophisme et d'impuissance à la tête des déclamateui-s de son pays. Triste leçon pour les hommes politiques qui adoptent une autre tactique que la conscience , pour se diriger dans le dédale des aiïaires publiques !
L'extrémité dans laquelle Pitt avait trouvé le pays rendit la Chambre facile à ses plans de restauration des aflaires. Il osa, dès la première année de son ministère, demander à la Compagnie des Indes orientales des sacrifices de subordination au gouvernement que Fox n*avait pas su préparer. Fox, selon son habitude, combattit, sous le ministère de son rival, les mêmes mesures qu*il avait soutenues sous le sien. II s'emporta dans la discussion des affaires de rinde jusqu'à prononcer contre son adversaire le mot de mépris. Pitt n'y répondit que par une ironie plus dédaigneuse que le dédain lui-même; cette péroraison de sa réplique est citée en Angleterre, comme une des rares circonstances où l'éloquence noble et magistrale de l'homme d'État se soit vengée elle-même par une représaille de l'orateur.
Cl Lorsque je considère, dit-il, l'extrême convenance qui a distingué de tout temps l'argumentation de l'honorable préopinant, le calme, la modération , la mesure accomplie de son langage , je
reconnais qu'il serait parfaitement fondé à se plaindre
dans le cas où l'on se permettrait envers lui la plus légère apparence d'un manque d'égards et de respect. Bien éloigné, pour ma part, de vouloir me rendre coupable d'un si complet oubli des lois de la bonne éducation, je suis tout disposé, en cette circonstance, à faire ce que j'ai fait rarement jusqu'à présent, ce que probablement je ferai rarement à l'avenir : à lui présenter des excuses. Je le ferai d'autant plus volontiers que j'y trouverai l'occasion d'expliquer à la Chambre la nature de l'ofTense dont il se plaint et la cause qui y adonné lieu. J'ai longtemps admiré les grands talents, Téloquence merveilleuse, la puissante dialectique dont il est si éminemment doué ; mais il possède encore d'autres facultés qui n'ont pas dû me frapper d'une manière moins vive dans Tappréciation générale de son caractère, ni moins exciter mon étonnement. C'est l'usage qu'il vient de faire de quelques-unes de ces facultés qui a provoqué de ma part la conduite pour laquelle il m'a censuré avec tant de rigueur. Trouvant que la question soumise à la Chambre ne se prétait à aucun de ses thèmes favoris, il s'est attaché, suivant sa coutume et avec son adresse ordinaire, à introduire dans le débat une autre matière plus propre à lui fournir l'occasion de satisfaire ses ressentiments passionnés et d'exhaler les émotions violentes, les implacables rancunes qu'explique si naturellement sa situation actuelle. Les tortures de l'espérance trompée, de l'orgueil humilié, de l'ambition déçue, lui deviennent
[>lus poignantes encore par la triste conviction qu'il ne peut attribuer qu'à l'abus imprévoyant et immodéré de son pouvoir et de son influence, aujourd'hui évanouie, les malheurs sur lesquels il s'efforce si constamment, avec tant de pathétique, mais avec si peu de succès, d'apitoyer la Chambre. Compatissant, comme je le fais, à une telle position, je déclare que je me croirais inexcusable, si les emportements d'un esprit succombant sous le poids accumulé des regrets dévorants, des illusions détruites et des reproches douloureux qu'il se fait à lui-môme, pouvaient exciter en moi une autre émotion que celle de la pitié ; je proteste qu'ils n'ont pas la puissance de provoquer mon courroux, pas même mon mépris. »
Il proposa, l'année suivante, un plan de réforme électorale modérée, qui consistait à dépouiller les bourgs pourris de leur droit électoral, en transportant ce droit aux comtés. Mais ce plan parut trop hardi aux nombreux partisans de la routine et aux propriétaires de l'abus. Pitt succomba devant la puissance de la tradition dans les Chambres et devant la répugnance du roi à déplacer une pierre, même ébréchée, de la constitution. Le peuple sut gré à Pitt de sa défaite autant que d'une victoire ; il avait montré son désir sincère de. corriger une des grandes défectuosités de la représentation nationale. On espéra en lili : l'homme de qui on attend beaucoup devient plus cher que l'homme de qui on a tout reçu.
Pitt n'usait rien de sa popularité sans s'en préparer une nouvelle ; mais, au lieu de la chercher dans la passion, comme Fox, il la trouvait dans un intérêt moral ou matériel des masses ; ce fut l'époque où il créa pour l'Angleterre une base de crédit dans l'institution de Vamortissetnenty institution en soi illusoire
et même vicieuse, puisqu'elle ne rembourse la dette publique que par une portion du capital emprunté, appliquée à Textinclion annuelle de la dette, mais institution qui fascine l'œil du prêteur, en comblant à mesure qu'on le creuse l'abîme du passif de l'État. L'amortissement, faux de nos jours, était pour Pitt une de ces vérités de circonstance auxquelles les hommes d'État doivent sacrifier quelquefois par condescendance aux préjugés de leur temps. Il n'avait pas d'autre inconvénient que d'être une déception, mais il n'était point un mensonge. Le crédit de l'État s'accrut de toute l'illusion que l'amortissement faisait au numéraire. Ce fut le trésor préparé par Pitt pour les grandes extrémités qui allaient s'ouvrir devant lui.
Wll.
l/aiinée 1780 fut tout entière consumée, dans la Chambre des communes, par le célèbre procès dllastings , ce Verres anglais accusé par un autre Cicéron.
Hastings, gouverneur général des Indes orientales, avait acheté la reconnaissance de la Compagnie des Indes par l'oppression et la spoliation des peuples. Nul ne pouvait savoir, à une telle distance, ce qu'il y avait de légal ou d'arbitraire dans son gouvernement; l'immensité de la concussion au profit de sa patrie en couvrait le droit ou le scandale. Rentré luimême en Angleterre après son proconsulat, Hastings y rapportait des richesses réelles ou exagérées, mais entachées des larmes et du sang des Indes. La Compagnie , la cour, les ministres l'avaient ' accueilli comme un vice-roi à qui nul ne demande compte de sa fortune. La conscience publique murmurait sourdement contre ce triomphe d'un homme accusé par tant de soupçons. Rurke donna une voix à cette rumeur de la conscience. Il intenta une accusation formelle contre Hastings, dans le plus mémorable
discours d'incrimination qui ait jamais été invectivé contre un spoliateur d'empire depuis Cicéron ; Shéridan surpassa encore son maître en véhémence et en pathétique. Le discours qu'il prononça sur la violation et le pillage des princesses indiennes du royaume d'Oude passa, en Angleterre, pour le chefd'œuvre de l'indignation oratoire. De ces éloquences qui perdent leur chaleur en sortant de l'enceinte, et de la passion qui les inspire, on ne peut juger que par l'écho. Le discours de Shéridan contre Hastings retentit depuis ce jour dans tous les souvenirs de sa patrie.
