VIE
De toutes les facultés littéraires de l'homme , celle qui se confond le plus avec l'action, c'est l'éloquence politique; c'est pourquoi, de tous les hommes de lettres, ceux que l'histoire range le plus souvent au rang des grands hommes sont les orateurs. On n'est pas un grand homme, en effet, pour être simplement un grand philosophe, un grand poète, un grand écrivain, car ces dons ou ces talents de l'intelligence, quoique possédés à un degré éminent par les favoris de la nature ou de l'art, ne supposent pas toujours les qualités d'âme, de caractère, de puissance sur les événements, de vertu publique qui constituent le
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grand citoyen, le gnnd guerrier, le grand tribun, le grand conseiller politique de son pays. Mais Forateur politique confond à la tribune son âme avec son éloquence, son caractère avec ses paroles, son génie d'homme d'État avec son discours, son patriotisme avec ses idées, et souvent même son sang avec ses opinions. Il n'y a que du talent dans l'écrivain, il y a de l'héroïsme dans le grand orateur. Écrire, c'est écrire; mais parler, c'est agir, combattre, gouverner, quelquefois mourir.
Aussi par une juste compensation, l'opinion publique ou la gloire exigent-elles de l'orateur infiniment moins de perfections littéraires qu'elles n'en exigent des poètes ou des écrivains. On tient compte à l'orateur de toutes les autres facultés d'action, de caractère, de courage qu'il déploie dans ses discours, et l'on a d'autant plus d'indulgence pour son art de parole, qu'on a plus d'estime ou d'admiration pour son acte ; l'artiste disparait devant l'homme, la forme s'évanouit devant le fond, et, pour nous servir d'une expression vulgaire, l'éloquence politique est de toutes les œuvres de l'esprit celle qui supporte le plus la médiocrité, ou du moins la négligence.
Mais si, par une rare coïncidence de dons naturels ou acquis, il se rencontre de temps en temps, ou plutôt de dix siècles en dix siècles, quelques-uns de ces êtres privilégiés qui réunissent en eux , comme Démosthène, Cicéron, Mirabeau, Vergniaud, toutes les perfections littéraires du style avec toutes les
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vaes de rbomme d'État, toutes les passions du citoreo, toutes les énergies de l'action publique ; alors le chef-d'œurre de rbomme complet s'accomplit en eui, à l'admiration de tous les âges ; on s'extasie devant cette beauté suprême et littéraire de la parole pariée ou écrite, qui est en même temps la beauté suprême de Tacdon de l'bomme sur les bommes, et on les proclame deux fois grands parmi les plus grands, parce qu'ils ne sont pas seulement de grands artistes, mais de grands citoyens ou de grands ministres de leur patrie. De tous les modernes, selon nous, celui qui mérite le mieux d'être placé au rang de ces maîtres souverains delà parole humaine, c'est William Pitt, comte de Chatbam, père d'un fils presque égal à lui, cet autre Pitt à qui nous devons d'autant plus de justice que, pour être le sauveur de son pays, il fut et il dut être le grand ennemi de la France. Mais parlons d'abord du père, moins homme d'État peut-être, mais plus orateur que son fils.
elle-même n'en auraient coûté à une dynastie qui n'aurait eu qu'une couronne. De plus, l'opposition ne cessait de prendre ombrage des troupes allemandes que le roi entretenait et soldait en Angleterre , et d'accuser la couronne de vouloir intimider ou enchaîner la nation par ces soldats étrangers.
Il fallait qu'un grand homme naquit pour dominer à la fois le trône et le parlement; il fallait que ce grand homme fût patriote pour inspirer confiance à la nation ; il fallait qu'il fût ennemi des factions pour servir la couronne en la restreignant ; enfin il fallait que ce grand citoyen fût un grand orateur, puisque toute puissance alors était parlementaire, et que la force d'un homme de parlement est dans la parole. Tant que les nations ne sont pas irrémédiablement condamnées à mourir, la Providence fait toujours naître l'homme nécessaire. Ce fut alors que William Pitt vint au monde.
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Il naquit à Westminster, quartier de Londres, le 8 novembre 1708. Sa famille était illustrée par les emplois publics et alliée aux plus nobles maisons de l'aristocratie anglaise. Son grand-père, Thomas Pitt, avsdt gouverné des provinces de Tlnde. Un diamant d'une grosseur énorme, qu'il avait acheté d'un Hindou pendant son séjour aux Indes, et qu'il avait revendu au roi de France au prix de deux millions, avait considérablement accru sa fortune. Celle du père de William Pitt ne répondait pas à sa naissance. Ce père, mort avant l'âge, n'avait laissé à son fils que cent guinées de rente. Les tuteurs de l'enfant le firent élever pour la guerre après de courtes études au collège d'Éton ; il entra au service avec un brevet d'officier de cavalerie. Mais la faiblesse de sa constitution était un obstacle à son avancement dans l'armée. Atteint dès l'âge de seize ans d'une goutte héréditaire dans sa famille , le jeune officier, obligé de céder souvent à la douleur, déplorait sa j)récoce infirmité dans la solitude et dans l'inaction. Mais son âme ardente, qui s'accommodait mal de l'immobilité de ses membres, se vengeait de la nature
par des études et par des lectures sans distraction. Il se plongea surtout dans l'antiquité , cette source intarissable d'idées et d'exeipples ; il y chercha dans les poètes, dans les philosophes, dans les hommes d'État, dans les orateurs, ce qui pouvait le plus s'appliquer à son pays et à son temps. Il se représenta, avec la force d'une imagination puissante, les rôles et les paroles que les grandes figures d'Athènes ou de Rome auraient joués ou auraient dites dans les circonstances où il était né lui-même. Démosthène, Thucydide, Cicéron, lui étaient devenus aussi familiers que les orateurs ou les historiens de son pays. A force de vivre dans la société solitaire de ces grands hommes d'un autre temps, il était devenu lui-même un homme antique dans un temps moderne. C'est cette étude assidue et concentrée du génie d'Athènes et de Rome qui établit pour ainsi dire la distance des siècles entre son temps et lui, qui l'éleva par l'imitation involontaire mais naturelle à toute la hauteur de pensées et de langage de ces temps héroïques de l'esprit humain , et qui imprima pour toujours à son éloquence ce diapason viril, littéraire, politique, poétique, grandiose, et en quelque sorte tragique, caractère de ses actes, de sa physionomie et de ses discours. Revêtez, en effet, lord Chatham d'une toge au lieu d'un habit, faites-le parler le grec ou le latin au lieu de l'anglais, et vous aurez sous les yeux un ancien : Démosthène avec plus de vertu, Cicéron avec plus de courage.
Le bourg pourri ou la communauté fictive d'Old- Sarum, appartenant, par désuétude d'habitants, à la famille des Pitt, l'élut en 1735 pour son représentant à la Chambre des communes. Il s'y tut pendant près de deux ans, par respect pour un talent qu'il mûrissait à loisir, et qu'il ne voulait montrer que dans sa force. Il observa entre l'opposition et le ministère une impartialité hardie dans un temps de parti ; il savait d'avance qu'on n'établit sa supériorité sur les factions et sur les gouvernements qu'en restant isolé de leurs caprices. Il y a des neutralités qui sont de la faiblesse, il y en a qui sont de la force. Celle de lord Chatham fut, dès le premier jour, de la majesté. Les corruptions de Robert Walpole, les popularités de l'opposition lui paraissaient également dégradantes pour son génie. Il s'appartenait trop à lui-même pour donner à personne le droit de compter sur son vote ou sur sa parole. Il parut mépriser à la fois Robert Walpole, ses adulateurs et ses ennemis. 11 ne rompit le silence que dans une occasion solennelle où un troisième parti, étranger aux bas-
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sesses ou aux violences des deux autres, lui permit et pour ainsi dire le contraignit de parler avec une mâle indépendance.
Ce fut à l'occasion du mariage de l'héritier du trône avec la princesse de Gotha. Cette union, qui déplaisait au roi et au ministre, fut célébrée par lui avec une nouveauté, une poésie et une politique de discours qui éleva du premier coup l'orateur jusqu'au lyrisme de tribune, le sommet le plus haut de son art. Le prince de Galles le récompensa de l'apologie de son amour, par un emploi de gentilhomme de la Chambre dans sa cour personnelle. L'admiration du parlement, la faveur des patriotes, la terreur des ministres, grandirent soudainement son nom. Jamais depuis StrafTord, qui mourut pour expier son empire sur un parlement, une telle langue n'avait retenti à Westminster. La vibration de son âme sur ses nerfs, comme celle du son sur des cordes trop tendues, était telle que chaque harangue était pour lui une maladie , et qu'il ménageait sa parole comme on ménage sa vie. Les deux plus grands poètes des cours, Thompson et Hammond, célébrèrent l'éloquence du jeune William Pitt dans leurs vers.
