MADAME DE NOAILLES
Jamais encore l'inspiration de Mme la comtesse de Noailles ne s'était manifestée avec autant d'abondance que dans son récent recueil de poèmes : les Vivants et les Morts. Abondance souvent excessive, trouble plus d'une fois, trop encline à faire bon marché de l'ordre, de la cohérence et de la composition; mais abondance qui répand une matière de poésie magnifique, et qui a sa source dans le plus authentique génie. Je m'en voudrais presque de ces réserves, pourtant nécessaires, en songeant à tant de morceaux éclatants, à tant de merveilles de sensation et d'expression, à ce don (unique aujourd'hui) de la grande période poétique, à la force et à l'expansion de cet élan, qu'au surplus on peut trouver un peu court dans le sens de la hauteur. Mais comment hanterait-il le ciel, alors que, tel l' « Esprit de la Terre », dont il
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est question dans le Faust de Gœlhe, ii ne s'arrtHe pas de circuler, avec une furie sacrée, autour de ce globe, ravissant aux contrées, aux races, aux saisons, aux heures de la nuit et du jour, aux cités, aux spectacles immobiles de l'histoire, un chaud et musical mystère de poésie? Harement |)oèle ful-il aussi fondé à dire que la planète est h lui. Mme de Noailles est une i\me remplie par toutes les âmes — du moins par toutes les ilmes des choses.
La première partie de son recueil i^Lcs Passions) contient des poèmes d'amour. C'est l'amour, tel qu'une déesse le peut exprimer à un fils de la race humaine. Mais laquelle entre les déesses? Il y a là une nuance qui importe. Ce n'est pas Junon, ni davantage Cypris, de qui la divinité ingénue ne fait que prêter une souveraine ampleur i\ la simplicité des mortelles tendres, jalouses et querelleuses; Isis plutôt, Isis l'égyptienne, proche parente du grand Pan, déesse elle-même de la nature et du grand Tout, et qui, l'esprit habité par l'immense variété de ce monde dont elle est le centre, en offre les trésors comme impersonnels à celui qu'elle a élu :
Quel voyage vaudrait ce que mes yeux t'apprennent, Quand mes regards joyeux font jaillir dans les tiens- Les soirs de Galata, les forêts des Ardennes,
Les lotus des fleuves indiens?...
... Je te donne un amour qu'aucun amour n'imite, Des jardins pleins du vent et des oiseaux des bois, Et tout l'azur qui luit dans mon cœur sans limites,
Mais resserré sur toi.
Voilà ce qu'elle veut et peut être pour lui. Et lui, que sera-t-il pour elle?
Je verrai dans tes yeux profonds et fortunés Tout ce que l'Univers n'a pas pu me donner : 0 grain d'encens par qui l'on goûte l'Arabie ! Étroit sachet humain où je touche et déplie Des parfums, des pays, des temps, des avenirs, Plus que mon vaste cœur ne peut en contenir !
Ou encore :
Je meurs d'une suave et vaste vision, J'aime en toi l'infini avec précision.
Hélas ! il est charmant, mais étroit, le sachet. Comment renfermerait-il l'infini? Un jour, Isis entend la voix de sa fonction divine qui lui rappelle que pour elle « l'univers n'aura point de rival ». Et à l'ami doucement renvoyé « vers sa simple et calme destinée », elle dit mélancoliquement ses griefs :
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Voua n'ô les plus pour moi les jardins de Vérone... vous n't>los plus la France et le doux soir d'Iicu- (layc. . Vous n'tMes plus l'Espagne;... Vous n'eMes plus (OS bois sacrés des bords de rOi.se... Vous n'oies plus pour moi les faubourgs du Bosphore
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(lardons-nous de définir trop fermement l'inspirai ion des lyriques. Leur caprice nous donnerait tout de suite un démenti. Dansées poèmes sur les Passions, en général plus poétiques que passionnés, il se trouve des attaques et des malédictions contre Tamour, qui semblent inspirées par le souvenir de toutes ses tortures et dont le pessimisme philosophique ravirait d'aise Léopardi et Schopenliauer. Ces pièces ySeigneur, poiuynoi L\tniour.' — Destin inipassible, etc.) ont de l'Apreté et de la densité. Mais elles ne sont pas celles où l'imagination et la langue du poète s'épanouissent avec le plus de richesse et d'ivresse. La dureté du thème 8e communique plus ou moins 5 la diction. Exemple :
Faut-il que l'un des deux seuloinenl reste libre, Quo tour i!i tour l'on ait lo cahnc ou le dt5sir, Kt (|uo l'amour ne soit que Vinslahlt- l'ijuilibre lyèlrc a-liii des dcui qui ne va pas mourir?