Voici ce qu'en disent les annalistes, les commentateurs et les lettrés de la Grande-Bretagne :
« Après le glorieux triumvirat de Burke, Fox et Pitt, la première place appartient à Shéridan parmi les orateurs de cette époque. Si plusieurs de ses collègues et de ses amis, Grey, Windham, Erskine, l'emportent sur lui en lumières et en profondeur politique, nul ne peut lui disputer la palme de l'éloquence. La nature de son esprit lui assigne un rôle à part dans les rangs de l'opposition. Disciple de Fox, et, comme lui, assaillant formidable pour le ministère, il était plus aventureux, plus entreprenant, plus passionné, et il compromettait quelquefois par ses indiscrétions la cause commune. Dans la lice parlementaire, on l'a comparé, avec assez de justesse, à un infatigable partisan, à un chef de guérillas, plus propre aux coups de main et aux escarmouches
qu'aux grandes manœuvres stratégiques, auxiliaire utile pour tenter des diversions et barceler l'ennemi, mais toujours prêt à agir pour son propre compte et peu soucieux de combiner ses mouvements avec le plan général des opérations.
u La vie de Shéridan a quelque cbose d'excentrique et d'original comme son caractère. Les écarts de sa jeunesse, probablement retracés dans sa meilleure comédie ; sa rivalité et son double duel avec le capitaine Matthews ; sa fuite en France et son mystérieux mariage avec miss Linley, célèbre par sa beauté et son talent musical; ses rapides et brillants succès dramatiques et sa longue intimité avec l'héritier de la couronne^ communiquent à son histoire le charme et la séduction du roman. Tous ces souvenirs ont été reproduits avec un peu trop de longueur et de détails inutiles, mais avec un intérêt puissant, par son spirituel compatriote, le poëte Moore. La dernière partie de sa carrière otTre un spectacle affligeant pour l'humanité. S'il y a quelque chose de triste au monde, c'est de contempler la détresse de Shéridan, après tous les excès du luxe, de la dissipation et de la prodigalité, réduit à mettre en gage les livres empreints des armoiries des plus nobles familles d'Angleterre; la coupe, cadeau précieux des électeurs de Staflbrd, et jusqu'au portrait de son épouse, représentée avec les attributs de sainte Cécile par l'immortel Reynolds. On souffre à le voir délaissé, au sein de ses embarras, par le prince régent, son ancien protecteur.
annonçant dans un billet que les baillis détachent les rideaux de ses fenêtres et viennent l'arrêter dans son lit; enfin, sur le point d'être emporté, mourant, dans une prison pour dettes. Il serait difficile de trouver ailleurs une plus instructive leçon sur l'importance de l'économie et de l'esprit de conduite. Je ne connais point de plus frappant contraste avec l'exemple de Franklin, qui, malgré une origine plus humble et des conditions moins favorables, après des prodiges d'industrie, de persévérance et d'activité, termina ses jours dans l'aisance, au milieu des hommages des cours étrangères, environné des témoignages de l'estime et de la vénération des deux mondes. »
Shéridan dut lutter, à son début, contre des désavantages de plus d'un genre, capables de décourager un esprit moins ferme. Voici comment lord Brougham fait ressortir les obstacles qu'il eut à vaincre et les moyens par lesquels il en triompha : « Avec une ample part de renommée littéraire, mais non pas assurément de celle qui promet le plus un homme d'État; avec une très-mince provision de connaissances de quelque utilité dans les affaires politiques; avec une naissance et une position sociale peu propres à obtenir la considération du pays le plus aristocratique de l'Europe; fils d'un acteur, et lui-même directeur de théâtre, il entra dans ce parlement alors éclairé par le vaste et profond savoir, non moms que fortifié et embelli par la haute repu-
7i WILLIAM PITT.
tation de Burke, et soumis à rempire d*orateurs accomplis, tels que Fox et Pitt. Son premier essai fut modeste et ne fut pas heureux. Sans porter trop loin SCS prétentions, il échoua dans son humble tentative. Un juge expérimenté, Wordfall, lui dit que « cela ne prendrait jamais, » et lui conseilla de retourner à l'atmosphère plus propice de Drury-Lane; mais il avait résolu que « cela prendrait; » son parti était arrêté, et comme il sentait qu'il y avait en lui de l'étoffe, il jura qu'il saurait bien la mettre en œuvre. Ce qui lui manquait en talents acquis et en facilité naturelle, il y suppléa par une industrie infatigable. Dans certaines limites, et avec un objet déterminé en vue, aucun labeur ne pouvait l'abattre ; nul ne pouvait travailler, pendant un temps, avec une application plus active et plus soutenue. Par une attention constante aux moindres détails et aux entretiens des comités secrets; par une diligente assiduité à tous les débats ; par des relations habituelles avec tous les agents du drame politique, depuis les chefs de parti et les cercles à la mode jusqu'aux pourvoyeurs de discussions quotidiennes pour le public et aux rapporteurs des séances parlementaires, il s'accoutuma à une aisance d'élocution absolument indispensable pour tous, excepté pour les génies supérieurs, et même presque nécessaire à ceux-là, et il acquit tout ce qu'il posséda jamais d'instruction pratique, ou tout ce que ses discours en décèlent. Par ces degrés, il s'éleva au rang d'orateur
du premier ordre et d'improvisateur aussi habile que le défaut de promptitude et le besoin de préparation pouvaient le permettre.
ce La première occasion où le talent de Shéridan se révéla dans toute sa puissance fut le célèbre procès de Warren Hastings. Là, il eut la gloire d*éclipser ses maitres. Dans le partage des rôles entre les principaux orateurs de l'opposition, le sien fut de dérouler le tableau des actes de rapacité, de violence et d*e\torsion du gouverneur général des Indes. Nul n'était plus capable que lui d'animer la sécheresse des débats judiciaires par les ressources de l'imagination, ni de signaler, d'une manière piquante, les expédients et les artifices de l'avidité fiscale. Son discours à la Chambre des communes sur la spoliation des trésors des princesses d'Oude lui valut un triomphe jusqu'alors sans exemple. « Tous les partis, » suivant l'expression de Pitt, « furent fascinés par la « baguette de l'enchanteur. » Les amis et les défenseurs mêmes de l'accusé désespérèrent de sa cause, et plusieurs membres demandèrent un ajournement, pour ne pas voter sous l'impression d'une éloquence aussi entraînante. Ce discours n'a pas été fidèlement conservé, mais celui que Shéridan prononça quelque temps après à Westminster, pour soutenir le même chef d'accusation , et par lequel il captiva pendant quatre jours l'intérêt et l'admiration de la Chambre des lords, a été recueilli d'après des notes sténographiées. »
7« WÎLLIA¥ PITT.
