PAUL FORT
Drôle de cas que le cas de Paul Fort! C'est un j)oète (jui ne fait pas des vers, encore qu'il ait énormément produit. C'est donc un poète en prose ? Pas davantage. Ce qu'il écrit est à un travers de doigt d'être des vers et c'est donc fort loin d'ôlre de la prose. Si cependant ce n'est pas des vers et que tout ce qui n'est pas vers soit prose, n'est-ce point prose qu'il le faudra appeler?
Je laisse à Pierre Louys, qui, voici quinze ans, présentait Paul Fort au public dans un sentiment d'admiration amicale, le soin d'élucider l'énigme :
Les Ihilladcs Jmnçaises sont do petits poèmes en yei s polymorphes ou en alexandrins familiers, mais qui se plient à la forme normale de la prose et qui exigent, non pas la diction des vers, mais celle de la prose rvt Innée. F.e seul retour, parfois, de la rime
et de l'assonance distingue ce style de la prose lyrique. Il n'y a pas à s'y tromper, c'est bien un style nouveau.
La nouveauté en fut trouvée peu féconde. Car elle a été laissée pour compte à Paul Fort exclusivement. Mais, à part l'expression de cette espérance, que l'événement n'a pas justifiée, Pierre Louys peignait à ravir le caractère, ma toi, amorphe ! de la forme adoptée par Paul Fort, lequel n'a nullement créé une essence incréable, fondant dans sa vie propre et originale les deux natures, les deux actions de la prose et du vers, mais a bien plutôt affaibli son vers en y mêlant ou en y laissant mille éléments de prose, à moins qu'on ne préfère dire qu'il énerve sa prose en la saturant d'éléments de vers. Les alexandrins que Pierre Louys a la bonté d'appeler familiers sont tout bonnement des alexandrins insuffisamment venus, prodigués par un homme qui a une facilité inouïe à ne pas achever, et s'ils « se plient [ô trop facile souplesse ! ] à la forme normale de la prose », entendez-le en ce sens que Paul Fort se servant tantôt de la rime, tantôt de Fassonance, tantôt du vers blanc, réalisant la mesure et les césures tantôt d'une façon régulière, tantôt par des élisions plus ou moins brutales de l'e muet devant une consonne, ces di-
verses éventualités scuibleni se produire, non en raison de quelque calcul artiste, mais au gré d'un laisscr-aller paresseux. .
Le résullal est nalurellenient sans vigueur, lilt quel dommage ! (jucl dommage ! Car c'est un poète, un vrai poète que Pau! l'orl, non pas de l'espèce racinienne ou lamarlinienne, mais de celle des plus gentils esprits de France. Seulement ce gentil esprit a cru pouvoir vivre uniquement sur sa gentillesse et se réaliser, si j'ose ainsi dire, par sa pure dispersion. Voyez «*eci :
\ tiiaiil tU' loin, tjtie le iiiiii imiic dc> Immni^i Im .m I Out'lle a donc des beautés poéliciues naïves, I.a chanson d«;s granils arbres et des arbrisseaux, De l'herbe aussi, venant de loin. Comme il t'arrive. Ce chant, Aubry, cachant des bois d'azur. Écoute. .\h ! comme il le vient doux et frais, naïf el beau, Du bas de la colline et du haut du plateau, Surces /cphirs, écoute en bas, écoute en haut, \'enanl de loin, que le murmure des bois est beau ! Ou'il a donc des beautés poétiques naïves! C'est un bruit consolant au ccour de riiommc, ili-^ j» Aussi je dis, au cœur des petits hirondeaux.
Paul Fort a fait des milliers de piécettes comme cela. C'est aimal)le, c'est rianl, mais qu'y voir de plus qu'une première esquisse qui aurait eu besoin d'élaboralions pour devenir une œuvr»', i»nur nc(|U(M-ir la vérilable existence
littéraire ? Paul Fort a rempli ses nombreux volumes de ces fruits encore indéterminés, indécis de sa facilité peu commune. Il n'en pouvait légitimement remplir que son portefeuille. Il a de l'inspiration, mais une inspiration volatile et molle qui se concentre rarement, fine et jolie d'ailleurs, toujours exempte de bassesse et de vulgarité.
