I.i: TlK^ÀTRR DE M. DE POnTO-RICIIE
ne dis pas davantage que ce ne soit point là une bonno malièro dramatique. Seulement cette matière, je l'adresse au service compétent : à rexcellcnt George Courteline, à la rigueur h Tristan lîcrnard. Le ton de la franche comédie ne sied nulle j)arl, s'il ne sied pas ici; la franchise couii(|uc n'exclut pas une amertume secrète et par le rire elle « purgerait » le sujet de ce qu'il contient en soi de misrre et de laideur offensantes. Pour qui ne considère que les faits et gestes de Germaine Fériaud, son histoire rentre dans les cas prévus par la fameuse Colère de Sftrnson d'Alfred de Vigny. Et si son époux Etienne Fériaud avait en lui tant soit peu d'un Samson, je concevrais qu'on voulût nous émouvoir tragiquement là-dessus. Les malheurs de cet homme, les persécutions qu'il subit représenteraient une véritable perte, nous en serions gravement touchés. Mais un" type de cette qualité n'a que ce qu'il mérite. Nous devrions pouvoir dire tout à notre aise, dire et redire : c'est bien fait! Mais la nature a créé M. de Portoniche moraliste tragique sans pourtant lui donner un sens tout 6 fait normal (à notre gré) de ce qui est digne de faire vibrer les cordes du moraliste tragique et de ce qui ne l'est pas. Et c'est cet accent, ce genre de pathétique qui, répandus dans le développement de cette aventure
30(i PORTRAITS ET DISCUSSIONS
de ménage, lui prêtent une figure vraiment audessus de sa dignité, etnous gênent pour émettre cette familière, cette soulageante sentence. (Ùeiie façon de prendre; et die sentir les choses; est au surplus pacfaitement sincère, chaleureuse même de la part de l'auteur. Et il est, ma foi, si éloquent qu'il nous> y entraînerait presque. Réel; et véridique (quoique d'une réalité tout à fait exceptionnelle) quant à l'objet représenté, sincère quant à l'émotion qu'il y attache, on ne peut dbnc dire que cet ouivrage soit faux. 11: nous cause un horrible maiLaise. Mais c'est là aussi une manière de fausseté profonde, pire,.
Etienne est la victime de Germaine. Miais il n'est pas intéressant. Germaine est la victime d'Etienne. Mais elle n'est pas intéressante.. Ils se déchirent réciproquement. Mais ils nie se disent pas grand'ch!ns€. Pour ajouter à l'éternelle tragédie d'Éros un feuillet nouveau, il eût fallu plus noble occasion.
Dira-t-on que je calomnie ces personnages et que je ne dois pas les juger sur ce qu'ils disent l'un de l'autre dans lieur colère? Sans doute ! Mais aussi n'est-ce point tant sur l'accusé que l'accusation nous a fourni des lumiènes : c'est sur l'accusateur. Au surplus regardons-les affir.
m; rnJ':l;rnB de m. i»i: l'onTo-nir.ii!
(îuHMAiNB, avec douleur, avec indignai ùm. — Tu .ivais plus (Ir Ironie ans, j'pn avais vin^l. On réflôchil smioul (|ii;nul on doit tHre aussi iin|>lii<:uljlo. Je l'ai (lit que je l'adorais, pouniuoi m'as-lu prise? Pourquoi as-tu olc bon et faillie? Pourquoi m'as-lu laissé croire h Ion amour? Pourquoi m'as-lu monli, I pompée? Pounpioi n'as-tu pas été cruel lout di' -uite? Pounjuoi as-tu si lonj^lcmps attendu pour in'apprendic la vérité? En admcttani que lu n'aies ni encourafçé. ni partnyfé mon amour, «le quoi donc suis-jc si coupable? Alors, parce que je suis Ui femme, je no dois pas l'aimer? Parce que je t'ai apporté la iHulcur, la jeunesse cl le dévouemcnl. il m'est défendu de le parler d'amour? Mais je n'en suis jias moins désirable parce que je n'appartiens qu'à toi, je n'jMi vaux pas moins parce que je l'aime davantage.
Gelte plainte rend un son émouvant. En apparence Germaine ne réclame que son dû. Mais, ;ui fait, à quelle aune le mesure-t-elle? Nous l'alloiis voir.
Ktienneest appelé à Florence par une mission publique très importante pour sa carrière. Sa l«Mnnîe, ne voulant pas l'y suivre, parce (pi'il serait très peu à elle pendant le voyage, mallr nœuvre pour qu'il ne parte pas et se fasse donner, séance tenante,, un remplaçant par lélépbone. Elle l'obsède, le persécute, l'illusionne, lénerve, jusqu'à ce qu'elle ail réussi. Il cède, la
mort dans l'âme, comme désespéré. Subtile, elle ne néglige pas de traiter la blessure par des douceurs. Elle fait servir dans son boudoir un souper à deux couverts dont le menu est des plus vifs. Même de la part d'un mari débile, une telle femme n'est-elle pas légitimement exposée aux pires retours, aux pires fureurs? Cet abaissement, cette indiscrétion sensuelle, ne désobligent-ils pas autant que cette tyrannie?
Quand Etienne dit à sa femme : « Tu as beaucoup d'affection pour ton mari, je n'en disconviens pas, mais tu serais son ennemie que tu n'agirais pas autrement... On dirait que tu obéis à un plan », ce langage dur, mais précis, porte dans sa densité l'indice d'une justesse qui en atténue la brutalité. Maints propos d'Etienne semblent d'un homme qui, avant d'en venir aux résolutions désespérées, tient à éclaircir pour y remettre de l'ordre la situation morale de son intérieur.
