II. — Aperçu générâl
Depuis que je fais de la critique, je parle des livres de Barrés, au moment de leur apparition. J'y éprouve toujours un grand embarras. J'ai peine à limiter le sujet. A propos de chacun de ses ouvrages, le souvenir de toute son œuvre, l'idée de sa personnalité, de sa carrière m'assiègent. Si une bonne fois j'avais pu écrire trois cents pages sur lui, bonnes ou mauvaises, je me sentirais moins gêné. Il y a un monde de remarques générales, d'explications et de distinctions dont la nécessité se représente à l'occasion de chacun de ses écrits, et qui demanderaient des dévei loppements. Les sources et les éléments de sa pensée sont très complexes. S'il n'y a pas aujourd'hui d'écrivain qui ait plus de personnalité dans le tour et le ton, il n'y en a pas non plus dont la personnalité intellectuelle se soit nourrie à des
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sources plus variées. Cet esprit, qui ne ressemble 1 qu'h lui-inômc, aurn été le plus imprégné et le \ plus pétri (les couranls d'idées et de sentiments / de son époque, qui ne fut pas une époque simple, i Il n'en a pourtant pas été submergé. Loin de ^ là ! il n'est pas possible de plus dominer et gouverner les contradictions de son âme et les disparates intimes de son inspiration, ni de les réduire avec plus de maîtrise au rôle de parties composantes dans une musique dont les heurts mêmes ont un inimitable charme. Nouvel Ulysse, mais voguant sur une mer oîi il y a (où il y ' avait pour un amateur et un poète comme lui, tout au moins) des sirènes sur tous lès bords, la sirène lascive du romantisme, la sirène chaste de la tradition religieuse et patriarcale, la sirène pure et vigoureuse de la beauté classique, sans ^ parler de la sirène de la politique, il a, selon les moments et les phases de sa course, plus approché l'une ou l'autre, et à peu près dans l'ordre où jo les énumère. Mais aucune a-t-elle vaincu et attiré jusque dans ses bras le fier et volontaire pilote, toujours si attentif à la continuité de sa ligne et à la particularité de sa direction ? A tant de beaux chants qu'elles lui ont suggérés, il me semble que se mêle toujours cet accompagnement en. sourdine : « Je suis d'une race qu'on ne possède point. »
En passant, comme dit Kant, du point de vue du sujet au point de vue de Yobjet, on diviserait assez naturellement une étude de Barrés d'après les objets qui ont occupé son esprit, d'après les formes principales de son activité lintellectuelle. On distinguerait en lui le poète, \ le moraliste et Thistorien. Le poète, ou ce qu'il [ a désiré, rêvé, chanté; le moraliste, ou ce qu'il , a pensé et proposé; l'historien, ou ce qu'il a vu et raconté. Il n'en faudrait pas faire, cela va de soi, des compartiments trop strictement démarqués, donc artificiels. Je crois cependant que cette classification aiderait à concilier la plénitude de* la justice avec l'aisance de la critique. Dans la première catégorie, dans le trésor du poète, se placent Du Sang, Aniori et Dolori, les pages les plus précieuses du Greco. Certes, c'est par ce groupe d'écrits que Barrés a séduit \ le plus. Il n'y a rien eu, depuis vingt ans, qui l ait possédé une plus tangible influence sur les ^ lettres, qui s'y soit plus infiltré que les formes / et les accents de ce lyrisme si neuf et unique, non dans ses éléments, mais dans son composé, et trop personnel d'ailleurs pour être assimilable. Mais comment défendre à tant de jeunes écrivains d'imiter ce qui ne s'imite pas? Ils en étaient pénétrés, ils l'avaient dans les moelles, il fallait bien qu'il leur sortît par la
SIMPLES NOTES SUR MAURICE BARHfes
plume. Ils auraient dû être des ascèlcs pour ne pas essayer, dans leur inexpérience, de produire à leur tour le plaisir si aif,'u, le frisson qui s'al- f tache à ces phrases et ù ces pages merveilleuses, où l'abslraclion et la sensation, la description et la rêverie, l'ironieet le sentiment, les choses <;t la personnalité sont musicalement sinon toujours harmonieusement, ce qui n'est pas un reproche fondus ensemble par la plus impé- I ieuse et la plus savante volonté littéraire. Oui, ce philtre que Barrés a distillé ou cette chanson <iu'ila inventée sont ce qui, dans la littérature, a le plus pris nos contemporains. Leur sort devant l'avenir dépend en partie des changements de la sensibilité el des curiosités nouvelles de l'imagination. Ce que la perfection littéraire peut faire pour les immortaliser, la pari d'obscurité inhérente ù une manière de sentir qui, quoique vibrante, quoique ayant éveillé autour d'elle le plus frémissant écho, n'est pourtant pas toute puisée au courant de la nature, le peut faire pour resserrer plus tard l'accès de ces livres où elle s'exprime et dont le nom seul est un ■charme aujourd'hui.
