SAINTE-BEUVE
Voici deux nolables études sur Sainte-Beuve. l'une, d'Alherl SorcI, forme le morceau prin- ( ipal d'un recueil posthume de Notes et porlraits IMon). L'autre, de M. (ieorge Grappe, se présente sous la forme d'une piquante fiction. Le jeune écrivain a eu un songe II a nWé que Sainte-Beuve vivait encore et que lui-même 1 liait craintivement rue du Montparnasse, lui pirsenter ses essais." Il nous rapporte l'accueil cl la causerie du maître. (!c récit sert de pré- !;iceà une demi-douzaine d'articles rapides, mais suiislantiels, écrits sur les plus grands ou plus i;ros auteurs du dix-neuvième siècle, à l'occasion (le leur centenaire J)ans le jardin de Suinte- /îeuve^chez Stock .
De l'étude de Sorel, je dirai qu'elle parcourt et qu'elle enveloppe très brillamment l'ensemble liusujel, sansprélendre y pénétrer à do grandes
profondeurs, ni l'éclairer d'un jour nouveau. Elle tient plutôt de l'éloge académique que de l'analyse. Mais elle est éloquente, généreuse, animée d'enthousiasme littéraire. Pour M. Grappe, la mise en scène de la conversation qu'il a imaginée est fort spirituelle. Mais il est très délicat d'apprécier son ouvrage à cause d'une certaine ambiguïté de genre. Son intention a-t-elle été simplement de rehausser d'un cadre ingénieux un exposé d'ailleurs authentique et fidèle des idées de Sainte-Beuve? C'est ce qui me paraît en bien des endroits excellents. Mais je n'en suis pas assez sûr. En d'autre endroits, bons à leur manière, je croirais qui! a eu plutôt en vue un « dialogue des morts », qu'il s'est donné licence de proposer des idées et des impressions à lui au nom d'un mort illustre, sur les lèvres duquel il suffit qu'elles ne jurent pas trop. Bref, je ne vois pas au juste où finit le Sainte-Beuve, où commence le Grappe. Bien plus j'imagine que Sainte-Beuve lui-même eût été embarrassé pour en décider, qu'il n'eût pas exactement su où donner le coup d'ongle de la démarcation. Le lecteur a pourtant besoin de savoir à qui et à quoi il a affaire, si c'est à M. Grappe, historien attentif de la pensée de Sainte-Beuve ou bien à M. Grappe, humoriste nourri certes de cette pensée, mais ne se gênant
SAINTE-DEUVE 76
pas pour la solliciter, la pousser, la forcer dans le sens qui l'junusc. ^)uc M. Grappe nous laisse lii-dessus quelque incertitude, voilà ce que je lui reproche, ui;us voiI;\ ce qui dénote aussi chez lui (jo suis heureux de le dire) des lellres et de Tosprit.
Il existe sur le compte de Sainte-Beuve deux
grosses h^gendes, accréditées prinripaloment par les lilléralcurs universitaires, et volontiers i<'(*ues, bien qu'elles soient déshonorantes pour Jui, par beaucoup de ceux-là in«^me qui font profession de le goûter. La première concerne son rarartère moral et dénie toute probité à sa crilicpie. (lu moins quand elle s'exerce sur les poètes ses conlemporains. La seconde vise son tour d'esprit et elle représente Sainte-Beuve comme un sceptique pur, un pur dilettante, absolument insoucieux (même en matière littéraire) de principes et de doctrine, ou n'ayant pour toute doctrine qu'une passion extraordinaire d'universelle ( iiriosité, sans plus.
Brunolière nous dit par exemple « que sa crili(iuc lui sert d'un moyen pour satisfaire ses ressentiments et distribuer les rangs par rapport à ((lui (|u'il a la prétention d'occuper comme
76 PORTRAITS ET DISCUSf^lONS
poète », qu' « il ne meurt pas un de ses contemporains (Balzac, Musset, Vigny) sans qu'il n'en profite ou qu'il n'en abuse pour régler avec eux le compte de ses anciennes rancunes ». On trouverait chez M. Faguet, chez M. Lanson des sentences équivalentes qui ne vont pas à moins qu'à infirmer d'une manière radicale la sincérité, l'autorité des jugements portés par Sainte-Beuve sur l'ensemble des écrivains français de sa génération, c'est-à-dire sur tous les grands noms qui ont brillé dans notre littérature, entre 1800 et 1840. Ces jugements auraient été en général ourdis, avec une science d'ailleurs subtile et diabolique, par l'envie d'un poète manqué et d'un homme laid, blessé des succès poétiques et féminins de ses glorieux rivaux. Voilà, dis-je, la légende.
