SIMPLES NOTES SUR MAURICE BARRÉS
la résistance, cl corniuo il arrive fatalement aux prtUies ouvcrleinenl insiirg«\s contre l'autorilé ecclésiastique, arbore le drapeau de l'hérésie. Notons bien (c'est important) (juil est incapable d'enfanter une hérésie de sa projire cervelle et qu'il va la chercher auprès d'un certain inspiré, nommé Vintras, personnage qui a existé et qu'a mis en scène (sous un autre nom) Huysmans. Notons encore que ce Vintras lui-même, persuadé que l'Ksprit parle par lui, est sans doctrine aucune. Il débite une phraséologie mysticolyrique pleine de couleur etd'éloquence et d'une sorte d'iiarmonie vide tout à fait propre h jeter hors d'elles-mêmes des femmes un peu prédisposées. Un de ses discours, inventé par l'auteur avec beaucoup d'art, fait très bien saisir le glissement naturel d'une certaine mystique à la sensualité, et, parti des hauteurs de l'àmc, descend à la justification avant la lettre du péché que Léoj)old fera commettre tout à l'heure à une de ses religieuses... Donc, voilà, pour des hérétiques, de bien pauvres hérétiques, qui n'ont rien de commun avec Arius, Pelage, Luther ou Lamennais.
Leur misère doctrinale n'ôte absolument rien au pathétique, ni à la portée du drame dont. Vintras est le prophète et Léopold I3aillard le héros centraF, et qui appartient, dans la classifi-
cation des drames humains, à un type très grand et très élevé. Esprit au-dessous de tout dans la spéculation, Léopold est une âme énergique et tendre, un visionnaire passionné et intraitable, il y a du héros en lui. Et c'est le héros qui a entrepris le chimérique, l'impossible. Il a inspiré à son entourage immédiat une foi absolue en sa mission, en sa personne; des gens se sont jetés à sa suite, cœur, corps et biens. Et voici qu'apparaissent bien vite les irrécusables signes de l'absurdité d'une œuvre que tout condamne. Une veut pas, il ne voudra jamais avoir eu tort. Il redouble de certitude ostensible; quelques ifidèles s'en vont, les autres se forcent à croire plus encore. La foudre éclate. C'est la défection générale. Seul, un petit noyau d'exaltés restent autour de l'apôtre. La magistrature et la police s'en mêlent et dispersent cette suprême garde; les personnes sont chassées, les meubles vendus; •c'est la ruine accomplie sous les sifflets et les chansons du peuple retourné. L'apôtre s'éloigne, sans que ce spectacle lui serve aucunement de leçon. Il ne pense qu'à recommencer, moins soucieux de trouver un refuge après la tempête que de recruter une nouvelle chapelle. Une douzaine de demi-fous, de vieilles femmes deviendront les dépositaires de sa grande idée creuse. Ils représenteront pour lui l'auditoire universel;
SIMPLES NOTES 8i;n MAURICE nARIU S J l .
il Inir expliquera avec une tranquillité àjamais inscnsil)le à l'indigence et au ridicule l'uvcuglement du genre humain et ravènement prochain dui^raiid jour. L'.'d>sur(lil('' iiilrinsrqun «le la proplnHio (()rophélio intMéc d'ailleurs dMdéinenls touchants sans lesquels elle n'eût pas séduit le prophète) ne sert qu'à faire ressortir ce qu'il y a de tragi(pie dans celle in\ inrihle constance d'une Aine égarôo.
.le réduis le thème h ce qu'il a de général. lU'stiluons-Iui les circonstances historiques. Plaçons à côté de Léopold tîaillard ses deux frères, possédés aussi, mais plus terre à terre, les religieuses, le village. Imaginons la variété et la densité des épisodes, des scpnes qu'une telle aventure a dil susciter, dans le milieu où elle se produit, les contrastes des mobiles que la crise met en jeu et des caractères qu'elle fait apparaître : hérpismes et cupidités, générosités et hystéries, prudences normales et plates lâchetés ; toutes les reprises, au moment de la débâcle, de l'humanité commune sur l'humanité artificiellement sublimée; celle espèce de supériorité du vaincu sur ce qui a raison et droit contre lui ; et, pis encore, dans le vaincu luimême, la misère, des supercheries, des inévitables charlatanismes. On devine, sur cette simple analyse abstraite, la force et la haute singula-
rite de matière du roman de Barrés. Il l'a traité en maître, dans ce sentiment tout à la fois poétique et désillusionné, avec ce mélange d'élévation et de familiarité dure et plaisante qui sont à lui.
C'est la partie tout à fait sûre de son livre. Elle est pleine de beautés supérieures. Je n'en citerai qu'un exemple : la mort de Baillard et sa réconciliation avec l'Eglise.
Le personnage de Léopold Baillard, tel que Barrèsl'apris, débordebeaucoup surles limiteset la propre substance du drame. Barrés s'est donné très ample carrière dans l'exploration ou l'imagination de la vie intérieure de son héros. C'est ici que je le suis moins. Léopold Baillard lui a inspiré des pages de poésie et des flots de magnifiques considérations qu'on ne peut le plus souvent qu'admirer en soi. Mais soit que Barrés médite et rêve sur Léopold Baillard, soit qu'il le fasse méditer et rêver lui-même, il me semble qu'il y a dans la conception de cette âme un peu de nuage. Et la querelle qu'on pourrait lui chercher à ce sujet serait d'autant plus intéressante qu'elle ne vise pas une défaillance de l'artiste,