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Pitt était si loin, à cette époque, de préméditer la guerre à la France révolutionnaire, et de nouer contre elle une coalition, qu'il se prononça ouvertement contre la Russie, qui faisait la guerre à la Porte Ottomane, et qu'il représenta au parlement Turgence d'arrêter l'empire russe dans ses envahissements en (]rimée et sur le Danube. Fox, avec sa contradiction ordinaire, combattit cette ])olitique prévoyante du premier ministre, affectant d'abandonner à elle-même cette puissance russe qui allait bientôt peser sur l'Occident de tout le poids qu'on lui laissait prendre en Orient. Contredire était toute la politique de Fox, mais Fox, dans cette occasion, alla plus loin; il noua avec l'impératrice de Russie des intelligences officieuses interdites à tout citoyen avec une puissance étrangère; il envoya un de ses jeunes parents, M. Adair, à Pétersbourg, pour observer la politique de la cour de Russie et pour l'encourager, dit-on, à ne pas s'inquiéter de la résistance de Pitt, de ses empiétements sur les Turcs. Urt nuage est resté sur ce voyage de M. Adair et sur cette connivence de
Fox avec la Russie ; mais sa connivence avérée avec les clubs démagogiques de Paris, et plus tard avec les aflidés de Napoléon contre les vues du cabinet l)ritannique, laissa de la latitude aux soupçons. L'esprit de parti chez Fox parut trop l'emporter sur les scrupules du patriotisme.
Toute la conduite intérieure et extérieure de Pitt, pendant ces deux années 1791 et 1792, atteste qu'il ne méditait aucune guerre qu'une guerre défensive de principes dans la chambre des communes, contre les propagandes révolutionnaires de Fox et de ses amis. Indépendamment de sa politique générale, fondée jusque-là sur la paix, il avait deux motifs personnels pour redouter la guerre avec la France. Le premier de ces motifs, c'est qu'il avait lui-même, malgré les efforts de Fox, défendu le principe de paix entre les deux nations, et terminé par un traité la longue guerre qui les ruinait l'une et l'autre; son amour-propre était intéressé à ne pçis se démentir, devant ses adversaires, dans la Chambre des communes. Le second motif, c'est qu'il avait mis sa gloire à restaurer par l'ordre, l'économie, l'amortissement et la liberté progressive du commerce, les finances obérées de l'Angleterre, qu'il y avait miraculeusement réussi, et que la guerre allait ruiner en éclatant tout ce système d'administration des finances anglaises, le plus prospère, qui fut alors
radmiration des économistes. Renverser de sa main son propre ouvrage était un efToit qui coûtait à son orgueil.
Enfîn, il ne se dissimulait pas que la Russie, jusque-là arrêtée par lui seul dans ses envahissements sur Tempire ottoman, profiterait indubitablement de la conflagration de l'Europe, pour accomplir ses usurpations de territoires et de mers en Orient, et peut-être pour s'établir à Gonstantinople. *Ce que nous voyons de nos jours atteste la prévision de ce grand politique. Il était d'ailleurs pénétré du principe de non-intervention d'une nation dans les institutions intérieures d'un autre peuple. Révolutionnaire de 1688 lui-même, patriote anglais de l'école de lord Chatham, son père, ayant toujours hautement professé en face du trône, comme on l'a vu dans l'aiTaire de la régence, la souveraineté du peuple représentée, il n'y avait rien jusqu'en 1703, dans les actes et dans les institutions de la France, qui fût un crime ou même un scandale pour son esprit. Il s'était refusé jusqu'à la journée du 10 aoiit, qui détrôna Louis XVI et qui le jeta de son trône dans un cacliot, à intervenir soit comme auxiliaire, soit même comme médiateur entre l'Autriche et la France qui se combattaient. Il avait admis sans difliculté, à Londres, deux négociateurs français chargés par le ministère girondin de demander au gouvernement anglais sa médiation pacifique entre la France et l'empereur ; il avait reçu en conférence intime
M. de Talleyrand. M. de Talleyrand était un ambassadeur occulte, caché derrière la mission officielle de M. de Cl)auvelin,jeune homme sansautre autorité que son titre et son zèle de néophyte girondin. Deux hommes aussi supérieurs que diplomates, et aussi conformes en volonté d'alliance entre les deux patries, pouvaient s'entendre et se concerter dans un plan d'alliance. Ce plan se dessinait entre eux dans le cabinet de M. Pitt, quand la catastrophe inattendue du 10 août précipita à la fois le ministre girondin du pouvoir et Louis XVI du trône. Cette révolution brisait du même coup les premiers fils de Talliance à peine tissue entre M. de Talleyrand et M. Pitt.
La France tombait en interrègne, en anarchie , en terreur, peut-être en régicide. Le premier ministre d'une monarchie régulière ne pouvait traiter ni avec le néant, ni avec l'anarchie, ni avec l'échafaud d'un roi. Toutefois, M. Pitt ne renonça pas encore à l'espoir et même à l'illusion de la paix. M. de Talleyrand, avec la sagacité qui était sa nature, se retira, le lendemain de la révolution, de toute négociation, et se prépara à fuir en Amérique, pour y laisser passer l'orage populaire. M. de Chauvelin, aussi disposé à servir les jacobins vainqueurs que les girondins renversés, obtint de M. Pitt l'autorisation de prolonger son séjour à Londres, malgré le rappel de l'ambassadeur anglais de Paris, après l'emprisonnement du roi. Ce jeune homme négociait encore au nom des nouveaux ministres de la Convention. H. Naret,
depuis duc de Bassano, était envoyé de Paris pour s'entretenir plus confidentiellement avec M. Pitt; Maret, après plusieurs conférences, revint à Paris avec la conviction que M. Pitt désirait aussi ardemment conserver la paix que Danton le désirait luimême. Un mouvement spontané et presque convulsif de l'opinion publique, dans les trois royaumes, mouvement d'horreur à la suite des affreux massacres de septembre à Paris, et l'émigration qui jeta des milliers de proscrits à Londres, forcèrent la main au gouvernement. Les clubs anglais et les affiliations jacobines dans les villes manufacturières avaient tellement alarmé les esprits dans toutes les classes conservatrices de la nation, qu'il ne restait plus que sept voix, dans la Chambre des communes, à Fox. Tout avait passé d'effroi à la majorité, et la majorité était devenue elle-même si violente, qu'elle trouvait M. Pitt trop longanime et trop temporisateur. Ce n'était plus en France, c'était chez elle que l'Angleterre combattait maintenant la révolution. Tout pacte avec la France lui paraissait une trahison envers ellemême.
M. de Chauvelin, accusé de se faire le client de Fox et le propagandiste des démagogues de la Convention à Londres, reçut l'invitation de se retirer. Par antagonisme avec les clubs anarchistes de Londres, des comités royalistes j association puissante et spontanée de salut public, se formèrent, depuis la capitale jusqu'au moindre village des trois
irS \VILLIAM PITT.
royaumes. La guerre aux anarchistes français était le cri (le ces comités. M. Pitt ne leur concéda pas la guerre, mais il dut leur concéder des mesures sévères pour la répression de^ clubs et des pamphlets anarchiques. L'esprit de ces comités devint forcément l'esprit du gouvernement; il fallait personnifier en soi l'esprit de conservation de l'Angleterre, ou remettre le gouvernement à M. Fox. Remettre le gouvernement à M. Fox, c'était une révolution qui dépjissait celle de 1088 de tout ce qui sépare la souveraineté pondérée des trois pouvoirs de la souveraineté anarchique de 1798; c'était, pour M. Pitt, trahir le roi, le peuple, la constitution. Au poste où la confiance du roi, du peuple , du parlement l'avait placé, il ne pouvait hésiter, et néanmoins le procès de Louis XVI déjà commencé, il hésitait encore. Lever la main contre la révolution française lui paraissait, disait-il à ses plus intimes confidents, une espèce de sacrilège contre cette civilisation philosophique et contre ces principes de liberté et de dignité des nations qu'il avait hérités de son père. Ces principes, il les avait professés lui-même dans les grandes questions anglaises, la réforme électorale, l'égalité des cultes devant la loi, Tabolition de l'esclavage par tout l'univers, la souveraineté de la nation dans ses parlements, et enfin la fraternité des peuples dans un système de paix maritime ou continental. Tant que la nation française n'intenterait pas elle-même la guerre à l'Angleterre ou à ses alliés les plus intimes
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sar le continent, comme la Hollande, tant que la Convention nationale de France ne proclamerait pas ellemême son incompatibilité radicale avec les monarchies et les rois dans les États voisins, ou tant que Fécbafaud de Louis XVI n'élèverait pas le cri du sang contre la France, M. Pitt était fermement résolu à temporiser avec la France/
Le rêve de sa jeunesse avait été, comme celui des philosophes politiques français, comme celui de Mirabeau et de Condorcet, une union de principes entre les deux pays les plus avancés en civilisation de l'Europe, l'Angleterre et la France. Il lui en coûtait de soufller hii-même sur cette illusion de sa politique, nous en trouvons les preuves dans toutes les négociations sourdes du temps, entre le général Dumouriez et lui, en Belgique et en Hollande. Mais Fox entrevoyait déjà que son rival serait forcément entraîné à la guerre par les agressions croissantes de la France, par le meurtre trop prévu de la famille royale, par l'action des émigrés français sur Topiniori publique à Londres, par la pression de la majorité du parlement qui soutenait Pitt, à condition que Pitt soutiendrait les couronnes, et enfin par la disposition personnelle du roi Georges III, que son titre de roi rendait ennemi des républicains.
C'est dans cette prévision que Fox prenait d'avance et avec passion le parti de la paix à tout prix dans le parlement ; mais la paix que Fox et Sbéridan demandaient, ou plutôt commandaient dans
leurs discours, était moins une paix qu*uiie alliance et une solidarité de l'Angleterre avec les démagogues français. On conçoit que de tels discours auxquels répondaient, dans la rue, les réunions et les agitations démagogiques de Londres, étaient plus propres à irriter la majorité et à l'aliénerde la paix qu'à laconvaincre. M. Pitt, pendant cette période de l'éloquence de Fox, était absent du parlement par une suspension de son titre de membre des communes; ses collègues seuls étaient sur leurs bancs pour répondre à Fox. Ils dépassaient souvent, dans leurs répliques, les bornes dans lesquelles M. Pitt voulait contenir l'expression des opinions du gouvernement. Mais quand il rentra à la Chambre des communes, il se trouva contraint ou de désavouer ses amis et de blesser la majorité monarchique, ou de soutenir ceux qui l'avaient lui-même soutenu avec tant de fidélité. Les dernières angoisses du procès de Louis XVI, et la hache déjà suspendue sur sa tète , ne laissaient du reste plus guère de place à la longanimité. Le premier ministre d'un roi ne pouvait excuser, dans un parlement monarchique ému de pitié , d'horreur et de crainte, les juges et les exécuteurs d'un roi dont le seul crime était sa faiblesse. Fox et ses amis sentirent que le supplice de Louis XVI allait refléter une teinte de sang sur leurs doctrines, et donner au parti de la guerre l'unanimité d'un sentiment public. Ils se levèrent avec une vigoureuse indignation contre les juges du roi, qu'ils appelèrent eux-mêmes
des bourreaux plutôt que des juges; ils sommèrent le gouvernement anglais d'envoyer des négociateurs à Paris, pour intervenir entre la Convention et sa victime. Pitt et la majorité repoussèrent une proposition qui n'aurait d'autre effet, selon eux, que de compromettre l'Angleterre dans une intervention humiliante si elle n'était pas acceptée , de la lier par des rapports diplomatiques avec un gouvernement anarchique qu'elle n'avait pas encore reconnu, de l'avilir si elle suppliait, de la forcer à déclarer la guerre si elle imposait ses bons offices, et peut-être d'accélérer le crime par le défi qu'on paraîtrait porter à la France. Ces motifs justes, allégués par Pitt , firent écarter à la presque unanimité les démarches plutôt provoquantes que conciliatrices de Fox. La tète de Louis XVI tomba le 21 janvier 1793 sur l'écbaiaud. Un cri d'horreur s'éleva de tous les cœurs humains et équitables en Europe. La révolution , jusque-là populaire, avait, par les massacres de septembre et par le meurtre du roi, rangé contre elle le sentiment, la force des faibles.
Le lendemain du meurtre , M. Pitt rompit toute» les intelligences qu'il avait entretenues jusque-là avec les ministres de la Convention, par M. de Chauvelin et par Maret, qui résidaient encore par intervalle à Londres. Ils reçurent ordre de quitter l'Angleterre. Un message royal, présenté et soutenu le 1'"^ avril 1793 par Pitt, demanda au pays les subsides et les recrutements éventuels nécessaires pour appuyer sur le continent les alliés envahis de l'Angleterre. Pitt fut solennel et attristé de langage dans cette communication; il parla en homme qui, en se résolvant à la guerre , regrettait encore la paix , et ne désespérait pas tout à fait de la reconquérir. Fox, cette fois, parla comme lui, tant le meurtre de Louis XVI commandait l'unanimité de réprobation même aux jacobins de Londres. 11 avoua que les hostilités de la France contre la Hollande imposaient le vote des subsides et des armements à l'Angleterre. Il afiicha seulement, comme Pitt lui-même, quelques espérances de conciliation dans les négociations indirectes que Pitt continuait en ce moment
même de suivre avec le général de la Convention , Dumouriez, par l'ambassadeur anglais en Hollande. Ces négociations, que Dumouriez lui-même a déroulées depuis et que nous avons sous les yeux, attestent que Pitt retenait jusqu'aux derniers fils de la paix au moment même où il était contraint de se préparer à la guerre.