Barke déclara, en sortant de la séance, « que tous les modèles divers de Tart oratoire, tontes les formes de Téloquence connues chez les anciens ou chez les modernes, tout ce que pouvaient offrir de plus parfait Tbabileté du barreau, la dignité du sénat ou la sublimité de la chaire, n'avait rien de comparable à ce qu'on venait d'entendre ce jour-là dans la salle de Westminster, n II est permis de supposer que le jugement du grand orateur cède un peu, en cette circonstance, à ses préventions en faveur d'un ami politique, et surtout à son intérêt pour le triomphe d'une accusation dont il était lui-même le principal promoteur. Par une flatterie du même genre, ou plutôt par un sentiment de bienveillance délicate pour le malheur, lord Bjron remarqua, longtemps après, que Shéridan a excellé dans tout ce qu'il a entrepris, et qu'on lui doit la meilleure comédie anglaise, rÉcole de la Médisance ^ le meilleur opéra, la Duègne j la meilleure farce, le Critique ^ et la meilleure harangue parlementaire, celle au sujet des princesses d'Oude.
Fox parla, après ces deux modèles de la tribuue anglaise, avec un talent oratoire bien inférieur en majesté et en pathétique, mais avec un eflet parlementaire plus décisif sur l'opinion contre l'accusé. On admirait l'avocat dans Burke , on s'éblouissait de l'imagination dans Shéridan , on se passionnait pour l'homme de parti dans Fox. Le rôle de Pitt était pénible dans ce débat ; forcé au silence soit par l'indécision de sa conscience, soit par la crainte de paraître soutenir contre ses accusateurs un proconsul prévaricateur accusé par l'honnêteté publique, soit par le scrupule plus honorable encore de décider les juges à une condamnation politique par le poids du gouvernement jeté contre le prévenu dans la balance de la justice, les flétrissures, les malédictions, les imprécations de Burke , de Shéridan et de Fox , paraissaient rejaillir sur le ministre sans que la parole de Pitt pût les écarter. Ce fut une des heures les plus douloureuses de sa vie.
Sa neutralité , qui n'était que conscience , paraissait complicité ou faiblesse. A la fin il prit la parole.
contre une si monstrueuse assertion; supposer qu'un peuple doive être organiquement et systématiquement Fennemi naturel d'un autre peuple est une idée aussi impie qu'absurde et puérile , idée qui n*a de base ni dans l'expérience des nations, ni dans la nature, ni dans l'histoire du genre humain; c*est une calomnie contre la nature et une calomnie contre l'institution des sociétés. »
Fox, fidèle à son étemelle contradiction, qui devait opiner pour la paix quand la nécessité contraignait son pays à la guerre, ne manqua pas de soutenir l'inimitié naturelle et permanente de l'Angleterre et de la France, quand Pitt s'efforçait de réconcilier les nations dans le travail , le commerce et la paix , intérêts communs à tous les hommes, u II dénonça, comme autant de preuves de cette inimitié permanente, les mesures prises par* le gouvernement français pour fortifier sa marine et pour contrarier sur tous les points les négociations du cabinet de Londres. Cherchant dans les exemples passés des appuis pour son argumentation, il s'efforça de démontrer, qu'alors même que le cabinet de Versailles avait paru modifier sa marche et ses tendances, son seul but avait été de tromper le gouvernement britannique, de le détourner de ses alliances, de l'enchaîner, par le lien des intérêts commerciaux et financiers, au point de lui ôter toute liberté d'action. Il voua enfin à la malédiction publique les hommes assez oublieux de la grandeur de leur pays, assez
profoDdéiueDt plongés dans le sentiment décourageant de leur propre bassesse, pour vouloir que l'Angleterre, déchue de son ancienne splendeur, aOaiblie, humiliée par des pertes toutes récentes, s*empressàt, à la première occasion , de contracter une liaison intime avec Torgueilleux voisin qui les lui avait infligées. »
L'opposition tout entière suivit Fox dans son système d'inimitié acharnée et permanente des deux peuples. (( La vie de l'un est la mort de Tautre! » fut la maxime de Fox et de ses amis à cette époque, comme elle devint plus tard la maxime du despotisme napoléonien sous l'empire. Pitt et la raison triomphèrent.
ffmriL
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Mak I» ^EéBcihès de « cssbbI iMuirtit ^'étaient ftitt flmiidRss datas If iiEÛB de la fiwiHr ninrale que dans le paiieflioa. Le priaoe de 6alks. qui fut de m» jours Georçe H . bédiier akvs présonpdf de la cooroDiie , éfait on de ces princes ftêquiMs dans les amiales des axmajtliîes, qui sipeBt par leurs TÎces pendant leur jenoeâse les trônes qu'Os chefcberoot eo %'aio à raiTenDir peDdant.leor maturité. Les dettes, les déMifdres, les irrespectooatès envers son TÎeux père, les amours tantôt mystérieux , tantôt scandaleux du prince de GaDes, déconsidéraient à la fois le roi, les ministres, le règne fotur. La corruption de l'Angleterre était exposée sur la première marche du trône. Menacé de la divulgation d'un mariage secret qu'il avait contracté avec une jeune femme catholique d'une naissance respectable, d'une vertu sans tache et d'une beauté célèbre; menacé d'un autre cAiA de l'explosion de ses dettes par ses innombrable» créanciers, le prince de Galles, pour se créer un appui dans le parlement, venait de se liguer avec Fo«, Hurke, Slièridan , contre la politique et les mi-
nibtres de son propre père. Cette ligue contre nature de riiéritier du trône avec les ennemis du gouvernement paternel avait été cimentée non-seulement par des intérêts d'ambition d'un côté, de cupidité de l'autre , mais encore par des vices communs. L'amitié de Shéridan et du prince de Galles était fondée sur la communauté des désordres; le prince et le directeur de théâtre rivalisaient d'indécence dans leur conduite privée; Fox, abandonné lui-même au jeu et aux prodigalités d'une vie Insouciante de dignité intérieure, excusait des vices qui servaient sa cause; Burke et ses amis, plus sévères, toléraient dans Topposition ce qu'ils auraient justement flétri dans la cour ; l'immoralité la plus affichée déshonorait cette alliance de tous les libertinages de jeunesse dans le prince ayec toutes les sévérités d'opposition dans le parti de Fox; hypocrisie sans masque, qui aurait dû faire rougir le visage de l'opposition, si l'esprit de parti conservait aux hommes de parti de quoi rougir.
Pitt sentait les dangers de cette scission fatale entre le prince de Galles et son père. Le roi dans sa pensée en serait diminué , l'opposition grandie à la proportion d'une faction, le prince compromis pour tout l'avenir d'un règne. Indépendamment de ces considérations toutes politiques de Pitt, la pureté de sa propre vie , dans le feu cependant de sa jeunesse , lui inspirait une répulsion naturelle contre cette débauche de cour mêlée à cette débauche d'opposition.
