‹ Portraits et discussionsChapitre 15 sur 56 · I.'DNIT^ F · texte numérisé non relu

I.'DNIT^ F

n'est presque pas sorti de son cabinel, fcrm«r les livres (rastroiiomio qui lui (l(^rouvnuent jus- 4[U aux cxln^uies horizons du (liel, et il évoque hardiment Vlûsprit de la Terre : carrhomnie est une piaule de la Terre, et c'est la vie de la Terre qui circule eu lui. A cet esprit « dont il se sent si proche », il demande de l'emporter pour un instant de la durée, lui, être éphémère, dans sa course éternelle, de radmeltre ^i la divine activité qui sans cesse engendre, détruit et renouvelle, qui fait la vie avec la mort, le bien avec le mal. Autant dire<pi'il veut être dieu !

Mais il a trop demandé. Il allemande c|uelque chose de surhumain et d'inhumain. L'esprit de la Terre est trop profond, trop monstrueux pour <pie la comi)réhension et la volonté d'un homme puissent s'éjjaler i\ lui, entrer pleinement dans son dessein ; Faust, qui l'a témérairement évoqué, chancelle d'épouvante à sa vue. L'Esprit, d'un mot foudroyant, le remet à sa place et le laisse plus désespéré encore à son impuissante solitude.

Le Faust pourrait linir là. La lenlalive lilanique de Faust a échoué. La folie de son espérance lui a été criée brutalement. La vie ne saurait plus avoir de valeur à ses yeux. Un arrêt irn'vocablc l'a rejeté dans la vulgaire condition de l'homme. Il restera ce qu'il prétendait cesser

140 POEJTRAITS ET DISCUSSIOxNS

d'être : un jouet, un des incalculables caprices de cet être infini dans la pensée inépuisablement ordonnatrice et féconde duquel il a voulu enlrer de force.

En dépit des quarante ans de Faust, ce que Gœthe a exprimé ici, c'est, pour employer un mot célèbre de Renan, V encéphalite d'une adolescence ivre d'orgueil intellectuel et de confiance en la pensée; c'est cet idéalisme d'un jeune cerveau très fort qui se flatte de pouvoir fonder exclusivement la vie sur la connaissance, réaliser l'accord actif de ses sentiments et de sa conduite avec la vérité universelle; et c'est aussi la prompte déception réservée à cet idéalisme. Pour comprendre ces premières scènes de l'œuvre, il faut sentir l'extrêmejeunesse de leur inspiration. Ni l'âge attribué au héros, ni sa force mentale, ni l'extraordinaire solidité des vers allemands dans lesquels il enserre des pensées d'une magnifique étendue, ne doivent nous faire d'illusion à cet égard. Faust a tout lu, tout enseigné ; il n'a pas encore vécu. Il se croit précipité d'un coup aux extrêmes conclusions d'une sagesse amère, déçue jusqu'au désespoir. Mais il en juge trop tôt. Il n'a rien expérimenté, mis la main à rien encore. Son expérience est toute subjective. Il ne sait que sa puissance intérieure, son aspiration démesurée.

I, rMTK 1)11 ..K [ m 111

On voil, Ars à préseni, <|Uo le l'^ausl ne saurnil so (Irvoloppcr à la fo(;on d'un drame ordinaire, s'il faut entendre par ce mol un conllil (l(î passions el d'événemenls suivi à travers ses phases esscnliellcs juscpTà la victoire ou la défaite <pii h; termine, l'aiisl est vainini. Il ne lui reste qu'à se détruire ou à continuer de \i\ir en vaincu résigné. C'est ce dernier parti qu'il prend. Si (î(ell>e n'avait eu (jue des soucis d'artiste, il f)ouvaits'en tenir là. Le commencement du Faust, depuis le premier monologu<; jusqu'au nK^ncnl où les chants de l*jU(ues retenlissenl aux oreilles du désespéréet 'létournent le j)oison de ses lèvres, forme une œuvre d'art admirahle. Mais un senliment plus haut défendait au poêle de nous laisser dans le vague sur la suite d'uiîc destinée dont cette première aventure faisait éclater brusquement la grandeilr^ mais aussi l'iniinaturité et l'excessive ambition, sans en faire connaître la ressource profonde. 11 lie pouvait s'arrêter sur le désespoir de Faust comme sur une conclusion, sur une philosophie de la vie. Car il y a contre ce désespoir un argument de fait aul rement décisif que toutes les considérations de morale el de sentiment : à savoir, qu'une iluie capable de le ressentir est inca*^ pal)le de s'y arrêter, bien plus y coniracle une force nouvelle. El le s'est, avec un élan fou, épan-