Son début fut un événement historique en 1739; il sortit de nouveau de son silence à l'occasion d'un traité, réprouvé par la nation, que le gouvernement venait de signer avec l'Espagne, pour régler les différends des deux cours à l'égard de l'Amérique. Robert Walpole et sa majorité corrompue eurent peine
à résister à Ténergie et à rindignation patriotique de William Pitt. L'opposition vaincue, malgré ce champion de sa cause , se retira en masse des deux Chambres, abandonnant le pays à la merci de la cour. Pitt ne la suivit pas dans cette retraite de vaincus ou de factieux; il se retourna au contraire avec indépendance contre elle, et lui reprocha sa fuite comme une sédition ou comme une lâcheté.
Robert Walpole, par ressentiment du discours de son antagoniste, le destitua de son grade dans l'armée.
L'année suivante, 1740, il combattit, avec une force toujours croissante de talent, des mesures acerbes que demandait le ministère, pour aggraver la loi sur la presse des matelots^ enrôlement forcé qui rappelle l'état sauvage dans la civilisation d'un peuple maritime. Le ministre, irrité de sa harangue, lui ayant reproché l'accent superbe et l'éloquence solennelle qui seyaient mal à sa nouveauté dans les affaires et à sa jeunesse, Pitt reprit la parole avec des représailles d'invectives qui redoublèrent le coup.
« Je n'entreprendrai pas d'examiner, dit-il, si l'on peut faire de la jeunesse de quelqu'un la matière d'un reproche, mais j'affirmerai qu'un homme chargé d'années peut se rendre justement méprisable, s'il les a laissé s'écouler sans se corriger, et si le vice paraît dominer encore dans son âme lorsque le temps des passions est passé. Le misérable qui, après avoir vu les funestes conséquences de ses erreurs, continue à en commettre, et dont l'âge a seulement ajouté l'obstination à la stupidité, ne mérite pas que ses cheveux blancs le garantissent des insultes. Celui-là
doit être encore plus abhorré, qui, à mesure qu'il avance en âge, s'éloigne de plus en plus des sentiers de la vertu, et devient plus corrompu lorsqu'il existe pour lui moins de sujets de tentations ; qui se prostitue lui-même pour de l'argent dont il ne saurait plus jouir, et qui consacre les restes de sa vie à la ruine de son pays. Mais la jeunesse n'est pas mon seul crime ; je suis accusé d'avoir une déclamation théâtrale. »
Cette colère personnelle, que le peuple attribua à la sainte colère du patriotisme, accrut jusqu'au fanatisme la popularité de l'orateur. On doijt souvent à ses passions plus qu'à ses vertus, dans les assemblées publiques; seulement ce qu'on doit à la passion est de l'engouement, ce qu'on doit à la vertu est de la force. Pitt triompha quelque temps après du gouvernement dans la question des subsides aux troupes allemandes, qui ruinaient également, selon lui, le trésor, la liberté et la politique de l'Angleterre. La passion publique, que ses harangues contre les stipendiés hanovriens excita en sa faveur fut telle, que la duchesse de Marlborough lui légua en mourant quatre cent mille francs, « à cause, disait-elle dans son testament, du noble désintéressement qu'il avait montré en soutenant les lois et en prévenant la ruine de sa patrie. »
Le ministère de Robert Walpole s'écroula sous sa parole. Le duc de Newcastle, de la famille ministérielle des Pelham, chère au roi et moins désagréable
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au peuple, devint premier ministre. 11 se, hâta d'appeler William Pitt dans la nouvelle administration , qui ne pouvait se consolider sans un tel soutien. Pitt fut nommé membre du conseil» vice-trésorier d'Irlande et payeur général des troupes; places officielles et lucratives qui, sans donner la haute direction des affaires d'État, donnaient la solidarité d'opinion avec les membres du ministère. Â la mort de Pelham, frère du duc de Newcastle et ami plus particulier de Pitt, celui-ci se démit de toutes ses places, dans la crainte d'engager sa responsabilité et sa conscience par trop de complaisance pour la couronne. Le duc de Newcastle cédait trop, selon lui, aux partialités du roi George II pour ses États d'Allemagne. Le duc de Newcastle chercha un appui dans Fox, seul orateur capable de contre-balancer le crédit et la parole de Pitt. Fox consentit à faire partie de la nouvelle administration et à la défendre. Ces deux mêmes grands noms , qui devaient perpétuer la plus grande lutte oratoire des temps modernes pendant deux générations d'orateurs, commencèrent alors à se mesurer dans le parlement; mais dans cette première période , inverse de la seconde , c'est le nom de Pitt qui représentait l'opposition patriotique, c'est le nom de Fox qui représentait la prérogative royale et le système du gouvernement. La première discussion sur les traités conclus entre le roi et les puissances du nord de l'Allemagne, pour couvrir le Hanovre, commença ce grand duel. Les
discours prononcés dans les deux Chambres du parlement n'avaient alors aucune autre publicité que dans la mémoire et dans les notes de ceux qui les entendaient. Les annales de cette éloquence n'étaient que la tradition orale, et c'est par la seule impression que la postérité peut juger décorateurs. On n'a ainsi que des contre-coups et des tronçons des plus sublimes harangues prononcées dans ce siècle héroïque de la parole. Mais ces contre-coups sont si forts, et ces tronçons si magnifiques, qu'ils suffisent à l'imagination, à l'histoire pour récompenser l'orateur.
Voici en quels termes un homme d'une intelligence classique, Horace Walpole, qui faisait alors partie du parlement, et qui n'était pas suspect de partialité pour un adversaire de sa famille, parle des discours de Pitt sur les traités.
« Tous ces discours ne servirent qu'à relever celui qui n'avait pas besoin d'être relevé par aucun contraste : je veux dire la harangue de Pitt. Il fallait entendre son éloquence, semblable à un torrent longtemps retenu, s'élancer avec une impétuosité d'autant plus forte. Fier et hautain, il avait à la fois la conscience de son injure et celle de ses talents supérieurs. U se plaignit d'abord de l'usage, si fréquent et si contraire aux règles du parlement, que l'on avait fait du nom sacré du roi et de la déloyauté qu'il y avait à s'en servir. Jadis, un membre aurait été appelé à la barre à la première répétition d'une pareille inconvenance ; mais il s*aperce-
vait que depuis quelque temps on ne négligeait aucun artifice pour rabaisser la dignité de la Chambre : il l'avait vue tomber et s'évanouir; personne ne pouvait sentir plus de vénération que lui pour le nom dont il s'était servi... Jusqu'alors il n'éprouvait aucun autre sentiment, il ne se plaignait point de l'homme qui s'était mis à la tête de cette mesure. Cet homme (Fox) ne lui paraissait encore digne que de pitié. n ne voulait point, dit-il, suivre tous les vagues arguments de la discussion... Perdu au milieu des contradictions sans nombre qu'il venait d'entendre, il ne pouvait que glisser sur les arguments les plus remarquables des divers orateurs. L'un d'eux avait prétendu, d'une manière étrange il est vrai, que ces mercenaires formeraient pour nous un corps de réserve, dans le cas où notre marine serait détruite, a Eh quoi! s'écria-t-il , faut-il donc que nous épuisions jusqu'à la dernière goutte de notre sang pour l'envoyer au pôle? Si vous vouliez acheter des secours de la czarine, pourquoi, au lieu de troupes, ne lui avez -vous pas demandé des vaisseaux? Je vais vous le dire : c'est que des vaisseaux n'auraient servi de rien au Hanovre. Sous le règne de Charles II, quels efforts n'a-t-on pas faits pour se procurer les flottes de la Suède et du Danemark! Maintenant le système naturel de l'Europe est renversé. Je ne sais ce qu'une majorité peut faire, mais il me semble que celle-ci est comme une pieire attachée au cou des ministres, qui les entraînera
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dans l'abîme et avec eux la nation. On nous a dit, à la vérité, que jadis Carthage, et l'Espagne, avaient été perdues, nonobstant leur marine. J'en conviens; mais ce ne fut que lorsqu'elles se livrèrent à des expéditions continentales; et d'ailleurs, Carthage avait un Annibal qui voulut à toute force passer les Alpes (allusion au duc). On a dit que nous devions assister le Hanovre par justice et par reconnaissance. Ces expressions sont antiparlementaires et inconstitutionnelles. Le passage qui les contient devrait être relevé et puni. D'ailleurs, y a-t-il dans le discours quelque expression au sujet du Hanovre qui doive exiger de nous une pareille résolution? Le noble lord qui a proposé l'adresse semble avoir été inspiré par le pouvoir. Quant à moi, continua-t-il, qui suis éloigné de ce Saint des Saints où le prêtre se retire pour recevoir l'inspiration d'en haut ; moi qui parcours un désert entouré de montagnes ténébreuses, je ne puis aussi facilement entrevoir un rayon qui serve à me faire distinguer la beauté de ces négociations; mais il y a des passages dans cette adresse qui ne paraissent pas partir de la même source que le reste. Je ne saurais débrouiller ce mystère... »> Puis tout à coup, se frappant le front de la main, il s'écria : a Oui I je me sens inspiré à mon tour ! la vérité me Grappe! Je me rappelle qu'étant à Lyon, od me mena voir le confluent du Rhône et de la Saône; celle-ci, rivière douce, faible, languissante, et cependant peu profonde; l'autre, torrent impétueux.