Cependant quelle autorité conservent-ils, quel respect méritent-ils, lorsque nous entendons Germaine lui dire, sans qu'il proteste : « Serais-je aussi défiante, aussi importune si tu ne prenais pas plaisir à entretenir mes inquiétudes par ta coquetterie ou ton indifférence ? Serais-je aussi ridicule, si tu ne me froissais pas publiquement par tes sarcasmes conti-
LK THÉÂTRE I»l M l'i POMTO-BICHE 80U
iiucls? *> OU bien lorsqu'il s'expose h recevoir (l'un clairvoyant ami l'avis suivant : « De ta vie (lo lihorlin tu as cohservé avec la femme, aussi I tien qu'aveclesautres, des allures, des façons, des <(>quelt«'rios, dos coqi'incrics (jui appellent, qui l>rovo(|uent l'amour et, 5 sa suite, la jalousie ». El voyez-le i\ l'œuvre, ce charmant l'Uienne, ilans ce bout de dialogue qu'il engage sous le nez de sa femme, avec une dame en visite :
Mmk flKNHiET, à l-Uicnnc. — Adieu, gascon.
IvriK.NNE. — I^ourquoi gascon ?
Mme Henriet. — Parce que vous oubliez vos promesses.
IvriENNE. — Moi ?
Mme Henriet. — Vous m'aviez promis de m'écrire.
Htienne. — Ah ! oui, pour vous donner une heure.
Mme Henriet. — Pardon, deux heures.
I'^ienne. — Soit.
.Mme Henriet. — .laLlends toujours votre lellro.
Ivuenne. — J'ai pensé h vous, en voici la preuve.
.Mme Henriet. — Voire femme nous regarde.
IvriK.NNE, (jravemcnt. — Tenez. (// lui fjlif^r^c 'Ions la main un numéro de tramway.)
Mme Henriet, suffoquée. — 58..., un numéro I
IvriENNE. — A mon retour, je pourrai peut -être vous en donner un meilleur.
Mme Henriet. — Mal élevé.
lixiE.NN'E, éclatant de rire. — Panioiiiitv-moi, je suis amoureux de ma femme.
310 PORTRAITS ET DISCUB&IOTSB
On dit que la plaisanterie est toujours nationale. Dans quelle nation celle-ci sera-t-elle goûtée?
Je résume : Amoureuse, drame trouble et répugnant, fait de main de maître.
Avant de devenir auteur dramatique, M. de Porto-Riche avait été poète lyrique. Je ne fais pas allusion à ses premiers poèmes, mais à un petit recueil paru depuis et qu'il nous signale lui-même comme une sorte de préface au Théâtre d'amour et où notre étude peut donc puiser des lumières. Ce recueil s'intitule : Bonheur manqué. L'auteur en montre en ces termes le rapport d'inspiration avec son théâtre :
Comme la Chance de Françoise, Bonheur manqué marque la ruplur-e de Tauteur a\ec l'idéal romantique,.et son acheminement aux études minutieuses du cœur. Les nouveaux amis de ce livre y découvriront sans peine les traits caractéristiques des œuvres postérieures de l'écrivain.
On peut même hasarder qu Amoureuse ei le Passé, ajoutons maintenant : le Vieil //omme, sont virtuellement contenus dans Bonheur manqué.. On est frappé de cette ascendance, lorsciu'on s'attache aux dernières pages du volume, celles où le triste héros
!.i: TIIÉA^BE UE M. DK POKTO-RICIIB :il l
(le celte lusloirc diHuilIc complaisumtuent ses infir- MiiU^s moiales. Mis en piéseiice tle crôalurcs plus passionnées on pins réelles que l'inconnue tle lioiiliciir tnanijiir, col hoinnie-là provoipura sùremeul les désespoirs et les désastres »|iii linMi-cnf \r< deux comédies décisives de l'auteur.
Voici, d'après « les dcniit'rcs pages du 'volume », « le Irislc héros » :
Mon ffeur s'est vite ressaisi Car ritMj au fond ne m'iidérosse.
Jv n'ai pri'S(pie jamais choisi Ni mon ami, ni ma maitresse.
Je meurs d'eunui, le but atteint.
Je ne tiens pas à la victoire.
VA (If luut ce cpii mapiiarlinl Mon cerveau perdit lu mémoire.
•le suis l'anialeur qui i)arcourl Dos livres, dos amis, dos femmes. J'oflonse d'un regard trop court Ho lins objets, d'ardentes âmes.
Pou»' une ivresse de tiasard, .lo noi,'lij,'e un amour inunonse, Sans voir (pi'il est ime couvre «l'art. Je goiite, laisse et recommence.
\'A c'est ainsi que nonchalant,
\'ors la mort qui m'aime et que j'aime.
Je m'achemine en désolant
l.cs gens, los choses et moi-m»^mo.
On se doute bien que ce n'est pas pour leur qualité poétique que ces vers sont cités ici. Mais ils sont documentaires — terriblement.
Le « triste héros » ne sera pas toujours aussi indolent qu'il vient de se peindre. Voici son programme d'action. Ce programme concerna le cas oij il aurait été éconduit :
Oui, si j'étais en sa présence, Le souvenir de ses refus Réveillerait la malfaisance Qui dort en l'homme que je fus.
Ce que j'ai pris aux mauvais êtres, Ce que j'ai vu dans mes remords.
Ce que je dois à mes ancêtres, Pounis, vivants, moins pourris, morts;
La bassesse, la fourberie
Que m'apporta l'hérédité;
Les fanges que mon sang charrie,
Viendraient venger ma vanité.
Je dirais qu'en la bien-aimée Se cache un cœur facile et sec; J'entamerais sa renommée, Pour diminuer mon échec;
On me croirait sans aucun doute, Puisque tant d'autres m'ont cédé.
J'assisterais à la déroute De cet honneur qu'elle a gardé.