due dans le vide ; violemment pejetée sur soimême, elle se blesse, mais elle se concentre et se resserre. D'épanouie et naïve, elle devient prudente, sage. Elle ne se précipitera plus vers rien : car elle est guérie delà chimère, elle sait maintenant qu'aucune des réalités de ce monde ni davantage leur ensemble ne peuvent la repaître. Mais elle ne déclinera rien, elle ne se refusera à rien: car à défaut de l'infini d'être et de vérité qu'elle pensait saisir, qui sait si les plates occasions de la vie ne réservent pas un noyau de sagesse à qui sait y mordre? De plus elle est devenue maîtresse d'elle-même, difficile," et saura distinguer l'expérience de l'illusion.

Ainsi le divin Esprit — que Faust serait prêt à maudire — ne s'est pas désintéressé de lui. Il ne se désintéresse plus de l'audacieux (jui s'est une fois précipité pour le saisir. Eln se dérobant à ses prises, il lui laisse des trésors : l'énergie blessée, la clairvoyance, l'amertume, commencements de la sagesse. Il délègue auprès de Faust un étrange compagnon.

Faust, après l'échec de sa terrible tentative, s'était résolu au suicide. Mais le son des cloches de Pâques, les chants de la résurrection ont retenti au moment suprême et il a versé des larmes d'enfant sur la douceur de la terre. Le renouveau de la nature, l'allégresse pieuse du peuple qui

i. uMTk: DU FAUST Dti, c.cmrini 143

se rc^pmul dans les champs m fleur par («' <ii manche, le plus beau (les diuianches, onl ramené dans son Ame, non pas la paix, mais unr indulgence haute et clémente pour l'homme, pour la vie, pour l'illusion. Henlré de sa promenude, il ouvre avec tendresse le livre de la bonne tradition : le Nouveau Testament. A la lumière de la lampe, il commente les formules métaphysi- (|ues du (juatrième évangile dans unepenséede bienveillance, quand |>arail le Tentateur : Méphisto|)hélès, la ligure la plus individuelle peutêtre, la [)lus apremcnt accentuée que Gœthe ait jamais tracée. Il en avait, dit-on, pris certains traits ù son ami de jeunesse, Merck, dontl'ironie dure fut un merveilleux stimulant pour sa nature harmonieuse et trop aisément épanouie.

Méphistoi)hélès, c'est ^ l'esprit (jui toujours nie •>, le génie de la moquerie et de la destruction, le Diable enlin, le méchant. Kien ne geruje qu'il ne s'acharne à le llétrir, aucune sensibilité qu'il n'essaie d'empoisonner par le dégoût d'ellemême, aucun enthousiasme qu'il ne s'aj)pli(iuc à convaincre dc' boursoullure. Il guette avec rage tout ce qui veut vivre. Il dessèche, brille, inonde, bouleverse. Mais, de tous les êtres delà création, c'est avec l'homme que sa tûche est le plus facile. La plante et l'animal emploient toulc jour aveugle énergie à no s'incorporer qn<^

m PORTRAITS ET DISCUSSIONS

de bonne et résistante matière et à se défendre contre le néant. Pour eux la « tendance à persévérer dans l'être», dont parle Spinoza, n'est pas au moins une ironie. Ils ne sont désagrégés que par la force brutale. iVIais la créature « raisonnable », la petite divinité bipède est une terrible ennemie d'elle-même, et la pensée, dont elle s'enorgueillit, n'est en elle qu'un principe de division intestine et de vains tourments. Comment dans ce docteur Faust, dans ce chercheur d'étoiles, le Malin ne verrait-il pas une proie d'élite et sûre en proportion de sa supériorité ?

