‹ Portraits et discussionsChapitre 10 sur 56 · JEAN MORÉAS CRITIQUE · texte numérisé non relu

JEAN MORÉAS CRITIQUE

Ce sont de délicieux ouvrages que les Esquisses et Souvenirs de Jean Moréas et ces Variations sur la Vie et les Livres parues quelques semaines après sa mort. Il y règne la plus aimable variété et une liberté de composition permise à Moréas, mais dont je ne conseillerai l'imitation à personne. Pages de critique et aphorismes littéraires, croquis de paysages et carnets de route, anecdotes et souvenirs, méditations et rêveries fugitives, voilà ce qu'on y trouve dans un pêle-mêle au fond très surveillé et très malicieux. On n'est pas tenté un seul moment de reprocher le manque d'unité. Ce sont là grains d'un même sel. Les fameuses Stances nous montrent, transfiguré par la sublime épuration de l'art, ce que l'âme de ce poète distillait de désespoir contenu. Nous avons ici les témoignages de son « divertissement».

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Les articles de critique de Moréas ayant longtemps paru dans la Gazette de France^ je connaissais un leclour do co feuilleton qui, j)arvenu h la sigiudure, avait presque envie de se plaindre que l'écrivain ne se fui pas donné de peine.

« Lisez I3runeti(>re, lui disais-je; il a beaucoup de poids et on voit saillir le biceps. C'est te que vous voulez. » Mais mon ami ne m'écoulait pas et lisait assidûment Moréas. Il le goûtait, mais avec un remords. 11 l'avouait juste ol le sentait hautement sage dans la [)lupart de ses appréciations. Mais il lui semblait que la vérité (lût ^tre assenée. C'est le cas de certaines vérités ou du moins une nécessité par rapport à certains cerveaux. Mais ce n'est pas le cas des vérités littéraires, et de vérités de cet ordre ces cerveaux durs ne sont pascapables.Taine, et après lui hrunelière, n'onl-ils point corrompu la critique en y introduisant une sorte d'emportement? Ce n'était pas la manière de Sainte-Beuve. Il ne faut pas, disait-il d'après Bacon, presser ruilement les œuvres de l'esprit pour en faire goûter le suc. Si une œuvre est belle, dirai-je à mon tour, il appartient au critique de la placer sous le jour d'où sa beauté rayonne le mieux; mais

qu'il ne s'éverlue pas à arracher à celle beauté son mystère. Si l'œuvre est sans mérite et que la cabale ou le snobisme lui aient fait une réputation qui nous défende de la passer sous silence, l'écraser à tour de bras ne sera pas nécessaire. Il est bien plus décisif d'en faire sourire que de la faire honnir.

Moréas critique est substantiel sans l'ombre d'apprêt, persuasif sans procédé dialectique. Nul n'a plus de doctrine que cet artiste, consommé dans la connaissance et la pratique de son art : mais nul n'a plus horreur d'argumenter. Ses jugements littéraires sont comme une quintessence d'observations très attentives, de comparaisons étendues et de sensations complexes qui, à force defiltrations^ se seraient condensées en quelquea perçu d'ensemble lumineux et simple. Tout le monde aura l'impression de pénétrer parfaitement les sentences esthétiques de ce poète, dont la poésie, voici vingt ans, passa pour quelque peu incompréhensible. Mais il y a beaucoup de philosophie et de science fine sous les arrêts sobres que Moréas porte sans paraître y attacher d'importance, à la manière d'un causeur très poli. On l'envie de pouvoir dire d'aussi bonnes choses à aussi peu de frais. Si l'on se savait l'autorité de la maîtrise, on souhaiterait de la joindre, comme lui, à l'amabi-

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lilc (Ir la paiossc. La iriliijue dtî Moréas a le prix (l'un vin lonf à fail (Irpoiii!!»'-.