Pure légende ? Non pas. Il est certain que Sainte-Beuve, nature délicatement et même assez profondément poétique, a souffert de l'insuffisance de ses don^ de poète. Que cette souffrance ait provoqué chez lui une démangeaison assez constante de rabaisser le mérite de mortels plus heureux, je le croirais. Mais jusqu'à quel point y a-t-il cédé ? Jusqu'à quel point le mal qu'il a pu dire d'un Lamartine, d'un Vigny, d'un Musset, d'un Hugo, excédait-il le mal qu'il en pensait dans la sincérité de sa conscience de critique et
MAIMH-HKlîN i: 77
• i il I liste ? Question iulliiitncut délicate qu^on tranche vraiment avec beaucoup ilc désinvoilure. Si lo c<eur Ironhlr de Sninhvlîeuve eut, liélas ! SOS exigences mauvaises, rintelligence, le goiU ilu juste, du vrai, !o sentinientderartctdu beau ont, chez un Sainte-I3euve, les leurs aussi, et non moins vives. Au moins faut-il, chez un tel esprit, que les suggestions obscures de la « rancune » se soumettent à composer avec les vues claires de la pens«'^e.
l^t il en fut ainsi. (Ju'il enveloppât de miel (les critiques très çorrosives, ou qu'il se plùl, ayant donné aux belles réussites du génie de justes et pénétrantes louanges, je ne dirai pas à forcer, mais à agiter la dose d'absintiie, à buriner avec amour les faiblesses et les défauts, Sainte-lîeuve n'en a pas moins misparécril sur le compte de tous les écrivains qu'il jugeait, le vrai fond de son impression, la vraie teneur de son estimation. Seulement, il faut sa voir le lire. Lisez bien, a-l-il dit, en parlant après couj) de ( erlains articles en apparence tout élogieux du temps où il professait la fraternité d'armes r()manli«jue ; lisez bien, la criliciue y est à /'/cur i/'caii. Oui et une crili(|ue terrible parfois ; par exemple dans ses articles si amicaux de iS3iiS32 sur Hugo et Vigny. — Inversement, demand<M'ai-jo, tout le paquet <i(^ malices et de »« ros-
séries » qu'il a pu entasser sur la mémoire des grands poètes romantiques, empêche-t-il que ce ne soit lui qui ait trouvé, pour les faire sentir divins, là où il le sont, les vrais mots, les vrais accents, les accents de la sensibilité enthousiasmée, les accents du « poète mort jeune », mais toujours fou de poésie, les accents qu'un Brunetière, avec ses grosses bottes, ne saurait où aller chercher? Qu'il ait, je le répète, entouré de poivre, de « repentirs », comme il disait, ces belles glorifications, il n'en a pas moins su glorifier, quand il était ravi.
Ce que je n'aime pas chez lui, c'est cette complexité suspecte, cette obliquité, cette tortuosité de la manière, de sa première manière, surtout dans les Portraits. Déjà, en ce tempslà, sa pensée est forte et sûre et il y tient. Mais il n'a le plein courage ni de ses admirations, ni de ses sévérités. Le procédé est louche par lequel il les adresse au public.
Beaucoup trouvent qu'il a fait la mesure infiniment trop étroite aux romantiques. Ils en accusent sa haine. Mais ils supposent donc qu'il les admirait dans son for intérieur au même degré qu'eux et môme qu'on ne peut les admirer moins sans mentir. Mais ceux que, dans l'ensemble, les jugements de Sainte-Beuve sur la littérature romantique satisfont, ne pourront mettre sur le
SAiNTE-MfeUVh 7»
compte de celle liainclantdc méfaits. On oublie <omplètemenl que Sainte-Beuve, romantique de scnliinonl, mais non pas, ou à peine, do théorie el d»? principos, dans sa jeunesse, ne larda pas à se rallier pleinement au goût classique, dont il trouvait les souverains modèles moins encore au dix-septième siècle que dans l'antiquité.
11 eut plaisir à des convictions qui donnaient en (pielque sorte du champ à ses irritations. Mais il eut ces convictions.
En disculanl sur sa probité, j'ai pris position sur la question de son « dilettantisme ». A <oup sur, Sainte-Beuve a été possédé du démon de la curiosité, cousin germain du démon de la science. El l'objet de sa curiosité, c'a été les Ames et les caractères des hommes. Peu d'esprits ont eu au même degré que lui le don de >'cn représenter l'économie intime et les secrets mouvements. Ames de tous les temps et de tous les pays, il a su, d'après les témoignages écrits qu'elles ont laissés d'elles-mêmes, les analyser et les peindre en grand arliste. C'a été, sinon le plus vif, du moins le plus durable des plaisirs de ce voluptueux. Sorel a raison de le rapprocho]\ sous (•»' rapport, de Balzac.
