‹ Portraits et discussionsChapitre 11 sur 56 · JULES RENARD · texte numérisé non relu

JULES RENARD

On appelle queltjucfois M. Jules Renard un autour u rosse ». On l'appelle aussi un auteur « gai » — par antiphrase, dans le sens de gaiU'î maeabre. On parle de son ironie glacée, de sa hlaguc sinistre, de sa fumisterie noire. Jules Renard est tout bonnement un réaliste. Il l'est strictement et absolument. Il est le réalisme en personne. L'application du procédé réaliste produit par elle-même cet ell'et de cliarge, de grimace, de sèche boulTonnerie voulue dans des peintures qui, le procédé admis, ne visent qu'à être exactes et fidèles.

Si je ne craignais de m'cxprimcr romnie un pédant, je d(4inirais le réalisme le système qui refuse toute part à la synthèse dans l'invention

et dans l'élaboration de l'œuvre d'art. Le réalisme applique à l'art un procédé exclusif de fragmentation et de détail. Dans la peinture d'un objet, d'un être naturel quelconque, matériel ou moral, il opère invariablement comme si la réalité, l'essence de cet objet se résolvait tout entière en une multiplicité disjointe de menus éléments, de menus événements sans lien interne et vivant, sans unité de physionomie entre eux, sans âme commune. Il peint donc par le seul moyen de l'accumulation et de l'accumulation du petit. De cette manière, on peut peindre dans la perfection un tas de cailloux; mais quant à exprimer un caractère, quant à animer (que ce soit par la plume ou par le pinceau) un visage, une scène une situation, un paysage — impossible.

Pour qu'un personnage de drame ou de roman nous donne l'impression de la vie, il faut que tous les sentiments, paroles et actions qui lui seront prêtés dérivent d'un fond psychologique un, préalablement aperçu par l'écrivain dans une intuition synthétique. Mais l'art réaliste ne songe pas à faire vivant \ sa prétention, c'est de faire vécu. Et faire vécu, c'est reproduire dans la dernière minutie la suite des sensations, gestes et propos d'une personne ou d'un groupe de personnes dans des circonstances aussi journa-

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lières, aussi banales que possible. Celte Irivialit(^ des circonstances, cette nullité de l'alTabulation est essentielle dans la liltt^ralure réaiisic. Des situations « fortes » sont nécessairement le résultat de réactions personnelles énergiques; et le réalisme fait table rase de la personnalité huniain»', de ce ()ui en l'iioinme est la personnalité. De là ce qu'on appelait, il y a quelques années, la « tranche de vie ». Par exemple, on fera tenir Thistoire morale d'une famille dans une série de tableaux aussi significatifs qu'un repas de famille où il ne se passe rien que d'ordinaire.

troussez ce procédé à l'extrême et jusqu'à la manie. Imaginez-le pratiqué avec une sorte de virtuosité par un auteur qui a pris l'habitude de ne voir qu'au microscope et qui raffine sur le chélif, qui, dans l'existence d'un individu ou d'un milieu social, guette d'un regard attentif, aigu, les événements matériels ou moraux les plus petits, les moins dignes de remarque, les plus pauvres en conséquences et ne s'intéresse pas aux autres, qui d'ailleurs sait rendre avec une étonnante précision les minuties anecdotiques ou psychologiques qu'il a le bizarre goût de relever à l'exclusion de tout le reste. Évidemment, cet auteur a une certaine philosophie. Il estime que seules ces minuties comptent, qu'il n'y a qu'elles,

<{ue la vie, taiit collective qu'individuelle, des hommes n'est tissùe que de minuscules phénomènes et d'infimes accidents, que tout ce qu'on peut dire de causes permanentes, d'actions à effets amples et lointains, de forces profondes, d'influences durables, organisatrices et dominatrices, est pure phrase. Misérable philosophie ! Elle aboutit, disais-je, à un art involontairement -caricatural. A l'image authentique de la vie, laquelle implique l'impression d'une continuité interne, d'un souffle interne reliant et imprégnant toutes les parties, elle substitue le spectacle de quelque chose de disjoint, de mécanique, de saccadé, de falot. Spectacle pénible qui, par rapport à la vie et à la nature qu'il prétend représenter, est ressenti comme une dérision et une froide insulte et qui, à ce titre, a sa saveur. Tel est le procédé, telle est l'esthétique de Jules Renard.

Parce que son art est caricatural, je n'ai point prétendu qu'il fût sans vérité. En disant que le procédé réaliste n'est bon que pour peindre un tas de cailloux, j'exagérais pour être entendu. 11 y a un domaine psychologique où le réalisme est chez lui. C'est lorsqu'il s'agit de représenter

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