RENÉ BOYLESVE
moi que moi <*l <|im', cependant, je repoussai comme, mon propre fantôme, aperçu hoslile, armé contre moi.
I*uis, peignant les impressions dccelui qu'aune altitude si peu attendue a déconcerté et blessé :
Je vis tous ses traits se déchirer, ses yeux, si expressifs et si beaux pour mo.i, se ternir, et In chair <lr scsjoiu's, entre le ne: et la lisière de la harhe, comme un sahle humide, miné par la main d'un enfant, s'affaisser.
Ce « linge mouillé », cette « lisière » et ce « sable humide qui s'afTaisse », voilhbien le réalisme, c'est-^-dirc, non pas la vérité, mais plutôt la destruction de la vérité, tout à la fois par sa réduction h des éléments trop ténus et par le poids d'images matérielles Irop brutales et multiples. Et c'est surtout la destruction ou du moins l'alTaiblissement de l'émotion.
.leformulerail'ensemble demacritique de celle manière encore. Boyiesve me parait avoir conçu son roman comme une étude. Or, dans un bon roman, il doit bien y avoir une étude, puisfju'il iloit yavoirde la vérité, et approfondie. .Mais ce n'est pas une étude que j'y cherche. Je désire pleurer ou rire, Cire ému, charmé ou enthousiasmé. Il V a dans ce roman-ci les abondantes
sources de ces plaisirs. Mais si elles en jaillissent, c'est plutôt par l'effet de notre réflexion que par la baguette de l'auteur. N'importe! Madeleine, jeune femme mérite, à plusieurs égards, d'être lu par les plus difficiles.
CllAllLKS-LOUIS PHILIPPE
[La Mrrr rf rEnfant.)
Cliarles-Louis Philippe csl mort à Ircnte-huil ans, sans voir atteint ce qu'on estconvenu d'appeler « le grand public » et connu- la gloire, mais non sans avoir obtenu dans le monde des lellres des admirations et des sympathies trt's vives. La Nouvelle Revue française s'est montrée pieuse envers la mémoire de Charles- Louis Philippe. Je ne dirai pas qu'elle y ait mis de l'excès, car il ne peut y en avoir dans le culte des amis morts. Du moins eût-elle pu y apporter plus de discernement. Elle a exposé Philippe ;\ un rCproclK' qui ne saurait, en bonne justice, lui être fait et qu'on est cependant tenté de lui faire : c'est d'avoir exprimé par lettre t\ son ami belge, M. Vandepulle, énormément d'opinions ridicules et de confidences sentimentales pitoyables. Ce reproche, M. Vandepulte était en droit
de l'adresser à Philippe, s'il en jugeait comme nous, mais M. Vandepulte seul. Celte correspondance est imprimée et recommandée au public. Comment le public ne se dirait-il pas : voilà sur quelles pièces on veut que je fasse de Charles- Louis Philippe un homme célèbre !
Dans ces lettres, nous apprenons par exemple que, pour Philippe, les Stclnces de Moréas étaient vides, insupportables d'affectation et de prétention, que Gorky lui apparaissait un grand génie et qu'il avait quelquefois, parmi les abandons d'une mélancolie assez plate et larmoyante, des sursauts d'énergie dont le plus fort effet irait à assener le mot de Cambronne à ceux qui l'embêteraient. Il est bien possible que dans la liberté de la correspondance le pauvre Philippe, passezmoi le mot, « se lâchât » et se livrât à tort et à travers h toutes ses impulsions moroses. Il n'y en aurait eu que plus d'avantage pour lui à n'être connu de nous que dans les moments où il « se tenait » et faisait un choix dans ses pensées — en un mot, par ses livres. Ses amis ont pu voir combien il a été fait abus contre lui de ces élégies confidentielles. Elles l'ont fait littéralement éreinter.