Mais de ce que cette curiosité fut passionnée, étonnamment alerte, et, pour ainsi dire, sans bornes, s'ensuit-il qu'elle existât toute seule, qu'il ne s'y ajoutât ou superposât rien dans l'esprit qui en était ainsi animé ? Etrange sophisme ! De ce que Sainte-Beuve avait ce goût, on conclut que ce goût lui suffisait au point de le rendre absolument insoucieux de principes et de doctrine en toutes choses, ou, ce qui revient au même, lui servait de principes et de doctrine. Sainte-Beuve n'aurait été qu'un badaud de génie, entassant sans fin des monographies psychologiques d'individus, sans tirer de cette collection de documents humains, accrue jour et nuit, ni la moindre donnée de philosophie naturelle, ni la moindre maxime concernant le bon et le mauvais, l'avantageux et le pernicieux, le meilleur et le pire, le supérieur et l'inférieur, le beau et le laid, en morale, en politique, en littérature ou en art. Voilà, pour un esprit aussi ardent à scruter, une étrange indifférence à savoir !
Brunetière prononce que « Sainte-Beuve n'a pas eu de philosophie », que « son grand défaut, comme critique et historien de la littérature, a été de ne pouvoir s'élever au-dessus de la monographie », que c'est un dilettante, rien de plus. Chose bizarre ! le même Brunetière qui établit de la sorte le bilan plutôt négatif des Lundisy
.ulmiro., dans le Vorl-Hoyul, In manière doni Sainic-neuvc e.v/)l.i(jtn' les faits, les classe et « tend par \i\ à une eonnaissancc philoso|dnquc (le l'esprit humain ». Aussi Porl-Hoijal «est un «les grands livres du siècle ». Pourquoi Port- Uofful est-il un monument de philosophie, el les Lundis, qui sont df la nuHne main el de l.i même époque, un monument de frivolité? C'est h» une de ces nombreuses décisions que l'auteur de r/ù'olittion des genres ne motivait que par l'altitude de sa chaire. L'autorité que son ton lonférait à ses caprices lui a fait grande figure (le dogmatique. .le comprends, si on le tient pour Ici, que Sainte-Beuve paraisse un sceptique.
Sceptique, Sainte-Beuve semble l'avoir élc profondément en métaphysi({ue et en religion. Sur la cause première, ainsi que sur la destination dernière de l'univers, il fait profession d'ignorer. Il se refuse également à reconnaître, dans l'ensemble de l'histoire de l'humanité, hi marque d'aucune direction et finalité générales; cl (|ui, comme lui, ne croit pas à la Providence, ne saurait penser d'une autre manière. Tel fut le domaine de son scepticisme. Quant à prétendre qu'il le professa en matière de mœurs, d'institutions politiques el de beauté littéraire, aulant dire que cet homme qu'on reconnaît si supérieurement fin ne fut ni un civilisé, ni un
citoyen, ni un artiste. Pur empiriste par sa méthode, il demandait à une expérience fort étendue de lui faire connaître par comparaison les meilleurs iy^Qs cV organisation de Tâme individuelle, de la société et de l'œuvre d'art. C'est pourquoi Charles Maurras a nommé sa doctrine un « empirisme organisateur ». On pourrait donner le même nom à la philosophie de Gœthe.
En effet, l'analyse ne démembre point indistinctement tous les ouvrages de la nature. Chez Sainte- Beuve comme ailleurs, l'analyse choisit plutôt, entre les ouvrages dont on peut observer l'arrangement et le travail, les plus heureux et les mieux faits, ceux qui témoignent d'une perfection de leur genre et, pour ainsi dire, appartiennent à la Nature qui achève et réussit. En ce cas, l'analyse fait donc voir quelles sont les conditions communes et les lois empiriques de ces coups de bonheur; elle montre comment la Nature s'y prend'pourne point manquer sa besogne et atteindre de bonnes fins.
Cela est écrit dans un' petit volume intitulé Trois idées politiques, que vous ne sauriez trop méditer et relire.