terrible : ils se réunissent à la fini... Et puissent-ils rester longtemps unis pour le bonheur l'un de Fautre, et pour la gloire, l'honneur et la sûreté de cette nation! »
« Après quelques raisonnements sur la politique générale, il continua ainsi : « Je me flatte que cette journée répandra une teinte sur ma vie entière; quoique je craigne que rien ne puisse résister au torrent, je me rappelle que des mesures imprudentes ont créé un ministère; ne serait -il pas possible que ces subsides en créassent un autre? J'ai vu ce ministère : il a fleuri le matin , à midi il était mûr, avant la nuit il était cueilli et oublié. Mais on dit que le roi serait déshonoré si ces traités étaient rejetés; et le célèbre traité de Hanovre n'a-t-il pas été transmis ici, et n'a-t-il pas été rejeté ici? Si c'est une mesure préventive, elle ne préviendra rien que le départ d'un individu. Une coalition en a été la suite, et puisse-t-elle durer longtemps I On a cherché à pemdre sous des couleurs pathétiques la position du roi à la fin de sa vie; et moi aussi, je puis offrir un tableau pathétique de la position de Sa Majesté. Je me le figure éloigné de tout conseiller homaète, entouré pendant l'été d'Hanovriens effrayés, sans avoir auprès de lui une seule personne qui voulût prendre la défense de l'Angleterre. Mais, hélas! nous ne pouvons changer les lois de la nature, ni faire que le Hano^Te ne soit pas un pays ouvert. » 11 traça ensuite un tableau touchant de la détresse de l'Angleterre, et se
servant de l'image que Murray avait employée, il dit qu'il craignait qu'avant deux ans les cris d'un peuple ruiné ne pénétrassent jusqu'au fond du palais de Saint-James, et n'y vinssent troubler le sommeil du roi. II finit par dire que nous imitions en tout les Français, excepté dans le courage et le patriotisme de leur parlement. Les Français pensaient, et il n'était pas éloigné de partager leur avis, que nous n'aurions ni assez de raison, ni assez de vertu pour nous arrêter où il le fallait.
« Ce discours, accompagné d'une action noble, d'un accent varié, de traits d'ironie, en outre orné de tant d'images et d'allusions heureuses, surtout dans la célèbre comparaison du Rhône et de la Saône, images auxquelles se mêlaient peut-être une ou deux métaphores un peu forcées, dura une heure et demie, et fut soutenu avec un feu inimitable, quoiqu'il n'eût commencé qu'à une heure du matin, et après que l'attention se trouvait fatiguée par une séance de dix heures. Chacun souffrait de ce que les séances se prolongeaient jusqu'à des heures si avancées, les discussions importantes ne commençant guère qu'à trois heures de l'après-midi. La chose en vint au point que quelques-uns des grands bureaux de la Cité furent obligés de changer les heures de leurs payements, qui, au lieu de se faire de dix heures à midi, furent fixés de midi à deux heures. »
Cette comparaison du confluent de la Saône et du Rhône, qui n'était au fond qu'une allusion épîgram-
matique à ralliance de Fox et de Newcastle, fut relevée dans la bouche de Pitt par une telle sonorité de mots, un tel éclat d*image et une telle cadence suspendue de la phrase, qu'elle est restée dans la mémoire des Anglais comme un modèle sans cesse cité d'harmonie et de pompe oratoire. On ne peut se dissimuler cependant que la rhétorique et l'emphase y tiennent plus de place que le sens, et qu'une telle phrase, prononcée de nos jours à la tribune française, eût mérité à l'orateur l'applaudissement de l'oreille peut-être et le dédain de l'esprit. Mais on avouera également que la séduction et l'enivrement de l'oreille sont une partie intégrante de l'éloquence parlée, et que l'harmonie tient sa place dans le discours comme le son dans le verbe humain.
Ce même texte de discussion continua pendant plusieurs mois à fournir à William Pitt les plus fortes argumentations et les plus foudroyantes apostrophes dont aucun orateur anglais jusqu'à lui eût encore ébranlé les voûtes de Westminster.
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Le malheur des gouvernements représentatifs ^ c'est que la popularité, ce contre-poids passionné et souvent inintelligent de la politique, se range toujours du côté de l'opposition contre le gouvernement, et que, dans les questions de politique étrangère surtout, l'opposition éloquente affaiblit de toute son éloquence l'action nationale , représentée par le pouvoir exécutif sous les républiques, par les ministres sous les rois. Cette popularité fit triompher William Pitt des plans germaniques du duc de Newcastle et de Georges II. Or, aujourd'hui que le temps des luttes continentales est venu pour l'Angleterre, il est plus que douteux que l'opposition anglaise de475A, représentée par l'éloquence de Pitt, ait eu raison contre la politique germanique du roi Georges II et de son ministère. Qui peut nier que si l'Angleterre, par ses traités, par ses alliances en Hollande, en Prusse, en Hesse, en Saxe et ailleurs, avait fondé une sorte de confédération britannique en Allemagne, elle n'eût été infmiment plus forte contre la France de 179S à 180i, et qii^le ne fût inGniment plus
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armée aujourd'hui avec la France contre la Russie ? Mais le premier Pitt, en prêtant sa parole à l'opposition de 1754, ne voyait que la dilapidation de quelques subsides anglais dans le nord du continent , et n'attendait que l'applaudissement passionné d'un patriotisme anglais, étroit alors comme son lie. Il n'est donné «^ «lucun orateur parlementaire de s'élever toujours au-dessus de la passion générale de son pays, et si cela était, cet orateur serait sans écho et par conséquent sans force, comme Gaton dans Rome, ou comme Vergniaud à la Convention.
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Quoi qu'il en soit, la décomposition des colonies d'Amérique, les revers des (lottes anglaises sous l'amiral Byng, dans la Méditerranée, la perte de l'Ile de Minorque , prise par les Français sous le canon muet de Byng, forcèrent le duc de Newcastle à céder au cri de l'opinion. Il résigna le ministère à William Pitt en 1756. Embarrassé dans ce preniier ministère par la présence de Fox et des partisans du duc de Newcastle dans le conseil , et par la nécessité de ménager le roi dans sa passion pour le Hanovre, Pitt, malade et découragé avant l'action, sentit que le pouvoir réel lui échappait au moment où l'on semblait le lui mettre dans les mains.
Ses ennemis dans le parlement firent voter une enquête contre le ministère du duc de Newcastle, enquête dans laquelle Pitt serait forcé, en se prononçant, ou de blesser le roi en accusant ses anciens conseillers, ou de désavouer ses discours d'opposition en défendant l'ancien ministère ; son infirmité douloureuse le retenait depuis cinq mois hors de la Chambre des communes.