Il y en a, je le sais, qui diront qu'il n'était pas besoin de ça. Tel n'est point mon avis. Et à nos spirituels et très lettrés confrères de la Petite
ClIVRLES-LOUIS I»H1LII>PK
Gazette aptrsœnne (qui est fort parisienne), les-
<jUols ont Iruis IxHos noires : (Charles-Louis Pliilippe, l'uni (!lauciel ol Francis Janunes, j'exprinierui modestenienl mon objection ù leur méthode oxpédilive (i). Quand un écrivain est facile à éreinter, (juil n'y a dans son œuvre que l'enibarras du choix pour le rendre ridicule et que, pourtant, cet écrivain a trouvé, non chez le vulgaire, niais cliez une élite, des admirateurs, mal éclairés peul-ètre, mais vraiment touchés, il convient de prendre garde. Au milieu de prodigieuses fautes contre la raison et contre le goCll, il doit y avoir là une nature. Oue ces fautes soient signalées et moquées, il le faut et j y ailmets toute la férocité qu'on voudra! Mais que cette nature soit reconnue, décrite avec l'attention que mérite tout réel germe d'art, (le n'est pas faire tort à l'ordre que de constater des dons de tempérament et de sensibilité qui, faute de s'y soumettre ou plutôt de s'en être incorporé la richesse, ne produisent que fruits chélifs. inorganisé>.
La doctrine de Moréas, dont nos aptésicns se réclament, est la vrai<?; c est la doctrine du goût.
(1) Ce spirituel petit journal, qui ne m'épargna pas toujours, qunnil je m'inspirai du principe oxposô en ccUe pape, mais qui ne cessa jamais de me plaire par l'exre!lenle orientation de son amour des lettres, a aujourd'hui disparu.
Elle fournit une mesure, une lumière. Elle ne doit pas servir de guillotine, La critique peut et doit pratiquer à la fois l'intransigeance et la maxime de ne mépriser rien, j'entends : de ne jamais mépriser là où, comme on dit, « il y a quelque chose ».
Dans cet ouvrage posthume de Philippe [La Mère et VEnfant, édition de la Nouvelle Revue française), qui vient de paraître, que de moyens de l'accabler, si Ton en avait le parti pris ! Que de platitudes dans le genre de celle-ci : « Chocolat au lait, je vous serai toujours reconnaissant parce que vous m'avez sauvé la vie. Celui qui mange, la nature le fait entrer dans ses lois. Un repas, une digestion et la faim qui les suit sont des phénomènes essentiels, etc.. » Mais surtout, que de traits de préciosité, de maniérisme, de fausse simplicité, de sensiblerie, de boursouflure et d'emphase. Le style de ce pauvre garçon en est, à vrai dire, tout tissu. Celui qui dira que la trame en est, généralement ridicule, dira vrai. Mais prenons garde ! S'il y a un ridicule de prétention et de vanité qui est odieux, il y en a un autre de naïveté et de gaucherie qui peut être touchant. Il est beaucoup plus rare et c'est celui de Charles-Louis Philippe. Or, songez au sujet du livre que ce ridicule remplit. C'est a maternité e*l enfance. C'est le développement
CHARLES-I.OUIS PHILIPPE 'irX
■d'une enfance pauvre et maladive sous la prolection d'uiK' nu-n* U'ndrr cï saiiilniH^nl d<^vou«'e. Nul sujet où ral!ct'lalion lillérairc doive cUrc plus »^cœurante. Kl» hien ! il est très significalif (|ue l'alTeclation Ac Piiilippc n'écœure pas. Elle ferait plutôt sourire, elle lasse, sans irriter, cl eneore est-on surpris de l'avoir support(''e si lony;lemps. Il y a là quelque chose qui nous retient, je ne sais <pu'l pauvre charme pudique (jui sourit sous cet amas de faux ornements ; il coule sous cette écaille épaisse de littérature malheureuse, une vraie source de sentiment et <i<î poésie. Source maigre, mais pure. Oui, Philippe sent avec linesse, douceur el naturel, avec trop de naturel, avec trop de fragilité et de morbidesse aussi. Mais c'est un illettré. Il a le iroûl de léloquenee cl du lyrisme, pas pour briller, mais par conscience de la dignité sacrée de sa matière. Hélas ! l'infortuné s'y applique, il en met exprès; et ce qui est mis ainsi ne s'ajuste pas. Il cherche la grande image et il rateelVroyablement le trait juste. Voici un exemple. Il veut exprimer le «onlraste entre la faiblesse physique de la mcre et la puissance de la protection que l'enfant sent en elle :
iMaiiiaii, lu fiais ma cilndrllr... pourtaiil lu n'es pas une fortciY.Ksc aux grands murs el complirpiés
pour la défense, non, et tu n'as pas cet air grondant des remparts pleins de canons. Mais tu te dresses sur la colline, i"obusle et grave comme un guerrier, et assurée. L'on voit que tu es là et l'on se dit : c'est làhaut celle qui domine la campagne et qui garde son petit contre les méchants. Je me rappelle encore qu'il y a dans notre église un grand saint Georges à l'épée auprès d'une petite cathédrale. Il me semble que tu portes dans les mains la forte épée du grand saint. Et moi, cathédrale, je laisse chanter les petits Jésus de mon cœur...