Oiiollc [M.'rl\:cliuiJ «Je hrit\rli'' il, in- .h - |iii;c inenLs connue les suivaiils ;

(Ihalcaubriand fait du plaque^ avec génie... Vollair»' H Montesquieu pétillent dans une langue qui s'éleinl déjî»... Corlcs. Flaubert est un maître. Qui le nie ? Pourtant, un jour (jue je me grisais d'un sermon de Bossuet, J'eus la sensation que Flaubert él^iil quelque chose commode l'eau stérilisée... Thucydide est nu comme le mont Ilymelle. Mais l^lalon s'en- ^^uirlande : il n'en est pas moins alti({ue.

Pascal a le lans^af^e de toutes les passions. Il ne lui a mau(|ué que d'avoir jj^ardé les chevau.v à la porte tlun théîMre comme Shakespeare. La Bruyère était un manjueteur avec des lubies.

(ielle même sobriété, celle mémo décision de trait, .Moié;is les inonlro également comme mo raliste.

Henri Becqae me témoignait beaucoup d'aJïection. .Ne senlait-il pas que j'étais plus bête que lui dans la |)ralique «le l'existence ?... Verlaine étî^il un bouri^eois l'rant.ais dans le meilleur sens du mot, respectueux de l'ordre et même des préjugés. Je garantis

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qHe, s'il eut maille à partir avec la justice, il ne lui en garda point rancune. Vraiment, il avait un faible pour la magistrature et la gendarmerie.

Sur Flaubert :

Flaubert s'est appliqué avec une haute conscience dans Madame Bovary. Nous y goûtons le nombre et l'harmonie de la phrase sans doute. Mais quelle gageure ! Talent à part, ce sont là pièces rapportées et qui font penser : à quoi bon 1 II est plus simple, en pareils sujets, d'écrire à la diable comme l'abbé Prévost, par exemple.

Quelle justesse dans la rapidité! Oui, ce bon Flaubert, que torture tant la question du style, nous fait l'effet d'un calculateur très savant, mais qui a une chimère, qui oublie une donnée du problème sur lequel, à part cela, il fait merveille. II pense au « nombre », à 1' « harmonie », à la propriété; il ne pense pas au mouvement. Et le mouvement, le courant, la continuité alerte^ qualités toujours nécessaires, ne priment-elles pas toutes les autres dans le roman, dans le récit, surtout si la matière en est d'essence comique ? Madame Bovary est une matière bourgeoise, npn comique. Mais VÉducation sentimentale., mais Bouvard et Pécuchet? Flaubert a pourtant cru que le rythme et la coupe, sinon

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(lo Hossuel, du moins do Monlosquieu, y conveiiaioiil. (Test ce ([ui étonnait Morôas.

Ce qu'il en dit est extrait d'un article poriiculiùrement délicieux sur Mme de La Fayette, dont

il loue « l'art discret, mesuré et si puissant encore, sans avoir Itcsoiri de contorsions ni de secousses ».

(Juel air subtil, quelle lumière tranquille baignenl la passion dans la Princesse de Clèvex I Gautier et ses t'innlos emploient pour <lécrire loules sortes de moyens exlra-lilléraires. Ils barbouillent assez brillamment et il n'y a rien de net en leur peintui'e. Simplement, brièvement, Mme de La Fayette fait l»arler ses portraits aux yeux comme à l'esprit, et voilà aussi ses décors bien en place ! C'est la manière (le Racine.

Vous que mon bras vengeait dans Lesbosenflîuiimée.

(lit Achille à Ag'amemnon et ce seul vers évo(pie plus t[ue tout le /(liras caparaçonné des romonliijnes.

Ayant donc opposé au des^^.in pur et au coloris bien niacéde Mme de La Fayette et de Racine la surcharge de Flaubert, Moréas, par une brusque question, élargit l'antithèse : « Et Chateaubriand".^ dcuiande-t-il. Nous savons qu'il faisait (/u plaqué avec génie. » Du plaqué, du caparaçonné^ des pièces rapportées, il me semble bien

que ces noms divers peignent un même défaut et le défaut de toute une littérature.