M\nrFî,î\i: [)i:SBORDES-VALMORt:
Douai est une de ces villes que Bœdeker et .loanne ne recommandent pas et où ne s'arrêtent que les gens qui ont affaire. J'y eus affaire jadis et je fus prévenu, en partant, que j'aliai.s voir la plus rudo et la plus triste d'aspect entre les grandes cités du Nord. « L'Hôlel de ville avec son beffroi, me disait-on, c'est tout ce qui mérite attention à Douai, maintenant que les remparts sont h peu près démolis. » Je pensais à part moi : « Et la maison de Balthasar Claos? » Mais je me gardais d'exprimer cette pensée ridicule que je me plaisais h caresser. Mettons (jue j'eusse alors vingt ans ! Balthasar Claës, c'est, vous le savez, le héros de la Recherche de l'absolu de Balzac, un personnage de roman. El certes, compter parmi les curiosités ou l>eautés d'une ville les fictions qu'un faiseur de romans y a j>n placer, je conviens qu'il faut
84 PORTRAITS ET DISCUSSIOA'S
avoir pour cela la tête un peu chimérique. Cependant, il n'était pas déraisonnable d'admettre que les lieux où Balzac a imaginé de faire vivre et se consumer pour son idée ce « chercheur d'absolu », ce sublime maniaque, ce génie demi-visionnaire, demi-lucide, cet alchimiste désespéré de Balthasar Claës, dussent avoir leur grandeur, leur air de noblesse, leur forte marque poétique. Ce pressentiment ne me trompait pas. Bien que venu à Douai de fort loin, j'y ai toujours erré avec un profond plaisir.
Il est bien vrai que Douai, en digne ville flamande, tire sa principale gloire de son bel Hôtel de ville, qui est du quinzième siècle, si je ne me trompe, et dont on peut regretter qu'il ait sa façade sur une rue trop étroite. Le beffroi qui le surmonte est un merveilleux bijou militaire, ajouré et trapu, fait pour lancer par-dessus les toits de la ville çt les champs de la plaine carillons de fête et carillons de combat. Bien qu'il n'appelle plus à la bataille, il ne demeure pourtant pas là aujourd'hui comme une chose du passé, comme une pièce de musée sans usage. Il carillonne encore, et très agréablement, presque toute la journée. Il sonne les quarts d'heure et la sonnerie dure cinq minutes, et les airs sont mélodieux et vieillots. Il me semble que cette musique familière répand une vraie dou-
MAnCELINE DESnORDES-VALMOIlE
ceur sur la vie de lous. Tous l'enlendenl. Elle chante fralornollemenl pour lous. Klie s'inlro- (luit dans l'rchopiJO t;l dans la niansardf du pauvre pour l'assurer qu'il n'est pas seul. Elle lui adresse coninic le mol d'arnilit^ de lu comuîune. Symbole, direz-vous. Mais de lels symboh^s portent I ou jours avec eux une part de bienfaisantes réalil(''s.
Autant quo son llôlel de ville et son beiïroi, j'aime à r)ouai certaines rues silencieuses, larges, assez mornes, médiocrement pavées, comme la rue Saint-Jean, que bordent des hôtels d'une opulence discrète, tels qu'on en voit aussi à Valenciennes, Arras, Sainl-Omer. Ces rangées de riches demeures, dont le dehors est un peu sombre et comme resserré, mais claires et magniliquement distribuées au dedans, sont l'honneur de nos villes du Nord. Elles sentent la richesse saine. Elles évo(|uent une idée satisfaisante, l'idée d'une fortune dont les possesseurs ne sont pas indignes et qu'ils considèrent avant tout comme un capital moral destiné à rapporter à plusieurs générations le bénéfice de moHirs élevées, solides et pures. Rêverie de |)romeneur, sans doute, qui peuple les lieux d'àmos et de traditions propres à les embellir. Mais rendons cette justice à rarislocratie bourgeoise de certaines parties du Nord de la
France, qu'il y a un grand fond de vérité dans cette rêverie. En d'autres temps, du moins, il dut souvent arriver qu'au fond de ces beaux hôtels où l'espace n'était pas ménagé, où il y avait des jardins d'hiver et de grandes bibliothèques avec des planisphères, de riches marchands, bien pourvus de postérité menassent, sortis de leur comptoir, une existence complète. Le Balthasar de Balzac, précisément, est né dans un de ces hôtels, et héritier de ces biens et des devoirs qu'ils comportent. Un jour, la passion de la chimie, mais, hélas ! de la chimie transcendante, s'insinue en lui. Et bientôt il sacrifie tout, fortune, soucis, obligations domestiques, à cette poursuite de l'absolu chimique, de la pierre philosophale, de la formule de génération universelle.
Bien que démantelée des remparts qui l'enserraient dans un sombre et étroit corset. Douai est noire encore, noire deux fois, dirai-je, de charbon et de poudre de guerre. Ses environs sont peuplés de mines, et les galeries d'Anzin se prolongent jusque sous son sol, parfois secoué de frissons qui jettent les Douaisiens à bas du lit. Et c'est une vieille place forte, une ville d'arsenaux et d'artilleurs. La pile de boulets surmontant deux canons entre-croisés s'y rencontre partout. Sur la place Saint-Jean,
MARC.EI.INR nESnOnOKS-VALMORE
l)lanlée d'arbres que n»iiu" la poussière des lioiiill/'res et peu d(''Coralivo, un arlisle admirera la patine ténébreuse de la caserne Durutle, surtout s'il songe que le général Durulle fut un des héros de Waterloo, d'où son cheval l'emporta la tôte sanglante et les membres fracassés. Mais peut-être, h l'heure qu'il est, Ja caserne Durutle a-t-ellc été blanchie, l^assurons-nous : î\ Douai, le blanc ne dure pas.