Mais la Convention, qui ne négociait plus alors qu'à coups de tribune , à coups de hache et à coups de canon , n'attendit pas l'issue de ces négociations de Dumouriez et de Pitt. Elle déclara la guerre universelle à l'Angletene, à l'Espagne, à la Hollande, au monde, le jour même où Pitt et Fox discutaient à Londres sur le plus ou le moins de chances qui restaient à la paix.
Telle fut, en fait, la conduite politique de Pitt, relativement à la guerre qu'on l'accusa d'avoir déchaînée, jusqu'à l'explosion spontanée et irréconciliable de la Convention , en février 1793. Il avait retenu trois ans le fléau; sa main seule, en Europe, était assez puissante sur l'aristocratie britannique et européenbe pour la retenir ; enfin à ce moment même il ne tramait pas la guerre, il la subissait. Elle venait d'elle-même écraser sa politique, ses alliances, ses finances, sa longue prospérité. La Convention ne lui laissait pas la liberté du choix ; que serait devenue, dans les mains de Pitt, une monarchie humblement enchaînée à une république qui se déclarait en hostilité de fait avec tous les rois? Que
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serait devenu, dans ropinion de T Europe , un roi d'Angleterre allié aux meurtriers du roi de France? Enfin que serait devenu, sur le continent, le crédit de la puissance anglaise qui aurait livré avec Tindifférence et avec la lâcheté de Tégoîsme tous ses alliés de Hollande, de Hanovre, d'Espagne, d'Allemagne, à la merci de la Convention? La nécessité, Tbonneur qui est une nécessité aussi, la lettre des traités, l'esprit des monarchies, l'agression qui légitime partout la défense, la conservation des alliés sur le continent, base de la nationalité morale de l'Angleterre, enfin le patriotisme qui doit, dans les extrémités des empires, l'emporter sur la philosophie spéculative, tout imposait la guerre de 1793 à M. Pitt. S'il l'avait devancée , il eût été un incendiaire de l'Europe; s'il ne l'avait pas acceptée, il n'eût pas été un patriote
Nous verrons bientôt que, si cette première guerre de coalition contre la France fut ;pour lui la nécessité de circonstance, la seconde et la troisième furent pour lui la nécessité d'un grand politique. On ne peut discuter la première ; on peut d&cuter les autres. Ici c'est la conscience qui décide, aiUeursce sera le génie de l'homme d'État.
La France, déjà débordée en février 1793 en Savoie, à Nice, à Mayence, sur tous les bords du Rhin, en Belgique, se préparait à déborder encore en Hollande , et au delà des Pyrénées et des Alpes. Militairement on pouvait reprocher à Pitt d'avoir trop temporisé ; il avait refusé d'agir avec la Prusse , plus tard avec l'Autriche ; il avait laissé à chacune de ces puissances, et enfin à la Sardaigne, à l'Espagne , à la Hollande , aux princes et aux électeurs des bords du Rhin, tout le poids de leurs guerres individuelles contre la France. Il n'allait relier en coalition que des forces déjà usées ou découragées par leurs revers. Le continent pouvait l'accuser plus justement que la France; il racheta ses lenteurs par son énergie dans son changement de système. Il déclara franchement à son pays que la guerre allait lui coûter ses trésors, son commerce, son sang jusqu'à extinction de force ; il lui exagéra les sacrifices comme pour lui exagérer le patriotisme et la gloire.
L'Angleterre se montra digne de cette franchise
de son homme cVÉtat. Une levée de soixante-quatorze mille soldats ou marins par-dessus le nombre ordinaire de Tarmée et de la flotte ; les troupes de la Hesse et du Hanovre prises à la solde; cinquante millions de subside annuel au roi de Sardaigne, pour lever et entretenir cinquante mille combattants sur les Alpes et sur le Var; des traités onéreux avec la Russie, r Autriche, la Toscane, le roi de Naples, le roi d'Espagne, le roi de Portugal; une déclaration péremptoire d'hostilités aux gouvernements qui prétendaient rester neutres comme la Suède et le Danemark; un emprunt de quatre cent tnillions pour nourrir la guerre sur terre et sur mer; des taxes nouvelles imposées sous toutes les formes à toutes les fortunes : telles furent les mesures proposées par Pitt, acclamées par le parlement, contestées seulement par Fox , dont l'opposition devint , à partir de cette époque , non plus une opposition à un ministre, mais une opposition désespérée à son pays. Son pays l'abandonna avec Grey, lord Lansdowne, Shéridan et un petit groupe d'orateurs à contre-temps, à l'esprit de dénigrement, leur seule politique. Pitt, auquel Burke s'était rallié par vertu, Windham par patriotisme , n'eut plus besoin de parler. A l'exception de la populace et de ce petit groupe d'agitateurs aristocrates, clients du jacobinisme étranger, tout le pays parlait par lui.
Les agitations et les tumultes suscités par ces chefs de faction n'empêchèrent pas Pitt de perse-
vérer dans ses doctrines d'émancipation religieuse. Malgré le préjugé national, il accorda aux catholi> ques irlandais en pleine agitation jacobine le droit <le suffrage dans les élections.
Cependant les girondins, qui avaient survécu quelques jours en Franceà Louis XVI, après leur déplorable concession aux jacobins, venaient à leur tour de succomber au 31 mai, et de porter leur tête sur Téchafaud. La terreur, l'insurrection girondine du midi et du Calvados, la trahison et la défection de Dumouriez, le délire sanguinaire de Marat, le système froid comme la hache de la proscription universelle par Robespierre, le supplice quotidien organisé comme institution révolutionnaire dans Paris, les désastres et les exploits alternatifs ^e nos armées d<ans le nord, les soulèvements royalistes et religieux de la Vendée, la banqueroute, la disette, la pénurie de nos finances, semblaient punir la- France de la guerre intentée par la Convention et justifier Pitt. Ce fut le moment choisi par Fox pour faire de nouvelles harangues et de nouvelles motions contre la guerre. Burke , Windham, Pitt, n'eurent pas de peine à montrer dans ces harangues une véritable trahison contre
la patrie et un signal de défiance donné, de la tribune anglaise, à la coalition ; la Convention répondit à ce discours en déclarant Pitt l'ennemi du genre humain.
Pitt, néanmoins, continuait à se flatter que Tépuisement d'ordre, d'or et de sang de la France la ramènerait inévitablement à des conditions de gouvernement inoffensives pour l'Europe. Burke seul, avec un esprit d'autant plus lucide qu'il était moins obstrué de détails et d'aflaires, prophétisait une guerre à mort entre les principes modernes, qu'il appelait la barbarie, et les principes traditionnels, qu'il appelait la civilisation. Il était, comme le comte de Maistre depuis, le Jérémie implacable des cultes et des trônes. Il annonçait des calamités sociales qui feraient rebrousser le soleil dans les cieux. Plus déclamateur qu'homme d'État, il exagérait tout, même la peur, pour donner aux royalistes les convulsions du désespoir.
Les mouvements jacobins de l'Irlande, de l'Ecosse et de l'Angleterre, semblaient donner raison à ses prophéties ; les harangues de Fox et de Shéridan avaient soufflé les tempêtes. Une association radicale, sous le titre de Convention britannique des délégués du peupUy s'était organisée sous les auspices et i
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rimitation de la Convention française. Elle fomentait des pétitions, des réunions et des tumultes populaires qui faisaient trembler le sol.
Pendant que la France secouait, au 9 thermidor, le sang des jacobins et que ses armées délivraient Toulon, Pitt déclarait à la tribune que le rétablissement de la monarchie en France ne serait nullement pour lui une condition préalable de paix, mais qu'il serait prêt à la conseiller et à la signer aussitôt qu'un gouvernement régulier, humain et stable, offrirait des gages de sécurité à l'Europe. La sagesse de ces paroles ne désarmait pas le jacobinisme anglais, plus radical et plus obstiné que celui de Paris*
Le mouveiûent de la révolution en Angleterre est admirablement reproduit dans Y Histoire parlemen-taire.
c( Les sociétés révolutionnaires persistaient dans leurs efforts pour transformer l'Angleterre en république. Les yeux fixés sur la France, c'était au moyen d'une convention qu'elles voulaient opérer ce changement, et les adresses des clubs, les provocations d'une presse déchaînée, les délibérations des assemblées populaires, les placards affichés dans les lieux publics, tendaient plus ou moins directement à ce résultat. Le gouvernement était sur ses gardes. A Edimbourg, il fit saisir des dépôts d'aimes assez considérables. A Londres même, on arrêta les secrétaires des deux principales sociétés; l'un d'eux, le célèbre Hardy, était .un cordonnier. On s'empara aussi de
leurs registres, de tous leurs papiers, et les informations qu'on y puisa amenèrent d'autres arrestations. Huit personnes furent mises en jugement après avoir été interrogées par le conseil privé. Sans attendre l'issue de ces poursuites, le gouvernement s'empressa de communiquer au parlement les découvertes qu'il venait de faire. Un message royal invita la Chambre des communes à prendre les mesures dont la nécessité lui paraîtrait résulter de cette communication. Sur la motion de Pitt, un comité secret fut élu au scrutin, pour examiner les documents trouvés chez les conspirateurs et faire en conséquence les propositions convenables. Deux jours après, Pitt lui-même présenta, au nom de ce comité, un rapport dans lequel, après avoir démontré l'existence d'une vaste conspiration tramée depuis longtemps pour renverser la constitution, il proposa, comme moyen de salut public, la suspension de l'acte d'habeas corpus^ cette garantie fameuse de la liberté individuelle. L'opposition retrouva toute son énergie pour combattre les conclusions du rapport. Fox, Grey, Shéridan, entreprirent la justification des sociétés; ils osèrent prétendre que leurs procédés étaient parfaitement légaux, parfaitement constitutionnels; qu'il n'y avait rien que de régulier et de pacifique dans leurs appels à une convention; que leurs efforts pour réformer ce qu'elles considéraient comme les abus de l'organisation sociale du pays, n'étaient pas plus coupables que ceux qu'avaient
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faits jadis, pour obtenir la réforme parlementaire, d'autres sociétés inspirées alors par le duc de Richmond et par Pitt lui-même ; que les ministres, en répandant des alarmes mal fondées, se proposaient uniquement d'arracher aux terreurs du parlement des résolutions bien dangereuses sans doute, puisqu'elles porteraient atteinte à la pierre angulaire de la constitution, mais nécessaires à la prolongation de leur pouvoir ébranlé. Les iifnputations de duplicité, d'apostasie, ne furent pas épargnées à Pitt. Shéridan, fidèle à son habitude de mêler le sarcasme et l'ironie aux plus véhémentes invectives, affecta de comparer au comité de salut public de la Convention le cabinet britannique réclamant une sorte de dictature pour sauver le pays, et de mettre en parallèle Barrère et Pitt. L'exagération de ces attaques en rendait la réfutation facile. Dundas prouva sans peine que la suspension de la liberté individuelle, regardée par les opposants comme une violation inouïe de la constitution, avait été votée plus d'une fois dans des circonstances moins graves que celles qui se présentaient alors, Windham, avec sa verve caustique, ridiculisa le rapprochement forcé qu'on avaiW établi entre les projets de destruction rêvés par les anarchistes et les plans de réformes légales méditées à d'autres époques par des hommes d'État; il posa en principe que la force du gouvernement devait toujours être* en rapport avec les nécessités auxquelles il avait à pourvoir, et il en tira la conclusion que, si
la suspension de l'acte A'habeas corpus ne suffisait pas à lui donner cette force, on ne devrait pas hésiter à aller au delà.
a Fox, aflectant de prendre dans un sens positif cet entraînement de parole d'un orateur que son esprit bardl et paradoxal portait toujours à outi-er la pensée de son parti, demanda vivement jusqu'où Ton voulait donc aller, jusqu'où l'on prétendait pousser l'horrible imitation des jacobins français; si les ministres, se proposant de régner comme eux par la terreur, avaient l'intention de supprimer le jury; si l'on ne craignait pas de pousser la nation à bout, si l'on ne comprenait pas que témoigner tant d' effroi , c'était encourager l'ennemi? Pitt, peu ému de ces emportements déclamatoires, dont il fit ressortir la vaine exagération, démontra, par l'exposé calme et lucide des faits, la tendance anarchique et criminelle des sociétés révolutionnaires. Sans prendre, comme Windham, un ton inutilement provocateur, il déclara que le gouvernement ne faiblirait jamais devant ses ennemis, et que, bien décidé i ne pas pousser la pression au delà des bornes de la nécessité, il saurait toujours l'y proportionner. Vainement l'opposition essaya de retarder au moins le vote de la Chambre en suscitant des incidents et en usant, avec la plus étrange subtilité, des facilités que lui donnait pour cela la forme compliquée des délibérations ; elle ne put réunir plus de vingt-huit voix contre le bill, qui, porté ensuite à la Chambre des lords, n'y rencontra
que neuf adversaires. Peu de jours après, les deux Chambres, par yne adresse dont les lords prirent rinitiative, exprimèrent au roi leur ferme volonté de ne lui refuser aucun des pouvoirs extraordinaires qui sendent jugés indispensables pour contenir les factieux. »
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Ces mouvements convulsifs et ceux dont on redoutait encore l'explosion à Londres fortifiaient Pitt au lieu de Tébranler. L'instinct de conservation se résuma dans son nom. Le duc de Portland, M. Windham et tous les whigs patriotes se rallièrent à lui; les triomphes nouveaux de la France sous le Directoire, faisant sentir la nécessité de rallieiilent. Fox, Grey, Shéridan, Lansdowoe s'obstinaient presque . seuls contre le ministre du salut public. Une armée de démagogues des faubourgs de Londres et des villes manufacturières, dirigée par un cordonnier nommé Hardy et par le célèbre agitateur lettré nommé Hornetooke, les secondait de ses turbulences. Les jurys, intimidés par les émeutes, les acquittaient. La populace les rapportait en triomphe du tribunal, comme Marat avait été rapporté couronné de lauriers, de la sellette de l'accusé à la Convention. Les esprits inquiets au dedans, abattus sous la victoire de la France au dehors, étaient tentés de solliciter une paix de lassitude.
