MADAME DE NOAILI.ES
(!c qui en revanche trouble mon gortl, c'est un frc^quenl drfaul, un défaut essentiel, je le crains, de lutTarchie dans cet impressionisme si riche. Los nuances fugitives du jour et de l'heure, les hruils, les odeurs et toutes les «'manulions nialc^riolles d'alentour s'y déroulent sur le môme plan que les vastes idées contemplatives ou que les hauts souvenirs historiques suggérés parles lieux et y trouvent un épanoui»»sèment égal.
Ainsi, dans celle pièce sur Syracuse, à côté de r image et de la pensée héroïque des soldats grecs magniliquemenl évoi[ués, que voyonsnous, qu'entendons-nous? Des matelots clouant des tonneaux et des caisses,
El comme un crissemtMil de métal ébréchô D*'s ^.ilr.•ll•'•^ moidimt iiii lilt* Miiix". t't stMlir.
une auherge ou i cm " vnul (i(; i'can », ^< des olives s'ouvrent sous les coups du pilon »...
l'achc, l'anet crépu Hépnndaient leurs senteurs. Je regardais la rado; I.a paix n^gnail partout où courut .\lcihia(l«\ Mais — nobit; oltsession des Ages révolus l,'éll»6r semblait empli de ce qui n'était plus...
Dans le temps même où son imagination perçoit ces nobles fantômes, les sens du poète reçoivent jusqu'à la griserie tout ce qui « emplit » réellement et matériellement l'atmosphère de cette soirée d'été et n'en sont pas « obsédés » d'une manière moins intense. On dirait que le nom d'AIcibiade et les senteurs de Tache ou de l'anet, que le souvenir de la tragique aventure grecque, des assiégeants infortunés et sublimes et la rumeur des marteaux, le crissement des cigales, lui parviennent portés par un même eftluve, par une même bouffée de vent. On ne le dirait pas. Il en est ainsi. Et saisir tant de choses à la fois dans le vent, c'est tout bonnement être poète. Ce n'est là cependant qu'une moitié, pour ainsi dire, la moitié purement spontanée de la poésie. L'autre moitié s'appelle l'art. Et elle demande la subordination, la docilité de toute cette inimitable, de cette divine' matière d'impression à quelque principe supérieur, divin, lui aussi et plus encore. Ne fallait-il pas, dans cet incomparable approvisionnement de sensations et d'images, sélectionner celles qui avaient une harmonie particulière, une directe affinité et comme une égalité de rang avec le plus haut, le plus beau, le plus intéressant des objets évoqués? Ne fallait-il pas donner à celui-ci une place centrale et royale et
MADAME DE NOAILLES ii'ô
c(»mine un gouvernemrnl, un droit souverain d'usage sur louto la matière poélicjuo? Mille éléments pouvaient, je pense, entrer dans celle-ci, mais jN la coinlilioii qu'on soiilll i\rs plus élevés et des plus |)n''cieux aux plus lniinlji«;s une gradalioii.
Chéries, ou parlant comme uu profiîssfur qui définit des fautes, je vais faire rire de moi. Mais il y a longtemps que, de mon côté, je ris des critiques sans jugement. Il ne faut pas parler de Mme (le Noaillcs ou bien il faut chercher pourquoi, étant douée comme un grand poète, elle ne contente pas tout h fait. La « critique » qui ne s'attache pas i\ résoudre ce genre de problèmes peutoiïrir intrinsèquement un grand intérêt. Elle est autre chose que de la critique.
Si je reproche à l'auteur des Vivants et les Morts une certaine insuffisance de hiérarchie entre les éléments poétiques qui se pressent dans ses poèmes, je n'en suis pas moins sensible à la beauté, à la plasticité, à la volupté de la diction qui les relève presque toujours et qui, 6 défaut d'un ensemble ordonné et élancé, met le détail en merveilleuse valeur. Il est un cas cependant où cette magie verbale n'exerce pas toute sa séduction : c'est quand le poète, s'élevant au-dessus de la .sensation et de l'image, aborde l'expression de l'idée. Ici une certaine
incertitude du fond, disons le mot : un certain chaos dans la pensée gâte le plaisir. Par exemple, dans ce passage consacré à des natures exceptionnelles, téméraires, héroïques, mais dont l'objet de supériorité intérieure et d'héroïsme moral demeure obscur :
Ceux-là n'ont pas de frein, ils ont reçu des dieux Un ordre séculaire, excessif, unanime; Par delà les torrents, par delà les abîmes, Ils poursuivent sans peur leur sort aventureux.
Ils vont. L'air, les printemps, les ventsies encouragent. Toute force et tout bien agit et bout en eux, Leur cœur est clair alors qu'il est tempétueux, Et, comme un haut sommet, dépasse les orages.
— Seigneur, vous m'avez dit d'être ce pèlerin Qui s'épuise et pourtant que jamais rien n'entrave; Vous m'avez infusé le chant du tambourin, L'éclat de la cymbale et l'écume des gaves;
Pour prix de ma fatigue et d'un cri sans écho. Vous m'avez accordé plus de peine qu'aux autres; Je sentais vos faveurs au poids de mon fardeau. Et je suis le plus las parmi tous vos apôtres !
Apostolat, tambourin, cymbales, le lien m'échappe un peu et je crois en général que les faiblesses de la composition et de l'art chez Mme de Noailles (comparativement à cet opulent génie naturel, à ce flot de choses poétiques)
MADAME Dt: Mi.MLI.I^s ^7
>^<* rallache élroilement au fail que les i(J<^e» ibslrnites el morales ont bien moins de forcecl • le iléhînnination dans son esprit que les idées
^»'nsil)les.
Il faudroil pouvoir suivre, sous toutes ses formes son inspiration; et notamment ses beaux vors ne nous omp«*cherniont pas do la (piereller sur sa philosophie la plus familière, sorte de stoïcisme tout subjectif qui oppose aux attraits comme aux engagements et aux émouvantes chances de la vie des mortels les devoirs transcendants d'un universalisme panlhéistique qui ressemble assez à un nihilisme. Le génie de Mme de Noailles peut-il faire que celle philosophie écrasante soit la plus amie de la Muse? Je suis loin de le croire; et avec qui discuter plus volontiers là-dessus qu'avec une noble fdle de la vive et lumineuse Grèce?
Ce serait propos trop loiiif. Peut-être ai-je à peu prés indi(|ué le partage de mes sentiments. Ouand j'ai sul)i la griserie de cette poésie, d'une somptuosité chaleureuse, je reste avec un désir. C'est un peu comme si, aux riches et onduleuses harmonies qui parcourent comme des frissons Ions les insfninionls d'un ni*^r\ eillcnv (itrlicslrt\
je concevais l'attente d'un sublime solo qu'elles préparent. Ou c'est encore comme si, voyant galoper une foule de cavaliers ardents, pressés les uns contre les autres, je souhaitais que le chef s'en détache pour lui désigner le but de la conquête et, de ce seul fait, y répandre derrière lui l'ordre victorieux. Oui, il serait beau que ce lyrisme si magnifiquement et amoureusement déversé dans toutes les choses de la nature se soulevât au-dessus de lui-même et poussât plus vive sa pointe vers des objets humains ou divins. Il serait beau que ce murmure d'Océan se couronnât d'un cri.