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I.'UNITÉ DU FAUST DE CCETIIE 12î

(loni)é pendant de» périodes de dix, de quinze, (le y'iu^i années, surprenant ot scandalisant jtrcsciue ses amis par son inconstance. Puis il s'y remettait dans le mystère, en exécutait un fragment parfois très considérable, parfois assez courl, cl, comme s'il se fût tenu pour satisfait il'avoir imprime 5 son œuvre une physionomie,

ine orientation nouvelles, il la laissait à nouveau dormir. On est parvenu à établir avec une suflisantc exactitude la date de rédaction de chacune (les scènes. Ces renseiprnements sont précieux. Ils rendent compte de la dilTércnce des styles entre les grandes parties du Faust, par la difTérence des époques. Surtout ils font comprendre pourquoi on s'épuiserait vainement à chercher dans le Faust un plan unicjue et rigoureux. Si iiielhe n'a pas fait son poème d'un seul coup, ("est qu'il ne l'a pas conçu d'un seul coup. Les

iiréts et les reprises de ce gigantesque labeur ne sauraient être traités comme de simples accidents, ils répondent à quelque nécessité interne, à <pielque fatalité de la conception elle-même. L' u idée » du Faust ne s'est jamais présentée tout entière à l'esprit du poète: il y avait sans iloute en elle quelque chose d'inépuisable. Mais, à dire vrai, elle ne l'a jamais quitté. « Partout, • crivait-il {\ Ilumboldt, en iK^'A, elle l'avait aecomj»agné doucement dans la vie. » Elle a Ira-

vaille, elle s'est amplifiée, approfondie, creusée^ raffinée dans sa conscience. Tantôt concentrée, impérieuse, mûre pour quelque réalisation ; tantôt cparse, inquiète, à la recherche d'éléments nouveaux; parfois riche d'un présent splendide, toujours grosse d'un mystérieux avenir. C'est cette idée qu'il faut saisir à son origine pour comprendre la loi de son étrange développement.

Auparavant, voyons comment le sujet du Faust s'est présenté à l'esprit de Gœthe. Nou« en rappellerons le plus brièvement possible les origines historiques. Elles sont assez connues.

La légende du docteur Faust s'est formée en Allemagne, à l'époque de la Réforme, autour d'un personnage dont la carrière reste obscure : Georges Sabellicus, dit Faustus junior, sorte de vagabond de génie, sorcier, faiseur de tours^ escroc, ivrogne, frondeur cynique, qui tenait séance dans les auberges et se vantait de son commerce avec le diable. Il semble s'être destiné tout d'abord à la vie universitaire et avoir été fort lettré. Il avait enseigné à Kreuznach. Mélanchton le fit chasser de Witlenberg. Luther, après l'avoir accueilli, le chasse à son tour en le couvrant d'anathèmes. L'imagination popu-

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laircs'cinpnrade lui, lui prôla les pouvoirs et les nvoiiliiros \os [)liis ôlrangos. Dans la merveilleuse sc«"*no (le rAuerbachs Kcller, 5 Leipzig, Gœlhc a immortalisé l'un des plus caractéristiques parmi ces récits.

La légende en formation Irouva sa première expression écrite dans un petit volume paru h Francforl-sur-le-Mein en 1587. En ii>09, un lulhérion passionné, Rodolphe Widmann, en donna une seconde version, et il ne cessa pas de s'en publier de nouvelles, jusqu'en plein dixiuiilième siècle, lopins souvent dans un dessein d'édiKcalion chrétienne. On se proposait de flétrir rorgiioil de l'esprit en montrant son intime parenté avec la plus monstrueuse débauche. Dramalisée, la vie de Faust était devenue l'un des sj)eclacles les plus goûtés des lhéi\tres de marionnettes. C'est sous cette forme que Gœthe la connut dans son enfance. C'est sous cette forme seulement que nous la résumerons d'après W'ilhelm Scherer [Gesciticlile der dcutsclten Lit-

- Le Faustdu drame populaire est professeur h Wittenberg, mais la science ne le satisfait pas. Il déclare qu'il veut s'adonner à la magie ; son bon génie l'en détourne, son mauvais génie l'y encourage; son famulus Wagner annonce deux étudiants qui lui présentent un livre ma-