Ouant i\ l'immense et plate campagne qui environne Douai et qui exhale par endroits une infecte odeur de betteraves en putréfaction, comment voulez-vous que s'y plaise un Pyrénéen comme moi ? Mais je la connaissais, cette plaine du Nord, bien avant d'être venu dans le Nord. Dans mon enfance, vue en images, avec les minces et longues lignes de l'armée do Turenne qui se met en bataille contre les Espagnols, elle me paraissait sublime. 11 y faut des armées (jui se déploient. Alors le spectacle de ces étendues riches et désolées doit prendre une grandeur qui passe tout. A Douai, je ne sortais guère des murs. Mais j'étais heureux que, dans mon Midi, on m'eût parlé, tout jeune, de ces vieilles batailles de la Flandre, où se sont forgés des morceaux de France, qui tiennent toujours.
Dans l'enceinte de cette rude cité militaire, à qui les nuées de charbon qui l'assiègent au-
jourd'hui ont conservé sa rudesse, quel charme prend le peu qu'on a pu faire pour le plaisir des yeux et le délassement des promeneurs ! Il y a . à Douai un « jardin des plantes » qui est, à vrai dire, un petit parc, dont j'aimerais faire sentir la grâce surannée et vaporeuse, si je n'avais à vous conduire en hâte (car je n'ai pas encore commencé mon article !) au square Jemmapes, devant l'Hôpital. Entrons dans ce square. S'y trouve-t-il un jet d'eau ? Je ne m'en souviens plus. Mettons-l'y. Asseyons-nous, et à une place d'oii nous puissions, tout en l'entendant hruire, jouir de ces trois choses : la vieille église de Notre-DamC; la porte du même nom sauvée de la destruction des remparts, et la statue de Marceline Desbordes-Valmore, œuvre délicate du sculpteur E. Houssin. La maison natale de Marceline est à deux pas. Et du lieu où je vous ai conduits, notre regard embrasse tout ce qui fut, comme elle le disait, « l'univers de son enfance ».
Je me console d'avoir fait l'école buissonnière dans les rues de Douai, avant d'en venir à Marceline, en songeant que ce n'est pas une méconnue, que la postérité n'a pas été ingrate
M.\hi.t.l.i >b l»hnt»wni*à-.Ti-V Aà.Molib
pour eHe, (|u'elle possède sa part de gloire. L'éclat de la commémoration célébrée ù Douai, voici quinze ans, fut des plus vifs, cl le souvenir n'en est pas encore éleinl. Mais quel monumenl pourrait mieux prévenir en faveur de Marceline ceux c|ui ne la connaissent pas, «pie l'admiralion et la synq-yatliie d'un Lamartine trouvant dans la note ])oétique de cette « pauvre petite comédienne de Lyon » quelque chose qui la lui faisait mellre, en 1828, « bien au-dessus » de lous les autres talents féminins de l'époque?
iSî8! C'est vieux; et bien des grâces, assez fraîches et vives alors pour séduire juscpi'à un Lamartine se sont fanées depuis longtemps. Ne serait-ce pas le cas de cette faiseuse de romances et d'élégies, collaboratrice abondante de VAlmannrli des Muses? Certes, nombre de vers de Marceline sont dignes de suivre, dans l'urne réservée aux cendres des vieilles guitares, les musiipies de Loïsa Pugel et de Pauline Dui hambige, pour lesquelles ils furent écrits. Mais à ciUé de ces œuvres de commande et de convention, elle en a d'autres où parle son cœur malade d'amour, et où éclate un don poétique d'autant plus certain que la pauvre Marceline n'a aucun art pour soutenir, mettre en œuvre et développer l'inspiration, aucun muscle, diraije, pour prolonger et ;iniplifi<'r le coup d'aile qui.
sans cesse, la soulève, qui la porte un moment dans l'azur, mais qui défaille bientôt après pour la laisser tomber dans les fondrières — les fondrières de l'idée confuse et de l'expression embarrassée.