Les promoteurs de l'enquête triomphaient de son absence et de son silence. Le jour de la discussion venu, on croyait, dit Tannaliste du parlement, que Pitt, profitant du bénéfice de sa maladie, ne paraîtrait pas à la Chambre. Mais il dédaigna cette finesse usée, il feignit de négliger le soin d'une santé précaire, alors que son pays avait besom de ses services; et pour donner un gage de la sincérité avec laquelle il entrait dans cet examen , il se présenta à la discussion avec l'appareil étudié d'un comédien jouant le rôle d'un malade. Le temps était extraordinairement chaud pour la saison , ce qui ne l'empécba pas de mettre un vieil habit et une veste de castor galonnée d'or, avec un surtout rouge ayant la manche droite doublée de fourrure et chargée de plusieurs rubans noirs, comme pour marquer qu'il ne pouvait pas lever le bras pour l'y faire entrer. Il portait en outre ce bras dans une écharpe de crêpe ; mais par malheur, dans le feu de la discussion, il l'en retira et s'en servit comme à l'ordinaire pour gesticuler. II avait des guêtres de cuir; en un mot, jamais cardinal aspirant à la tiare ne s'arrangea pour tousser avec une plus spécieuse faiblesse. Cette mascarade fut cachée sous une apparente franchise. Il acquiesça sans peine à toutes les conditions adoucissantes que les avocats des accusés proposèrent. Sa justice frémissait à la seule idée d*une personnalité. La modération était, selon lui, la seule vertu d'un censeur. Il avoua que, quant à la perte de Minorque, c'était
le gouvernement entier qu'il en accusait « et le gouvernement entier ne pouvait être puni. Le second jour, à la vérité, il manqua un peu à cette vertu de modération, et menaça d'abandonner la majorité et de faire connaître au monde jusqu'où allait son iniquité; mais se rappelant bientôt que la majorité pouvait lui être infmiment plus utile que le monde , il reprit son sang-froid et se contenta de rendre la majorité responsable des défauts que le public pourrait trouver dans le jugement que la Chambre allait rendre.
L'ancien ministre fut absous à une faible majorité. Pitt et ses amis se retirèrent; le gouvernement tomba en interrègne de quelques jours. Le duc de Newcastle tenta de former un ministère avec Fox. Pitt redevint par sa retraite l'idole des patriotes. La faiblesse du ministère et le cri de l'opinion forcèrent le roi à transiger avec Pitt et à le nommer, le 29 juin 1757, premier ministre. Cette direction suprême d'un cabinet n'avait encore jamais été donnée en Angleterre à im ministre. Le peuple vit sa victoire et son règne dans cette élévation;- Pitt avait subjugué le roi. Il n'abusa pas de son ascendant sur la couronne. On peut remarquer même que jamais l'Angleterre, timide jusque-là dans son intervention en Allemagne, n'y jeta plus de subsides et plus d'armées, pour y faire diversion aux succès des Français en Amérique. La confiance inspirée par Pitt au patriotisme anglais couvrait tout. L'abaissement de la
patrie sous les derniers ministères avait humilié le pays jusqu'à la honte. Pitt résolut de le relever par Torgueil de son action énergique au dehors. Le grand Frédéric combattit pour lui pendant la plus glorieuse partie de sa vie. Québec et le Canada tout entier tombèrent au pouvoir des Anglais par F héroïsme de. Wolfe mort dans sa victoire. Le patriotisme britannique se personnifia, pendant trois ans de triomphe, dans son premier ministre. La parole de Pitt donnait plus de majesté à la suprématie anglaise. Le peuple se sentait agrandi par Téloquence et Théroïsme d'un seul homme.
Il est curieux de voir en quels termes parle de ce grand homme l'écrivain le plus dénigrant de l'opposition de son époque, Horace Walpole, dans ses notes secrètes sur le règne de George II. C'est quelquefois par la bouche d'un ennemi qu'il faut juger un homme d'État.
c( Pitt, au commencement de 1758, était enfin arrivé au point de posséder sans trouble cette influence sur les affaires publiques qui avait été le but de son ambition , et que dans sa présomption il s'était flatté de pouvoir exercer comme ces hommes d'un génie supérieur que la Providence fait naître parfois dans les grandes crises, pour sauver une nation sur le bord de Tablme. Il avait dit l'année précédente au duc de Devonshire : « Milord, je suis sur que je puis sauver ce pays, et qu'il n'y*a que moi qui le puisse. » Il y aurait de l'injustioe à ne pas
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avouer qu'il redonna à nos conseils amollis une force qui changea visiblement notre fortune. Il éloigna l'heure qui paraissait s'approcher. Il inspira de la vigueur à nos armées; il apprit à la nation à parler de nouveau aux peuples étrangers son langage accoutumé; et loin de craindre l'invasion des Français, il affecta de les en menacer eux-mêmes. » A dire vrai, ses efforts pour cet objet furent si faibles, si mal combinés, si peu efficaces, que la France ne les regarda qu'avec mépris, que l'Europe les trouva ridicules, et que l'humanité gémit des hommes qu'ils coûtèrent, et de l'exemple qu'ils donnèrent à la France d'une manière de faire la guerre plus cruelle que celle qu'on avait eue jusqu'alors, n Au fait, Pitt était loin de posséder tous les talents qu'il se croyait, ou même tous ceux qu'il paraissait avoir par le défaut d'hommes supérieurs autour de lui. Dans le cours de ma vie, le ciel a été avare, trèsavare de grands hommes. Je ne puis tout au plus me vanter que d'en avoir vu cinq, le duc de Gumberland, sir Robert Walpole, lord Grenville, lord Mansfield et Pitt. J'ai décrit au long le caractère de chacun d'eux, et cependant je ne puis m' empêcher d'en dire encore quelques mots pour les comparer les ims aux autres. C'est en montrant les mêmes personnages sous plusieurs points de vue différents, que l'on peut le mieux se flatter de les faire connaître.
« Lord Grenville était le plus grand génie d'entre
m LORD CUATUAM.
ces doq hommes. Il concevait, il savait, il exprimait tout ce qu'il voulait. La situation de TEurope et celle de la littérature lui étaient également familières. Son éloquence était rapide et alimentée par de l'esprit, par de la noblesse et par de l'instruction. Loin d'être préméditée, il ne permettait pas à la réflexion de la polir. Tantôt gaie, tantôt sublime, tantôt pleine d'hyperboles, tantôt ridicule, elle suivait le torrent d'idées qui se présentaient à lui. Il embrassait en législateur des systèmes, mais il était incapable de songer aux détails dont s'occupe le magistrat. Sir Robert Walpole offrait en bien des points les qualités contraires; il connaissait les hommes et non leurs écrits; il consultait leurs intérêts et non leurs systèmes; il voulait leur bonheur et non leur gloire. Il méprisait tout ce qui dépassait le simple bon sens. Lord MansGeld, sans avoir l'élévation de lord Grenville, possédait néanmoins une vaste éloquence. Il avait l'esprit singulièrement juste, ce qui ne l'empêchait pas de briller en toutes les choses auxquelles il voulait l'appliquer. Il avait aussi peu de vices que Pitt; il était plus simple, et il savait souvent convaincre après que Pitt avait ébloui. Le duc de Cumberland avait infiniment d'esprit; mais il y avait une si grande liaison entre son esprit et sa sensibilité, qu'il fallait mortifier son orgueil avant de lui faire déployer toute la force de son jugement. Placé à la tête des armées avant d'avoir fait le moindre apprentissage de l'art de la guerre, il n'est pas étonnant
qu'il ait échoué; il est bien cruel de n'avoir d'autre maître que ses propres fautes! La grandeur de Pitt était en quelque sorte imparfaite; quand on songe qu'elle dépendait en grande partie de ses paroles, on peut presque l'appeler une grandeur artificielle. Mais sa passion pour la gloire et l'étendue de ses idées compensaient ses défauts. Il aspirait à venger l'honneur de son pays et à le placer dans une position à faire la loi aux nations. Son ambition était d'être le plus grand homme du premier pays de l'Europe ; et il croyait que la gloire ne pouvait être souillée par la route irrégulière que l'on suivait pour y parvenir. Il désirait agrandir l'Angleterre en général, mais sans songer à obliger ou à faire du bien à des individus. On aimait lord Grenville jusqu'au moment où on le connaissait, sir Robert Walpole, plus on le connaissait; on aurait aimé le duc si on avait pu cesser de le craindre. Pitt aimait la dignité du despotisme; lord Manfield, sa réalité; celui-ci eût cependant consenti à servir la cause du pouvoir sans le partager; Pitt aurait donné la liberté au monde, s'il lui avait fallu renoncer à y commander. Lord Grenville aurait préféré être juste, s'il n'avait pas trouvé de l'avantage à être injuste. Sir Robert désirait servir le genre humain, quoiqu'il n'ignorât pas combien peu il le méritait, et ce principe est le plus vertueux par soimême et à l'égard du monde. »
En faisant la part de l'inimitié de famille contre Pitt, et de la partialité du sang pour Robert Walpole,
^i LORD CHATHAM.