Wilberforce, l'ami de Pitt, la proposa par une phi-
lanthropie qui, dans un tel moment, ressemblait à la faiblesse; son exemple entraîna tous ceux qui Causaient la guerre par colère et non par patriotisme; Pitt eut de la peine à retenir sa majorité ébranlée. Fox profita de sa faiblesse pour invectiver contre un ministre indifférent, disait-il, aux souffrances de l'humanité. L'invasion de la Hollande par le général Pichegru, et la paix de transfuge conclue à Bàle le 5 avril 1795 par la Prusse avec la France, achevèrent de consterner le parti de Pitt. Fox et ses amis en triomphèrent avec cet accent de satisfaction secrète et {Perverse que les prophètes de malheur ne peuvent déguiser en voyant les calamités de leur patrie justifier cruellement leur parti. Le parlement, néanmoins, accorda encore au mmistre de k guerre cent mille hommes pour la flotte, cent cinquante mille hommes pour l'armée de terre et la milice.
Des succès maritimes compensèrent pour Pitt les désastres de la coalition continentale à demi vaincue, à demi dissoute. L'amiral anglais Hotham, dans les eaux de la Corse, et l'amiral Bridport, en vue de l'Orient, défirent deux escadres françaises et nous enlevèrent cinq vaisseaux de ligne et quatre mille prisonniers. Une autre escadre débarqua un corps d'émigrés français à Quiberon ; ce débarquement et ses suites, funestes pour les émigrés débarqués, furent longtemps le texte odieux d'une accusation calomnieuse contre H. Pitt. Les républicains et les roya-
listes, après le massacre de Quiberon, coafoDdirent leurs ressentiments, les mis pour accuser Pitt d'avoir versé une armée de guerre civile sur le sol français, les autres de les avoir débarqués pour les livrer comme des victimes au glaive des républicains, et pour se défaire par ce làcbe subterfuge des nombreux officiers de la marine française émigrés à Londres, envoyés ainsi au supplice par leurs jaloux auxiliaires.
La vérité, trop authentiquement constatée aujourd'hui par les documents les plus explicites, et surtout par les mémoires du comte de Vauban, c'est que Pitt ne céda qu'après une extrême résistance aux instances des princes français qui étaient réfugiés à Londres, et à cellea des chefs de l'émigration et de la Vendée, qui l'accusaient de neutraliser leur valeur et de craindre leurs succès dans la Bretagne. Il faut se défier des partis vaincus dans les guerres civiles; ils ne reculent ni devant la calomnie ni devant l'ingratitude pour rejeter sur les auxiliaires les plus dévoués leurs fautes ou leurs revers. Mais l'histoire sérieuse et impartiale rétablit tôt ou tard le vrai.
Le vrai, sur les fatales expéditions de Quiberon et de l'Ue-Dieu, nous est révélé aujourîl'hui dans les reproches mêmes de résistance à ces expéditions, que les chefs émigrés adressent avec tant d'amertume au gouvernement de M. Pitt, dans leurs mémoires. Le comte de Puisaye, premier auteur de ce plan de débarquemejit combiné sur la côte de Bretagne»
atteste qu'il employa sans succès trois années de négociations, de voyages à Londres, d'intercessions auprès du ministère de M. Pitt, avant d'obtenir ce concours tant mendié du gouvernement anglais. Il finit par Cadre au gouvernement de M. Pitt Tillusion qu'il se faisait à lui-même, et par lui persuader que la Bretagne entière se lèverait pour ses princes légitimes à l'apparition de leurs premières voiles; il promit de faire occuper sans résistance la presqu'île inexpugnable de Quiberon, dont on ferait la place d'armes et la base d'opération de l'invasion anglofrançaise. Ces renseignements, exacts en ce qui concernait l'occupation de la presqu'île de Quiberon, avaient enfin déterminé l'AngleteiTe à fournir des vaisseaux, des armes, de l'argent, des munitions, des transports : quatre -vingt mille fusils pour armer les paysans bretons, une nombreuse artillerie, des ingénieurs, quatre régiments français à la solde de l'Angleterre, un corps de troupes de marine anglaise, une flotte imposante, des approvisionnements immenses furent le contingent donné par M. Pitt à l'expédition des princes français. Certes, dans un moment où Stdllet, Charette, Puisaye et tous les chefs vendéens ou bretons luttaient déjà avec avantage contre les armées de la République , et oii ils pouvaient, en se réunissant sur la côte voisine de Quiberon, protéger la descente du comte d'Artois avec cent mille hommes héroïques; une telle expédition avait dans la pensée de M. Pitt toutes les
chances de succès et presque aucune de revers. C'est le délire de la calomnie et de l'ingratitude que cette accusation , d'avoir tendu à Quiberon un piège infernal pour y faire massacrer quelques ofliciers de la marine française qui s'étaient joints à l'expédition; officiers sans vaisseau et sans patrie, dont l'Angleterre n'avait rien à craindre , et qui lui étaient au contraire vendus d'avance par leurs opinions comme par leurs intérêts, puisqu'ils étaient à sa solde.
« A qui donc attribuer le revers de Quiberon? demande le comte de Vauban, lui-même général des royalistes bretons, dans ses remarquables mémoires. Est-ce à l'amiral anglais Warren qui était chargé de nous transporter, de nous débarquer, dans le cas où nous le demanderions nous-mêmes? Il avait l'ordre de son gouvernement de ne rien hasarder, de nous munir des immenses secours loyalement et libéralement prodigués; amiral qui remplit cette mission avec tant de zèle , d'activité , de dévouement à notre cause. Quel est l'homme qui pourrait lui dire : Pouviez -vous faire plus et mieux que vous n'avez fait? Tout ce que le ministère anglais et la marine anglaise pouvaient faire fut fait. Il nous restait à nous d'en faire un bon usage; pourquoi avons-nous agi nous-mêmes de manière à rendre inévitable une fin désastreuse?
« Plusieurs millions en or, quatre-vingt mille fusils, quatre-vingts pièces de canon, des habillements pour soixante mille hommes, des vivres pour une
année entière pendant un an , des poudres pour servir à la consommation de toutes les armées catholiques et royales pendant deux ans, des boulets, des balles, des caissons, des artilleurs, des ingénieurs, des chevaux d'artillerie; tout fut débarqué, reçu, emmagasmé, et tout cela comme nous l'avions promis, sans tirer un coup de fusil.
« Lorsque, par la discorde et rhnpéritie des deux généraux émigrés chargés d'opérer après cet heureux débarquement, tout fut perdu, et que les débris de rémigration prisonnière ou en déroute sur la presqu'île furent réduits à j)érir au port ou à capituler, l'amiral Warren envoya un des capitaines de vaisseau de son escadre, comme parlementaire, pour demander et solliciter avec instance l'échange des prisonniers, ou offrir telle rançon et condition qu'il plairait à l'ennemi de proposer; ce négociateur avait ordre d'accepter toute condition qui serait imposée pour sauver la vie des Français, prisonniers de Hoche. M. deSombreuil, commandant des royalistes débarqués, et les officiers de la marine étaient particulièrement désignés à l'intervention du négociateur anglais. Peut-on imputer à la mauvaise foi de M. Pitt le massacre à froid de trois mille prisonniers français par la main de leurs compatriotes? Est-ce M. Pitt qui pouvait souffler de telles atrocités à la guerre civile ou même les prévoir? Les guerres civiles n'expliquent que trop cruellement tous les crimes échangés entre des partis acharnés. »
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Il en fut de même de Texpédition de T Ile-Dieu, peu de mois après; elle fut accordée avec peine par M. Pitt, aux instances des émigrés et du comte d'Artois , leur prince et leur chef, qui s'embarqua pour la commander. L'argent, les armes ^ les munitions, les escadres lui furent prodigués sans réserve; m^ ce prince, immobile sur ses vaisseaux et à l' Ile-Dieu, en face de sa patrie à reconquérir, fut retenu par les courtisans qui l'entouraient, trompa l'espérance des Bretons, et sollicita secrètement par son agent à Londres, le duc d'Harcourt, un ordre de retour en Angleterre; ordre que M.^ Pitt n'accorda qu'à Timportunité du duc d'Harcourt. Ce sont ces mêmes hommes, dont les timides conseils ruinèrent l'expédition de Quiberon et celle de l'Ile-Dieu, qui ne rougirent pas, après la restauration des Bourbons en France, de rejeter sur M. Pitt et sur l'Angleterre l'opprobre d'un guet-apens contre l'émigration et contre la marine de la France, dont toute la responsabilité pesait trop justement sur eux.
Mais c'est ainsi que les réfugiés de toutes les causes, à la merci des ennemis de leur patrie, auxquels ils demandent des armes, se vengent de leurs revers par des calomnies contre leurs alliés, et payent de la plus inique ingratitude les services qu'une politique illicite a voulu rendre à la guerre civile. Le sang de Quiberon ne doit retomber que sur les intrigants qui arrachèrent par l'obsession des princes français cette expédition à M. Pitt, et
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sur rbésitation de celui des princes qui fut depuis Charles X. Les émigrés de sa cour, même après la Restauration, continuèrent à nourrir ce préjugé public de l'immolation préméditée de nos officiers de marine, par la trahison des Anglais à Quiberon; absurdité de parti dont le bon sens, la justice et l'histoire lavent à jamais le nom de Pitt.
L'année 1795 fut malheureuse pour la coalition : le Directoire exécutif, qui avait succédé dans le gouvernement de la République française au comité de salut public, gouvernait par la victoire, au lieu de gouverner par la terreur. Ce gouvernement du Directoire, qui portait le poids des malheurs passés, et qui porta ensuite dans l'histoire le poids des calomnies du parti militaire, dont il fut victime, n'est pas encore dans son vrai jour historique. La vérité, c'est qu'il pacifiait au dedans, qu'il organisait la victoire au dehors, qu'il réintégrait en masse les proscrits dans leur patrie et dans leurs biens, qu'il rendait les cultes à la liberté des consciences, leur seul droit et leur seule dignité, et qu'il signait des préliminaires de paix ou des traités avec toutes les puissances du continent, lassées de leurs défaites.
Le continent, à l'exception de l'Autriche et de la Russie, échappait à M. Pitt; l'Angleterre était prête à lui échapper. Elle demandait à grands cris la paix. Le roi George III, outragé par la populace de Londres le 26 octobre 1795, en se rendant au parlement
pour ouvrir la session, ft'était sauvé de la mort que par une charge de cavalerie. Sa voiture de cérémonie, assaillie pendant la séance par les vociférateurs de la paix, était mise en pièces sous les yeux de ses gardes. Tout indiquait une de ces fermentations ' d'opinion populaire qui commandent en Angleterre les changements de politique aux gouvernements. M. Pitt y cédait d'avance dans le discours du trône, en déclarant que si le nouveau régime républicain qui se fondait en France persévérait dans une attitude qui rassurait l'Europe, l'Angleterre serait prête à négocier la paix avec le Directoire exécutif. Cette déclaration satisfaisait le vœu public; Wilberforce lui-même y applaudit; la dignité d*un grand peuple ne pouvait pas se précipiter dans une paix sans discussion et sans gages. Fox et Shéridan, en demandant plus, furent abandonnés par la Chambre et par l'opinion. Leur impatience inconvenants d'alliance avec la France repopularisa presque M. Pitt. L'indigna^ tion des outrages subis par le roi dans les mes ramena la masse des bons citoyens à la défen^^e do gouvernement menacé. Pitt profita de cett^ opinion retrempée pour demander au parlement dai loi* énergiques contre les perturbateurs; Turgence et le péril les lui donnaient.
Fox les contesta maladroitement en pleine fM%tion; il s'emporta jusqu'à donner le signal aux fa/> tieux du pays, en disant que, si on Tint^rrogeait wr l'obéissance due par le peuple à ces lob, il thyfm-
drait que ce n'était pas pour les citoyens une question de devoir y mais une question de prudence '^ cela voulait dire et cela disait suiTisaniment au peuple que, s'il était assez fort pour braver les lois, il fallait les braver en toute audace. Pitt sentit qu'il tenait son ennemi en pleine révolte légale, et se leva comme en * sursaut pour constater le flagrant délit de faction. L'indignation de l'assemblée devançait ses paroles. Elles tombèrent de tout le poids de la loi et de l'éloquence sur Fox.