Aussi bien n'est-ce pas sur la nature et le mérite poétique de Marceline, qu'il nous paraît d'ailleurs apprécier très justement, que M. Jacques Boulenger a prétendu dire du nouveau dans le livre agréable et spirituel qu'il a publié chez Fayard. C'est une biographie qu'il nous propose et, comme tous ses prédécesseurs, M. Boulenger a pensé que le principal intérêt de cette biographie consistait dans la question de savoir quel fut l'objet de ce premier et inguérissable amour que Marceline a chanté, quelle fut l'histoire réelle de cette passion et de cette liaison. EniSoS, xMarceline, âgée de vingt-deux ans, et qui jouait, depuis huit ans, avec succès, la comédie et l'opéra-comique en province et à Paris, eut un amant (le premier, semble-t-il) qui la rendit mère et l'abandonna moins par « muflerie », comme nous dirions, que par l'effet de cette rage que certaines natures passionnées avec trop de complication mettent à détruire leur propre bonheur. Elle ne l'oublia jamais. Je dis ce qui paraît d'après les vers, sans me porter garant de rien. M. Boulenger
MARCELINE DESBORDES-VALMURE i*l
opine, d'après une Iradition iinpoKanlc et sur pièccsinrdilos, poiirlV'crivain Henri de I^aloiiclm dont il trace un j)orlrait assez, curieux pour (pu* je l'eusse souhaité plus complet et plus approfondi. Je crois bien que M. Boulengcr, entre six ou sept candidats que l'érudition litlérairc connaît au titre d'amant de Marceline, a choisi le bon. Vous lirez ses déductions et ses fines analyses.
A V'àgc de trente-six ans, Marceline Desbordes épousa, ù Bruxelles, son camarade Valmore, de sept ans plus jeune qu'elle et fort beau. Ce Valmore n'avait aucun talent et croyait en avoir beaucoup ; parfait honnête homme avec cela, ce qui rendait ses prétentions entêtées beaucoup plus enconibrantes. La place et l'avenir du ménage étaient à Paris, où Marceline avait déjà lait une brillante carrière théâtraleet où surtout le premier succès de ses vers lui avait conquis d'illustres amitiés et protections. Elle fit entrer avec elle Valmore au l'rançais. Mais il n'y fut idmis que pour les troisièmes rôles. Et c'est ce (|n'il no put souffrir. Il préféra tenir les premiers on pro\ince. Et sa femme se sacrifia pour l'y suivre. C'était son devoir, dira-t-on. Elle aurait pu conjurer l'occasion de ce devoir en persuadant \'almore de l'absurdilé de sa décision, en lui faisant loucher du doigt, en le fort^-ant h
s'avouer son manque de don, son inapCitude au succès. Non seulement elle hésita toujours devant cette opération cruelle ; mais la manière dont elle s'y prend pour entretenir chez ce malheureux cabotin, pareil au Delobelle d'Alphonse Daudet, l'illusion de sa supériorité méconnue est touchante de délicatesse, de raffinement et d'application. Elle rivaitpar là, de ses propres mains, la chaîne qui l'attachait à une condition précaire et misérable d'où, en définitive, elle ne sortit jamais.
En voilà donc une au moins qui n'était pas férue des droits de sa personnalité — une personnalité de femme de lettres et de poète de génie,"s'ilvousplaît. Je mets volontiers au-dessus de tous les poèmes de Marceline sa* correspondance avec ce ridicule mari, non que lui-même, certes, m'intéresse beaucoup, mais parce que, pour lui, Marceline atteignit cet héroïsme de la bonté obscure qui est pour toute femme, poète ou non, le suprême génie.
MELCIIIOR DE VOGUÉ (Au lendemain rie sa mort.
Nous apportons notre hommage à la mémoire «le l'éloquent écrivain qui vient de mourir — un hommaf^e où iio doit entrer rien do convenlionnel. Par son talent, sa personnalité, son nom «4 son rang, le vicomte de Vogiîé est de ceux envers qui les complaisances nécrologiques constitueraient une injustice. Les réserves que nous aurons à exprimer sur ses idées, sur ros|)rit de son œuvre, sur le sens de l'influencr' ((u'il exerça h une certaine heure, peuvonl d'autant moins oflenser ses proches amis que nous savons reconnaître dans ses erreurs mômes la marque de sa gravité de sentiment.