OD entrevoit l'idée gigantesque qu'Horace Walpole concevait de l'homme d'État dont il encadrait ainsi le portrait parmi les quatre plus grandes figures de son siècle.
La parole ministérielle de Pitt avait gagné en autorité ce qu'elle avait pu perdre en faveur publique. On trouve à chaque session, dans les notes parlementaires du temps, des traces confuses, mais fortement imprimées dans le souvenir de cette parole :
« Le parlement s^ assembla le 15 octobre. Beckford, par un éloge ampoulé de M. Pitt, donna occasion à ce ministre de faire un exposé de sa situation et de la nôtre. Pitt s'y prit d'une manière fort adroite, ne s'attribuant aucun mérite, mais rendant compte de nos succès d'une façon que personne autre que lui ne pût y prétendre une part. Il ne voulait point, disait-il, d'éloge personnel, et il déclara qu'il était résolu à rester uni avec le reste des ministres. Il ne pouvait se vanter que de sa fidélité et de sa diligence, quoique sa mauvaise santé ne lui eût pas permis de se livrer aux affaires avec autant d'application qu'il l'aurait voulu. Il ne s'était pas passé une semaine, durant tout l'été, qui n'eût offert pour lui une crise, pendant laquelle il ne savait pas s'il serait déchiré, ou loué comme il venait de l'être, par
236 LORD CUATHAM.
M. Beckford. Plus un homme était versé dans les affaires, plus il était dans le cas de reconnaître partout le doigt de la Providence. C'était le succès qui avait causé notre unanimité, et non Tunanimité nos succès. Quant à lui, cependant, en tout autre temps il n* aurait pas été aussi hardi. D'autres ministres avaient eu d'aussi bonnes intentions que lui, mais ils n'avaient pas eu comme lui l'avantage de la popularité. (Ceci était flatteur pour les autres ministres, mais tendait à lui faire attribuer à lui seul tout le mérite.) A force de faire rouler la pierre, on était presque parvenu au sommet de la montagne; mais elle pouvait en redescendre avec une rapidité effrayante. Un moment de faiblesse sur le champ de bataille ou dans le cabinet pouvait tout renverser, car le hasard n'existait pas, ce n'était qu'un nom inexplicable donné à rien. La Providence était tout, et c'était par la vertu qu'il fallait mériter sa faveur. Il fallait soutenir nos alliés; si une seule roue était entravée, toute la machine pouvait s'arrêter. Revenu des erreurs de sa jeunesse , il ne croyait pfus que l'Angleterre pût dans tous les cas se suffire à ellemême. (Ceci était une excuse indirecte pour avoir embrassé le système allemand; et ce qu'il dit ensuite au sujet de la descente n'était peut-être qu'une manière adroite de solliciter une augmentation de troupes qu'il pourrait ensuite envoyer chez l'étranger.) Celui qui n'avait jamais été mjel aux terreurs paniques ne s'effrayerait probablement pas dans ce
moment. Il dit que l'armée du prince Ferdinand consistait en 60,000 hommes effectifs; mais la France en aurait 100,000 Tannée suivante; le prince Ferdinand était-il donc aussi fort qu'il devait l'être? Il désirait qu'on pût lui trouver encore 10,000 hommes; il croyait que la France avait l'intention de faire une descente; mais la tentative ne lui paraîtrait pas dangereuse, quand même elle aurait lieu. 11 fixait également son attention sur les propriétaires et sur les capitalistes ; il ne préférait pas les derniers aux autres, mais il croyait que nous devions augmenter de complaisance lenvers eux, à mesure que le crédit public devenait plus délicat. Il termina en disant quelques mots de la paix. Tout le monde pouvait lui donner des conseils sur la manière de faire la guerre; mais qui oserait tracer le plan d'une paix qui satisferait tout le monde? Il saisirait avec empressement le premier moment où il serait possible de faire la paix, quoiqu'il désirât pouvoir terminer son ministère avec la guerre. Cette conclusion parut venir de son cœur; peut-être lui échappa-t-elle malgré lui. Il n'y avait personne qui sût mieux que lui dire ce qu'il voulait, mais personne aussi qui, en commençant un discours, sût moins ce qu'il allait dire. »
« Son éloquence, disent les mêmes notes à propos de son panégyrique du général Wolfe qu'il prononça d'une voix basse et plaintive, comme Mirabeau quand il annonça la mort de Franklin , son éloquence était
trop naturelle pour pouvoir s'accommoder d'un plan préparé d'avance. Les comparaisons qu'il tira de l'histoire grecque et romaine ne servirent qu'à afTaiblir ce que le sujet lui-même avait de touchant. M. Pitt avait plus fait pour l'Angleterre qu'aucun orateur romain pour la république; nos trois dernières campagnes nous avaient valu plus de terrain que les Romains n'en conquéraient dans un siècle. La profonde obscurité de la nuit, le précipice escaladé par Wolfe, le vaste pays qu'il acquit à l'Angleterre avec une poignée d'hommes, mais surtout la glorieuse catastrophe qui fit du dernier jour de sa vie le premier de sa gloire , tout cela réuni rend l'épisode de la mort de Wolfe supérieur à tout ce que nous offre l'histoire ancienne, et le met hors des atteintes d'une vaine philosophie. »
La parole académique, dans Pitt comme dans tous les orateurs innés, affaiblissait la parole spontanée. La lave n'a sa chaleur qu'en jaillissant de sa source de feu. Les improvisateurs seuls sont éloquents pour le jour, les harangues de mots ne lé sont que pour le lendemain. Pitt était l'homme du jour par l'extemporanéité, l'homme du lendemain par la poésie du discours, l'homme de tous les temps par la profondeur et l'étendue des idées.
La mort du roi Georges II, en 1760, parut suspendre, mais non interrompre, ces triomphes du ministre patriote. Il possédait l'Angleterre, car il possédait à la fois l'opinion de l'aristocratie, par sa fière indépendance de la cour, et l'opinion du peuple, par les satisfactions qu'il avait données au dehors à l'orgueil national. Il avait pris l'Angleterre au plus bas de sa fortune, il l'avait élevée à son apogée; sa politique ne régnait pas moins au dehors que sa parole au dedans. Le nouveau roi, que Pitt avait toujours protégé contre la défaveur de son père, lui remit son règne avec une pleine confiance. Pitt désirait clore la longue guerre avec la France par une glorieuse paix, qui lui laissât la liberté de pacifier les colonies d'Amérique, agitées déjà des premières convulsions de l'indépendance. Les négociations cependant n'interrompirent pas les hostilités. La conquête de Belle -Ile, par les Anglais, recula indéfiniment la paix. Le Pacte de famille ^ signé à l'insu de Pitt entre la France et l'Espagne, lui parut une déclaration de guerre à cette dernière puissance. Il n'hésita pas à frapper les grands coups, avant que
tW LORD OHATHAM.
la monarchie espagnole eût eu le temps de s'en garantir. Il proposa au conseil de s'emparer de la flotte espagnole avant qu'elle fut rentrée dans ses ports. Cette mesure, trop décisive pour un conseil nouveau où dominait déjà sourdement la politique timide de lord Bute, favori de la princesse royale devenue reine, fut ajournée par le roi. Le premier ministre, convaincu que la décision et la promptitude étaient les deux seules mesures à la hauteur des périls de la nation , refusa péremptoirement d'ac* cepter devant son pays la responsabilité de l'inaction. Le respect et l'enthousiasme de l'Angleterre le suivirent dans sa retraite. Le génie et la fortune de la nation parurent sortir avec lui du conseil. Le roi honora sa fermeté, tout en se félicitant peut-être de Téloignement volontaire d'un ministre trop grand et trop impérieux. Il lui assigna une pension de soixantequinze mille francs , réversibles sur la tête de sa femme et de son fils atné. Les larmes de reconnaissance avec lesquelles lord Chatham reçut les remerdments et les bienfaits de la couronne loi furent reprochées avec amertume par les orateurs et les pamphlétaires de l'opposition. L'esprit de parti, qui n*a de sa nature ni patriotisme, ni convenance, ni mesure , voulait que lord Chatham retournât à l'instant contre la couronne ce génie et cette éloquence qui avaient sauvé la nation. Chatham, trop supérieur pour obéir à son propre parti, s'honora de ces insultes, et trouva plus de véritable dignité dans
r indépendance que dans Topposition. Il y a toujours l'apparence et l'odieux du transfuge dans ces ministres qui sortent des conseils d'un roi pour diriger ses ennemis contre la politique de la couronne.
