‹ Portraits et discussionsChapitre 24 sur 56 · I. \ UK h K.NSKMlîl.i · texte numérisé non relu

I. \ UK h K.NSKMlîl.i

L'inauguralioadu musée d'Arles a été célébrée par de grandes fêles qui ont eu pour héros Tauteur de Mireille. — Voici une occasion de parler de Mistral. Je la désirais ardemment. Mais quel imprudent désir! La facilité à traiter un sujet n'est pas toujours en proportion de l'amour que l'on a |\our lui. Ce sujcl-ci est trop beau. Les douceurs que j'y trouve sont si profondes que je ne me flatte pas d'en pouvoir rien dire do mesuré. Je ne serais pas si effrayé d'avoir à parler de La Fontaine, de Corneille ou de Racine, parce qu'il ne s'agirait que de rafraîchir par quelques touches justes une image présente à tous les esprits cultivés. Mais Mistral, avec sa célébrilé magnilique, est-il vraiment connu dans son oîuvre, par le grand nombre de»

Français qui lisent? Une claire et pleine notion de son génie et de son art est-elle déjà entrée dans la tradition des lettres ? J'en doute. Que ceux à qui ce doute semblerait paradoxal, le pardonnent au zèle d'un néophyte. Je rougis de penser que j'étais presque parvenu à l'âge mûr sans rien connaître du plus grand poète de notre époque. L'Université ne m'avait pas soufflé mot de lui. Depuis le jour oîi mon ami Henri Mazet me mit entre les mains le Poème du Rhône, j'ai réparé, il est vrai, le temps perdu. Mistral a été mon « Baruch ». Aussi voudrais-je vous jeter d'un seul coup tout mon enthousiasme à la tête, recueillir en peu de pages la somme des plaisirs attachés pour moi à d'amples et gracieux chefs-d'œuvre, maintes fois relus. Ambition ridicule! Mon amour pdur Mistral me rend pareil à ces débutants qui, dans leur fureur de faire tenir en un article la matière d'un livre, ne savent que balbutier.

Pour parler convenablement de Mistral, il faudrait un livre, en effet, sur le modèle de cet admirable Virgile inachevé, de Sainte-Beuve, un livre animé de la passion du beau et très

discret d'expression, où la ilainmc du critique se ferait sentir à chaque ligne, sans que sa personnalité se mit en vue. Mireille, le Poème du Rhône ( pour ne citer que les deux plus grandes œuvres de Mistral) pourront inspirer à un Allemand le besoin de disserter, de dogmatiser, de prouver laborieusement mille choses. Un homme de goût, s'adressant à des esprits moins formés que lui à l'art délicat de lire, se contentera de les y introduire doucement, de les leur faire Iparcourir lentement, amoureusement, de leur rendre sensibles les grandes lignes de la composition et quelques-unes des merveilles de l'exécution, ici la force, l'ordre, la progression d'une scène, ailleurs la magnificence d'un tableau, la grûce victorieuse d'une strophe, d'une image, d'un vers ou d'un trait. Cela, dans le langage le plus sobre. Car il ne s'agit pas pour nous, professeurs ou critiques, d'expliquer la beauté, mais de placer ceux qui nous font confiance sous son inlluence harmonieuse.

Certes, je ne veux pas dire que celle manière réservée et cette pudeur de paraître conviennent toujours à la critique littéraire. Il y a lieu parfois, pour elle, de se mettre en avant, de dogmatiser, de poser ses principes, de fournir ses arguments clses preuves. Quand donc? Quand elle a affaire au laid. Caria laideur, consistant en unedispro-