« Je croirais, s'écria PiCt, je croirais manquer à mes obligations comme membre du parlement, à mes sentiments comme homme, à mon attachement pour mon souverain, à ma vénération profonde pour la constitution, si je ne manifestais toute l'horreur que m'inspirent de semblables principes. Nous devons nous féliciter d'ailleurs de la franchise que M. Fox vient de mettre dans son langage. La Chambre et le pays pourront apprécier maintenant ses actes par ses paroles, et juger du respect qu'il professe pour les lois et pour le parlement. Tous les vrais amis de la constitution en comprendront mieux combien ils sont obligés de s'unir pour la défendre. » Fox voulut s'expliquer : il n'avait parlé, dit-il, que du cas hypothétique où les bills seraient votés par une majorité coiTompue du parlement, contrairement au vœu de la grande majorité nationale. Comme Windham le fit remarquer, cette prétendue explication était loin d'atténuer la portée d'un appd à la révolte que
Sbéridan et Grey renouvelèrent d'ailleurs en termes non moins violents. Ces emportements, bien qu'appuyés au dehors par une fermentation très-vive et par des pétitions couvertes de cent mille signatures auxquelles le ministère put à peine en opposer trenie mille péniblement obtenues, firent peu d'impression sur le parlement. Telle était la disposition des esprits dans une partie de la Chambre des communes, que le gouvernement y fut même accusé d*avoir trop tardé à proposer des moyens de défense contre les factions subversives de la constitution.
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Pitt, armé suffisamment contre les turbulences intérieures, se hâta de désarmer sa politique au dehors; il envoya un négociateur, M. Wickham, conférer à Baie avec le négociateur français, M. Barthélémy, homme dont la modération et la loyauté encourageaient les pensées de paix. M. Wickham, au nom de M. Pitt, demandait un congrès où toutes les puissances coalisées avec l'Angleterre seraient admises à débattre l'arrangement général des affaires de l'Europe, et où des compensations ou des restitutions de territoires conquis serviraient de base à la paix. Le Directoire ne voulait qu'une paix séparée avec l'Angleterre et la reconnaissance préalable de toutes les conquêtes des armées de la République sur le continent. M. Pitt ne pouvait accepter ces bases omnipotentes sans manquer à la dignité de son pays et à toutes ses promesses aux coalisés et aux alliés de l'Angleterre. La négociation ainsi refusée par la France échoua au premier pas. L'Angleterre n'imputa pas cet échec à son ministre, mais à l'obstination du Directoire. Fox seul, ayant accusé odieusement
Pitt de cet insuccès involontaire, fat dêsarnDf roèm* par Topposition. Burke se cbai^^t de son c:*ié 5* justifier le premier ministre par des accusaîj-:»:i> r-^rtraires. II publiait des lettres contre la paix avec te régicides, lettres d'un Caton du roî-alisme, dans lesquelles il reprochait au ministre sa faiblesse, et demandait la guerre à mort contre la révolution française. Burke représentait alors en Angleterre celle exagération des ultra-royalistes que nous avons vue représentée plus tard en France ; parti sans mesure, sans transaction, sans paix, qui se canipt' avec l'attitude de l'héroïsme sur un principe arbitraire et qui n'a pour force que la jactance des paroles. Ces partis perdent toutes les causes auxqwek ils se mêlent. C'est le radicalisme des patriciens.
lais il était utile à M. Pitt d'être attaqué par ^e. Burke dépopularisait ceux qu'il louait; il n'avait jamais été un homme d'État. Pitt lui laissait ^ domaine de la déclamation monarchique et relipçuse; il savait que le gouvernement des empir^js • n est qu'une moyenne de prudence et d'appréciation ^ntre la philosophie et les faÂts. Ce qui ne s^; pli^; jf^^ ^»ï faits n'est pas de la politique, c'est de la Iir.f/:raïnf«. Burke n'était qa'un littérateur de parlem^r.\
Le Directoire, cependant, n'avait qu'à se féliciter d'avoir refusé toute concession à l'Angleterre; il triomphait partout, par la guerre ou par la paix. Jourdan et Moreau repassaient le Rhin avec deux armées qui marchaient pour se rencontrer au cœur de l'Autriche, en Bohême. Bonaparte conquérait ritalie; la Prusse, sans fidélité à l'Angleterre et même sans patriotisme allemand, contemplait inactive la lutte de l'archiduc Charles contre les Français, attentive seulement, comme à l'ordinaire, à se faire adjuger des dépouilles ; enfin le roi d'Espagne, sans esprit de famille comme sans dignité de souverain, , concluait une alliance oiTensive avec la République contre son alliée l'Angleterre.
Pitt , trahi par la fortune et sentant son propre pays chanceler sous lui, envoya lord Halmesbury pour traiter de la paix à Paris avec le Directoire exécutif. Lord Malmesbury proposait, au nom de son gouvernement, de restituer toutes les colonies enlevées pendant la longue guerre à la France ; il demandait en retour l'évacuation de l'Italie par la France
et Tiadépendance de la Hollande. Le Directoire ne répondit à ces propositions que par l'injonction à lord Malmesbury de quitter Paris dans les vingtquatre heures. Pendant cette seconde tentative de négociation, une escadre française sortait de la rade de Brest avec une armée de débarquement commandée par Hoche, pour aller fomenter l'insurrection de l'Irlande. La tempête dispersait l'escadre, et l'insurrection irlandaise était étouffée dans le sang de ses turbulents patriotes. Mais les finances de l'Angleterre s'affaissaient sous les embarras et sous le défaut de numéraire de la Banque; enfin la flotte de l'amiral Howe, à Tancre de Portsmouth, se mutinât à l'imitation des comités révolutionnaires de Londres ; la flotte, tombée au pouvoir des sous-ofiiciers et des matelots, tenait pendant trois semaines l'Angleterre sous les canons de ses propres vaisseaux. Le gouvernement ne l'apaisait qu'à force d'or. '
Cet exemple de l'insubordination triomphante propagea l'indiscipline dans la flotte de Plymouth ; onze vaisseaux de ligne et treize frégates avaient chassé leur amiral, et ne reconnaissaient plus d'autre autorité que celle d'un comité de matelots. Ce comité parlait déjà de bloquer la Tamise, de faire voile pour un port de France, ou de foudroyer les ports; l'Angleterre ne respirait plus; l'intrépidité de Pitt brava le péril et triompha par l'autorité de la nation de ces parricides. Les matelots, épouvantés de leur crime et de la réprobation de leur patrie, livrèrent leurs
chefs, qui furent pendus aux vergues sous les yeux de leurs complices. La flotte expia son attentat par ses victoires sous l'amiral Duncan, qui défit l'escadre hollandaise du Texel et lui enleva huit vaisseaux de ligne.
Mais TAutriche, abandonnant à son tour la coalition, signait les préliminaires de paix de Léoben avec la République. Il ne restait à l'Angleterre qu'elieméme et M, Pitt; jamais, peut-être, une île plus matériellement imperceptible sur la surface du globe n'occupa- t-elle une si vaste place à elle seule dans l'économie politique du monde. L'Angleterre contre l'Asie aux Indes, l'Angleterre contre l'Amérique aux États-Unis, contre l'Afrique au cap de Bonne-Espérance et en Egypte, enfin l'Angleterre contre le continent européen presque tout entier .\ Hollande, Belgique, France, Italie, Espagne, Prusse et Autriche! Tout autre que M. Pitt aurait pris le vertige de ce prodigieux isolement. C'est là qu'il fut aussi grand que la politique de son pays; il vit sa solitude, et il s'y précipita sans la craindre. Peut-être Annibal eutil une prévision et une résolution pareilles pour Carthage. Mais, excepté Annibal et M. Pitt, on ne voit pas dans l'histoire une si impassible intrépidité d'esprit. Cette politique fut sublime de caractère, il faut montrer qu'elle fut sublime aussi de conception.
Pitt examina à lui seul et sans confident la situation. Tant que la France avait été simplement révolutionnaire, et qu'elle s'était contentée de renverser et de reconstruire chez elle ses institutions avec les convulsions , les écroulements , les violences et les réactions qui accompagnent toujours ces périodes régénératrices des peuples, M. Pitt avait répugné à la guerre. Il y avait répugné pour deux motifs: d'abord, comme nous l'avons vu, parce que la guerre était la guerre, et qu'il la regardait comme également funeste au développement de la civilisation des deux peuples; ensuite, parce que les principes libéraux de la souveraineté du peuple et des limites constitutionnelles à poser au pouvoir absolu des rois, à l'aristocratie féodale, à l'Église dominante, étaient les principes qu'il avait reçus de son éducation chez son père, et qu'il croyait peu conforme à la- nature de l'Angleterre libre de combattre en France les progrès constitutionnels de la liberté. Il avait donc fait de longs efforts pour éviter la guerre, et il en avait fait de sincères pour traiter à des conditions
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qui ne fussent pas la trahison de ses alliés sur le continent et Tanéantissement de Tinduence légitime de sa patrie.
Mais la Révolution française changeait depuis quelque temps de passion aux yeux de tout homme d'État clairvoyant; lassée des orages de la liberté qui veulent de la modération et de la persévérance, la France tournait à la passion militaire qui ne demande que de la fougue et de l'héroïsme. Humiliée de ses anarchies et de ses excès au dedans, elle se précipitait dans ses armées ; elle se vengeait sur des champs de bataille de l'ignominie de ses échafauds: elle débordait de ses frontières du Rhin, des Alpes, des Pyrénées, de TEscaut même, elle n'était contenue que par les mers; elle allait évidemment devenir conquérante, de désespoir de n'avoir pas su être libre. On voyait déjà poindre à la tête de ses armées des popularités soldatesques, telles que celles de Moreau, de Bemadotte, de Masséna, de Soult, de Pichegru, de Bonaparte, qui effaçaient toutes les popularités civiles, ou suppliciées, ou mortes, ou proscrites, ou décréditées. Du sein de ces popularités militaires, un général plus ambitieux, moins scrupuleux, plus effréné de gloire et d'audace que les autres , n'attenterait-il pas à la souveraineté civile du Directoire et des deux conseils, et ne passerait-il pas le Rubicon, derrière lequel il n'y avait pas même un Pompée? Cela ne semblait plus douteux à Pitt; il était trop sagace, trop attentif et trop réfléchi pour n'avoir pas
jugé, pendant ces huit années d'étude et d'antagonisme, la grande nation qu'il avait à modérer ou à combattre; il voyût clairement que la France avait l'impétuosité de tout, mais qu'elle n'avait la persévérance de rien , excepté de la gloire des armes ; il savait que ce peuple, aussi fougueux dans la réaction que dans l'effort, ne conquerrait jamais sa liberté que pour se fatiguer ou s'épouvanter de l'avoir conquise; qu'il n'était pas plus tôt en jouissance de sa propre souveraineté, qu'il cherchait partout de l'œil un maître, fût-ce un tyran, pour la lui livrer, et qu'une glorieuse tyrannie était , après de si cruelles déceptions, la seule institution dont il fut capable. La victoire, en Italie, lui avait déjà désigné assez visiblement ce maître futur.
Le jeune Bonaparte , dont le nom retentissait déjà <omme celui d'un Monk ou d'un Cromwell, lui apparaissait plutôt comme un homme de la trempe de Marins, de Sylla ou de César. Pitt, parfaitement informé par ses agents secrets sur le continent et jusque dans les camps, entrevoyait dans ce jeune homme toute la constitution de la France ; or, pour lui, cette constitution personnifiée dans un soldat ne pouvmt être que l'omnipotence militaire de l'armée française.
L'Angleterre pouvait-elle traiter avec la Révolution française transformée en soldat, et aux conditions du monopole de domination universelle du continent européen, abandonné à un César français? Poser cette
15* wnxiAM rrrr.
qaesôùa ienlemen^ p«Kir 3L Piti. c'était la résoudre : la Belgique, la HoUamie, k DuieBark, la Suède, Ihalie* k Prn^e, TEâpagne. rAotrkbe et bientôt peat-étre la So^e r livrés à la merd des armes ou de raaceadaat fraotaê, du cougenteiiieiit de IWo^eterre, que derenait r.iiigie«aTe? Elle derenait la risée du cootinent, Fimpui^gaDce constatée à quelques Ikues en mer de sa riTale maîtresse du monde, la complice par lâcheté , ou tout au moins la complaisante par humilité, de la domination sans protestation de la France: une ile imposante encore par ses Taisseaux sur les mers lointaines, mais à qui I? caprice de la France ouvrirait ou fermerait à son gré les portes du continent, de Cadix à Cronstadt. A de telles conditions d'existence politique et d'existence commerâale en Europe, mieux valait pour l'Angleterre déménager de ses trois petites lies en Asie , et trao^)orter dans le Portugal son empire ; son aristocratie, son gouvernement et son commerce aux Indes orientales. Elle n'assisterait pas du moins de si près à son impuissance, à son abdication et à sa honte.
Or telles étaient , en réalité , les conditions politiques qu'une paix inégale et humiliée faisait à la Grande-Bretagne avec la France militaire. Aucun patriote anglais, et surtout aucun homme d'État, fier du rang de sa patrie dans l'univers, ne pouvait de bonne foi conclure une telle paix, excepté M. Fox. On peut croire que de ce jour la guerre extrême , la guerre désespérée , la guerre patriotique fut en effet
prévue et acceptée par le génie annibalien de M. Pitt. Qu'on se mette par la pensée à la place où était ce grand homme, et qu'on se demande s'il avait pour sa patrie et pour sa propre gloire le choix de la guerre ou de l'ignominie.