Ces coalitions intéressées, dont nous avons vu de nos temps de tristes exemples, ne se dénouent jamais sans dénaturer les hommes, sans outrager les rois, sans saper les gouvernements. L'absence et le silence sont, dans ces occasions, la loi morale et la loi politique des ministres disgraciés. La retraite digne conserve ces hommes à leur prince et à leur pays ; ils doivent se tenir à distance des mystères d'État qu'ils ont touchés de trop près pour les divulguer. Leur opposition ressemble à des délations et à des ingratitudes, et leur hostilité à des trahisons. Lord Chatham comprit ainsi le vrai patriotisme de son rôle ; son absence du conseil lui parut signifier assez son refus de consentement à la nouvelle politique du roi. Retenu dans sa retraite par son infirmité croissante et par la convenance de son passé, il n'en sortit qu'après plusieurs années de solitude complète. Les événements n'avaient que trop vengé sa prévoyance : l'Espagne n'avait pas tardé à attaquer partout l'Angleterre. Après trois ans de luttes, dans lesquelles les forces navales préparées par lord Chatham sauvèrent les possessions et la prédominance anglaise dans les mers d'Amérique et d'Europe, le ministère de lord Bute conclut, avec trop peu de bénéfice selon Chatham, le trsdté de paix de 1762. Lord Chatham
Ui LORD CHATHAM.
parla avec majesté, mais avec mesure, contre la ratification des préliminaires. Le parlement, asservi à lord Bute, Técouta avec déférence, mais vota les traités; lord Bute, aflaibli dans Topinion par la mollesse de sa politique, supplia lord Chatbam de reprendre, dans son ministère, la direction des aflaires étrangères. Plusieurs conférences d'État, entre les deux adversaires qui se faisaient dans Tintérét du pays toutes les concessions de rivalité , n'aboutirent qu*à une mutuelle estime.
Cbatham disparut plus que jamais de la scène, pendant deux autres années, remplies par ses souffrances physiques, ses études historiques, et les soucis de sa famille à élever. Il formait dans un de ses fils, le second et peut-être le plus grand de cette race d'hommes d'État, le patriote aristocrate qui devait porter seul un jour le poids de l'Europe liguée contre sa patrie. Une question de liberté intérieure arracha une troisième fois lord Chatbam à son silence.
La Chambre discutait la loi exceptionnelle qui autorisait le gouvernement à violer le domicile des écrivains prévenus de crimes en matière de presse. Chatbam , quoique blessé souvent par cette arme de la publicité et de la calomnie, sentait que la liberté, même abusive, était l'âme du patriotisme britannique. 11 combattit cette loi, comme la destruction d'une des bases de la constitution; la parole était trop puissante en lui pour craindre la parole dans les autres. Le domicile du citoyen lui semblait Csdre
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partie de sa personne même. Violer le seuil, c'était à ses yeux dégrader l'homme lui-même. Sa harangue, dont on n'a malheureusement que des lambeaux retenus parla mémoire des auditeurs, égala, dit-on, la grandeur et la sainteté de l'édifice social, auquel .le ministre s'efforçait d'arracher une de ses pierres fondamentales.
« Par de telles lois, s'écria-t-il en commençant la péroraison de son discours, l'homme le plus innocent doit craindre pour sa vie, tandis que, dans le sens magnanime de la constitution anglaise, la maison de tout citoyen anglais est par elle-même une forteresse, sans qu'elle ait besoin d'être entourée de murs ou de retranchements. Elle peut être bâtie de roseau ^t couverte de chaume, continua-t-il en évoquant dans son éloquence toute la poésie de la nature, elle peut être ouverte à tous les souffles de l'air, tous les vents du ciel peuvent la battre, la pluie et la neige peuvent y entrer; tous les éléments de la nature peuvent y avoir accès ! Mais le roi ne le peut pas ! Non , le roi ne l'oserait pas !... »
Ce magnifique défi à la puissance inconstitutionnelle du roi et de la force publique dans une terre constituée resta à jamais la définition à la fois proverbiale, légale et poétique du domicile anglais; et ce qui rendit cette définition plus classique, c'est que celui qui l'a trouvée sur ses lèvres avait gouverné quinze ans son pays sans éprouver le besoin de violer une seule lettre de cette constitution.
24i LORD CBATHAIi.
Ed reconnaissance de cette proclamation de la sécurité civique de tout citoyen anglais, un admirateur enthousiaste de l'éloquence de lord Cbatbam, sir William Pynsent lui légua tous ses biens dans son testament. C'était la seconde fois que l'admiration* privée dotait le génie public. Un tel pays devait enfanter les grands dévouements par la reconnaissance comme d'autres les enfantent par l'ingratitude. Il est plus doux d'être un grand patriote en Angleterre, il était plus beau de l'être à Rome. La récompense diminue la vertu. .
Celle de Cbatbam fut récompensée de nouveau en 1766 par le second ministère de cet bomme d'État; le grand député des communes y qui n'avait jamais voulu être lord pour parler et agir plus près du peuple, fut nommé comte de Cbatbam pour siéger à la Cbambre des lords. On croit qu'il accepta ce rang parce que son Age et ses infirmités le rendaient moins propre aux tumultueuses discussions de la Chambre des communes. La hauteur de son point de vue, et l'indépendance de la cour et des partis, qu'il
avait su garder intacte, lui permirent de former un ministère de coalition, c'est-à-dire de concours patriotique au bien public. Ces coalitions, pour sauver ou affermir l'État ébranlé, sont l'honneur des hommes de parti. Les coalitions pour renverser des adversaires communs en sont la honte; quand les partis s'abdiquent pour la patrie, ils le font avec loyauté; quand ils s'abdiquent pour leur vengeance personnelle, ils mentent et ils se déshonorent. Les factieux parlementaires blâmèrent lord Chatham de cette coalition, l'histoire lui en fait un titre de gloire. Gouverner, c'est quelquefois combattre, mais c'est plus souvent réconcilier. Son nom était assez grand pour tout contenir.
U$ LOBD CBATBIX.
Lord Chatham, dans son second ministère, fut moins la parole et l'action du gouvernement que sa pensée.n se tint dans l'ombre du conseO comme le grand prêtre dans le sanctuaire. Son infirmité envenimée par l'âge, par la contention d'une longue vie, par les émotions fébriles d'une telle éloquence, le confina souvent pendant des années entières sur son lit de douleur. Son nom et son ombre gouvernaient le parlement. 11 gourmandait même ses collègues dans les mesures que son infaillibilité politique lui faisait juger de loin dangereuses à la nation. C'est ainsi qu'en 1768 il s'opposa énergiquement, dans une harangue imprévue et prophétique, aux taxes dont le parlement et le roi voulaient frapper les colonies américaines.
a Nous devons être les tuteurs gratuits et non les maîtres oppressifs de nos grandes colonies, dit-il en résumant sa pensée. Leurs taxes, ce sont les terres qu'elles peuplent, et les nations qu'elles civilisent pour l'honneur de l'Angleterre et pour le bénéfice de l'humanité. Vous ne les conserverez qu'en étant leur
providence! Votre taxe, c'est le commerce que vous faites avec vos colonies! » Vaincu dans cette politique désintéressée et prévoyante, il donna sa démission de garde des sceaux et s'éloigna de plus en plus de la Chambre des lords. Il voulut ainsi s'y réserver le droit de combattre les funestes conseils qui précipitaient le soulèvement de l'Amérique anglaise contre la mère patrie. On peut douter qu'une politique plus tolérante eût retardé beaucoup l'émancipation des Américains. La nature des colonies est l'ingratitude et quelquefois le parricide. L'essaim oublie la ruche d'où il est sorti.