Cette forteresse, ces canons, ces guerriers, cette épée, à propos d'une mère, ne détonnent-ils pas à l'excès? Il se force, se travaille et n'aboutit pas. Le dernier trait est bébête. Mais quelle bonne volonté ! A ces niaiseries sentimentales, à ces solennités déplacées ajoutez(cela va très bien ensemble), quelques crudités d'un réalisme un peu dégoûtant (physiquement) et vous saurez tous les défauts de Ch.-L. Philippe. Ils sont énormes. Mais ils sont d'une âme bien ingénue. Il y a là-dessous, je le répète, un frais courant qui fait qu'on lit, qu'on poursuit. Philippe était comme un petit imagier de village, qui, n'ayant «Tailleurs rien appris de son art, aurait conns Rousseau, Flaubert, Tolstoï et les Concourt, voudrait faire dans leur genre, et aussi beau qu'eux, sans que pourtant cette aspiration cala-
CilAKLES-LOUIS PilILIPPB S&5
miteuse eût terni dans soncœuret<!niis sr>n imagination morale la fleur du village
J'ajoute, et c'est important, qu'il n'a pas, comme écrivain, que des défauts. Plutôt déplorable (dans le sens tout littéraire que j'ai dit) quand il médite sur les sentiments ou forme des idées, il retrouve, pour peindre et interpréter ce qu'il a observé de ses yeux, du moins quand il a eu à en soutTrir, beaucoup de netteté qui se relève d'un tour de satire fine et discrètement douloureuse. C.etle veine lui fournil do lions morceaux. Voici le portrait d'un pion :
Il empoisonna mes quinze ans. Je vois cet homme jeune et chauve, avec sa calvitie vieillissant ses vingt quatre ans, comme un mauvais sentiment vieillit notre Ame... J'aurais voulu (pie vous le vissiez au milieu de nous, là où ses vôlemenls élégants contrastaient avec sa méchanceté. Il avait essayé toutes sortes d'apprentissages et surtoulcelui de comédien. Les comédiens qui font des poses et qui ont le geste de toutes les circonstances humaines sont enviés par les ratés, car le raté est un homme qui pose et qui se sent (hué pour chaque circonshuice. Le pion avait pris des lettons de déclamation qui lui tirent obtenir un petit succès dans un théâtre d'étudiants à Grenoble. Maintenant il était comédien au milieu de nous. Il y a une l'ac^on de serrer les dents et d'avoir une voix nette pour aller jusqu'au fond de l'élève qu'on veut punir, et si à cela on joint de la froideur
«t un certain regard, les punitions deviennent cruelles et crient : vengeance ! Le pion s'exerçait à produire un tel effet, il se servait de son habitude de la déclamation pour satisfaire ses mauvais instincts... Je ne sais comment il se comporta au théâtre de Grenoble, mais je vous assure que chez nous il avait beaucoup de talent.