Toutefois, il consentit encore à renvoyer lord Malmesbury conférer à Lille avec des plénipotentiaires français. Lord Malmesbury consentait à ne rien contester à la France des conquêtes consommées en Allemagne, en Belgique, en Savoie, en Italie; il offrait la restitution de ses colonies à la France; il demandait seulement, en compensation, la cession des îles et des territoires que l'Angleterre avait enlevés à l'Espagne et à la Hollande pendant la guerre que ces puissances lui avaient faite avec la France. On était près de s'entendre, quand le coup d'État du 18 fructidor, en retrempant le Directoire dans un républicanisme plus farouche , le rendit plus impérieux et plus exigeant. Tout fut une seconde fois et brutalement rompu ; Bonaparte signa quelques jours après le traité de Gampo-Formio, qui dépouillait l'Autriche d'une partie de l'Italie , qui lui livrait par une déloyale compensation l'indépendance de Venise^ et qui lui enlevait les Pays-Bas.
L'Angleterre, partageant l'indignation de son premier ministre contre la rupture des conférences à
Lille, approuva M. Pitt dans ses efforts inutiles pour une paix digne. M. Fox et ses amis s'acharnèrent seuls à une paix indigne. Leurs harangues, désavouées par l'esprit public, retombèrent sur eux; on les trouva trop Français pour des Anglais , leur opposition avait tué en eux toute décence de patriotisme; ils furent obligés de se retirer du parlement, comme des hommes désespérés qui ne veulent plus participer au conseil de leur pays et qui protestent par leur absence. Ils ne tardèrent pas à y rentrer cependant, pour contester à M. Pitt tous les subsides et tous les armements nécessités par la situation. On s'étonne, en lisant ces annales de l'Angleterre en 1798, que le nom de Fox ait survécu à tant de fautes et à tant d'acharnement contre son pays, mais l'esprit de parti a ses mystères que la raison humaine ne peut expliquer.
Un émule de Fox , l'orateur Tierney, ayant déclaré que son parti refuserait tout ce qui viendrait du ministère comme hostile à la liberté, M. Pitt ne put cette fois contenir sa colère; il s'indigna tout haut d'une opposition qui, pour atteindre un homme, désarmait son pays. Un duel suivit cet outrage réciproque. Tierney tira sur M. Pitt et le manqua; Pitt refusa de tirer sur un ennemi désarmé. Pendant ces débats et ces armements à Londres, le général Bonaparte débarquait en Egypte avec une armée de quarante mille hommes. Cette expédition , sans avenir pour un pays comme la France qui ne possédait pas
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la mer et qui allait s'emprisonner dans sa conquête, tenait évidemment à la politique personnelle du Directoire et du général Bonaparte. Le Directoire voulait se débarrasser, par Féloignement , d'un général trop populaire qui l'inquiétait par son inaction en France après la paix de Gampo-Formio; le jeime conquérant de T Italie voulait grandir son nom n'importe sur quel théâtre. Celui de l'Egypte lui avait paru plus prestigieux et plus retentissant; telle était la seule explication de cette expédition. Elle ne portait aucun coup au cœur de l'Angleterre, et elle décimait de ses meilleures troupes et de ses meiUeurs généraux la France; mais les contre -sens politiques ont quelquefois un sens caché : le sens caché ici, c'était la fortune de Bonaparte.
Pitt trouva dans cette crise de sa vie un second Pitt dans Nelson. Il fallait relever Torgueil naval de l'Angleterre par un de ces coups qui vengent bien des revers. Nelson le porta dans la rade d'Aboukir, le !•' août; cette seconde bataille d'Actium, qui assura à Pitt Tempire des mers, anéantit dans cette rade treize vaisseaux de ligne et les innombrables bâtiments qui avaient débarqué Bonaparte deux jours avant sur la plage des Ptolémées ; la France navale presque tout entière avait sombré sous le canon de Nelson et de Pitt en abordant TÉgj'pte; des victoires sonores, des campagnes stériles et une capitulation inévitable étaient la seule perspective de cette imprévoyante expédition. L'hymne de l'Angleterre s'éleva à la gloire du ministre et du héros d'Aboukir. L'empereur de Russie, irrité de l'entreprise de Bonaparte contre l'ordre de Malte, qu'il prétendait follement rétablir sous ses auspices, l'Autriche, encouragée par la rupture du congrès de Rastadt, où les plénipotentiaires du Directoire venaient d'être mystérieusement assassinés, resserrèrent leur coalition avec Pitt;
le sultan, gratuitement outragé dans sa possession de r Egypte, s'associa à cette ligue contre les Français jusque-là ses alliés; Naples même, appuyée sur Nelson et sur rAutriche, déclara la guerre. Pitt, soutenu par l'élan de son pays, osa demander et obtint du parlement un impôt sur le revenu, seul impôt équitable et moral qui proportionne le sacrifice aux forces de la propriété. Cet impôt, généreusement consenti par Taristocratie anglaise, fournit deux cent cinquante millions à la guerre. Fox s'y opposa quelque temps, bien que ce fût le plus démocratique des subsides, déchargeant le peuple, chargeant les riches. Le roi, indigné des menées de cet ancien ministre qui portait maintenant dans les conciliabules la santé des peuples souverains contre la triple souveraineté du parlement , le raya du nombre de ses conseillers privés, dignité affectée à tous les anciens ministres. Pitt ne participa point à cette mesquine épuration du nom de Fox, il en détourna au contraire le roi comme d'une apparence de persécution qui signalerait ce chef d'opposition à plus de popularité parmi les démagogues de sa secte.
Ce fut au milieu de ces préoccupations de la guerre et des agitations intérieures , qu'il eut l'audace de proposer et d'enlever au parlement Funion de la législature irlandaise et de la législature anglaise en un seul parlement. Fox et Shéridan ne rallièrent que dix-neuf voix contre lui; son éloquence raisonnée emporta jusqu'au murmure d'une nationalité absor-
bée dans une autre. Tout secondait sur le continent sa fortune ainsi qu'en Asie. Souwaroff remportait en Italie la victoire de la Trebbia; Tarchiduc Charles refoulait les Français jusqu'au Rhin et au lac de Zurich ; Tippo-Saëb, souverain de Mysore, allié des Français, périssait sur le seuil de sa capitale; Bonaparte échouait, après sept assauts, devant la misérable bourgade fortifiée de Sain t-Jean-d' Acre, défendue par les Turcs sous un commodore anglais, Sidney Smith, et sous un émigré français. 11 se réfugiait dans la révolte contre le Directoire, rentrait en France, conspirait contre le pouvoir civil qui l'avait créé, embauchait Tarmée, saisissait sous le nom de consul le pouvoir arbitraire, et justifiait les prévisions de Pitt en couronnant en lui non la révolution, mais l'armée. Ce fut l'heure où Pitt assuma le plus témérairement, mais le plus politiquement, sur lui seul la responsabilité de la guerre sans trêve contre l'omnipotence de la France militaire. Ce qu'il avait pressenti était arrivé : la France n'était plus qu'une armée, cette armée n'avait plus qu'un chef, ce chef, jeune et ambitieux, ne pouvait grandir et durer que par le mouvement qui l'avait porté au pouvoir suprême. La révolution, transfigurée en conquête sous Bonaparte, condamnait Pitt à combattre jusqu'au dernier soupir, ou à subordonner sa patrie au César français. 11 était diiTicile à Pitt de faire comprendre en ce moment à son pays le stoïcisme et la grandeur démesurée de sa résolution.
iC4 WILLIAM PITT.
Le rôle de Bonaparte était double après le 18 brumsdre; pour Tintérieur, il devait affecter un gouvernement pacifique; c'était sa popularité dans les intérêts du commerce et de la propriété. Pour les armées, il devait montrer du doigt Tltalie, l'Autriche, la Prusse, les limites du continent, et les préparer à l'invasion universelle. C'était à ce prix que l'armée lui livrait l'empire.
Ainsi, au premier moment il devait détendre et laisser respirer la France dans des tentatives, dans des espérances, dans des illusions de paix. 11 se hâta de donner un grand éclat à ses intentions pacifiques ; il écrivit de sa main une lettre philosophique au roi d'Angleterre George III, bien qu'il sût parfaitement que la constitution britannique rendait une communication directe au roi, irresponsable de son gouvernement, vaine et inconstitutionnelle. 11 fit écrire par M. de Talleyrand à lord Grenville, ministre officiel des affaires étrangères; Pitt et lord Grenville répondirent par un refus catégorique de suspendre les opérations militaires, tant que la France ne se désisterait pas de
ses prétentions à Lille et n'offrirait pas d'autres garanties à l'Europe qu'un gouvernement d'hier pouvant disparaître devant un gouvernement de^emain. Bonaparte écrivit avec la même ostentation de sentiments pacifiques à l'empereur d'Autriche; il reçut la même réponse. Il étala ces réponses devant le pays, pour bien prendre acte de sa longanimité et de sa modération, et pour montrer que si la guerre était un fléau, ce fléau ne pouvait lui être imputé. Cette apparence était vraie dans ces premiers mois de son consulat; l'Angleterre et l'Autriche pouvaient le prendre au mot et pacifier un moment le monde ; le génie de Pitt fut de comprendre qu'il ne le pacifierait que pour un moment et pour le livrer plus sûrement à l'ambition du soldat maître de la France.
Dans le discours véritablement divinatoire que Pitt prononça en répondant à Fox, cet homme d'État semble avoir lu avant l'histoire dans le caractère encore inconnu du dictateur de la France; jamais l'infaillibilité de la réflexion dans cette politique n'éclata en termes plus prophétiques.
a Et sur quels fondements, répliqua-t-il aux amis de Fox pressés de faire à leur pays la dangereuse illusion de la paix et de trouver un Washington dans un César, sur quels fondements croirons-nous que Bonaparte soit intéressé à conclure une paix solide? Avec son caractère personnel , dans les circonstances qui l'ont porté au pouvoir, a-t-il une autre garantie de la conservation de ce pouvoir que celle qu'il
lee WILLIAM PITT.
trouve dans son épée? Est-il lié au sol, aux affections, aux habitudes, aux préjugés du pays? Pour la France «ôl n*est qu'un étranger et un usurpateur; il réunit dans sa personne tout ce qu'un pur républicain doit détester, tout ce qu'a abjuré un jacobin fanatique, tout ce qu'un royaliste sincère et fidèle doit ressentir comme une insulte. Pour peu qu'il rencontre un obstacle dans sa marche, à quoi en appelle-t-il? A sa fortune « en d'autres termes à son armée et à son épée. Plaçant toutes ses ressources, toute sa conCance dans Tappui de l'armée, peut-il se résigner à laisser son renom militaire s'effacer, le souvenir de ses exploits tomber dans l'obscurité? Est-il certain que le jour où l'invasion des contrées voisines lui serait interdite, il eût la possibilité d'entretenir une force asseï nombreuse pour soutenir sa puissance? N'ayant d'autre but que b possession du pouvoir absolu. d*autre passion que celle de la gloire militaire. }>eut^l prendre au maintien de la paix un internat asseï grand pour qu'il nous devienne possible de dqv^si^r les armes, de rMoire nos dépenses, de reiKuvrer^ sur la foi de nos «igagements, aux mesures qui font notre :$>^rnrité?CroiitMis-iKKis qu'après avoir »(gii^ ia {vaix i) ne se rappellerait pas avec amertuiiH' les iix^b^e» de TÉgypie arracbés de ses mains |var la iH^vrieirM' victoire dWboukir. et les exploits de celte |HMgtH^ de marins anglais doot Finfloence et re\tHn)Ue ont rendu les Tunes invindhlesdans SaintjMn-<r.\cre? IVui-il oublier qoe le résolut de ces
exploits a mis TAutriche et la Russie en état de recouvrer en une campagne tout ce que la France avait conquis, a dissipé le charme qui avait un pioment fasciné l'Europe, et a prouvé aux puissances que leurs généraux, combattant pour une juste cause, peuvent effacer les plus éblouissants triomphes d*.une insatiable ambition? Avec tous ces souvenirs profondément imprimés dans son esprit, si après une année, dix-huit mois de paix, les symptômes d'une autre insurrection irlandaise, encouragée par le rétablissement des libres communications avec la France et par une nouvelle infusion des principes du jacobinisme, venaient à se manifester; si en ce moment nous n'avions pas de flotte pour surveiller les ports de France ou pour garder les côtes d'Irlande, pas d'armée disponible, pas de milice enrégimentée; si, de son côté, Bonaparte avait les moyens de transporter sur notre sol vingt ou trente mille soldats, croirons-nous que, devant une tentation aussi puissante, son esprit ambitieux et vindicatif se laisserait arrêter par les clauses d'un traité? Dans le cas où quelque crise, quelque danger nouveau viendrait assaillir l'Empire ottoman sans qu'une escadre anglsdse se trouvât à portée, sans qu'une alliance fût formée, une force réunie pour le secourir, l'occasion se présentant sdnsi de renouveler l'expédition d'Egypte, de conquérir et de coloniser ce beau pays, pour se préparer les moyens de porter un coup fatal aux intérêts vitaux de l'Angleterre et de piller les
trésors de rOrient, quelle serait notre sûreté? Seraitce rintérêt bien entendu de Bonaparte, ou ses principes, sa modération, son amour de la paix, son horreur des conquêtes, son respect pour l'indépendance des autres peuptes qui nous garantiraient contre une tentative d'une telle nature, qu'elle nous placerait dans l'alternative, ou de subir sans résistance une honte et un dommage certains, ou de recommencer la lutte que nous aurions finie trop tôt, et de la recommencer sans alliés, avec moins de ressources pour faire face à plus de difficultés et de chances contraires. »
La nation anglaise écouta pour la dernière fois son oracle et vota les subsides et les armements nécessaires à l'isolement que Pitt lui recommandait.