Il est assez manifeste qu'on ne saurait s'exprimer ainsi. Mais, pour en revenir au fond même et à l'inspiration de ce groupe de poèmes, voici qui est remarquable : passer, sans transition psychologique aucune, des manifestations d'un état d'âme panthéistique qui rôde autour de la passion, sans en être vraiment mordu et qui même délie ses morsures, passer, dis-je, de ce sentiment trop généreusement épandu sur tout le ciel et toute la terre pour qu'aucun objet humain le fixe, à ces expressions de révolte, orgueilleuse, désillusionnée contre les maux déchirants et la servitude violente de l'amour humain. Un psychologue et un moraliste trouveraient ici à s'exercer.
Mais je parle poésie.
J'en viens à la partie opulente du recueil : les Climats. Mais qu'ai-je dit? C'est, en un sens, tout le recueil : car on a vu quelle part les « climats » ont dans les « passions ». Comme dans cet ordre, la poésie de Mme de Noailles l'emporte sur celle des Gautier et des Heredia ! Toute en sensation elle-même, comme le sensationnisme en est cependant plus ample, plus profond, plus riche ! il ne s'arrête pas froidement à la plasti-
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que pittoresque des choses, il les étreint, il en tire mille voluj)l(;s; il répand un courant de mystérieuses ijarinonies dans la matériiilil»' In plus chaude.
Je songe aux liais palais «U- .Naplfs, a si:>, iuii.n» «•> Où, règne un binnc climat, noncliaiant, engourdi. Où (liins l'alhAtre grec, amplement s'arrondit La lace de .lunon, t^clalanle et rusée !
Je songe à cette salle illustre où je voyais Des danseuses d'argent, dans leurs gaines de lave, Fixer sur mon destin — fortes, riantes, braves — Leurs yeux d'émail, pareils à desombres œillets.
... Je me souviens de vous, jeune Milésienne, IU>au torse mutilé qui demeurez debouf, Ounme on voil, en été, les gerbes de blé roux Noblement s^ dresser dans l'onde aérienne;
Et de vous, Amazone i\ cheval, et pliant
Sous le choc d'une llèche impétueuse et fourbe,
El qui sembl»z mourir d'amour en suppliant
Le vague meurtrier qui vous blesse et vous courbe.
C'est la touche magique d'une vraie fille de Chateaubriand. Mme de Xoailles n'a pas toujours le môme souci de la pureté que dans cet admirable morceau. Ses Soirs de Catane, de Syracuse, d'Agrigente n'en sont pas moins séducteurs :
O nuit de Syracuse : urne aux flancs arrondis... Je sais bien les secrets que ton ombre m'a dits. Je sais que tout l'espace est empli du courage Qu'exhalèrent les Grecs aux genoux bondissants; Les chauds rayons des nuits, la vapeur des nuages Sont faits avec leur voix, leurs regards et leur sang. Je sais que des soldats, du haut des promontoires. Chantant des vers sacrés et saluant le sort. Se jetaient en riant aux gouffres de la mort Pour retomber vivants dans la sublime Histoire.
Les passages sont innombrables où Mme de Noailles atteint cette grande forme. Comment ne pas l'admirer surtout dans ce poème Sur les champs de bataille d'' Alsace-Lorraine^ qui devrait devenir célèbre :
On leur disait : « Afin qu'une minute encor
Le sol que vous couvrez soit la terre 4atine,
11 faut dans les ravins précipiter vos corps. »
Et comme un formidable et musical accord
Ces cavaliers d'argent s'arrachaient des collines !...
Ivre de quelque ardente et mystique liqueur. Leur âme en s'élançant les lâchait dans l'abîme. Ils croyaient cjue mourir c'était être vainqueurs, Et les armées semblaient les battements de cœur De quelque immense dieu palpitant et sublime.
Ils tombaient au milieu des vergers, des houblons Avec une fureur rugissante et jalouse ; Leurs bras sur leur pays se posaient tout du long. Afin que dans les bois, les plaines, les vallons, On ne sépare plus l'époux d'avec l'épouse...