Sentez-vous qu'il n'y a dans cette amertume rien de corrosif ni de révolté ? Là est l'honneur deCh.-L. Philippe. Il a vécu la vie dure du bachelier pauvre et sans appui, du boursier de lycée arraché aux solidarités de sa classe et de son village et que son diplôme jette dans la société comme dans un désert. Il a fait entendre la juste plainte de cette condition. Mais chez lui, elle €st modérée, réfléchie, digne. Il ne songe à rien briser. On peut rapprocher son livre, la dernière partie du moins, le chapitre de ses vingt ans, de V Insurgé àe V^allès. Mais Vallès Teùt méprisé d'avoir récrit au petit-lait ce qu'il avait écrit, lui, à l'encre couleur de sang.
Et il a bien donné dans la fameuse « pitié russe », cette pitié qui s'exerce de préférence sur les souteneurs et les prostituées. Mais, d'instinct, Pâme sage de ce petit paysan de France ramenait cette lugubre aberration à des proportions innocentes, du moins désarmantes.
EUGÈNE MONTFURT {Les Noces folles.)
Le récent roinan d'Eugène Monlforl, les Noces /biles (librairie Grasset), prêle à quelques remarques, peut-être instructives, dont je regrette qu'elles ne soient pas toutes à l'avantage de cet écrivain. Je le regrette, en raison de ma vive sympathie pour son talent, son charme, son esprit et son excellente culture littéraire. Les qualités qu'il possède, les agréments qu'il montre sont de ceux que j'aurais grand plaisir, que je verrais un particulier intérêt à prôner, par le temps qui court. Je suis bien obligé pourtant de convenir que, pour prendre toute leur valeur, ces mériles-Ià devraient se relier à d'autres vertus, qui me paraissent beaucoup moins développées chez l'auteur des Noces /biles, et faute desquelles le prix de ce qu'il a d'agréable, d'exquis m(hne. court grand risque de n'être pas
assez reconnu, de ne pas s'imposer. Il me semble, d'après ces Noces folles, qu'il en est un peu de la littérature d'Eugène Montfort comme de ceé pièces d'art, séparées de l'ensemble dont elles devraient faire partie, que l'amateur et le collectionneur trouveront ravissantes, mais déprécieront comme dépareillées. Ravissante et dépareillée, c'est du moins ce que l'on peut, ce que l'on doit dire de l'une des deux moitiés de ce roman et c'est, par surcroît de malheur, la première.
Je l'ai lue avec enchantement. Un jeune Français, installé à Naples — dans la ville de gaieté et de volupté, chère à Eugène Montfort, qui nous avait déjà donné la Chanson de Naples, comme elle le fut à Hugues Rebell, comme Milan le fut à Stendhal, — un jeune Français, mihomme du monde, mi-homme de lettres, ainsi qu'il convient pour tirer des aimables aventures de la jeunesse tout leur suc, a l'imagination vivement intriguée par certaine fenêtre placée en face de la sienne, de l'autre côté de la ruelle. Derrière cette fenêtre malicieuse et têtue, qui ne consent qu'à s'entre-^)âiller, il a aperçu un chapeau de femme, une main fine, de beaux cheveux. Il s'enflamme pour l'inconnue, qui n'est pas une petite marchande d'oranges, mais une jeune fille noble, la fille du vieux colonel marquis
F, ('GÈNE MONTPOnT '2r,9
de Bîulinno, s'il vous plaît, lequel est veuf pardossus le marché el seul gardien de l'honneur familial. Voilà qui donne froid dans le dos à notre entreprenant garç^on, mais non pas froid aux yeux. Après avoir, h force de manèges, fait agréer ses œillades ainsi que les bouquets, les poulets qu'il lance d'un côté de la rue h Paulre, il décide l'assaut et le donne une nuit avec une grande bravoure, au moyen d'une planche qu'il est parvenu à établir sur le rebord des deux fenêtres. Il est reçu avec terreur et naïveté par la belle I.ina, qui n'a pas plus de vice que les beaux fruits de son pays, devenus un peu lourds à la branche, et qui se jette alternativement et avec la même ardeur au cou de son amoureux et aux pieds de la madone, pour lui demander pardon de son péché. Nous sommes à Naples, et la promptitude de cette passion ingénue ne signilie pas, comme sous un ciel moins éclatant, ce que nous appellerions facilité; elle promet au contraire lidélité, pour aussi longtemps du moins qu elle sera payée de retour. Une nuit, le marquis surprend les gentils coupables. Ce n'esl pas le terrible justicier qu'on pensait, mais un homme d'esprit, une très bonne silhouette.de comédie italienne. Il se rend vite compte de la bonne naissance et de l'éducation de l'audacieux et consent h l'arrangement du mariage.