Pour incorporer plus solidement les trois royaumes dans l'unité nationale, plus essentielle que jamais au salut commun, Pitt renouvela en pleine tempête sa proposition d'union de l'Irlande et de l'Angleterre en un seul parlement, et emporta enfin le consentement de l'Irlande. Ainsi s'accomplissait l'unité intérieure, pendant que tous les esprits et tous les bras étaient tendus vers la défense extérieure du pays. Jamais cette défense n'avait paru plus désespérée ; l'obstination à la guerre , dans les circonstances où se trouvait le continent, n'était plus seulement de la politique, c'était l'héroïsme de l'homme d'État, c'était presque la folie du patriotisme.
Bonaparte, descendu une seconde fois en Italie,
remportait la victoire de Marengo, ce dernier coup heureux de sa fortune. Il l'avait préparé par son génie militaire; mais la bataille imprévue ce jour- là Tavait surpris dans la dissémination de ses troupes ; il avait combattu à tâtons la moitié du jour; Desaix et Kellermann avaient vaincu pour lui le soir; la Lombardie et le Piémont étaient le fruit de la victoire ; Horeau, de son côté, remportait au même moment les victoires d'Hochstedt et d'Hohenlinden, en Allemagne. L'Autriche vaincue sur deux territoires signait l'armistice et implorait la paix. Kléber, en Egypte, anéantissait l'armée turque à Uéliopolis; l'empereur de Russie, Paul ï", prince dont la politique n'était que caprice et humeur, se liguait avec la Suède et le Danemark contre la prépotence navale et humiliante de l'Angleterre. Paul entretenait une correspondance secrète avec Bonaparte ; le reste d'alliance qui existait encore pour l'Angleterre au nord de l'Europe craquait de toutes parts; l'Amérique était hostile ; Pitt se sentait abandonné à la fois par la fortune, qui est nécessaire aux plus grands hommes, et par l'opinion de son pays découragé de lutter seul contre le destin.
C'est dans cette situation qu'il osa encore accomplir un de ces principes libéraux en Irlande, par l'égalité politique instituée enfm entre les catholiques et les protestants. La pensée constante de Pitt avsdt été de séculariser la politique, et de ne reconnaître entre les citoyens que la différence de dévoue-
ment à la patrie. Il est probable que sentant la majorité lui échapper dans les Chambres, et prévoyant r instant où il faudrait céder à la lassitude de son pays, il voulut au moins, avant de se retirer, laisser ce grand héritage de l'égalité religieuse à l'Angleterre. L'obstination du roi à refuser cette mesure à son ministre autorisa et honora la retraite de Pitt. Il tomba glorieusement sur le terrain de conscience et do liberté qu'il avait choisi lui-même pour tomber. Sa retraite consterna l'Angleterre, et ne réjouit que le parti de Fox ; mais ce parti était trop faible pour lu^riier do Pitt. Le roi nomma à sa place M. Addington« honnno qui avait sa confiance et l'estime du (Vivs^ mais dont la médiocrité comme homme politique et comme orateur laissait mesurer l'immense vide que relTacement de Pitt faisait dans les discussions* dans le conseiK dans les affaires. Le roi fut si \ iolemment emu de la retraite de l'homme qui ré- ):n,-\it |HMir lifu quil en perdit pendant quelques sonuinos h mison. Cet égarement fut court. Le roi, en rexonant à lui, conjura M. Pitt de reprendre la dtivcii^Mi de ri^.tjit dans des circonstances si extrêmes, en sappliAut s<mi ministre de ne pas insister sur rtMn,nKnjviîh>n des catholiques. Pitt fut inflexible dAus s,M> nM*;5s; il crut ei il dit : « qu'un ministre qui si^ di^tx^MH^nùi lui-même sur un de ses prinoi|M^s U's plus identities à son nom, serait brisé do\AWt lopiniiMi et diSsbvViore devant la postérité. » li piNv^ut >eaîement au roi de soutenir de ses con-
WILLIAM PITT. i7i
seils, de sa parole et du vote de ses amis, le ministère Addington sur toutes 1^ autres questions intérieures, comme si ce ministère était le sien propre ; quant à la question de paix, il en laissa la responsabilité à M. Addington , compatissant assez au découragement de son pays pour ne point lui faire honte de sa faiblesse, mais trop convaincu de l'inconséquence du danger et de la brièveté de cette paix pour y attacher son nom. Sa retraite, son silence et son incrédulité furent sa seule protestation. Il sembla du-e à l'Angleterre : Je suis plus clairvoyant et plus intrépide que mon pays, mais puisque mon pays n'est pas à ma mesure, c'est à moi de me mettre à la sienne; il n'y a pas de grand homme d'État en dehors des nécessités, des épuisements, et même des faiblesses de sa patrie. Ce fut un des moments les plus méritoires de la vie de Pitt, heureux s'il avait préservé l'Angleterre dans cette stoïque et magnanime attitude. Ses collègues reçurent, en se retirant, des récon)penses et des honneurs en proportion avec les services qu'ils avaient rendus et avec la reconnaissance du roi. Pitt se retira seul dans ses affaires délabrées, dans sa gêne et dans sa gloire.
VILUâS pitt
XLYI.
La paix (Tlmieflâ. ûsaèe en ISOî par le ministère Addingtoo, fit uae illusioQ d*iui jour à FAngleterre. Elle œ tarda pas à toât que s*il y avait paix eotre les plénipotentiaires, il y avait guerre plus incompatible et plus évidente que jamais entre rAngleterre isolée sur ses mers et le maître absolu de la France laissé sans antagoniste et sans contre-poids sur le continent. L'Angleterre, par la paix d'Amiens, ne devenait, en effet, qu'une alliée passive de son ennemi, le premier consul; elle s'enlevait même le droit de protester contre son envahissement universel ; elle se réduisait au rôle de dupe volontaire et de témoin désarmé de sa dictature en Europe; elle sanctionnait cette ambition de son inertie et de son amitié feinte; elle murmurait sans oser résister. Ce rôle, en se plaçant au p3int de vue britannique, qui était le point de vue de Pitt et des vrais patriotes anglais, était la honte et la confession d'impuissance d'un grand peuple. Jamais l'Angleterre ne pouvait descendre si bas par la guerre qu'elle était descendue par cette paix, car il y a encore de la dignité
dans les revers, il n'y en a point dans les prostrations.
M. Pitt, retiré à la campagne dans sa petite maison de Putney, non loin de Londres, était encore l'objet involontaire de l'attention générale. On se demandait ce qu'il pensait, ce qu'il soufTrait de la pensée et de la souffrance publique. Les amis de Fox, ses étemels ennemis, le trouvaient trop grand encore, quoique disparu, pour laisser en repos sa mémoire. Ils eurent la lâcheté de l'attaquer par l'organe de lord Grey, dans le parlement, et de lui reprocher non -seulement sa politique libérale envers les catholiques, mais encore sa retraite. Il reparut à la Chambre des communes pour se défendre ; il confessa hautement ses opinions sur l'union de l'Irlande et sur l'émancipation politique des catholiques; il refusa de s'expliquer sur les autres motifs secrets et personnels de sa retraite (sa répugnance à la paix) ; il déclara qu'il soutiendrait le ministère Addington formé par le roi, pour des nécessités graves, comme si ce ministère était le sien propre; il adjura magnanimement ses amis personnels dans le parlement de donner leur confiance, leur appui, leur vote au gouvernement; il défendit enfin, comme Scipion, sa propre administration par le tableau des triomphes de l'Angleterre pendant ces années de lutte : 78 vaisseaux de ligne, 180 frégates, 234 bâtiments de guerre inférieurs détruits ou capturés, 800 navires marchands interceptés ou tombés comme des dé-
1T4 WILUAH PITT.
pcmilles dirns ks mains des croiseurs anglais; les marines de Hollande et d*Es^>agne décimées, et les rkbes colonies de ces puissances séquestrées, au mmns temporairemait, sous le pavillon britannique; enliQ les trois continents d'Europe, d*Asie, d'Afrique, cx^ntre-balancès, pendant huit années de guerre, par le seul rdo du peuple anglaûs; Copenhague et Aboukir devenus le tombeau de deux flottes ; Malte reconquise et Sidnt-Jean-d'Acre défendu; la Turquie secourue, et le général de Tannée d'Egypte forcé de s'évader de sa conquête en fugitif, et abandonnant son armée aux fléaux de la peste , du blocus ou de la capitulation ! Au milieu de tout cela, les finances rêgénèrêt*s suflisant à la solde de deux cent mille Anglais et de trois cours du Nord; le crédit public se fonifiant de ses sacrifices et fournissant à l'Angleterre im trésor aussi inépuisable que son patriotisme. Voilà les réponses en actes que Pitt opposa à ses ennemis confondus. Les Fox, les Sbéridan, les Whitbread, les Burdett, les Kicols, ses accusateurs, trouvaient pour le défendre l'opinion encore presque unanime du pays. La Chambre des communes lui vota des remercîments au lieu de flétrissures, et le jour de sa naissance fut célébré comme une fête publique par des banquets et des panégjTiques dans tous les comités.
Ces indignes accusations furent le sommet de sa gloire ; nous touchons à ses fautes. On ne sait si la patience lui manqua ou la vertu; peut-être fut-il simplement corrompu par Tennui de son oisiveté, cette maladie fréquente à ceux qui ont agi trop jeunes et toujours agi, et que Tinaction consume.
Sa situation, bien qu' inactive en apparence, était en réalité une action aussi forte que digne sur Topinion, et par l'opinion sur le gouvernement de son pays. 11 était le protecteur du ministère, l'arbitre muet de la majorité, la terreur de l'opposition, le dernier refuge du roi , la Providence cachée derrière un nuage momentané des trônes et des nationalités de l'Europe. Un mot de lui pouvait ébranler ou raffermir le gouvernement de son pays; l'Angleterre se confiait à sa parole et même à son silence ; il était d'autant plus tenu de ménager cette parole, qu'elle était plus décisive sur les intérêts publics. Il y a des hommes, tels que Gicéron à Rome, tels que iMirabeau en France, tels que Pitt à Londres, à qui il est défendu de se tromper, car dans les erreurs de leur caractère
OU de leur esprit ils entraînent le monde. Tel était en ce moment M. Pitt. L'infaillibilité était sa nécessité, le silence son devoir. Dans la manœuvre embarrassante où son pays se trouvait engagé sous le ministère Addington, puisque M. Pitt n'avait pas jugé à propos d'agir lui-même, il ne devait pas faire un mouvement. L'immobilité était la seule attitude qui convint à son passé et à son avenir; la fausse paix qu'il avait laissé conclure à contre-cœur s'usait d'elle-même assez vite pour qu'il ne fût pas besoin de l'abréger. L'impatience des amis de M. Pitt, et principalement du jeune Canning, celui de ses disciples qui devait le plus approcher du maître, contribua beaucoup, dit-on, à arracher ce grand homme d'État à son immobilité.
D'un autre côté, la reconnaissance envers M. Pitt pesait au ministère de M. Addington, et particulièrement à Shéridan, que ses désordres et ses dettes avaient engagé depuis quelque temps au service du ministre Addington et de la cour; enfîn, il faut le reconnaître aussi à l'excuse de M. Pitt, la paix précaire se déchirait de soi-même entre la France et l'Angleterre.
A l'abri des stipulations confuses et insuiBsantes du traité d'Amiens , le premier consul construisait contre l'esprit de ce traité un empire sans autres limites que son caprice, autour de la république transformée elle-même en dictature du continent. Il ÎBiposait sa médiation armée à la Suisse, refuge jus-
que-là de rîndépendance républicaine, il armait le Piémont, le Valais, les îles riveraines de l'Italie sur la Méditerranée, il couronnait un roi feudataire d*Étrurie au cœur de la Toscane, il achetait en Amérique la Louisiane des Espagnols, il reconquérait Saint- Domingue et la Guadeloupe. L'Angleterre, qui avait déjà restitué toutes ses colonies à la France, conformément au traité d'Amiens, et même le cap de Bonne-Espérance aux Hollandais, hésitait enfin, en présence de ces empiétements, à nous restituer Malte, cette citadelle de l'Afrique, de la Sicile, de la Grèce, qui dominait les trois routes de TOrient.
Cependant le ministère Addington, retenu dans la paix par Fox , tiraillé vers la guerre par son propre parti dans le parlement, n'avait ni la force de rompre, ni la force de commenter le traité d'Amiens en l'accomplissant. On implorait l'homme nécessaire; Pitt semblait encore se dérober, il s'enferma tout un hiver dans sa retraite rurale, sans paraître une seule fois ni au parlement ni à Londres; mais il laissait répandre par ses amis qu il avait renoncé à provoquer, dans les circonstances présentes, l'émancipation des catholiques irlandais, et qu'ainsi, entre le roi et M. Pitt, il n'y avait plus de divergence fondamentale ; rien n'empêchait donc, selon ces agitateurs de l'ambition de l'ancien ministre, que M. Pitt ne reprît le gouvernement des mains trop légères de M. Addington. Ce ministre, qui se sentait menacé par ces rumeurs, tenta de les étouffer en faisant proposer à
ntt une recomposition da minislère dans lequel on loi offrait on rang secondaire.