Soit décence d'homme public, soit contention d*un esprit eiclusivement absorbé depuis 1* adolescence dans l'étude des lettres, de Tart oratoire, des intérêts publics; soit ambition tellement innée, qu'elle n'eut point laissé d'âge à la jeunesse, les mœurs froides et irréprochables de Pitt faisaient contraste avec sa figure. L'opposition le raillait de sa vertu ; les uns par admiration , les autres par dérision , l'appelaient la Vierge du ministère. On ne lui connaissait, disaient ses amis les plus intimes, aucune liaison de cœur avec aucune femme. 11 fuyait les sociétés et les plaisirs qui auraient pu corrompre ou eiïéminer la mâle austérité de son esprit. Quelques amitiés d* hommes graves, tels que le vertueux Wilberforce, le Las Casas anglais , et plus tard de Windham et de Canning, les longues séances de la Chambre des communes, les rares conseils des ministres devant le roi , la prépapation des affaires , et le soir un entretien prolongé à table jusqu'au sommeil avec quelques convives habituels, étaient toute sa vie. Il avait pour unique délassement la retraite, un ou deux jours par semaine, dans une petite maison de campagne héritée de sa famille , au milieu de la bruyère sauvage de Puttney.
« J'apercevais assez souvent M. Pitt, dit M. de Chateaubriand dans ses mémoires d'un demi-siècle, lorsque de son hôtel, à travers le parc Saint- James, il allait à pied chez le roi. De son côté , George III arrivait de Windsor. Après avoir bu de la bière dans
lin pot d*étain avec les fermiers du voisinage, il franchissait les vilaines cours de son vilain châtelet, dans une voiture grise que suivaient quelques gardes à cheval; c'était là le maître des rois de l'Europe, comme cinq ou six marchands de la Cité sont les maîtres de Tlnde. .BI. Pitt en habit noir, épée à poignée d*acier au côté, chapeau sous le bras, montait enjambant deux ou trois marches à la fois. Il ne trouvait sur son passage que trois ou quatre hommes d'affaires attendant audience. Laissant tomber sur eux un regard distrait, il passait, la figure pâle.
« Lord Liverpool , au mois de juin 1822 , me mena dîner à sa campagne : en traversant la bruyère de Puttney, il me montra la petite maison où mourut pau\Te le fils de lord Chatham, Thomme d*État qui avait mis TEurope à sa solde, et distribué de ses propres mains tous les milliards de la terre. »
Fox, Burke et Shéridan , pour payer au prince de Galles le salaire de sa complicité avec l'opposition contre son père et contre Pitt, proposèrent à la Chanribre une adresse au roi, pour provoquer ce prince à demander au pays les sommes nécessaires au payement des dettes de son fils, et à la dignité de la maison d'un prince royal. Pitt supplia le roi d'accéder paternellement à cette demande de l'opposition. Le roi, irrité contre son fils, ne voulut pas récompenser le prince de Galles de son alliance coupable avec le parti hostile à son gouvernement, par une munificence n.itionale. Ce refus du roi obligea Pitt à éluder devant la Chambre des communes la proposition des amis de Fox en faveur du prince. Dans la discussion qui s'éleva à ce sujet , les amis de Fox et du prince furent obligés de nier, au nom de leur royal client, son mariage secret avec la jeune catholique Fitz Herbert. Ce mariage était cependant aussi authentique que ces sortes d'unions peuvent l'être dans un pays qui ne les reconnaît pas; la famille de M"' Fitz'Herbert, et cette jeune femme elle-
même , se considérèrent aVec raison comme flétries par un désaveu du prince de Galles, qui jetait le doute ou le déshonneur sur un amour auquel on enlevait ainsi son innocence et sa pudeur.
L'opinion publique, si chaste en Angleterre, flétrit à son tour an prince et des complices de ses débauches qui ne craigoàijent pas de déshonorer un amour illégitime dans la forme , mais respectable par son ^ objet et par ses serments, pour l'intérêt d*un vil subside à obtenir du parlement. Un cri d'indignation général s'éleva de toutes les familles outragées dans une seule contre le fils du roi , contre l'opposition , et surtout contre Burke, Fox et Shéridan. On accusa avec raison cette faction de sacrifier la dignité morale de l'héritier du trône et l'honneur des familles anglaises à l'ambition et à l'impatience de l'esprit de parti. La discussion menaçait de devenir toute personnelle et toute scandaleuse dans la Chambre des communes ; Pitt la prévint en arrachant au roi le pardon de son fils , et l'autorisation de demander lui-même au parlement le payement de ses dettes , et un traitement plus large pour subvenir à son luxe. Il alla lui-même porter au prince de Galles ce pardon et cette munificence de son père. La discussion fut évitée, les dettes payées, le dernier scandale sauvé. Le jeune ministre, avec la sagesse d'un vieillard , sacrifia une victoire certaine dans le parlement et la satisfaction de déshonorer ses ennemis k la pudeur des mœurs publiques et à la concorde
dans la famille royale. Mais cette magnanimité du ministre ne corrigea ni lo prince de ses désordres, ni le parti de Fox de son intelligence avouée avec le prince. On vit se renouveler ce scandale d'une opposition soutenant les licences de mœurs d'un prince royal , et d'un prince royal soutenant contre le gouvernement paternel les manœuvres et les audaces d'une faction.
WILLIAM PIÏT.
Malgré racharnement de cette faction contre lui, Pitt ne désavoua pas au pouvoir la philosophie qu'il avait professée hors du pouvoir. Il soutint, en 1787, avec une sublime éloquence, la liberté des noirs et l'abolition du trafic des esclaves, sans considérer s'il ruinait ainsi sa popularité parmi les marins, les commerçants et les colons anglais. Le discours qu'il prononça comme philosophe et non comme ministre, dans la discussion soulevée sur ce sujet par son ami Wilberforce, Téleva au-dessus de sa situation ministérielle dans la sphère de la nature, de la religion et (le la législation éternelle.
I/impression produite en Angleterre, en Afrique et en Europe par ce discours, se retrouve avec un écho qui retentit jusqu'au fond du cœur humain clans les souvenirs notés du temps. 11 le reprit avec un nouvel accent en 1792. Ces deux discoui-s se confondent; jamais, disent les annales parlementaires des deux époques, l'éloquence politique n'ap-
procha davantage de la sainteté de l'éloquence sacrée.
Nous avons vu se renouveler en France cette longue lutte, terminée enfin en 18à8, entre l'intérêt et la nature. Ces discussions françaises furent aussi acharnées et aussi mémorables; les principes donnent de Tàme aux paroles, les voix grandissent avec les saintes émotions, les tribunes aussi deviennent sacrées : M. de Tracy et ses amis furent les Wilberforce de la France.