gique après lequel il soupirait depuis longtemps. A l'aide de ce livre, il évoque les esprits : il veut prendre le plus rapide à son service. Maints d'entre eux sont trop lents à son gré ; seul Méphistophélès, qui est aussi rapide que la pensée de l'homme, le contente. Méphistophélès va quérir chez le prince des enfers les conditions du traité; il doit se mettre pour vingt-quatre ans au service du docteur, après quoi celui-ci appartiendra à l'enfer. Le traité conclu, Faust veut visiter la cour d'un prince et Méphistophélès l'emporte à travers les airs. A la cour de Parme, il amuse le prince par ses artifices magiques et fait apparaître à ses yeux des personnages de l'antiquité, entre autres Hélène. 11 revient à Wittenberg, oii il retrouve son famulus Wagner, et il pose à Méphistophélès des questions suspectes sur l'enfer et sur l'état des damnés. Il désire aussi être renseigné sur la béatitude céleste; Méphisto se refuse à répondre; comme Faust le presse, il disparaît. Alors Faust veut rentrer en grâce avec le ciel et maudire la magie. L'enfer l'apprend ; Méphisto revient auprès du docteur en prières. En vain lui ofïre-t-il sceptre et couronne. Mais il lui ramène Hélène qui gagne le cœur de Faust et l'arrache au repentir. Comme Faust veut la saisir dans ses bras, elle disparaît. Enfin, pendant un repas qu'il ofTre à des étu-

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(liants,- il sent sa fin qui approche, [as viiigl- (jualrc années sont révolues et il devient la proie du Diable. Kn face de Faust, et en contraste avec lui, voici Ilanswurst qui le parodie durant toute la pièce. Comme Faust, il rvoqu*' les esprits; mais sur lui ils ne peuvent rien. Le contraste est à sou comble dans la dernière scène : Ilanswurst, autrefois domestique de Faust, est devenu veilleur de nuit; au moment ofi l'heure sujjrème va sonner pour Faust, où, au milieu des angoisses delà mort, une voix du riol annonce au mallieureuxréterneljugement, Ilanswurst chante le refrain ç|es veilleurs de nuit et jouit de sa confortable existence de philistin. Ainsi les trop hautes aspirations conduisent en enfer et celui-là seul est heureux qui se confine entre de modestes limites. »

Peu de temps après sa première fixation littéraire, la légende de Faust fut connue du grand prédécesseur de Shakespeare : Christophe Marlowe. Il en lit un drame et Téleva presque à sa vraie signification. Il n'est pas douteux qu'il y eiit dans le Faust de l'histoire un caractère d'audace, une puissance de satire intellectuelle allant juscpiau cynisme. Scandalisés par les ambitions de I esprit ou ne les comprenant pas, les pieux rédacteurs de la légende de Faust firent du personnage un débauché satanique. Ils essayèrent

de montrer dans les plus triviaux et inassouvissablés instincts la vraie cause de sa révolte. Un critique récent, Edouard Rod, fait comprendre en ces termes le sens du drame de Marlowe : « Bien qu'il suive assez fidèlement le drame populaire, il ennoblit son héros. Son Faust n'est plus le \)[ieux privât doceiii et le médiocre sorcier de Spiess et de Widmann ; il est' un grand esprit qui a fait le tour du savoir humain... qui se perdra surtout parce que sa curiosité le pousse .aussi loin que peut atteindre le génie de l'homme, parce qu'il n'aspire à rien de moins qu'à être un dieu puissant. Sans doute, la soif des jouissances terrestres l'envahit à son heure; mais c'est lorsque son ame, qu'il a vendue pour d'autres joies, s'affaiblit et s'épuise. Chez Marlowe comme dans la légende, Faust est damné. »

Il appartenait à Lessing d'élever définitivement Faust au-dessus de l'anathème en le comprenant comme un Prométhée de l'intelligence. Cette aspiration à la connaissance universelle, il n'y verra plus un conseil de l'enfer, mais une des marques authentiques du divindans l'homme. Il projeta un drame de Faust; mais il ne l'a pas exécuté, ou le manuscrit s'est égaré. Ce que nous savons de ses intentions résulte de sa dixseptième lettre sur la littérature et de renseignements donnés après sa mort par un ami. Il

l'unitk du fauht i>K (;tJK'rME i;t'.

nous suffira d'indiquer <|ue les démons asscinlilrs dans une vicillo catlK^dralc, afin d*v roniplolcr la dainnalioM «l«* l'aiisl, ne coniplent pour le perdre que sur sa curiosité sans bornes et l'obslinalion indomptable avec laquelle « il fouille dans la profondeur de la Vérité ». Quel usage Lessing eût fait, dans le cours de son <euvre, des péripéties du drame populaire, nous n'avons pas h le conjerlurer. Mais nous sommes assurés, et c'est rimj)orlant, qu'elle devait se terminer par le salut de Faust annoncé au moment suprême par une voix du ciel.

Sans doule Lessing, si net dans la conception, n'avait-il pas la force nécessaire pour faire vivre en l'individualisant, celte grande figure. Son l'aust est le précurseur de celui de Go'the. Nous (lirions que c'est déji'i celui de Ga'tlie, si la réflexion du philosophe qui se représente, en termes abstraits et généraux, des formes de caractère et d'existence, n'était en somme de peu de prix auprès de l'intuition créatrice qui leur donne un corps pétri en pleine terre.