L'orgoeQ de Pitt s'indigna de tout rang qui ne serait pas le premier dans les affaires; U vit dans l'offire une insulte; il eut la faiUesse de chercher la vengeance dans la guerre ouverte au ministère qu*il avait le devoir ou de protéger ou d^épargner. Dans cette guerre, il allait avoir pour alliés nécessaires ces mêmes membres de l'opposition qui avaient été ses ennemis les plus implacables et ceux de ses principes depuis douze ans. Cette coalition d'antipathie qu'il avait si justement réprouvée lui-même au commencement de sa carrière, il allait la renouveler à la fin sans autre excuse que l'ambition, seule vertu et seul vice de son temps. On ne peut assez déplorer cette chute morale de l'homme d'État le plus un y le plus conséquent et le plus continu qui ait jamais présidé jusque-là aux destinées de son pays. U y a une paiUe dans tout acier, il y en a une dans tout caractère. L'ambition de toujours gouverner son pays et de toujours remuer l'Europe était celle de Pitt; cette ambition, qui l'avait élevé si haut dans l'estime du monde, le fit descendre à dater de ce jour au niveau de Fox. Le Jupiter conjurateur des orages devint l'agitateur du parlement. L'homme qui avait si justement flétri les intrigues et les apostasies de Fox devint lui-même un centre d'intrigues et un noyau de ligues parlementaires, contre sa propre nature et contre ses propres opinions.
WIUJAS FÏTT- Î7J
la raplare da miiè ^ paix driaôeziç. àêclirê^ enfin «n nMÎs de bû 1903 an parienaT. dfrizit k texte d'aooBsaoms dimam oooTre X. AdSnpœ.
Les QBSt ooome Fox^ Inî r e y ro clu iem d'aviser roonpii. ks antres, ooome Ktt et ses aaû. fxrcir fiii d^irtr trop loa6ieJii& nilnâoa d'une paix fanesie. Le puni français de Fox, le pvn anâfrançais des GreziTilku le parti plus moàâé josqoe-lâ de Piti. s?.ccvBf<>ndirent, comme nous raroas vu en Frai>c? en ISIO, dans une agresâoo à loot risquer et sans but cornmon contre Addingtoo. On xit, avec nn scasdale qui touchait an mépris, k 31 avril 1901. Kn soutenir d*one harangue passionnée Fox, qui accusait AddÎDgton des prétendues fautes dont Pin louait quelques jours avant ce ministre. Cette harangue était un véritable suicide consommé aux pieds de Topposition par Pitt Le ministère Ad<fington parut s'écrouler sous ces assauts combinés des orateurs ennemis. Ktt eut la témérité de faire dire au roi confidentiellement qu'il n*avait d'engagement préalable avec personne, et qu'il était libre de gouverner comme il l'entendrait si on lui remettait le gouvernement. Le roi lui donna une audience; Pitt proposa un gouvernement de coalition dans lequel il faisait entrer Fox lui-même. Le roi, plus homme d'État cette fois que son ancien ministre, comprit l'impuissance d'un gouvernement dans lequel Fox, le fanatique de la France révolutionnaire, et Pitt, le corjphée de la guerre contre-révolutionnaire de la France, agiraient et
parleraient contradictoirement, associés par le seul lien d'une aoibition toujours prête à se rompre. Il refusa énergiquement de remettre le pouvoir à la coalition ; Pitt l'accepta seul, en s'excusant auprès de Fox et des amis de Fox sur l'antipathie du roi contre eux. 11 forma un ministère, composé en partie des membres du ministère Addington, en partie de ses propres sectaires, Canning, Dundas, Castlereagh, Huskisson.
L'Angleterre s'étonna, comme la France en 1840, de voir rentrer seul au pouvoir un ministère qui laissait en dehors les principaux ligueurs auxquels il s'était associé pour le conquérir. Le parti de Fox se grossit de tous les membres de l'ancien parti de Pitt, qui s'indignaient de cette déception. Pitt, qui avait du vingt ans auparavant sa force à sa pureté et à sa lutte généreuse contre une coalition, dut sa faiblesse, en 1S0&, à l'oblitération de son caractère dans cette ligue indigne de lui. Il entra blessé au ministère. Un homme d'État survit aux coups portés par ses ennemis, il ne survit pas aux coups qu'il se porte à lui-même. Ce n'était plus Pitt, c'était un transfuge du pouvoir dans la coalition, et de la coalition dans le pouvoir. Son éloquence avait baissé de tout son accent, comme sa conscience. On ne peut lire sans pitié le récit de la première séance de son ministère dans l'histoire parlementaire de M. de Vielcastel.
(( Ce que les partis coalisés avaient particulière-
ment reproché à Addington, dit ce diplomate, c'était la faiblesse, l'insuflisance du système combiné pour la défense du territoire britannique, système dans lequel il faisait, disait-on, une trop large part à l'organisation des volontaires comparativement aux forces régulières. Pitt, à peine entré dans l'exercice de ses fonctions ministérielles, s'empressa de proposer à la Chambre des communes la formation d'une armée de réserve composée d'hommes levés dans chaque paroisse en proportion de sa population , et destinée à fournir annuellement douze mille recrues à l'armée de ligne. Addington et ses amis combattirent, comme on devait s'y attendre, ce nouveau projet. Fox et Windham, sans en désapprouver l'ensemble, y firent de nombreuses objections, et Grey réussit, dans un moment où la plupart des amis du cabinet étaient absents de la Chambre, à faire résoudre dans le sens de l'opposition une question incidente. Pitt en ressentit une extrême irritation ; l'opposition , au contraire, encouragée par ce petit succès, conçut l'espoir de faire rejeter le bill, et la discussion prit un caractère de violence qui mit au grand jour l'exaspération des esprits. Shéridan se fit surtout remarquer par ses emportements et par ses sarcasmes. Rappelant qu'Addington s'était cru obligé de se retirer lorsqu'il n'avait plus été appuyé que par une faible majorité, il en tira la conséquence que Pitt était tenu de suivre cet exemple. Pitt répondit que le rejet même de sa proposition ne le déterminerait
pas à donner sa démission, tant qu'il conserverait l'espérance d'être utile à son pays en gardant le pouvoir. Comme il y avait eu, dans le cours du débat, des allusions malveillantes au refus fait par le roi d'admettre Fox dans le conseil, il déclara qu'il n'entrerait dans aucun éclaircissement sur cette application d'une prérogative incontestable de la couronne. 11 protesta que, pour son compte, il avait vivement désiré une administration établie sur de plus larges bases, mais il ajouta que le spectacle même de la délibération dans laquelle on était alors engagé l'amenait à douter de la possibilité qu'il y aurait eu de mettre d'accord un cabinet composé d*élements aussi hétérogènes. Il se plaignit avec quelque émotion de la conduite de certains personnages qui, après lui avoir témoigné naguère une confiance illimitée, après avoir dit hautement que sa rentrée au ministère suffirait pour calmer leurs anxiétés sur l'état du pays, venaient de se séparer de lui par le seul motif qu'il ne comptait pas au nombre de ses collègues un homme dont ils ne pouvaient défendre si chaudement la cause sans contredire leur pensée. Ces personnalités amenèrent des répliques passionnées. Le bill, appuyé par Canning et par lord Castlereagh, passa pourtant, mais il ne s'en était faUu que de trente voix que Grey n'en fit voter le rejet, et la majorité définitive qui le sanctionna fut seulement de deux cent soixante-cinq voix contre deux cent vingt-trois. H la Chambre des lords, où lord Grenville le corn-
WILLIAM PITT. tO
battit ausâ, il réunit on pea plus des deox oers f^ suffrages. »
La santé de Pitt s'affaiUîssah aTec sa ooasâdenriiai morale; l'étude, les yeiUes, râoquence. famâiiirAi qui donne la fièvre à l'âme comme aa sàoz. ^z£jl l'habitude funeste de chercher des forces, f^^-îs^^ après les jours de lassitude, dans la denû-hresK ci soir, le consumaient avant le temps. L'amLûri22é ^ la situation dans laqueUe il avait saîâ prrffa:.:^'*ment le gouvernail, sans raison d*eidare j» ^ziâ. sans prétexte d'exclure les autres, doonaâ ô^ r^jî^cision à son gouvernement.
Bonaparte cependant fournissait ds ym ^u /jr^ i Pitt des justifications de plus pour la tv^tzh personnelle que ce ministre avait juré de £k£r» a 1 envahisseur de l'Europe. Il venait de frapç>er, o:cv^ le droit des nations, le duc d*Engfakn eii vu^-^ztrier plus qu'en gouvernement ârUisé; À ^^^\ proclamé lui-même empereur et fondateur C'2:^, dynastie militaire, sans autre aveu de rL'.r'4^ <r->: son impuissance de protestation; il (aidait ^L>n^; l'ambassadeur d'Angleterre en Saxe , comm^ ^u v^^verain qui faisait la police de TEurc^: il \jrùr^\ en prisonniers de guerre vingt mille voyae«;'jn 4:«glais surpris, contre toute civilisatioD, dans U y:curité de leur route à travers le continent; il préparait avec ostentation une flottille innombrai/l^ «J^ bateaux plats, et une armée de débarquement a iV/ulogne. L'Angleterre surveillait avec anxiété cba/run
de ses mouvements au bord du détroit qui la couvre.
Pitt-profitait de ces émotions de rAngleterre pour négocier à Pétersbourg, à Stockholm, à Vienne, une quatrième coalition des puissances à qui l'ambition de Bonaparte, devenue dynastie, ne laissait plus que le choix entre la résistance ou la prostration devant lui. L*extrémité du péril où cette monarchie universelle de Napoléon resserrait l'Angleterre décida tous les vrais patriotes anglais à prêter force au ministère de Pitt. Addington lui-même, par les conseils du roi, pardonna à Pitt de l'avoir renversé et accepta un ministère dans le cabinet de son ancien rival.
Fox, Grey, Windham, les deux Grenville résistèrent seuls contre la gravité des circonstances, et continuèrent de harceler Pitt, les uns par confiance affectée dans l'esprit pacifique de Napoléon, campé en ce moment même en vue de leurs falaises, les autres par ressentiment implacable contre un ancien collègue qui était remonté sans eux au pouvoir ; ces querelles mesquines des deux oppositions dans le parlement ne prévalurent pas sur l'esprit national de conservation qui remuait jusque dans ses fondements la Grande-Bretagne, et n'empêchèrent pas Pitt de déclarer la guerre à l'Espagne, et d'enlever déloyalement ses vaisseaux sur toutes les mers, avant que la guerre fût déclarée. Napoléon répondait à ces violences par de nouvelles conquêtes et par l'adjonction de la couronne d'Italie, sur sa tète, à la couronne impériale. Le traité du 1*' avril 1805, signé
à Pétersbourg entre la Russie, F Autriche, l'Angleterre, nouait enfin contre lui la quatrième ligue européenne, à laquelle Pitt avait donné son âme. La Prusse seule, toujours neutre quand il fallait sauver TAUemagne, toujours levée trop tard pour son propre salut, s'était refusée à ce concours patriotique de l'indépendance eui*opéenne; Napoléon ne devait pas tarder à venger Pitt de l'égoïsme de la Prusse.