Cinq jours avant sa mort, Moréas eut avec Maurice Barrés une conversation qui débuta par ce mot du poète : « l^arle-moi de n'importe quoi de littérature. » Moréas fît à mes travaux une allusion dont le Ion d'amitié, délicatement relevé dans le récit de Barrés, me touche et me laisse fier. Ce fut à propos de mon livre sur le romantisme que fut prononcé ce mot vite devenu fameux : « Il n'y a pas de classiques et de romantiques... c'est des bêtises. »

Les textes que j'ai cités prouvent que je ne le doispas entendre comme une contestation. L'idée de Moréas n'était-elle point la suivante : il n'y a pas un principe classique et un principe romantique en antagonisme, comme il y a pour les manichéens un principe du bien et un principe du mal; le romantisme ne se peut définir que négativement, c'est l'oubli, c'est la perte dételle et telle des conditions éternelles de l'art, c'est (relativement et à des degrés très divers) l'art à vil prix. Je n'ai jamais dit autre chose. J'ai cherché à analyser celte décadence.

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Oui, écrit Moréas (juste apr^s son mol sur Chateaubriand) le génie sera toujours le génie, en dépit delà mauvaise occurrence. Mais le génie d'un Racine, d'un La Fonlainc, cl d'iuie Mme de La Fayette, ù son rang bien entendu, s'esl trouvé d'accord avec les bons principes, avtv* les seuls principes, cl c'est hml mieux, ma foi.

m ailleurs :

Nous devrions savoir, ù la fin, que Corneille et Uiicine ont réalisé l'unicpie forme d'art véritable depuis l'antiquité : et c'est une honte de l'avoir laissé dire ù Nietzsche.

Nos adversaires littéraires nous accusent de itHrécir outrageusement le ciel de l'art, d'en exclure de grands chefs-d'œuvre, de grands poètes, et ils croient aussi que notre amour du ( lassicisme se satisferait de pastiches. Moréas nous aidera h répondre. Lui qui, quand il a nommé Homère, Sophocle, Corneille, Hacine et La Tonlaine, croit avoir épuisé les divinités du premier rang (il voit un dieu dans Shakespeare aussi, mais môle de démon), est merveilleux j)()ur s'inléresser libéralemcntà tous, pour rendre justice à tous, pour extraire des plus petits auteurs, d'un Moncrif, d'un Monsclet, l'arome (lait, (le faiilaisic qui peut flotter dnn*^ leur

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fatras. Une ferme doctrine de l'art et du goût ne rend ni bouché, ni insensible. Je craindrais plutôt cette obtusion et cette étroitesse, chez ceux-là, quoi qu'ils en disent, dont le goût ne porte pas de lumière et à qui une certaine intensité confuse (qui est bien quelque chose) suffit déjà pour donner l'émotion du beau. — Quant à ce qui est de faire aujourd'hui « du classique », je ne vois pas que la manière ait dû changer de ce qu'elle était autrefois et que Moréas définit implicitement dans des sentences comme les suivantes :

J'appelle style, une façon haute de concevoir et d'exprimer simultanément et avec force — non quelque tour de main capable d'éblouii' les demi-connaisseurs.

Le trait principal du génie n'est pas d'être neul ^ c'est bien plutôt d'être antique. Un grand poète comme Dante touche à la foule par les matériaux qu'il emprunte et il s'en écarte par la qualité de son travail et de son inspiration.

Lamartine n'est pas sans lacunes. Il éclate cependant, pur rayon dans le brouillard. C'est qu'il fui original et contemporain sans arrière-pensée par la seule force dejes dons naturels.