En le citant, je lui ai joué un tour. J'ai fait typographier en forme de vers ce qu'il typographie en prose. Mais pourquoi cette singularité (dont il use toujours) puisque c'est plutôt des vers qu'il fait? Y aurait-il là une instinctive rouerie? Et devant ces lignes continues, oii les alexandrins plus ou moins manques se dissimulent sournoisement, le lecteur, occupé, malgré lui, à placer mentalement le tiret qui les sépare, ne sera-t-il pas moins attentif à leur faiblesse ? Thuriféraires de Paul Fort, les êtres beaux se montrent nus. Les beaux alexandrins itou.
Voilà ce qu'on peut dire de plus dur sur Paul Fort. Un homme qui a ses dons et son esprit ne doit pas être ménagé. Je m'empresse d'ajouter que de ses quinze ou vingt volumes on tirerait aisément la matière d'une anthologie qui, tout en laissant subsister l'essentiel de notre grief contre l'inadmissibilité de sa forme amphi-
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bie, le montrerait à son honneur. Ses Idylles antiques me paraissent dans l'ensemble un recueil supérieur aux autres. On y glane sans peine des morceaux harmonieux et beaux de ce genre :
("ost il la lin (l'un jour mélodieux d'autonine, yuand riiorizon ravit la barque de 'riiésée, Prèsde la mer sans voiles, auxconfinsdes bois mornes, yii'un dieu sécha vos pleurs, .\riaue délaissée ! L'heure était si plaintive en sa mélancolie : La rose du couihanl frissonnait sur la mer. L'air du soir pour le cœur était une patrie, Quand Bacchus apparut sur le tendre ciel vert. Il pleurait, tlétournant son visage adorable. L'odeur de sa chair nue rendait te soir humain. Ariane, ayant cru qu'il passait son chemin. Vers les tigres rampants se traîna sur le sable. Et prise de vertige, et douloureuse et belle, .Vrianc soulevée d'amour, ouvrant ses mains, Ouvrit ses bras au dieu qui descendait vers elle, Lt retombant, ses pleurs furent bus comme un vin.
Le dernier trait paraît Idché. Mais n'est-ce point là de la poésie, et sortie celle fois?
Un genre où Paul F'orl se montre très agréable et qui a le mérite d'être de sa façon, c'est une sorte de chansons ou ballades populaires, où il mêle à une rudesse de forme savoureuse et bien imitée, de l'esprit, de la fantaisie et de l'émotion. Ça ne vaut peut-être pas les chansons de
Bruant et ça tombe souvent dans le farfouillé. Mais, enfin, ceci est bien joli :
Si toutes les filles du monde voulaient s'donner la main, tout autour de la mer elles pourraient faire une ronde.
Si tous les gars du monde voulaient bien être marins, ils feraient avec leurs barques un joli pont sur l'onde.
Alors, on pourrait faire une ronde autour du monde si tous les gens du monde voulaient s'donner la main.
Lisez la ballade de l'Afîiour marin. C'est un excellent exemplaire du genre.
Ll-: TIIEATIU: DE M. DE PORTO-RICHE
Si la critique avait jamais le droit de manquer do justice envers un écrivain, ce droit nous serait surabondamment donné contre M. de Porto-Riche par les délirantes hyperi oies qui ont salué, d'un certain côté de la presse, sa dernière comédie. Des apologistes suspects ne se sont pas contentés d y trouver du Racine. 11 a fallu que Shakespeare, Molière, Sophocle et Dante lui-même y eussent collaboré. Le Vieil Homme, qui était un chef-d'ieuvre avant de naître, estdevenu, à son apparition, « une réunion de cliefs-d'œuvre >». Nous avons pu lire dans un journal important qu';\ la première « l'émotion et l'admiration confondues avaient créé, chez les plus indifférents, comme un état héroùiue où rien ne com;)lait plus, tout paraissait possible ». Ne nous laissons pas assourdir par un tam-tam qui, fùt-il moins dispropor-
286 l'ORTRAITS ET DISCUSSIONS
lionne à son objet, ne rendrait pas le son de la civilisation, et examinons le recueil de M. de Porto-Riche avec une liberté de clairvoyance qui sera, à quelque jugement qu'elle nous conduise, plus honorable pour lui.