Averti de la ligue par l'invasion de la Bavière en Autricbe, il lève son camp de Boulogne, passe le Rhin, surprend et fait prisonnier l'armée autrichienne de Mack dans Ulm, marche sur Vienne, écrase les Autrichiens et les Russes réunis à Austerlitz, dicte la paix aux vaincus, démembre une seconde fois l'Allemagne, pour la recomposer en États feudataires, et fait présager à la Prusse tremblante les justes représailles d'Iéna contre sa neutralité aussi impolitique que perfide. L'Angleterre , vaincue dans tous ses alliés à Austerlitz , contemple avec effroi la ruine de sa ligue sur le continent. Napoléon, désormais sans autre indépendance devant lui que celle de la Prusse, qui s'écroulera dans une seule bataille, est libre de former le blocus européen contre l'Angleterre, et de la déclarer hors la loi des nations continentales. Jamais la vie politique d'un homme d'État ne s'écroula plus complètement en un seul jour sur sa tète. Pitt, écrasé dans toutes ses combinaisons au dehors par le canon d' Austerlitz , trahi par la Prusse, harcelé par l'opposition de Fox, qui
triomphait de ses revers dans le parlement, abandonné de ses anciens amis les Grenville et les Windbam, qui ne lui pardonnaient pas sa coalition avec Addington, justement diminué dans l'estime de son pays, qui n'avait retrouvé en lui, dans son dernier ministère, ni le bonbeur, ni l'intégrité de sa jeunesse, succombait à la fois sous le cbagrln et sous la maladie ; il expiait trop la faute qu'il avait commise en quittant sa retraite avant l'beure où la voix unanime de son pays l'aurait rappelé libre et entier pour le sauver de l'extrémité du péril. En se coalisant avec les oppositions, il avait adultéré sa politique pour reprendre le pouvoir ; il avait fallu tout à la fois rompre avec ses amis les plus sûrs et mentir, smon de paroles au moins d'attitude, aux oppositions. Cette paix impolitique conclue par le ministère Addington, cette guerre aussi inopportune qui tournait si fatalement à la ruine de l'Angleterre, retombaient maintenant sur lui d'un double poids. Le pays, le roi, le parlement, ne demandaient compte qu'à lui de leurs désastres ; il n'avait pas même pour se consoler le témoignage d'une conduite droite et d'une conscience intacte ; il y avait du remords dans sa douleur, sa propre voix s'élevait avec la voix de l'Angleterre contre lui ; il se sentit à la fois l'homme nécesssdre par les événements, et l'homme impossible par ses fautes : leçon terrible à ces hommes d'État qui ne savent pas tomber tout entiers, qui se liguent pour remonter avant le temps avec leurs
ennemis naturels, qui prennent la main de ces ennemis pour remonter, qui repoussent ensuite cette main qu* on leur a tendue, et qui ne gouvernent plus que par l'intrigue des États qu'on ne peut gouverner que par la force des principes! Pitt, à ces derniers jours de sa vie publique, excitait la pitié de l'Europe. Dans la situation où il s'était placé, il lui fallait d'immenses succès pour l'absoudre de son ambition ; un revers n'était pas seulement pour lui un malheur, c'était une vengeance de la destinée , il mourait du coup ; Austerlitz l'avait tué.
a Pitt, réprouvé de tous les partis, dît l'histoire, ne voyait plus à ses côtés aucun homme doué de talents vraiment supérieurs. Une tentative quil fit pour se réconcilier avec lord Grenville n'eut pas de succès. Jamais cependant des auxiliaires capables de le comprendre, de le seconder, de le suppléer jusqu'à un certain point, ne lui avaient été plus indispensables. Sa santé, depuis quatre ans, s'était beaucoup aiïaiblie sous le poids des fatigues et des chagrins. En proie à des souffrances d'estomac presque continuelles, et qui le privaient de tout appétit, il s'était habitué à chercher dans l'usage immodéré du vin le rétablissement de ses forces physiques, peut-être l'oubli momentané de ses peines morales. Cet entraînement déplorable avait fini par prendre le caractère d'un besoin impérieux, et, en s'y livrant de plus en plus, Pitt achevait de ruiner sa constitution déjà si débile. Son teint enflammé, la profonde altération de ses traits, jadis nobles et calmes, révélaient malheureusement à tous les yeux le triste changement de ses habitudes. Ses puissantes facultés intellectuelles
luttaient pourtant avec énergie contre ce dépérissement. »
L'Angleterre, atterrée du même coup, restait comme étourdie de la chute de toutes ses alliances sur le continent et de la stupeur de son seul homme d'État. Elle ne se doutait pas encore du dépérissement rapide de Pitt. Pendant l'intervalle des sessions du parlement, Pitt avait l'habitude de disparaître de la scène, et de s'ensevelir dans sa petite msûson de Putney, solitude où se retrempait, dans le sein de la nature et de l'amitié, son courage. Aucun bruit ne pénétrait dans cette retraite ou n'en sortait; le cercle des affections de Pitt ne s'étendait pas au delà du cercle de sa famille. Il ne s'était pas marié, mais dans les derniers temps de sa vie il avait appelé auprès de lui, pour tenir sa maison et pour le soulager des soins de sa modeste représentation, une de ses nièces, fille de sa sœur. Cette nièce, avec laquelle nous nous sommes entretenus longtemps après de ces détails domestiques de l'intérieur d'un grand homme, fut depuis la célèbre lady Estber Stanhope, si connue par sa fuite du monde, et par sa résidence romanesque dans les solitudes du mont Liban. Douée d'un génie politique viril puisé dans l'intimité de M. Pitt, cette petite-fille de lord Cbatham rappelait par sa majestueuse beauté, par son caractère énergique et par son éloquence passionnée, la grandiose nature de sa race. Égérie de famille, placée auprès de ce grand bomme d'État comme
pour le rattacher par quelque chose d'humain à la terre, sans le distraire de ses préoccupations toutes politiques qui absorbaient sa vie, elle vivait comme lui dans risolement des hautes pensées: ces pensées constamment tendues vers les choses surhumaines s'exaltèrent plus tard jusqu*à un mysticisme prophétique, et lui donnèrent en Arabie Tattitude d'une reioe de Palmyre et d'une sibylle de l'Orient : mais elle n'était alors quç l'écho des pensées politiques de M. Pitt; elle régnait du fond de cette obscure demeure, à Putney, sur l'^Vngleterre et sur l'Europe ; après avoir ainsi régné, elle dédaigna tout ce qui n'ét^t pas l'empire, et elle préféra le désert au monde.
Ce furent les tendres soins de lady Esther Stanhope qui adoucirent les derniers joui-s de M. Pitt, dans cet écroulement simultané de sa puissance, de sa fortune et de sa vie ; elle lui ferma les yeux le 23 janvier 1806, un mois et quelques jours seulement après la bataille d'Austerlitz.
Il mourut, m'a-t-elle dit, en prophétisant l'omnipotence prochaine de Napoléon, mais en ajoutant que, si l'Angleterre avait la constance de résister seule, comme le Péloponèse jadis, au Xer.xùs moderne, elle trouverait tôt ou tard dans cet héroïsme la récompense de ses sacrifices en conservant, pour le jour de la réaction du monde contre le principe militûre, l'indépendance des peuples et la liberté des institutions. Il mourut, nous dit-elle, plein de
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ces pensées politiques, comme il avait vécu. Il n'avait jamais porté sa méditation vers les choses divines plus haut que sa patrie ; son principe était l'égalité des cultes et la tolérance civile impartiale entre toutes les sectes chrétiennes , qui adorent le même Dieu sous des dogmes divers ; pénétré d'un déisme pieux qui est l'évidence de tous les siècles pour les grands esprits, il n'afllcbait ni impiété ni piété pour l'Église établie.
La philosophie du xviii^ siècle était le fond de ses principes, la civilisation croissante son culte, l'amélioration de Tespèce humaine son devoir, la liberté et la dignité des institutions sa moralité. -L'évéque de Lincoln , son ami , Texhorta à remettre son âme avec confiance aux mains de son Créateur. 11 écouta avec une componction virile et résignée les exhortalions de la religion et de l'amitié, et rendit le dernier soupir le 23 janvier 1806, à six heures du soir, le jour anniversaire de celui où vingt- quatre ans auparavant il avait prononcé dans le parlement son premier discours qui l'avait fait le premier ministre de son pays. 11 avait à peine quarante-six ans. Ce court espace renfermait la plus longue carrière politique Qu'aucun ministre de l'Angleterre eût encore parcourue. A son âge, le grand lord Chatham, son père, n'était pas encore entré dans les conseils du gouvernement de son pays.
Le ministère, dont il était l'âme, s'écroula de luimême le lendemain de sa mort. L'Angleterre, ma!-
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gré son injustice d'un moment, se sentit comme dénuée de sa pensée directrice, en apprenant inopinément la nsort de Pitt. Il y a des hommes dans lesquels un pays tout entier se sent vivre et mourir.
La Chambre des communes, avec un respect pour le génie et le patriotisme qui effaçait toutes les dissidences, lui vota des funérailles publiques aux frais de la patrie , deux millions pour le payement de ses dettes contractées par négligence de ses propres intérêts domestiques, des pensions à ses héritiers et principalement à lady Esther Stanhope. C'est de cette pension, due à la mémoire de Pitt, que nous l'avons vue vivre en Syrie, dans un exil mêlé de luxe et d'indigence qui rappelait l'antique grandeur dans la présente médiocrité.
Par un acharnement d'envie indigne d'un grand cœur et d'une magnanime rivalité. Fox fut le seul qui contesta, dans le parlement, à la mémoire de Pitt, ces subsides au désintéressement, ces honneurs aux services, cette tombe nationale à la mort d'un grand ennemi ! Fox lui succéda au pouvoir et bientôt le suivait au tombeau. Son ministère de six mois, plein de contradictions, d'inconséquences et d'apostasies, ne fut ni la guerre ni la paix, mais le chancellement perpétuel d'un homme qui a usé d'à-
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vance sa base dans une opposition sans sincérité , et qui ne trouve plus d'aplomb ni sur les principes qu'il a répudiés, ni sur ceux qu'il adopte. Triste exemple de l'impuissance des hommes de parti à devenir ja> mais des hommes de pouvoir !
La longue guerre qui survécut à Pitt entre TAngleterre et la France, les calomnies réciproques que les deux nations se renvoyèrent pendant -vingt ans par Torgane de leurs journaux , de leurs pamphlets et même de leurs histoires , ont ajourné jusqu'icr, sur le continent , le jugement impartial sur Pitt. Un écrivain et un homme d'État éminent de la France, l'auteur de Y Histoire du Conmlai et de l'Empire^ l'appelle encore un homme médiocre. Il n'est pas permis au patriotisme de se tromper si déplorablement sur les caractères du génie, et encore moins de tromper ainsi la postérité. Jugeons nos ennemis non sur leur patrie, mais sur leurs œuvres; le fils favori du grand lord Chatham , le disciple de son génie, l'héritier précoce de son expérience, l'émule de sa prodigieuse éloquence, le jeune homqoe qui à vingt-trois ans éblouit la tribune anglaise de ses illuminations, et dont la jeunesse parut assez mûre pour que son pays lui confiât le gouvernail dans la tempête; le ministre qui conserva pendant vingt-deox ans ce timon d'un État libre dans la main, en con-
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duisanl l'Angleterre à travers la mêlée de l'Europe et de la révolution française jusqu'à l'apogée de son importance et de sa fortune, et jusqu'au renversement de Napoléon par la main de la ligue de l'Europe ralliée, soldée, dirigée par son âme encore après lui; rbomme qui eut assez d'intelligence de la véritable force des peuples, la force morale, pour préserver les institutions libres de son pays, en ne voulant obtenir de ce pays, dans des circonstances si extrêmes, d'autre dictature que la dictature de l'éloquence, de la raison et de la persuasion; Tbomme qui, tout en défendant l'aristocratie et la monarchie comme deux bases du trépied constitutionnel de la Grande-Bretagne, s'étudia constamment à favoriser les droits de la démocratie, son troisième pouvoir; l'homme qui professa jusqu'au sein des orages civils la représentation sincère et universelle du peuple, la liberté parlementaire, la liberté de la conscience, l'émancipation des cultes, l'égalité philosophique et chrétienne des races humaines; T homme enfin qui, tout en combattant, comme la politique et la patrie le lui commandaient, la France conquérante, respecta toujours la France législative de 1789, et sauva en Angleterre même les vrais principes de cette révolution, retrouvés intacts dans cet exil de 181 A, et rapportés dans une charte par la reslauration ; l'homme qui gouverna après sa mort autant qu'il avait gouverné pendant sa vie, tant il était le véritable homme d'État du siècle; l'homme enfin dont
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l'élève chéri et fidèle, M. Canning, put relevél* devant TEurope, en 1822, le drapeau de « la liberté politique et religieuse des peuples partout F univers », sans démentir la doctrine de son maître; un tel homme, s'il est médiocre, confond toutes les notions de la grandeur et de la petitesse des hommes d'État reçues jusqu'ici dans l'esprit humain.
Richelieu ne fit pas de plus grandes choses, et les fit avec férocité, à coups de hache; Mazarin n'en fit pas de plus difficiles et ne les fit pas avec tant d'éloquence; Napoléon lui-même, son grand ennemi, fit des choses plus ^gantesques avec l'épée , mais il ne les fit pas avec la seule puissance de la pensée, de la volonté et de la parole d'un homme d'État persuasif devant l'opinion libre de son pays; il ne les fit pas non plus si permanentes, car elles s'écroulèrent sous lui, avec lui, avant lui, et celles que Pitt accomplit à lui seul, sans attenter à une seule loi de sa patrie, lui survivent.
Quant à nous, nous n'avons dans cette histoire ni agrandi ses talents, ni dissimulé ses fautes, mais, toute compensation faite entre ses services et ses faiblesses, nous le proclamons hautement, dans notre opinion comme dans celle de son pays, son véritable juge, le plus grand des hommes d'État du xviu* siècle, le Machiavel sans crime, le Richelieu sans bourreau, le Mazarin sans astuce, le Mirabeau sans vénalité de l'Angleterre. Son triomphe sur Napoléon n'est pas le triomphe de l'Angleterre sur la France, mais le
triomphe des forces de la liberté de l'âme sur les forces de la puissance armée. L'Angleterre lui a dû son attitude héroïque pendant la prostration du continent devant Napoléon; le continent lui a dû son réveil, son insurrection contre l'envahisseur, son indépendance; la France elle-même, après sa longue éclipse de liberté et après les représailles du monde, lui a dû ses principes relevés dans sa charte, sa constitution représentative, sa tribune, sa restauration libérale de vingt-cinq ans. Car la révolution franç^dse, comme ces enfants proscrits du toit paternel, avait été recueillie par l'étranger, grâce à l'inviolabilité du sol britannique sous Pitt, et ce grand ennemi la lui rendit après la paix , comme un otage qu'il avait toujours respecté, même en combattant contre la terreur et l'empire, seuls vrais ennemis de la révolution. Nous concevons que les partisans de la tyrannie populaire ou du despotisme impérial détestent et calomnient le grand nom de Pitt; mais pour des hommes qui se disent libéraux , il y a de l'ignorance ou de l'ingratitude à flétrir le seul homme d'État libre qui ait fait face au sabre du conquérant, de l'Europe et du contempteur de la révolution.