Etre « antique » et « contemporain » — contemporain, c'est-à-dire vivant, parla puissance

JEA^t MoKEAa t.litlivl'l' lit

de l'itnu^inalion, du senlimcnt cl de la sensation, par la vertu de ce mystère des entrailles qu'est le « don », qu'est la passion et la force de créer — antique, c'est-jt-dirc; universel, humain, par l'ordre qui épure la flamme, (jui en fait de la liiniière en la distribuant selon de» lois, au fond rigoureuses, et dont les modèles d'application existent. Lois trop fortes pour qu'elles ne se refusent pas à ca|)ter une inspiration dél)ile el froide, de telle sorte que, si le pastiche roman li(|ue est aisé, le pastiche classique est impossible. Vous pasticherez Gampistron, quand vous aurez voulu pasticher Racine. « La Grèce, dit Joseph de Maistrc qui ne pouvait souffrir les Grecs, a découvert le beau; il faut toujours faire tomme elle sous peine de mal faire. » Ainsi pensait Moréas.

Depuis les deux recueils dont je viens de dire si imparfaitement le charme substantiel, a paru, par les soins de MM. Raymond de la Tailhède et Henri Oap^an, la série des Rr flexions sur (/ucl- (liios poètes.

Rien de plus dénoué en apparence que ces enlrotiens. Rien qui soit d'une tenue plus pari'ailemenl gracieuse. Moréas possède assez de

science pour ne cueillir du savoir que les fleurs. Et son goût poétique, précisément parce qu'il est le plus fier et le plus ferme du monde, peut se montrer le plus hospitalier et le plus aimable. C'est le cas de dire qu'il « ne dédaigne presque rien ». Il relève volontiers le prix de ce qui n'est pas excellent et il observe à merveille cette règle de la critique délicate, qui est de donner des rangs sans en avoir l'air, par la manière de parler des choses. Ce petit livre est plein de doctrine et c'est un bouquet. Il y est question de Louise Labé, de Pétrarque, de Ronsard, de du Bellay, d'Aubigné, de Desportes, de Corneille, de La Fontaine, de Saint-Amant, de Lebrun, de Baour-Lormian, de Victor Hugo et de bien d'autres, bref des grands et des petits. On y apprendra beaucoup sur eux et sur leurs vertus. Mais on rapportera de toutes ces études une leçon plus générale et trè^ précieuse. Moréas, critique, peut rendre à une génération, où il est devenu trop rare, le sens du vers français. Le prestige des grands Parnassiens a eu beau subir des atteintes. Depuis qu'ils ont durci et cassé la poétique française, nous avons eu Verlaine, nous avons eu Moréas lui-même, mais rien d'assez puissant pour déprendre nos contemporains des plaisirs demi-barbares que beaucoup d'entre les plus lettrés trouvent encore auprès d'un Heredia.

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Verlaine est la grflce, la fantaisie, Tesprit, souvent adorables, mais non pas la [)uissance. Moréas a moissonné des j^-erbes d'un inestimable prix sur un champ maigre. Ce cœur, discrètement amer, trop familiarisé avec l'horreur de l'absolu désenchantement '^^il n'y avait plus au monde (|ue les beaux vers dont il ne fiU pas désenchanté), désintéressé à l'excès des choses humaines, ne voulant cependant laisser sortir de lui (juc des mélodies parfaitement pures, n'avait qu'une mince matière de chants, « (îrand poète », a dit quelqu'un. « Grand pelit poète », a dit un autre. Kl les deux formules sont vraies. Mais ce (pii est grand, sans restriction, ohe/. Moréas, c'est cet amour universel, admirablement informé et savant, de la belle poésie de la France i\ toutes les époques. L'accent dont il en parle nous la rend tout entière comme contemporaine et fait d'une strophe heureuse de Louise Labé, de Remy Relleau ou de Passerat quelque chose de tout frais, comme né d'hier. Par là, dis-je, sa leçon retrempe le goût poétique français à ses véritables sources.

Le libraire me dit (jue les recueils de critique de Moréas sont négligés par le public .l'en suis

attristé. On se jette sur Claudel et Verhaeren, on abandonne Moréas. On préfère Polyphème à Ulysse. Mais il ne faut jamais désespérer du retour d'Ulysse. Patience ! Polyphème, une fois de plus, aura tort.

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