Le moraliste, dans Barrés, c'est un poète en- > core, mais volontiers didactique : le poète de la Lorraine, du pays natal, de « la terre et les'i jnorts >, du régionalisme. Ce Barrès-là (c'est j
son désavantage et son avantage sur leprécédent) [ n'appartient pas tout entier à Barrés. Il a des ; thèses, il prend position sur les problèmes les plus graves de notre époque, sur les bases de Téducation morale, sur l'ordre et la constitution de lafamille, sur l'esprit de l'école, sur les droits qui doivent être reconnus à la tradition religieuse, en dehors du propre point de vue de la foi. Ces thèses, auxquelles notre sympathie est acquise, sont-elles parfaites? L'argumentation en est-elle complète ou la meilleure ? Y est-il tenu compte de toutes les réalités ? Ce serait le sujet d'une longue discussion, non entre adversaires, mais entre amis des mêmes causes. A vrai dire, cette partie de l'œuvre de Barrés, tout ce qu'il dit et écrit dans cet ordre, appartient à un grand , mouvement de Thistoire et sera compté comme ' une des plus nobles poussées, à bien des ; égards discordantes, mais plus encore concertantes, je le crois, je l'espère, de l'effort pro- ! fond de notre pays pour retrouver les conditions ' de l'équilibre intellectuel et social.
Le nom d'historien est froid, comparé au pathétique de ce que Barrés a su voir et peindre et à la leçon qui en est ressortie pour notre génération. L'inventeur du mot de « nationalisme» a vu dans les faits, dans des faits étendus et puissants, affectant toute la vie française, et
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pourtant presque inaperçus de nous avanl qu'il nous les montrât, ces « raisons du nationalisme » que Léon do Montcsquiou devait expli(|uer sous la forme théorique. Mafj^nifique intuition d'un poète, qui était iui-mômeeiiccre un jeune homme ! Ses impressions, ses réactions au contact direct de l'état politique, la figure que les choses et les gens prenaient spontanément à ses yeux et / qu'il dessinait avec l'arld'un Saint-Simon nourri de lalinité, ce merveilleux musée barrésien du ■ boulangisme, du Panama et de l'afTaire Dreyfus, t les concordances, les convergences de sens et m d'effet que la nature des choses, plus encore que le style du peintre, établissait entre tant de tableaux, de scènes et de portraits, déjù fameux au sortir de ses mains, les raisonnements vigoureux qu'elles nous invitaient à faire sur les maux de la pairie, l'excitation que l'Apreté de cette satire apportait à nos saintes passions, voilà dans la gloire de Barrés la part que le temps ni la dialecticjue ne diminueront. Elle est fondée sur un fait. Littérairement, je ne chercherai pas si Barrés a été dans ce domaine plus grand écrivain que dans un aulre. Mais, puisque j'ai rêvé au jugement de l'avenir, je dirai seulement que la puissance d'un style est plus durable, soutenue par la puissance et la permanence de l'objet.
Enfin ne faudrait-il pas distinguer comme un titre de gloire à part et, à un certain point de vue, le plus haut, l'ensemble d'études et de chants lyriques que Barrés a consacrés à l' Alsace- Lorraine, Colette BaUdoclie, Aiiseivice de VAllei magne QÏidiiiiàe pages éparses dans le Romande i V énergie nationale? Qui a plus fait que lui pour l'entretenir dans les jeunes générations des pays annexés, sans méconnaître chimériquement les dures exigences de ce qui est, la fidélité éclairée à la France et à sa civilisation ? Certes la critique a 011 se prendre chez cet illustre fils d'un siècle trouble, qui n'aurait pas eu tant d'action ni conquis tant de prestige si songénien'avaitlui-même participé à ce trouble. Mais la critique doit savoir s'arrêter devant les grands « faits qui louent ». Et quel fait que le témoignage de tant de jeunes annexés nous disant combien Barrés les a aidés à sauver leur conscience française !