L'indépendance est la loi des corporations assez fortes pour subsister par elle-mêmes ; toutes les fois qu'on ne veut pas qu'elle soit conquise, il faut la donner. Chatbam n'était, dans sa politique à l'égard de l'Amérique anglaise, qu'à moitié chemin de la vérité. Il ne voulait pas la révolte, et il ne concevait pas l'indépendance; il espérait que le patriotisme se conserverait toujours anglais au delà de l'Atlantique'. Sa modération aurait pu retarder la naissance du nouveau monde, il n'aurait pu l'éviter. Ce n'était ni le sentiment filial, ni le sentiment vertueux, ni l'honneur chevaleresque qui était l'âme de l'Amérique; c'était le luxe, le commerce, l'indépendance. Prendre l'Amérique par le sentiment, c'était le rêve d'un généreux patriote comme Ghatham, ce n'était pas la pensée d'un homme d'État. Les discussions sur l'Amérique sont les seules où l'on sente, dans les
harangues de Ghatbam, ce je ne sais quoi d'incertain, de contradictoire et de chimérique qui sonne éloquemment dans les notes, mais qui sonne creux dans l'esprit, caractère des éloquences d'opposition.
En 1778, la France reconnut, par hostilité à TAngleterre, la nationalité américaine qui' n'était encore qu'une insurrection civile; la Chambre des lords s entendit tardivement avec le ministère pour rompre Talliance des Â.nglo-Â.méricains et des Français, en accordant par désespoir à l'Amérique cette indépendance qu'elle n'avait pas su accorder par politique. Le duc de Richmond fit la motion de déclarer cette indépendance complète, à condition que les Américains s'engageraient à combattre avec les Anglais, leurs pères, contre les Français, leurs complices dans l'insurrection. Cette motion tardive, humiliante, mais nécessaire, souleva dans l'âme patriotique du vieil orateur tout ce que la patrie , l'aristocratie, la politique nationale, la haine contre la France , la décadence de l'Angleterre démembrée par les mains de son ennemi continental , pouvaient remuer d'indignation et de désespoir. Consentir à sa propre dégradation paraissait, au ministre de l'orgueil national, plus irrémédiable que de la subir; on revient de la mauvaise fortune , on ne revient pas
tiO ' LORD CBATHAM.
de la bonté et de rabdication. L'extrémité de sa patrie arracha Cbatham de son lit de douleur, où sa goutte nerveuse le retenait depuis sept mois immobile de corps, convulsif d'esprit. Sa famille tenta en vain de le dissuader d'un effort suprême où sa vie pourrait s'écbapper avec sa parole. Parler ou mourir^ ou parler et mourir^ fut la seule réponse du vieillard. Il croyait devoir ce dernier triompbe, ou ce dernier exemple, ou ce dernier soupir à sa patrie.
Vêtu avec la magnificence habituelle de costume qui relevait jadis en lui la beauté intellectuelle du visage et la majesté de l'attitude, mab les jambes entourées jusqu'au buste de couvertures de laine et de fourrures, il se traîna jusqu'à son banc dans la Chambre, soutenu d'un côté par lord Mahon, son gendre, de l'autre par William Pitt, son second fils et l'héritier de son âme; tous les lords se levèrent par un respect spontané à son aspect, et firent au vétéran de l'éloquence une haie et un cortège d'honneur jusqu'à sa place, depuis si longtemps vide parmi eux. Ils semblaient attendre de ce grand homme, qui avait pendant vingt-deux ans contrebalancé et vaincu la mauvaise fortune, ou un éclat de sagesse capable de montrer une route dans l'impossible, ou une dernière illumination de génie qui illustrât au moins le deuil de l'Angleterre.
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Quand le duc de Richmond eut développé sa motion, lord Ghatbam, en présence de qui nul n'aurait osé demander la parole, se leva, et d'une voix où Ton retrouvait encore l'accent de ses grands jours, luttant contre le deuil de sa pensée et contre la faiblesse du corps. « Milords, dit-il, j'ai fait aujourd'hui un effort au-dessus de toutes les forces de ma constitution, pour me rendre au milieu devons (pour la dernière fois sans doute) , afin d'exprimer mon indignation contre la proposition de reconnaître la souveraineté de l'Amérique. Je me réjouis, milords, de ce que la tombe n'est pas encore fermée sur moi, de ce que je suis encore en vie , pour élever ma voix contre le démembrement de cette ancienne et noble monarchie. Accablé sous le poids des infirmités, je suis peu capable d'assister mon pays dans cette conjoncture périlleuse; mais, milords, tant que je conserverai le sentiment et la mémoire, je ne consentirai jamais à enlever à la maison de Brunswick son plus bel héritage. Où est l'homme qui oserait proposer une telle mesure? Milords, Sa Majesté a succédé à
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un empire dont retendue est aussi vaste que la réputation intacte. TerniroDs-nous Fédat de cette natioo en abandonnant d'une manière ignominiease ses droits et ses plus belles possessions? Faudra-t-il que ce grand royaume, qui a survécu tout entier aux déprédations des Danois, aux invasions des Écossais et à la conquête des Normands, qui a résisté i la menaçante invasion de 1* Armada espagnole, tombe maintenant prosterné devant la maison de Bourbon T Certainement, milords, cette nation n'est plus ce qu elle était! Un peuple, il y a dix-sept ans la terreur du monde, sera-t-il aujourd'hui tombé si bas, pour être forcé de dire à son ennemi invétéré : Prenez tout ce que nous possédons, et donnez-nous seulement la paix? Cela est impossible. Je ne suis pas, je Tavouo* bien informé des ressources du royaume; mais j'ai la confiance qu'il en a de suflSsantes pour mainteuir ses droits. Tout état est préférable an desos|K>ir ; faisons encore un effort, et si nous devons succomber, succombons du moins en grand peuple! » 11 so ras^t après ces paroles suprêmes, et Ton vit son coUôcue et sou ami. lord Temple, se pencher à son oreille et lui représenter qu'il avait oublié de l>arler du parti qu'ils étaient convenus ensemble de pre^i^MHor à la Chambre. C'était de nommer le duc do RrunsTnîck p?neralîâ%î4me de l'année angio-allenundo. ot de concJun^ une alliance avec les Américains, à la seule condition qu'ils oonsenenient le iirA{vau anglais, et que les actes du gouvenement
américain continueraient à être revêtus nominalement de Tautorité du roi d'Angleterre. Concession acceptable sept ans plus tôt, tardive et presque dérisoire aujourd'hui. Lord Chatham portait la peine de ses délais à reconnaître la nécessité qui sauve ceux qui la devancent, qui perd ceux qui l'attendent I « Non, dit-il à lord Temple, je ne l'ai point oublié, je le ferai tout à l'heure en répondant au duc de Richmond. »
Le duc de Richmond soutint en eiïet sa proposition en termes qui semblaient concertés pour provoquer lord Chatham à proposer lui-même ce qu'il croirait le salut et l'honneur de la circonstance. « Si quelqu'un, dit-il en terminant son discours, pouvait prévenir la douloureuse nécessité où nous sommes, lord Chatham serait à coup sûr l'homme de qui nous devrions tout espérer; mais quels sont les moyens que ce grand homme d'État pourrait avoir à nous proposer? »
Lord Chatham, ainsi provoqué à parler de nouveau, se leva pour répondre, mais soit que ses forces, surexcitées et épuisées par sa première harangue, trahissent sa volonté, soit qu'au dernier moment le néant et l'humiliation de la proposition qu'il avait à faire hésitassent sur ses lèvres et fissent rentrer ses paroles avec la douleur et la mort dans son sein, il ouvrit vainement les lèvres, porta la main sur son cœur, pâlit et chancela comme un homme frappé d'un évanouissement mortel. Le duc de Cumberland,
oncle du roi, et lord Temple, son ami, le reçurent sans connaissance dans leurs bras; les lords se levèrent et s'empressèrent autour du mourant; on fit évacuer la- Chambre par respect pour les derniers soupirs d'un grand homme expirant sur la brèche de sa patrie. Les soins de son fils, de son gendre, de ses amis, le rappelèrent enfin à la vie ; on l'emporta, comme un blessé de la défaite de son pays, à sa maison de campagne du comté de Kent, dans le voisinage de Londres; Il y reçut encore les tendresses de sa famille et les respects de l'Angleterre, mais il y expira le 12 mai 1778, moins de son âge et de son mal, que du démembrement de sa patrie.