De tous les sujets qui s'olTrirent de bonne heure au génie de Gœthe, nul ne l'a autant passionné que la légende du docteur Faust. C'est

qu'un tel sujet, exigeant un poète aussi supérieur par l'étendue intellectuelle que par l'imagination tragique, lui représentait la mesure de sa propre puissance. La destinée du mystérieux héros, jeté par la désillusion de la science dans la frénésie de la volupté et de l'action, devait émouvoir jusqu'aux dernières profondeurs une jeune âme ardente et lucide, également avide de connaissance et de bonheur, prise d'une sorte d'effroi à la pensée de sacrifier l'un à l'autre.

Il suffirait, à défaut de i-enseignements positifs, de méditer un peu sur les premières scènes de l'œuvre pour se convaincre que le poète n'a pas commencé par en mesurer les dimensions et en arrêter les grandes lignes, mais qu'il s'est jeté au cœur de son sujet dans un mouvement d'enthousiasme. La personnalité de Faust s'est emparée puissamment de son imagination et de son cœur et il l'a fait parler; il lui a fait dire son ambition de titan, son dégoût de la science, sa soif de vie, son Apre volonté, sa nostalgie. Ce qu'on peut appeler Vidée du Faust est sorti de ce fragment bien plutôt qu'il n'en ait précédé et gouverné la composition. Elle s'est imposée au poète avec les suites infinies dont elle était grosse. Il s'était, comme malgré lui, chargé d'un monde. Par cette seule ana-

l.lMTl': l>U FAU8T DB GOtTIIE m

lyst' (hi iiicillw'ur de Kausl, il ouvrait nur. qucslioii <Mi «jii<'l(|uo sorte <Irincsiir»''<; : la quoslioii de la |)uissaiic«' do riioiuinc. l'^t il s'obiij^eail i\ y ivpondrc selon ses forces d'homme. S'il en est ainsi, il ne faudra donc pas accuser (loMlie de s'ôlre complu à étendre arliliciellernenl le cadre du Faust. I''n réalité, ce cadre ne pouvait élre I tiupii : il ne comporte pas moins qu'une inlerprélation de toute l'expérience humaine. C/estce que je voudrais mettre en évidence.

Faust est un savant allemand du temps de la Uennissanc<\ Il faut nous le représenter Agé de quarante à ([uarante-cinq ans. Versé dans toutes les connaissances de son épdque, glorieux, entouré de disciples, il désespère du savoir humain et de la vie. Son savoir, amas de mots, esl une marchandise misérahie (|u'ii ne débile (juavec horreur. Ht pour acquérir ce trésor, il a mené une existence « dont un chien ne voudrait pas >k Enlin il s'est adonné à la magie, espérant arriver par elle à l'intuition des forces de la nature. Et en efTel, il est maintenant eu son pouvoir de se donner le spectacle de la vie universelle, d'évo- <pierdans un raccourci éblouissant de splendeur toutes les lois par où s'entretiennent la variété et l'harmonie du cosmos. En langage plus abstrait, la magie l'a conduit d'un coup au terme idéal de la science: à la représentation de tous

l;iS PORTRAITS ET DISCUSSIO.NS

les rapports qui composent, par leurs infinies combinaisons, la trame visible, l'apparence du monde. Mais, liélas ! ce n'est qu'une représentation, une image! Ce n'est pas la réalité. Sous ce décor, dontla contemplation suffirait à rendre ivres les hommes ordinaires, l'être se dérobe, et qu'est-ce qu'un savoir qui ne nous le fait pas toucher? Médiocre courage que celui qui ne prétendrait pas plonger dans l'abîme et s'arrêterait satisfait à cette brume brillante des choses et des phénomènes, sous laquelle se dissimule le mystère des mystères. Qu'est-ce que l'être? Gomment se crée-t-il? — Ici éclate la grandeur, mais aussi la témérité de Faust. Il comprend que jamais la spéculation abstraite ne pourra répondre à une pareille question, que la contemplation intellectuelle, restant nécessairement extérieure à son objet, est incapable de nous initier à l'action par oi^i l'être se crée. Vainement les métaphysiciens d'Université irontils subtilisant de plus en plus leurs concepts, dans l'espoir que le plus subtil et le plus raffiné de tous, parce qu'il ne sera presque plus une pensée, leur fera toucher la réalité dernière. L/idée ne peut enfanter que l'idée. L'homme ne saurait pénétrer l'action créatrice de la nature, que dans la mesure où il y participe lui-môme avec conscience. Faust, qui, depuis sa jeunesse,

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