i,i PORTRAITS ET DISCUSSIONS
On a souvent comparé M. de Vogué à Chateaubriand, mais en relevant la comparaison de correctifs malicieux qui marquaient la distance de la copie un peu terne à l'éblouissant modèle. Sans parler des analogies de naissance et de carrière, il existe entre ces deux esprits d'assez profondes affinités. A coup sûr, l'un le cède de beaucoup à l'autre en éclat de style et en force de tempérament. Pour la manière d'écrire et de peindre, M. de Vogiié tient au moins autant de M. de Salvandy que de l'auteur du Génie du Christianisme. Il est, dirai-je, comme artiste littéraire, à mi-côte entre les deux. Mais c'est surtout pour sa philosophie qu'il faut le rapprocher de Chateaubriand. Comme Chateaubriand il a aimé, entre toutes les sortes de beautés, la beauté des ruines historiques ; ce sont les ruines qui lui inspirent ses réflexions les plus amples sur les choses humaines. Comme Chateaubriand, M. de Vogiié ne s'est pas connu de plus cher plaisir que d'évoquer sous la forme de spectacles majestueusement mélancoliques les grands faits du passé humain et de leur consacrer des méditations, éloquentes à coup sur, mai» plus en rapport avec ces « visions » dé-
MEIXIIIOn DK VOliVé
coralivcment composées qu'avec la réolilé de
riiistoife ello-mt^inc, qui n'est pas solennelle toujours, ni toujours funèbre, domine flliateau- Uriand, il a <loiiii('' aiissi aux évcneinenls conlemporaiiis (ju'il lui est arrivé de peindre ou de commenter cet air de spectacle lointain et ce palliétiquc désolé. On dirait que pour pouvoir contempler et comprendre le |)résent il a besoin (le lui imposer ce recul tliéiUral auquel sofTrc naturellement le passé. Le grave inconvénient do cette manière, de ce genre d'imagination qui rellète un certain fond de sensibilité fataliste, c'est de prêter l'irrévocabilité des destins accomplis et comme l'immobililé de la mort à des situations liislori(|ues où une j)lus sage pliilosopliie nesaurail voir que des phases plus ou moins durables d'un combat poursuivi entre des forces et des inlluences humaines agissantes et toujours renouvelées. L'histoire, conçue et écrite à la façon de Chateaubriand et de M. de Vogiié, n'est pas un cordial. Llle n'inspire pas précisénicnl l'idée d'agir. Chose étrange ! M. de Vogiié lit, à une certaine époque de sa carrière, ligure de moraliste et presque d'apôtre. 11 y eut une génération d'adolescents qui vit en lui un de ses conseillers et de ses guides. « La jeunesse, écrivait vers 1891 Anatole France (et une jeunesse fort désorientée, eiU-il pu ajouter) a mis
de grandes espérances en lui. » A vingt ans de distance, ces mots nous étonnent. La nature et le siècle avaient plutôt fait Melchior de Vogué pour conduire noblement des cortèges funéraires que pour fixer un but à de jeunes énergies.
On peut être un écrivain chaleureux, prenant, de noble accent, sans convenir du tout à ce rôle de directeur intellectuel auquel tant de candidatures éphémères se posent dans les temps où l'ordre des idées souffre de quelque perturbation profonde. Un tel rôle n'allait pas à celui qui fut en France l'introducteur et le prophète de la gloire des romanciers russes. La façon dont M. de Vogué prôna Tolstoï et Dostoïewski, avant de s'attendrir gravement jusque sur l'âme farouche et mystérieuse de Gorky, prouvait plus d'imagination que de sagesse.
Non pas certes qu'il ne puisse y avoir beaucoup de profit à tirer du commerce de ces barba/'es de génie ; mais encore faut-il que ce commerce soit gouverné et réglé. Comme on lui en présentait un jour la simple observation, M. de Vogué répondit avec quelque dédain par le reproche de <( nationalisme étroit « en matière littéraire. Ne devrait-on pas répliquer qu'une sensibilité de
Mi:i l'IlH'K hl \ 1 M.l i:
Latin Irop saisie par les prestiges intenses, el cependant menus, de ces dénions slaves, risque d'y perdre beaucoup de sa civilisation el de sa <l*'di('alcsse.? Imi Iroj) fr«'Mpienlanl Dostoïewski et \ Tolstoï, en trop s'y habituant et les aimant, ne se rend-on pas plus ou moins obtus h l'impression d'un art où s'exprime harmonieusement tout ce qui est liumain, et qui, parce qu'il est le plus harmonieux, est précisément le plus dense el le plus fort? Je parle de l'art de Sophocle, de I tacine et de La Fontaine. Toutce dont nous nous nous plaij^nons, c'est que M. de Vogiié n'aitpas songé à limiter la place et le crédit à octroyer à ces Moscovites dans la vieille maison de la discipline classique etde la littérature française, (ju'il ait cru assez faire et même faire grand, rien <iu'en les y déchaînant.