On regarde généralement le discours de Pitt sur l'abolition de l'esclavage comme le chef-d'œuvre de ce grand orateur, dit Mézière : « La péroraison qu'il rite fut solennisée encore par l'attention passionnée, par le silence et par la nuit dans la salle de Westminster. »
u Depuis longtemps, messieurs, nous sommes sortis de la barbarie... Nous avons presque oublié que nous étions des barbares... Notre situation actuelle offre un frappant contraste avec tous les traits par lesquels un Romain aunait pu nous caractériser, et par lesquels nous caractérisons maintenant l'Afrique. Sans doute, il manque une condition pour compléter le contraste et pour nous absoudre entièrement du reproche d'agir encore aujourd'hui comme des barbares ; car nous continuons encore aujourd'hui un odieux trafic d'esclaves : nous le continuons même en dépit de nos titres incontestables k la civilisation. Nous étions jadis aussi obscurs parmi les nations delà
terre, aussi sauvages dans nos coutumes, aussi corrompus dans nos OMsurs, aussi dégradés dans notre intelligence que le sont à présent ces malheureux Africains. Mais, dans le long cours des âges, par une progression lente et d* abord presque insensible, nous sommes devenus riches des connaissances les plus diverses , favorisés sans mesure des dons de la Providence, sans rivaux dans le commerce, prééminents dans les arts, supérieurs dans les recherches de la philosophie et de la science, dotés de tous les bienfaits de la société civile. iNous sommes en possession de la paix, du bonheur et de la liberté; nous suivons pour guide une religion douce et bienfaisante; nous sommes protégés par des lois impartiales et par la plus pure administration de la justice ; nous vivons sous un système de gouvernement que notre heureuse expérience nous porte à reconnaître le meilleur et le plus sage qui ait jamais été conçu, système qui fait l'objet de l'admiration de l'univers. Tous ces avantages nous auraient été interdits s'il y avait quelque vérité dans les principes que certains orateurs n'ont pas craint de déclarer applicables à l'Afrique. Si ces principes eussent été vrais, nous languirions encore k cette heure, dans le misérable état d'ignorance, de brutalité et d'abjection où, comme le prouve l'histoire, nos ancêtres onf été plongés. Si les autres nations avaient adopté ces règles de conduite à notre égard, si les autres nations avaient appliqué à l'Angleterre
le raisonnement que quelques législateurs de cette île appliquent maintenant à TAfrique, les siècles auraient'pu passer sans nous aflranchir de la barbarie: et nous qui jouissons des bienfaits de la civilisation anglaise, des lois anglaises et de la liberté anglaise, peut-être serions à peine supérieurs aujourd'hui, pour les mœurs, le savoir ou les progrès, aux grossiers habitants de la Guinée.
« Si donc nous sentons que ce perpétuel emprisonnement dans les liens d'une brutale ignorance eut été la plus grande calamité qui pût nous échoir, si nous contemplons avec reconnaissance et ravissement le contraste entre les biens précieux dont nous jouissons et les malheui-s des anciens habitants de r Angleterre, si nous frémissons de songer aux maux dont nous serions encore accablés si la Grande- Bretagne eût continué jusqu'aujourd'hui à être un marché d'esclaves pour les nations plus civilisées, par quelque effet de leur cruelle politique ; le ciel nous préserve de soumettre pluslongtemps l'Afrique à un si terrible fléau, et d'empêcher les rayons de la science, qui ont atteint toutes les autres parties du globe, de pénétrer jusqu'à ses rivages !
« Je me flatte que nous renoncerons désormais à un commerce destructif de tout progrès pour ce vaste continent, et que nous ne croirons pas accorder à ses habitants une trop grande faveur en les replâtrant au rang d'hommes. Je me flatte que nous ne nous trouverons pas trop généreux si, par rabolition
du trafic des esclaves, nous leur laissons les mêmes chances de civilisation qu aux autres contrées du monde, et que nous ofTrirons enfin à l'Afrique l'occasion... l'espoir... la perspective d'obtenir les avantages que nous-mêmes, par une disposition propice de la divine Providence, nous avons eu le privilège de goûter beaucoup plus tôt. Si nous écoutons la voix de la raison et du devoir, si nous suivons, en ce jour, le plan de conduite qu'ils nous prescrivent, quelques-uns de nous pourront vivre assez pour voir la contre-partie d'un tableau dont nous détournons maintenant nos regards avec honte et regret. Nous pouvons vivre pour voir les habitants de TArrique se livrer aux paisibles travaux de l'industrie, aux justes et légitimes conquêtes du commerce. Peut-être sommes-nous destinés à voir la science et la philosophie répandre sur ces régions des lumières qui, à quelque heureuse époque d'un avenir encore inconnu, brilleront du plus .pur éclat, et qui, joignant leur influence à celle d'une religion sainte, poun*ont illuminer et vivifier les extrémités les plus lointaines de cet immense continent. Il est permis d'espérer que l'Afrique alors, quoique la dernière de toutes les parties du globe, jouira, du moins au déclin de ses jours, des bienfaits qui nous ont été si libéralement répartis, presque au matin des nôtres. Alors l'Europe à son tour, participant à ses progrès et à sa prospérité, recevra une ample compensation de sa bienveillance tardive, s'il faut de la bienveillance pour ne plus
empêcher une contrée de sortir des lénèbres qui ont disparu beaucoup plus tôt dans d*autres climats plus fortunés.
ff iNosciue ubi primus efiuis Oriens afflavit anhelis, Ulic sera rubens accendit lumina Vesper. »
On rapporte que lorsque Pitt prononça ce passage après une longue séance de nuit, les premiers rayons du soleil pénétraient dans la salle du parlement, circonstance qui accrut TefTet d*une si heureuse et si poétique application. Le succès de ce discours fut prodigieux. L* opposition partagea Tenthousiasme général : Fox et Shéridan témoignèrent à Tenvi leur admiration, et Windhani déclara que jusqu'à ce jour il n'avait pas conçu toute la portée de Téloqueiice humaine. »
Lq des coups de la main de Dieu qu'aucune sagesse humaine ne peut écarter, vint surprendre Pitt, en 1788, au milieu de la prospérité continue de son ministère. Le roi Georges III ressentit, pendant Fabsence des Chambres, la première atteinte de cette démence passagère et alternative qui finit par égarer complètement sa raison, et par faire remettre non le sceptre, mais le gouvernement de trois royaumes au prince de Galles, son fils. Pitt se trouva placé, par ce triste événement, dans une de ces crises plus fortes que Thomme, quand Thomme n*est pas à la hauteur des fléaux de Dieu. Couvrir rinsanité du roi du silence était une supercherie de gouvernement indigne de la royauté et de la nation ; confesser Tinfirmité royale avant le temps était dégrader, peut-être prématurément, la couronne aux yeux du peuple, et préjuger de Textinction définitive d'une raison qui pouvait se rallumer; remettre le pouvoir royal tout entier à un jeune prince royal décrié par ses désordres, et lié avec une faction qui en ferait un instrument de ruine pour la constitution
% WILLIAH PITT.
inonarcilique, était trahir ses devoirs, ses convictions, çon pays.