L'Angleterre, il faut le reconnaître à sa gloire, n'attendit pas les derniers soupirs de Chatham pour sentir que la plus grande âme de la nation venait de s'éteindre avec sa plus grande parole. Elle a de généreux patriotes parce qu'elle est une généreuse patrie! La Chambre des communes entendit avec larmes le panégyrique du grand dépiUé des communes j elle lui vota un deuil et des funérailles publics n elle reconnut dans une délibération solennelle que lord Chatham , en s' occupant exclusivement de la chose publique, avait négligé sa propre fortune, et que son héritage était insufiisant pour que ses enfants portassent dignement le nom et le rang de cet homme d'État. Lne somme de près d'un million fut affectée au payement de ses dettes; une pension héréditaire de cent mille francs fut partagée entre ses
enfants. Sa tombe fut élevée, aux frais de la nation, dans la nécropole des rois et des Anglais illustres, sous les voûtes de Tabbaye, à Westminster. Sa mémoire, écho toujours vivant de sa voix, résonne à jamais comme un bruit immortel par-dessus toutes les voix des deux Chambres de l'Angleterre.
Ses paroles étaient mortes avec lui, mais la renommée de l'éloquence fut impérissable. La tradition fut son monument; le regret ajouta encore au prestige. Les débris de cet homme parurent dépasser les proportions de l'humanité; ces débris, selon nous, ne trompent pas l'imagination ; la nature en lui est prodigue. Sur les parcelles qui nous restent de ses harangues, on peut recomposer dix orateurs; on ne peut en mesurer que cinq avec lui : Démosthène, Cicéron , Mirabeau , Vergniaud , Bossuet ; Démosthène, qui le surpasse en argumentation, ne l'égale pas en cri ; Cicéron, qui le surpasse en poli, ne l'égale pas en force ; Mirabeau , qui le surpasse en solidité , ne l'égale pas en couleur; Vergniaud, qui le surpasse en abondance, ne l'égale pas en images ; enfin Bossuet, qui le surpasse en lyrisme, ne l'égale pas en soudaineté d'inspiration. Ces cinq supériorités dans un seul homme, contre les cinq plus grands de nos siècles, constituent une supériorité personnelle et définitive qui n'a plus de terme de comparaison. Chatham n'est plus Chatham : c'est l'orateur, c'est le patriote, c'est le philosophe, c'est le coloriste, c'est le musicien, c'est le poète, c'est l'inspiré, c'est le
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Platon, rHomëre, le Piodare de Féloquence politique.
Et son premier titre est d'avoir élevé la discussion des affaires publiques jusqu'à la sublimité littérsdre et classique de l'art, c'est d'avoir inauguré le beau dans la politique.
11 y a, nous ne l'ignorons pas, une école de prosaïsme et de trivialité systématique, la plus nombreuse, parce qu'elle exprime le plus de médiocrités et le plus d'envie, qui fait un crime à lord Ghatham et à ses émules des supériorités dont nous le louons, et qui voudrait rabaisser l'éloquence politique au ton d'une conversation familière entre citoyens sur des intérêts de cité. Une exposition froide, une argumentation sèche, une lucidité accessible aux yeux les plus faibles, une sobriété indigente de couleur, de chaleur, d'images, d'harmonie, de pathétique dans le discours, leur paraissent la perfection toute vulgaire, toute prosaïque, et toute négative de l'orateur. Cette école, intéressée à interdire aux autres l'usage des facultés qu'elle n'a pas reçues de la nature, ressemble à ces institutions somptuaires des petites républiques de l'Helvétie, qui défendaient aux riches d'élever les étages et le toit de leurs demeures au-dessus du niveau des masures ou des chaumières des indigents, afin de conserver dans leur cité l'imbécile égalité de la misère I
Ces lois somptuaires de rintelligence comme de rarchitecture sont la tyrannie de la médiocrité sur le génie, et la mutilation des facultés humaines. Sans doute l'emphase, la rhétorique, la déclamation sonore et vide sont des vices de la parole , que le mépris et l'inattention de l'auditoire punissent assez dans les orateurs sans idées. Mais s'il est convenable de tenir toujours la parole au diapason modeste de l'humble sujet qu'on traite devant les citoyens assemblés, il est absurde d'interdire à la parole de s'agrandir, de s'élever et de se solenniser même à la hauteur des grandes questions politiques que les orateurs et les ministres débattent devant les nations et devant la postérité. La vulgarité de la parole dans de pareilles assemblées et sur de pareils sujets est aussi déplacée et aussi inconvenante que la solennité du discours le serait dans la familiarité de la conversation domestique. Après les dieux, ce qu'il y a de plus saint pour les nations ce sont les lois et la discussion de leurs affaires nationales. La parole ne saurait jamais s'élever trop haut pour atteindre ces grands intérêts des peuples.
Il n'a pas été donné à l'homme de traiter de plus grandes choses que lui-même ; il doit le faire , quand il le peut, en termes dignes de la cause, et dans une langue aussi grandiose et aussi pathétique que le sujet même. Indépendamment des sens, le beau même dans le discours doit faire partie, dans une grande société civiUsée, des discussions publique»
entre les premiers citoyens de la patrie. Il ne suffît pas à Forateur politique de convaincre, il faut encore émouvoir et enthousiasmer ; il faut consacrer la plus haute raison par la plus haute parole. Il faut faire penser, mais il faut faire aussi admirer le peuple; l'admiration est la plus noble faculté de l'homme, il faut exercer cette sublime fascination sur son esprit : le raisonnement ne donne qu'une conviction froide et inactive à la multitude, l'admiration seule lui imprime le respect; l'enthousiasme seul lui inspire l'élan, l'énergie, l'action héroïque qui réalise les grandes résolutions ou les grands dévouements, cette poésie de la politique. La beauté de la parole de leurs orateurs est la moitié de la beauté de leur histoire chez les peuples libres : leur littérature oratoire ne les consacre pas moins dans la postérité que leur littérature écrite.
Si Athènes, Rome, Londres et Paris avaient suivi les conseils de ces hommes étroits et courts qui veulent proscrire l'éloquence littéraire des affaires d'État, que seraient ces nations sans écho sur leur tombe? que serait la Grèce politique sans Démosthène? Un conseil municipal de petites fédérations populaires qu'on verrait agir dans l'histoire sans comprendre les motifs de leurs mouvements. Que serait Rome sans Cicéron? Un Sénat rendant des décrets dont nul n'aurait l'intelligence: un Forum où des causes sans mémoire se débattraient devant un peuple sans oreilles et sans voix. Que serait la
révolution française dans mille ans sans Mirabeau et sans Vergniaud, l'un le prophète sur le trépied, l'autre la victime sur Téchafaud; tous deux expliquant dans d'immortelles harangues ces convulsions de l'esprit humain? Enfm que serait l'Angleterre sans StraflTord, sans le second Pitt, sans le second Fox, sans lord Chatham surtout, le poète suprême de la parole politique? Une superbe aristocratie, une démocratie turbulente , une royauté inactive conspirant à huis clos, tantôt désunies tantôt de, concert, la déprédation des mers, la conquête des lies, le monopole du trafic du monde.
Supprimez la grande éloquence littéraire de leurs conseils, ces peuples descendent, aux regards de l'avenir, de leur piédestal , la politique est muette , et la politique sans voix fait horreur ou pitié au monde. Mais l'esprit humain rentre en scène dans les affiûres humaines par la voix de ces grands hommes de lettres en action, Démosthène, Cicéron, Chatham , Mirabeau , Vergniaud et leurs émules de tous les pays et de tous les âges. L'homme s'entend penser, sentir, parler, chanter même comme ces grands lyriques de tribune dans le drame humain, et le monde retentit de son étemel enseignement, non-seulement des grandes choses qui ont été faites, mais des grandes paroles qui ont été dites à l'exemple, à la leçon, au profit de toute l'humanité.
Les grandes paroles sont les mères des grandes choses ; le beau dans le discours est le diapason du
LORD CHATHABf. M
beau dans Taction. Dégrader l'éloquence, c'est dégrader l'âme de l'auditoire ; l'orateur est le poëte du peuple délibérant. Si l'orateur est trivial et cynique, vous avez Glodius, Gromwell ou Marat demandant des têtes à des barbares. Si le poëte est lettré et philosophe, vous avez Gbatham, Yergniaud ou Lanjuinais demandant des modérations et des vertus aux citoyens. N'abaissez pas la voix des tribuns, car ce serait abaisser le patriotisme et la vertu des nations.