Ainsi ce doit être une belle chose que la pitié russe ». Mais je demanderais à bien dislinguer ce qui en elle est pitié et ce qui est iiinreiiie, révolte, passion morbide et orgueilleuse pour le difforme et le dégénéré. Purgée de • •«^s éléments, peut-être la pitié russe ne soral-elle plus russe, mais simplement humaine, la pitié tout court. — Je m'incline devant
l'Ame russe ». Mais je demande aussi à\ liien distinguer eh elle ce <(ui est Ame, c'esti-dire activité et orientation intérieure, de ce
qui est langueur, brouillard, abandon et affaissement de la personnalité, vagissement d'une personnalité incapable de se soutenir et qui se sent dissoudre en ses éléments. — A propos des fameuses créations romanesques de Tolstoï, je demande à faire cette remarque : que relever seconde par seconde, fût-ce avec une subtilité merveilleuse et une vérité criante, les étafcs psychologiques d'un personnage, ce n'est pas, tant s'en faut, la même chose que de construire et de faire vivre un caractère, à la façon de Racine, Molière ou Balzac. C'est bien plutôt recueillir, sans en rien laisser perdre, les déchets d'une individualité qui se décompose, les troubles nuances d'une conscience incapable de se ressaisir sous le flot incessant des impressions extérieures... Et je désirerais savoir aussi, pour ma curiosité, sinon pour mon instruction, ce qui est proprement slave dans toute cette littérature et ce qui est du Hugo, du Sand ou du Sue, retour de Moscou.
Je n'ignore pas les réserves de raison, sinon de goût, que M. de Vogué prenait soin d'exprimer sur la philosophie et la morale de ses chers Russes. Mais qu'elles sont froides, comparées au ton dont il parle d'eux! Les mêmes idées antisociales qui lui par-aissent chez Jean Grave tenir à la brutale pauvreté d'un cerveau
MBLCHIOH DE VOGUÉ it9
nidimcnlaire, lui semblcnl rclléler, chez Gorky, (|ii(l(|uc innladio prophéliquc et sacrée de I rmir... Mirages des steppes !
Vers 1891, M. de Vogué, dont ces Romanciers russes venaient de faire la gloire, encouragea d'un de ces « regards liislori((ues » qui prêtaient toujours de la grandeur U leur objet, le mouvement si confus, si tôt évanoui et dispersé, qu'on appela « néo-chrétien » et à la tête duquel on voyait M. Paul Desjardins, qui avait offert son i'/i/on pour raclion inorulc au pape avant de la mettre îi la disposition de Genève. On y voyait aussi M. Henry Béronger (jui préférait à la qualité de néo-chrétien velle d' « idéaliste » et qui devrait bien écrire, pour la joie de ses compaiious d'alors, les « Mémoires d'un idéaliste >. M. de V^ogiié, dans un retentissant article de la /{(•l'ue i/es Deux Mondes, compara aux ri^Oi>fies, messagères de renouveau, ces jeunes prophètes d'une régénération extrêmement mal définie. .le (lois vous confier que l'illustre écrivain n'avait pas dédaigné quelques pauvres pages puériles de ma façon. J'étais parmi les cigognes, que la ihronir|ue compara, hélas ! à des canards. Mais
ce qui me charme dans ce souvenir, c'est qu'à côte de moi et avec de bien plus grandes et blanciies ailes volait aussi mon vieil ami Maurice Pujo, alors directeur de VArtet la Vie. J'allai pour ma part remercier M. de Vogué à qui Bérenger, dont l'idéalisme était officiel et certifié par le ministère de l'Instruction publique, voulut bien me présenter. Les cigognes n'ont pas réalisé ce que M. de Vogué se promettait de leur élan. Mais ce qu'il s'en promettait était après tout si nébuleux qu'il est difficile de se prononcer.
Cependant on a beau avoir accordé au nuage une part de sa pensée, ce n'est pas pour rien, avec cette culture, ce talent et la pratique des affaires qui tint une certaine place dans cette existence, ce n'est pas pour rien qu'on s'appelle Vogiié. Il y aurait à relever dans l'œuvre de l'éminent écrivain bien des pages inspirées par le plus ferme bon sens, le plus sur réalisme politique. Sur les dangers de l'étatisme et la nécessité de la décentralisation, la vertu politique et sociale de l'ancienne monarchie française, le vicomte de Vogué a écrit des morceaux de premier ordre. Une esquisse comme
celle-ci comporle inévitablomeiil une certninc injustice à rrgnrd d'un espiil don! on se refus*à suivre Tinspiralion el la direction générales, mais qui a pu trouver mille revanches sur ses propres el hautes erreurs, quand, pour apprécier révénemcnt du jour, il consentait à no pus prendre une perspective trop reculée, à voir moins f?rand. Les séductions mêmes de son éloquence nous ont obliii;é à rnanjuertrès nellcment ce <|ui nous sépare de lui. Car à hien des égards, il personnifie le funeste état d'esprit contre lequel nous sommes obligé de nous élever avec le plus de vi<i:ilance, parce que c'est celui que des adversaires mal éclairés ou do mauvaise foi nous imputeraient le plus volontiers : le romantisme de droite.