‹ Portraits et discussionsChapitre 12 sur 56 · JULES RENARD · texte numérisé non relu

JULES RENARD

le caractère d'individus qui n'en ont pas. Des individus aiïcclés de cette lacune fondanienlalc ne sont pas nécessairement de médiocres brutes ou des êtres insipides. Tels, ils seraient en quelque sorte trop op:>(|ues, trop gros pour captiver la muse menue et farfuuilleuse de J. Renard. Ils peuvent ôlre de tristes messieurs ti*ès impressionnables, k l'esprit souple et non dénués d'une certaine imagination, mais d'une timidité, d'une versatilité déplorables, (jui atteignent le fond. Tout assujettis à l'impression du moment, leur vie intérieure n'est rju'une succession d'états sans l'ombre de lien organique. Elle correspond à l'idéal de l'art réaliste. Elle l'incarne. Imaginez un parfait neurasthénique, pourvu d'une vague distinction inlellecluelle et dont les sentiments, les projets, les démarches participent toujours de l'impulsion, sont toujours hors de la mesure, toujours en deçà ou en delà. Imaginez encore ce que j'appellerai un mulle par discontinuité, par instabilité psychologiciue, dont les intentions convenables, sujettes à une mise en question perpétuelle, ne peuvent jamais passer à l'état de parti pris général. Combinez ces deux personnages si voisins et vous aurez VHcorni/lenr% ce jeune homme dont. Iules Henard «ous a longuement détaillé les éternelles velléilés de bonnes fortunes et de mauvaises actions.

Son autre héros, Je petit Poil de Carotte, que je n'ai pas le loisir d'analyser, c'est après tout V É co rnifleu r enîani — enfant subtil, secret, irrésolu, sorte de petit vieux qui, sans se soumettre à personne, n'ose rien faire, rien affirmer contre personne, qui a comme un génie de se faire méconnaître, et d'agir contrairement à ce qu'il voudrait et pourrait, qui y trouve je ne sais quels plaisirs d'avorton fataliste et comme la joie de jouer un mauvais tour aux autres en lejouantà lui-même, mais qui, entre temps, n'en pense pas moins et se nourrit d'insultes pertinentes et silencieuses contre son entourage, père et mère y compris.

On trouve dans les livres de Jules Renard une langue très correcte, exacte et précise. C'est beaucoup. On y trouve bien des choses, bien des mots et des historiettes drôles, de la nature de drôlerie que j'ai essayé de définir. On y en trouve quelques-unes qui, n'ayant pas cette drôlerie muette et glacée, sont de purs riens. Mais que l'ensemble est pénible ! Il est dur de soutenir la lecture délivres qui se composent uniquement de petites notations et notules réalistes ou rosses, comme on voudra, juxtaposées à plat les unes

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aux autres el que ne relie aucune subite, que ne parcourt cl n'anime aucun mouvement. On a )a sensation de ([uelque cliose qui se recommence toujours, qui n'a ni milieu, ni commencement, ni (in, qui n'aboutit pas. On pourrait interverlii* l'ordre des chapitres. Le lecteur ne s'en apercevrait cerlainenicnt pas.

Comme son Écornifleur, Jules Henard se dépense en petits travaux saccadés et de courte haleine. Il n'aboutit point.

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L IMTÉ DU FAUST 1)K OOFTflE ^0

Tout Français lettré a lu une fois dans sa vie ([«clque traduction du Faust de Gœlhe. Peu copondnnl connaissent le Faust. Si l'impression de certaines scènes — de celles surtout popularisées par la peinture ou la musique — est, chez la plupart, restée vive, l'idée qu'ils se font de l'ensemble est assez vague. Quelques zones lumineuses dans un immense nuage, tel leur apparaît le Faust. Je n'examinerai pas ici la part de responsabilité qui revient aux traducteurs dans ce malentendu. Je suppose que nous ayons une version convenable du Faust et je considère seulement les difficultés que présente l'œuvre

(1) rn«> bonne partie de rotte étude a paru dans mes Pages •fmisieH de Gwlhe publiées par la librairie Armand Colin avec la collaboration de M. Paul Baret). Je remercie les liroolours de cette maison d'avoir bien voulu m'auloriser .1 la reproduire.

elle-même à un lecteur désireux de s'en approprier le sens total.

Je commence par dire que l'obscurité du Faust est une légende. De ce que le Faust est une œuvre très profonde et compréhensive, il ne s'ensuit pas qu'il soit une apocalypse. Il est vrai qu'il ressemble à un labyrinthe.

Tout d'abord ce poème nous frappe et nous déconcerte par une particularité fort étrange. Pris à part, chacun des grands épisodes dont il se compose offre un sens clair, forme un tout majestueux et puissamment ordonné. Mais à mesure qu'on avance, la signification de l'ensemble se fait plus incertaine et plus obscure; elle s'élargit jusqu'à devenir insaisissable, elle semble se dérober dans l'infini. On est comme un voyageur perdu dans un dédale de collines •et vainement en quête d'un sommet d'oii son regard embrasse toute la chaîne. Sans doute, il y a un drame dans le Faust, un drame régulier et précis avec exposition, nœud et dénouement. Je veux dire le pari engagé sur le salut de Faust entre le Seigneur et Méphistophélès, le pacte conclu à la suite de ce pari entre Méphistophélès et Faust lui-même, enfin le salut de Faust, Mais ces scènes, en y JQignant les épisodes qui y tiennent par un lien certain, sont de beaucoup les moins nombreuses. Elles forment cjeux ou

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