Cette histoire est contée à ravir, dans une manière légère, heureuse, chantante, qui n'est pas tout à fait une nouveauté dans notre littérature, mais que Montfort rajeunit par la sincérité de son poétique sentiment. Et c'est justement en songeant que tout le livre eût pu être de cette qualité-là que je déplore ce qui m'empêche de le louanger, de le signaler bien haut, parce que cette qualité caractérise un ouvrage qui ne se lit que pour le plaisir et que le grand vice ou la grande faiblesse du public contemporain — j'entends du public liseur — est de ne plus savoir, de ne plus oser lire pour son plaisir, même les œuvres d'imagination, comme si le plaisir ne formait pas toute la raison d'être, la divine raison d'être des œuvres d'imagination. Combien de gens se figurent aujourd'hui qu'un roman ou une pièce de théâtre qui ne les ont pas ennuyés (d'ailleurs gravement), qui ne les ont pas fait travailler et suer, qui ne leur laissent pas un poids sur la tête, qui ne les ont enfin que charmés, ne sauraient avoir de sérieuse valeur ! C'est une erreur d'origine protestante et primaire. Et ces amis de la peine pourraient bien se dire qu'il y en a toujours d'attachée à une œuvre littéraire; seulement, quand elle n'est pas pour le lecteur, c'est que l'écrivain l'a poliment prise à son compte..
tL'l.ilM: MOMI nltl 261
Mariés, nos deux jeunes gens quittent Naples cl viennent se fixer à Paris. C'est è partir de ce point que les choses se gAtent, et pour eux et pour 1«; roman. Accoulunié aux délices du climat et de la vie de Naples, à la spontanéité expansivo des Ames de Naples, devenu j)resque Napolitain, lÀlouard (c'estlenoni du mari) trouve le ciel de Paris désolant; la société, les gens, les mœurs, la conversation l'indisposent, l'agacent; il n'eslplusdanslc ton ni dans le mouvement; ce qu'on juge ici spirituel lui parait reposer sur une convention toute factice et étriquée; il voit de la singerie partout. Au contraire, Lina s'amuse de tout ce qu'elle découvre. Mais peu à peu ces deux impressions s'atténuent, s'usent et c'est l'inverse qui se produit de part et d'autre. Kdouard reprend conscience d'être ici dans son vrai milieu et c'est comme s'il se reconquérait lui-même; il a ressaisi la clé secrète de l'esprit de Paris et du Ion franç^ais; son personnage de Naples lui fait l'elTet d'un alibi, d'une défroque. Lina le charme de moins en moins. Elle-même languit, ne voit plus dans les Parisiennes que des poupées, laisse sortir son mari seul, et il ne demande pas mieux. Bref, voilà un ménage bien
menacé et bientôt détruit. Et toute cette désillusion réciproque, cette subtile et rapide ruine du bonheur par les effets d'un double dépaysement, ne manquent pas de vraisemblance et de réalité, sont bien dans la nature ; elles confirment la loi qui réserve un châtiment fatal à la plupart des mésalliances. Il n'y a pas d'objection essentielle à faire à l'auteur quant à la matière même des observations et de l'analysfe. Seulement, un livre doit avoir avant tout l'unité de ton, manifestation de l'unité organique, de l'unité d'âme. Or, c'est celle-ci qui est en défaut. De la poésie de la première partie, nous sommes brusquement passés dans une atmosphère de réalisme sec et pénible.