portion, se démontre. On démontre, par exemple,, la difformité constitutive des Burgrcwes de Hugo sous leur enveloppe de vers splendides, et c'est ce qu'a fait Balzac dans la sentence suivante, qui est un syllogisme abrégé : « Du Titien, sur un mur de boue ! » Du Titien, c'est-à-dire une richesse, un éclat, une sonorité, une verve de l'expression poétique et verbale, vraiment extraordinaires en elles-mêmes, mais dépensées à traduire une conception dramatique qui, soit pour l'affabulation, soit pour les caractères, apparaît absurde. Voilà le mur de boue. Le laid donc se prouve, parce qu'il est le faux. Le beau se prouverait également, s'il 'n'était que le vrai. Mais il est le vrai et quelque chose de plus : le génie, le don divin dans la manière de le sentir et de l'exprimer. L'art classique a pour fondement, pour exigence première, l'observation de la vérité et de la nature. Et la doctrine classique ne méconnaît pas, comme le lui reprochaient aveuglément les romantiques, ce qu'il y a de tout spontané, de mystérieux et d'ineffable dans le génie. Mais elle ne conçoit, elle ne reconnaît le génie qu'à base de raison et de lumière. Il n'est pas pour elle fumée, mais flamme. Je sens chez Mistral cette flamme allumée sur le inonde par la Grèce et l'Italie anciennes. C'est un grand classique, qu'il

MISTR.M. 19S

Ittul nommer (comme le fit Lamartine) à la suite illlomùre, de Virgile et de (iœthc (le Gœthft (VHvnnann et iJorothée). Voih\ pourquoi, si j'étais tlii^ne d'onlreprondrc ce livre sur lui que j'exprimais le regret que nous ne possédions pas, j'abandonnerais au seuil de son œuvre les armes (le coinl»al et les rudes appareils de mesure dont d'autres travaux de critique demandent l'usapre. Je m'abandonnerais au lleuve enchanté. IJ, j)our |)ersunder comme les rivages en sonl beaux, je n'élèverais guère la voix.

Cet abandon m'empècherait-il de m'apercevoir que Tonde du lleuve se fait quelquefois paresseuse, ou que sa profondeur par places diminue? (Jiutndcx/ite honus... Comme Homère et Virgile, Mistral a ses défauts. Mais ces défauts s'appellent des faiblesses, des moments de langueur ou de moindre force. \'ous chercheriez vainement che/ lui une ligne qui offense l'intelligence ou le sentiment civilisés.

Voici, je pense, entre toutes les œuvres poétiques du dix-neuvième siècle, fameuses et méritant de l'être, la seule qui ne présente, parnu ses splendeurs, aucune dilTormité, la seule dont le rayonnement limpide ne soit troublé d'aucun rellet de déraison et de barbarie. Oui, pardessus l'amoncellement dénuées qui enténèbre cette époque moderne livrée par les ninlhcnrs

politiques de la France à l'invasion morale de la barbarie germanique et protestante, le fidèle génie du poète provençal contirfue de dresser vers le ciel dans toute la pureté de sa flamme, le flambeau antique, le flambeau humain.

A la belui^o dis estello Abrant lou mou de toun flambeù Dintre lou marbre et sus la telo As pantaia lou subre-beu.

De l'art divin siès la patrio, E touto graci vèn de tu :

Siès lou sourgent de l'alegrio E siès l'éterno jouventu ! (1)

Homère, Virgile, Mistral, ces noms se tiennent. Ajoutons-y, disâis-je, le Gœthe à'Hennann et Dorothée^ dont l'art est pur, mais la fraîcheur moins grande et le jaillissement moins vif. Trouverait-on un quatrième nom qui supportât le voisinage de ceux-là dans le genre poétique oii ils se sont rendus immortels, dans le genre de l'épopée que j'appellerai « naturelle », pour la

(1) A l'étincelle des étoiles — allumant ton flambeau — tu as dans le marbre et la toile — incarné la beauté suprême. — De l'art divin tu es la patrie — et toute grâce vient de toi — tu es la source de la joie — tu es réternelie jeunesse.