Le premier succès de M. de Porto-Riche au théâtre [la Chance de Françoise), léger prélude au succès très marqué à' Amoureuse^ date de 1888. Mais son premier ouvrage (un volume de poésies signé Georges Riche) a paru en 1871. Deux autres recueils de vers, trois pièces de théâtre y succédèrent dans Tespace de dix-sept ans.
Les vers de M. de Porto-Riche sont médiocres. J'imagine qu'il l'entendra sans déplaisir, n'ayant guère plus manifesté de prétentions de ce genre. Quant à ses premières productions dramatiques, il leur faut reconnaître un certain brillant sans relief. Trop directement imitées de l'un et de l'autre, elles ne dessinent pas encore une personnalité. Cependant elles permettaient aux connaisseurs d'augurer que le jour oîi l'auteur aurait quelque chose à dire, il saurait le dire. Ce jour vint. M. de Porto-Riche a indiqué lui-même, dans une préface, que tout ce qu'il avait écrit avant la Chance de Françoise était essais de jeunesse. Ce n'est donc pas lui faire tort, bien au contraire, et c'est même se
i.E tiii^:Ithe db m. de poiito-riciii
conformer ù son propre vœu que de ne lui tenir compic que dos oinivrcs (ses oeuvres u d/îcisives » pour s'oxprimcr comme lui) poslcrieurcs à la Chance de Françoise, soit, sans parler du Vieil IloniinCy quatre comédies qu'il a réunies en un volume sous ce titre collectif : le T/iràtn- <C amour.
D'amour? C'est M. de Porto-Riche qui le dit. Nous allons bien voir.
Lu Chaïuf <li' /'/(Uiçoisc est une poli le coméc'e en un acte qui nous intéressera notamment on ce que nous y surprenons l'esquisse réduite, mais caractérisée, des tableaux étendus que M. de I^orlo-Hiche nous donnera plus tard avec Amoureuse, le Passé, le Vieil Homme. Elle n'annonce pas seulement la forme et les moyens d'exécution dramatique qui distinguent ces œuvres de maturité, mais aussi et plus encore le genre, l'esprit, les limites de l'invention psychologique et morale qui en fournit le fond.
l'ranç;oise est une jeune épousée qui adore (comme on dit) son mari, le peintre Marcel Desroches. De la vie de coureur, de séducteur enragé, insouciant, peu troublé de scrupules, que Marcel menait avant d'entrer en ménage, il lui
est resté une vocation très marquée pour la légèreté conjugale. Mais, soit que sa femme veille trop finement au grain, soit que la fortune s'en mêle, soit qu'il y ait chez Marcel lui-même plus de lassitude qu'il ne le pense et ne le voudrait, les aventures qu'il commence et dont la rapide réussite semblerait un jeu pour un virtuose comme lui, s'arrêtent et s'évaporent désormais avant le dénoûment. Telle est la (( chance » de Françoise.
Il advient que cette chance fasse aussi, par un choc en retour, celle de Marcel. Un ami de celui-ci, M. Guérin, quinquagénaire, marié à une jeune femme, a trouvé, au cours d'un déménagement, de vieilles lettres. Elles lui ont appris que Marcel, voici trois ans, lui en faisait porter ; il va lui envoyer ses témoins dans l'intention ferme de le laisser sur le carreau, ce qu'il «st homme à mener à bien, l'auteur l'ayant muni, par-dessous les « cheveux grisonnants », d'une « physionomie énergique ». Madeleine Guérin, que la découverte de cette correspondance coupable oblige à fuir loin de son mari et qui aura d'ailleurs pour compagnon de voyage certain remplaçant de Marcel, vient, avant de prendre le bateau pour Londres, renseigner son ancien amant sur le danger qui le menace. La visite a lieu dnns l'atelier où il la recevait jadis