Pitt suspendit quelques semaines sa résolution, tremblant de trop retarder ou de trop précipiter ses mesures. La nature parut compatir à ses angoisses, le roi se calma, son intelligence s'éclaircit; il put ouvrir en personne le parlement le l'^^novembre 1788. Mais tous les symptômes de son égarement éclatèrent aux yeux, pendant cette cérémonie, dans le désordre et dans la stupeur de son visage. 11 fallut en appeler à la raison du pays pour suppléer à la raison du monarque. Le 20 novembre, Pitt déclara la maladie et demanda un ajournement des aflaires de quinze jours, pour donner aux médecins et à la nature le temps de s'expliquer. Ces quinze jours lui furent avarement accordés par Topposition. Un comité de médecins déclara que le roi était incapable d'exercer actuellement les fonctions de la royauté, mais qu'il y avait probabilité de guérison, sans qu'on pût en assigner le terme. Un autre comité, tout politique, fut demandé par Pitt, pour rechercher dans les traditions historiques de l'Angleterre un précédent de nature à autoriser la conduite du parlement dans une circonstance analogue. Il demanda rajournement de toute résolution jusqu'au rapport de ce comité.
L'impatience scandaleuse et presque parricide des amis du prince de Galles, pressés de saisir par ses mains le sceptre sur la couche d'un roi vénérable courbé sous le fléau de Dieu, ùi rejeter avec vébé^
mence, par Fox, cet ajournement respectueux pour la Providence et pour le trône. 11 changea de rôle et de langage, danscette occurrence, avec autant d'impudeur qu'il en avait changé en s* alliant autrefois avecle ministère, flétri par lui-même, de lord North. Trahissant toutes les doctrines de l'opposition radicale de son parti, qui plaçait la souveraineté dans le peuple, il la plaça tout à coup, pour le besoin de sa cause, dans la seule hérédité monarchique; il soutint, avec l'âpreté d'un apôtre du despotisme, que l'intervention du parlement dans ce règlement du pouvoir royal était un attentat à la monarchie, et que le pouvoir royal immédiat et entier devait, sans participation de la nation, tomber de lui-même, avec toutes ses attributions, dans les mains du prince de Galles.
Pitt, heureux cette fois de n'avoir jamais abandonné les vrais dogmes de la liberté de son pays, parla en citoyen qui défend les prérogatives de la nation, autant qu'en ministre qui pourvoit au péril de sa patrie. Burke, entraîné par Fox et par cette . verbosité facile à toute cause, fléau et force des avocats, soutint les droits absolus du prince ; les patriotes, indignés de cette apostasie de leurs orateurs, se soulevèrent, dans les clubs et dans les journaux, contre eux et proclamèrent que Pitt avait seul promulgué les vrais principes. Fox, aussi prompt à se rétracter qu'à se contredire, revint, dans un second discours, sur ses sophismes et les excusa en feignant
de les ex^iquer. Mais il avait laissé prendre les hauteurs du patriotisme à Pitt. De ces hauteurs, Pitt l'écrasa sous la lexique de la liberté. Shéridan, Tami personnel et le confident du prince, s'emporta jusqu'à la menace au nom de son ami; il laissa eotrevoir que, si le parlement hésitait, le prince saisirait, de son seul droit de fils, la régence. Pitt, à ces menaces, fit un énergique appel aux droits méconnus et menacés du peuple; le prince de Galles écrivit au chancelier une lettre officielle pleine de griefs contre Pitt, qui voulait, disait ce prince, énerver et mutiler dans ses mains les prérogatives de la régence. Ce mémorable débat est admirablement résumé dans quelques pages de l'essai sur l'histoire parlementaire de M. de Vielcastel. L'écrivain, accrédité en lui par le diplomate, élucide mieux qu'aucun autre cette obscurité où tous les rôles sont intervertis entre Pitt et Fox.
tt La discussion sur les conclusions du comité politique chargé de rappeler et de raisonner les traditions relatives à la régence, dit-il, cette discussion, dont Ktt avait proclamé la nécessité, s'était ouverte, sur ces entrefaites, devant la Chambre des communes. Pitt présenta une série de résolutions portant en substance qne le roi était hors d'état de vaquer aux fonctions de la royauté, que le droit et le devoir du parlement étaient d'y pourvoir suivant l'exigence de la situation, et qu'il lui appartenait aussi de déterminer les moyens par lesquels l'assentiment royal
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pourrait être suppléé, à Teflet de valider les actes qui constitueraient la régence. Il était de plus en plus évident que le ministère voulait gagner du temps et laisser toutes choses en suspens. L'opposition redoubla d'efforts pour déjouer cette tactique. Elle demanda que le prince fût immédiatement invité à prendre la régence, et que les actes nécessaires pour en régler le mode fussent faits ensuite avec son concours, qu'il ne refuserait certainement pas aux volontés exprimées par les deux Chambres; elle fit ressortir les inconvénients, les dangers du système proposé par Pitt, qui, en conférant au parlement le droit d'élection, tendait à changer la monarchie en république; se prévalant de l'exemple même de 1688, elle rappela qu'à cette époque les Chambres, jusqu'au moment où le trône avait été rempli, ne s'étaient considérées que comme une convention et non pas comme un parlement. Tel fut le langage tenu par lord North, par Windham, par Shéridan, qui accusa Pitt d'obéir aux inspirations de son ambition personnelle, et d'accueillir d'odieux soupçons contre l'héritier du trône, par Burke, par Fox surtout, qui, dans un discours habile autant qu'éloquent, persista à déduire le droit à la régence, sauf l'adjudication du parlement, du même principe que le droit de succession à la couronne.
« En réponse au reproche qu'on lui faisait de se mettre, par un thème aussi monarchique, en cofltradiction avec son rôle habituel de défenseur des
MO UILLIAM PITT.
droits populaires, il protesta qu'accoutumé à combattre les empiétemeots de la monarchie lorsqu'elle était dans toute sa force, on ne le verrait pas chercher à la dépouiller dans sa faiblesse, à l'exemple d'un ministre qui, pour embarrasser la position des hommes appelés à le remplacer au pouvoir, n'hésitait pas à s'élever au-dessus d'un pareil scrupule.
u Aux réclamations élevées en faveur du prince, Pitt, soutenu par le procureur général, par le maître des rôles et par d'autres légistes distingués, opposa des dénégations absolues, fondées principalement sur l'autorité des précédents. Plus calme, plus maître de lui que ses adversaires, il ne fut pourtant, à leur égard, ni moins incisif, ni moins personnel qu'ils ne l'avaient été envers lui ; il déclara que si J'ox et ses amis devaient, comme ils s'en vantaient hautement, être appelés dans les conseils de la future régence, c'était, dans son opinion, un motif de plus d'adopter de sages précautions qui leur ôtassent les moyens de préparer des entraves à l'exercice de l'autorité royale pour l'époque si vivement désirée où elle pourrait reprendre son action. Les résolutions proposées furent votées à de fortes majorités. Communiquées dès le lendemain à la Chambre des lords, elles y donnèrent lieu à des débats semblables, qui aboutirent au même résultat. £n dehors du parlement, l'opinion se prononçait en faveur delà politique de Pitt. De nombreuses adresses vinrent attester aux Chambres l'approbation dont elle était l'objet; deux
OU trois seulement de celles qui leur parvinrent étaient conçues dans le sens de l'opposition.