Méphistophélès est le mal, en ce sens qu'il détruit pour détruire, pour tout ramener au niveau (le sa propre impuissance. Mais considéré de plus haut, il est bienfaisant. « Je suis l'esprit, dit-il de lui-même, qui toujours veut le mal et toujours produit le bien. » Le Seigneur le regarde avec complaisance et explique en ces termes son rôle providentiel :ù De tous les esprits qui nient, le Malin m'est le moins importun. L'activité de l'homme en vient trop aisément à s'endormir, il se complaît bien vite dans l'absolu repos. C'estpourquoi je lui altache un compagnon qui, en TirriLant, l'actionne; le Diable doit créer lui aussi à sa façon. »

Parole profonde ! les vérités les plus certaines, les plus grandes et les plus bienfaisantes, les

l'unité du FAUST DE GOBTIIE 14&

rcgUîs les plus luléinircs elles mieux ('''prouvées dé^én«''rent et s'encrassent à l'usage, à cause d'une complexité toujours renaissante d'application qui dépasse la paresse et la brièveté de vue dos hommes chargés de les appliquer. Ceux-ci peu î'i peu les ramènent à leur taille ; ils en éteignent la lumière à leur propre obscurité de cœur et d'inlelii^ence. De hauts principes de vie ils font la routine, odieuse à la vie ; voilii l'ulililé du négateur. Sa critique corrosive oblige lalTirmation îi remonter au vrai niveau d'où descendent ses bienfaits; elle lui restitue son naturel, sa purct('' lumineuse. Toutes les bonnes choses spirituelles, morales et politiques ont besoin de ce bain de vitriol. L'athée subtil relève et rajeunit l'idée de Dieu. Lou Diable porto péiro, dit Mistral. Le Diable porte sa pierre à la construction divine. Oportet /uvreses esse, formule l'Kglise.

Avec quelle paisible dignité Faust accueille Méphistophélèset le laisse salir en propos pleins de force et de pittoresque la création tout entière!

dominent Méphistophél«''s va interpréter les ami)ilions grandioses de Faust, il est aisé de le comprendre. Faust, trop sérieux pour se contenter de science abstraite, a fait ce rêve fou: devenir dieu, se rendre participant de la divinité interne de la terre, tout être, tout vivre ! Ce rêve, Méphistophélès le traduit en prose ! « Voici, pense-t-il,

un professeur qui veut secouer la poussière de sa bibliothèque et de ses cornues et connaître le monde. Les grands mots dont il se paye ne sauraient avoir d'autre sens précis. Le docteur Faust est las d'étudier, il se fait vieux, il veut jouir. » Et c'est pour l'aider en ce dessein qu'il lui offre ses services. Faust les accepte de haut, dans un mouvement de désespoir lucide; non pas avec le tremblement goulu de l'enfant, je veux dire de l'homme ordinaire, qui met la main sur des friandises, mais sans joie, en pleine possession de soi. L'Esprit dans le sein duquel il avait prétendu fondre sa misérable existence l'a rejeté. Quelle ressource lui reste ? Du moment qu'il est impuissant à faire de sa vie la réalisation de sa pensée, le parti le plus violent, le plus arbitraire est encore le moins indigne d'être tenté. Suivre Méphistophélès, c'est une façon de se fuir soi-même, ou d'essayer. Faust conclut le pacte proposé. Il se lance à travers le inonde, résolu à se perdre dans les aventures que lui ménagera le génie de son compagnon, lequel croit savoir l'amertume finale de toute expérience humaine et en triomphe d'avance.

Or, dans ce pacte, la dupe ce n'est pas Faust. Méphistophélès le croit perdu par cet acte de renoncement exalté à la raison, à la science^

Page 1