Vous êtes bon, va me dire Montfort. La poésie se dégageait tout naturellement du récit de l'illusion et des folies amoureuses, comme une brillante vapeur. Mais ce désenchantement progressif est de lui-même antipoétique, desséchant. Et celte chute de la poésie dans la prose est tout mon sujet, — Soit ! mais ne pouviezvous tout de même, et sans manquer à la vérité, peindre la double déception dans une note de mélancolie noble en élevant ces deux âmes audessus de la fatalité de l'expérience cruelle qu'elles subissent, en les faisant lutter contre ce qui ronge leur bonheur, leur amour, triompher
Ki;f;èNE MONFORT L'«;:i
peut-ôire ? Ainsi, dans la transition déjà premièro partie h la seconde, nous ne fussions pas loinlxs à plal. l^a niusi(|uc ne se fût pas subitement lue: on eût continué de la percevoir sous ce qui rrloiilTc; la « chanson de Naples » se fût prolongée en mineur; elle se fût éteinte peu à peu et il y a de la poésie aussi dans une chanson <|ui s'éteint, qui s'éloigne), ou bien elle se fût transformée en une musique plus intérieure cl [>lus belle. Dans les deux cas, j'en conviens, surtout dans le second, Lina et Edouard, ou tout au moins l'un d'eux, n'eussent pas été des Ames ordinaires. Mais précisément il ne fallait pas du tout qu'ils le fussent. Pourquoi? Parce que, dans la première partie, l'auteur leur a prêté une générosité de cœur et de sang qui a gagné toute notre sympathie et que, dans la seconde, quand nous les constatons si désarmés, si passifs, si légers ù l'égard de tous ces ferments vulgaires de désunion, d'hostilité, de malheur que leur transplantation met en jeu, quand nous les découvrons si peu intéressants, ce mouvement d'ardente sympathie nous reste pour compte. Il y a incohérence psychologique.
Et celle faute fAcheuse, l'auteur l'a commise avec une sorte d'acharnement. De ce charmant Edouard, dont la bravoure amoureuse avait con-
quis non seulement Lina, mais nous-mêmes, iB fait, dès qu'il l'a eu transplanté à Paris, un assez, triste et déplaisant monsieur. Edouard, maintenant las de sa Napolitaine, crie : « Vivent les Françaises ! » Mais c'est pour de bien étranges vertus qu'il les admire et les prise. Le grand charme des Françaises à ses yeux, c'est qu'ellessont extrêmement courtes et indigentes de sentiment, et par là on les peut aimer sans se fatiguer l'âme; mais elles ont beaucoup d'esprit pour prélever sur le sentiment tout juste ce qui divertira sans fatigue, sans exposer aux tragédies, et beaucoup d'art pour distiller l'agrément de l'aventure. Ce ne sont pourtant pas des Françaises de cette sorte qui ont inspiré Racine, ni Ronsard, ni aucun de nos grands poètes de l'amour. Il est vrai que pour relever Edouard, on pourrait trouver à sa conception un air dixhuitième siècle. Mais non ! la nuance n'y est pas. Le cynisme endiablé, le matérialisme gai et bon enfant n'est pas du tout sa note. C'est un sentimental parcimonieux, un passionné qui ne voudrait pas subir les frais et acquitter la note de la passion, une bien maussade figure. Rien de moins joli que la liaison qu'il contracte, ou l'essai auquel il se livre, avec une petite divorcée qui a les mêmes idées que lui. Voulant se rouler l'un l'autre, ils marchent au raté le plus-
EUr.KiNE MONTFORT
certain, échouent dans la banalité la plus injurieuse. Kt le pis est que Liiia, ayant appris ce trait, se venge par un adultère aucpicl rien ne nous prépare et qui en apparatt tout à fait banal, î\ son tour, et brutal.... EWo aussi, celle figure ({u'il avait faite délicieuse, il ne manquait plus à l'auteur que de la salir. — Surprise par son mari, elle le toise avec hauteur, repart pour Naples, cl il pousse un cri de désespoir qui devrait être tragique et n'est que piteux.
l3rof, un roman merveilleusement « parti » et linalemeiit manqué, manqué d'une manière assez grave, je pense avoir dit comment. C'est un grand art et un métier profond que de composer un livre, et qui demande qu'on envisage un assez vaste horizon de difficultés. C'est à propos d'écrivains d'autant de talent, de distinction et de dons qu'Eugène Monfort que l'observation vaut la peine d'être faite.