« Pitt, ayant enfin achevé de préparer le terrain et de mûrir son plan d'oi^anisation de la régence, écrivit au prince de Galles pour lui en faire connaître les bases. L'autorité royale ne devait être remise entre les mains du régent qu'avec la restriction de ne conférer aucune pairie ni aucun emploi à vie ou en survivance, à l'exception de ceux qui sont tels par leur nature; aucun pouvoir ne lui était attribué sur la propriété personnelle du roi ; la garde de la personne du roi était confiée à la reine ; toute la maison royale était placée sous son autorité, avec la faculté d'en nommer et d'en révoquer les officiers ; un conseil lui serait désigné par les deux Chambres pour qu'elle le consultât lorsqu'elle le jugerait à propos: ce conseil devrait s'assurer chaque jour de l'état de la santé du roi, et on pourrait lui confier aussi l'administration des biens du monarque, sans lui donner pourtant le droit de les aliéner. Dans le cas où la maladie du roi viendrait à se prolonger, ces dispositions pourraient être modifiées.
Cl Le prince de Galles, dans sa réponse à la communication du ministre, protesta avec amertume contre un projet dicté suivant lui par une défiance injurieuse, et qui semblait combiné pour jeter la division dans la famille royale, contre un projet qui affaiblissut outre mesure le pouvoir souverain et compromettait même le principe monarchique ; il déclara pour-
tant qu'uniquement dévoué au bien de son pays il accepterait les conditions qu*on lui oiïrait si, contre son espérance, elles obtenaient la sanction du parlement. Pitt répliqua à ce singulier consentement par l'expression froidement respectueuse du regret qu'il éprouvait de voir ses intentions ainsi méconnues. >»
La lutte fut terrible et à toutes les armes entre Pitt et ses ennemis sur le bill qui restreignait les attributions du prince de Galles pendant sa régence. « Presque toutes les clauses du bill furent combattues avec acharnement. Burke, dont Thumeur impérieuse s'aigrissait de plus en plus par les progrès de l'âge et les déceptions multipliées d'une longue opposition, se signala par ses emportements entre tous les adversaires du projet. Il le présenta comme l'œuvre d'une coterie obscure et méprisable qui voulait rétablir le droit divin, non plus, comme au temps des Stuarts, au profit d'une dynastie, mais au profit d'um ministère, et dégrader, mettre hors la loi, déclarer indignes de la confiance du pays le prince de Galles aussi bien que tous les princes de la maison de Hanovre. Irrité des rires dédaigneux que ces paroles insensées provoquaient sur les bancs de la majorité, il s'oublia jusqu'à accuser la Chambre de commettre elle-même, par ses votes, des actes de trahison dont l'Angleterre lui demanderait compte.un jour. Il attaqua en termes injurieux la bonne foi d'un médecin
loi WILLIAM PITT.
qui avait déclaré vraisemblable la prochaine guérisoii du roi. Sous prétexte de faire apprécier les nécessités de la situation, il écarta le voile respectueux que les autres orateui's évitaient de soulever dans leurs allusions à l'état de la santé du monarque; il sembla se complaire à en parler sans circonlocution, sans rélicence, avec une sombre et triste éloquence qui porta dans l'âme des adorateurs de la monarchie un sentiment d'eiïroi et de douleur. Voulant convaincre la Chambre des périls auxquels on s'exposerait en ne prenant pas des garanties suflisantes pour s'assurer, lorsqu'il y aurait lieu, de la réalité du rétablissement du roi et de son aptitude à reprendre le gouvernement, il cita de nombreux exemples d'aiïreuses violences commises par des fous qu'on avait crus guéris et qu'on avait trop facilement rendus à la liberté. Des murmures, des cris d'horreur, interrompirent à plusieurs reprises ces étranges écarts de l'homme qui, quelques mois plus tard, devait devenir le champion le plus outré de la cause monarchique. Du côté des amis du ministère, le débat ne se renferma pas toujours non plus dans les bornes de la modération. On reproduisit les insinuations de l'année précédente sur un mariage secret du prince de Galles avec une catholique, par lequel il aurait compromis ses droits à la couronne et à la régence. Au milieu de ces exagérations réciproques, Pitt, repoussant avec une hauteur méprisante les injures et les menaces de ses ennemis, contenant le zèle excessif de ses partisans.
WILLIAM PITT. iu:i
toujoui*s aussi calme, aussi ferme que si le vote qu'on allait émettre n'eût pas dû, suivant toute apparence, être le signal de sa chute et de Tavénement de Topposition, Pitt repoussa successivement, avec autant de lucidité que de présence d'esprit, tous les amendements proposés pour modifier le bill. Ils furent tous écartés, à l'exception d'un seul, auquel il donna son assentiment, et qui limita à trois ans l'interdiction faite au régent de créer des pairs. Le bill fut envoyé le lendemain à la Chambre des lords. La discussion qui s'y engagea paraissait devoir se prolonger beaucoup encore, lorsque le chancelier vint annoncer que l'état du roi s'était tout à coup transformé et que ce prince pourrait bientôt reprendre l'exercice de la royauté. »
Ainsi se dénoua une crise qui tenait depuis quatre mois l'Angleterre en interrègne; Pitt seul avait régné d'abord par son silence sur la maladie du roi, puis par son courage, enfin par son audace à se déclarer l'antagoniste de son maître futur, et à s'appuyer sur son maître permanent, son pays. Ce règne l'avait grandi à la fois comme ministre et comme patriote, l'Angleterre se reposait sur un défenseur de ses droits, le roi sm* le défenseur de son trône.
Fox, déçu dans son annbition et dépouillé de son masque de patriotisme par les doctrines antinationales qu'il avait soutenues, était retombé dans une humiliante apostasie de lui-même. Il chercha dans l'esprit de faction une attitude et une importance qu'il avait perdues dans l'esprit de parti. C'est le sort des hommes de ce caractère de ne se relever d'une faute que par une exagération de faute qui la rachète en l'aggravant aux yeux de leurs partisans. 11 prit son troisième rôle dans l'opinion et dans le parlement en attendant le quatrième, aussi contradictoire aux trois autres, le rôle de révolutionnaire français dans un parlement d'Angleterre.