MISTIiM 19S

distinguer de l'épopf^c religieuse de Dante, de l'épopce guerrière du Tasse ? (ienre aussi grand et, dans ce naturel, capable d'autant de majesté qu'aucun aulro, (piand ces laboureurs, ces p<îch(!urs, ces pAtres, dont le po«He fait ses héros, bien loin de nourrir les sentiments indifférents et bornés de l'esclave, savent par combien de dépendances matérielles et morales l'humble destinée de tout ce qui leur est cher est liée aux vicissitudes de la religion et de la patrie. Elle s'égale avec une admirable simplicité à celte haute vue, la pensée de ces grands vieillards, dont la figure domine les épopées de Mistral, et dont l'autorité, penchant habituellement »\ la bonhomie, mais prête à éclater terrible contre la rébellion, incline, par sa seule présence, sous les lois de Tordre les actions et les j)assions du petit monde qu'elle gouverne. Tels, maître Hamon, le père de Mireille, maître Ambros, le père de Vincent, et tel surtout « Patron Apian », dans le Poème du Rhône. Ils ont vu les événements de la Révolution et de l'Empire; ils en ont fait, soldats ou marins, les guerres. Et bien mieux que les explications des historiens, qu'ils ne lisent pas, la dignité encore vivante en eux des anciennes franchises perdues permet à ces magnifiques entêtés, à ces vieux ceps tenaces des côtes du Rhône, de prendre avec grau-

deur la mesure des changements accomplis. Cette note grave et forte de poète romain rehausse merveilleusement la grâce libre et passionnée avec laquelle Mistral fait parler l'amour par les lèvres d'une jeune fille innocente. Non ! il n'y a riendans aucune littérature de plus frais, de plus musical, de plus harmonieusement palpitant et scandé, et j'ajouterai (il me semble que cette nuance appartient au seul Mistral) de plus malicieux dans la tendresse, que les aveux de Vincent et de xMireille, sous le mûrier. Mais quoi! ces accents sont-ils trop simples, trop « nature» pour nos blasés? Ils trouveront, dans le Poème du Rkôjie., l'Anglore. la maigre fillette, qui a la tête tournée de poésie et qui met, sans savoir lire, un peu de littérature dans l'amour. Plusieurs fois, en se baignant dans le Rhône^ elle a cru sentir la caresse du « Drac », du diable charmant, au duvet blond, qui attire les jeunes filles dans ses vertes demeures au fo-nd de l'eau. Le signe de la croix, fait à regret,, l'a sauvée. Mais voici qu'embarquée pour la foire de Beaucaire, où elle va vendre les paillettes d'or triées dans les sables de la rive, elle reconnaît sur le bateau le Drac en personne. Celui qu'elle prend pour le délicieux lutin, c'est le prince d'Orange, attiré en Provence par la nostalgie du berceau de sa race et un peu de mélan-

MISTRAL l'.»7

colio r()iniiiilit|ii»'. Ils s'aiiiienl el incurenl nusemble dans le naut'rngc du bateau, crevé par le premier vapeur qui descend le Hhône, et dont le rauque siniel sonne le glas de l'antique batellerie, (lar TAn^lore et le petit prince du Nord ne sont ((u'une lumineuse parure ajoutée par la Fantaisie du poète à cette vigoureuse épopée du vieux lleuvc dépossédé par la science moderne j)ar la science du diable, dit i'atron xKpian^ de sa gloire de « route du monde » et de nourricier d'un peuple.

Mais me V(»ici lancé en Mistral. Ei c e>l ce que je ne voulais pas. Car c'est en dire trop peu. Je voudrais faire sentir l'espèce de malice large et sereine, de magnifique humour répandue sur tout ce que, vers ou prose, il a écrit. Je voudrais parler de l'éclat joyeux el spirituel de ses tableaux de fêtes populaires ou religieuses, de noces et de cort<.'ges princiers (voir Xerto). Nul ne sait comme lui faire babiller une foule... Je voudrais..., je voudrais...

Mais ce qu'il faut saluer par-dessus tout comme la marque de grandeur de ce poète, c'est l'aisance et l'harmonie avec lesquelles lalumière de l'intelligence et les conseils de la

croyance héritée s'équilibrent, ou mieux, se compénètrent dans son esprit. Sage, savant, observateur et philosophe autant que pas un, Mistral pense que la raison trace la bonne route à l'esquif de la vie individuelle ou au gros vaisseau social, mais que, seule, elle ne sert de rien, car sans le grand souffle du cœur les voiles s'affaissent.

Auguste Comte l'eût loué d'affirmer de cette manière et en ce sens la suprématie du «principe affectif » . Nul doute que s'il eût connu ses poèmes, il les aurait inscrits dans la Bibliothèque positiviste, au nombre des grands livres bienfaifaisants.

Page 1