La révolution française avait éclaté, et chacune de ses explosions libératrices pour la nation française, mais étrangères aux intérêts et aux situations de la Grande-Bretagne, emportait un débri de trône, de sacerdoce et d'aristocratie en France, Les contrecoups ébranlaient tout en Europe, de terreur, d'admiration ou de sympathie. Deux partis s'étaient formés dans l'opinion de l'Europe comme en France
ilans le sein même de cette révolution : Tun, qui applaudissait à ses principes philosophiques et démocratiques en modérant ses entraînements excessifs et en déplorant ses catastrophes; l'autre, qui lui souillait les impostures, les colères et les radicalismes, causes de ses crimes et de ses déceptions. Elle avait, comme toutes les puissances, ses vrais amis dans ses modérateurs, ses mauvais conseillers dans ses flatteurs. Fox se rangea dès le premier jour au nombre de ces derniers. 11 se fit dans la Chambre des communes, non pas Témule de Mirabeau, mais l'écho complaisant et fanatique des Jacobins.
La défection des gardes françaises au 1& juillet fut présentée par lui à l'armée anglaise comme un glorieux exemple que les soldats français donnaient à tous les soldats de l'Europe. Cet appel à Vinmrreclion disciplinée^ dernier fléau des empires, où le peuple solde pour sa défense des armées permanentes, ébranla les voûtes de Westminster. Burke, repoussé enfin dans sa conscience de citoyen anglais par cet hymne à l'insurrection armée contre la fidélité au serment et à la constitution, confessa avec une douloureuse fermeté son aversion pour les principes, dont un de ses anciens amis venait de scandaliser la Chambre, sur la discipline des troupes et le fondement même de toute société légale. 11 déclara en finissant qu'aucune amitié ne survivrait longtemps en lui à une scission si complète, non -seulement d'opinions, mais d'actes et de conscience.
Windham, quelques jours après, se retira égale* ment de la faction de Fox sur des questions relatives à la révolution française et se rapprocha de Pitt, dont il devint insensiblement Tami , le collègue et le bras droit au ministère. Le parti de Fox cessa d'être un parti politique et devint un parti radical, menaçant^ de l'exemple de la Fi*ance, la constitution de son pays. La violence des doctrines de ce parti rejeta d'effroi l'Angleterre presque tout entière dans le parti conservateur de Pitt. Fox eut l'imprudence de poser la question entre la constitution et la révolution. Une question, si témérairement et si inopportunément posée dans un temps qui jouissait déjà de la liberté et qui ne pouvait s'agiter que pour l'anarchie, réduisit le parti de Fox à une quinzaine de membres dans la Chambre des communes, aux agitateurs de la multitude dans les faubourgs de Londres, et aux Irlandais, appui naturel de tous les factieux dans toutes les crises de l'Angleterre. Les monarchistes sans acception de dynastie, les whigs modérés et les torys, le clergé, l'aristocratie, la bourgeoisie, les propriétaires, les fermiers, les commerçants, les petits trafiquants, les artisans eux-mêmes serrèrent les rangs autour du gouvernement et donnèrent dedans et dehors à M. Pitt une majorité qui n'avait été jusquelà qu'une majorité raisonnée d'estime, et qui devint» à dater de ce jour, une majorité passionnée de salut public. Le jacobinisme incendiaire et à contre-sens de Fox créa en Angleterre le fanatisme de la royauté.
Shéridan, Tami et l'organe ordinaire du prince de (lalles dans la Chambre des communes, suivit et dépassa quelquefois Fox dans ses apothéoses du jacobinisme français. Fox avait célébré la constitution de 1791 comme le monument le plus parfait et le plus glorieux qu'aucun peuple eût jamais élevé à la raison humaine; Shéridan accabla d'invectives le gouvernement écroulé des Bourbons et proposa cette grande et salutaire ruine en exemple et en imitation à sa patrie. L'Angleterre se couvrit de clubs et fut inondée de pamphlets démagogiques qui firent écho aux discours de Fox et de Shéridan. De sourdes agitations remuèrent les faubourgs, les villes manufacturières, l'Irlande; on craignit des mouvements semblables à celui des journées d'octobre à Versailles. Burke, rejeté de plus en plus dans l'excès du royalisme par ces excès du radicalisme public, écrivit contre la révolution française la plus tragique et la plus éloquente déclamation qu'un aristocrate ait jamais proférée contre l'émancipation d'un peuple. Il fut le précurseur d'un autre prophète du passé.
le comte Joseph de Maistre, cet autre Pindare du paradoxe ultra-monarchique et ultra-catholique, qui fit plus tard de la double servitude civile et religieuse le type renversé de la beauté des institutions.
Le livre de Burke, plus modéré cependant, ne poussait pas Topinion jusqu'à ce mépris d'elle-même, mais seulement jusqu'à la terreur et à l'exécration du jacobinisme français. Son livre, répandu à trois cent mille exemplaires en Angleterre et en Europe, devint l'évangile des conservateurs anglais. Ce succès populaire prouva à Pitt que le nerf constitutionnel et monarchique de son pays n'avait pas fléchi sous les secousses du radicalisme de Fox, de Shéridan et de leurs sectaires. 11 se réjouit de rattacher un orateur et un écrivain aussi puissant que le grand Burke à son ministère. La discussion sur le Canada lui en fournit d'elle-même l'occasion. Burke et Fox, si longtemps amis, s'y froissèrent dans un débat politique devenu bientôt personnel. Burke déclara d'une voix solennelle que tout lien entre Fox et lui était à jamais rompu par un schisme de doctrines qui ne laissait plus rien subsister entre eux de ce qui avait fait l'honneur et le motif de leur union. Fox intercéda d'abord avec larmes pour la rétractation de ces paroles et le retour à l'ancienne et sainte affection, mais se laissant bientôt emporter de la supplication au sarcasme, il blessa au cœur celui qu'il prétendait vouloir fléchir, et jeta sur leur ancienne amitié la cendre amère des paroles les plus impardonnables.
Pitt lui-même, quoique réjoui intérieurement d'une rupture qui décimait l'opposition de son plus illustre oracle, fut attendri de cette récrimination sacrilège entre deux amis devenus le scandale public de Tamitié. 11 intervint avec des paroles attristées pour séparer les combattants qui allaient s'outrager dans leur adieu.
Cette scène, dont le pathétique égala l'éloquence, et où la nature avec ses larmes se fit jour dans la politique, émut le monde comme une scène de tragédie sur un théâtre réel. Les deux amis, devenus ennemis, ne se rapprochèrent jamais. Une révolution les séparait sans retour.
Mi WILLIAM PITT.