‹ Portraits et discussionsChapitre 48 sur 56 · JULIEN BENDA · texte numérisé non relu

JULIEN BENDA

J'ai donc lu cette Ordination de Julien Benda^ qui a fait quelque bruit dans le monde. J'auraisappris à cette lecture, si je ne l'avais déjà su d'après quelques autres échantillons de la littérature contemporaine, ce que c^est qu'une œuvre artificielle et truquée. Je donne à ces épithètes la portée la plus pénétrante, les appliquant non point à la forme, mais au fond, non point à des procédés affectés d'exécution et de style, à des façons de mauvaise et conventionnelle rhétorique, mais à l'inspiration, à l'invention, au sentiment, à la personnalité même de l'auteur. Julien Benda a des lettres, et, à défaut de culture de l'âme, beaucoup de culture de l'intelligence. Il sait écrira. Il est parfaitement maître des moyens d'exprimer ce qu'il pense et imagine. Son élocution est le plus souvent forcenée? Sans doute. Mais c'est que sa pensée l'est aussi. Julien^

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l^ndu esl, ;'j la lettre, un auteur qui se force, et qui l'avoue et qui douh propose le Hpoctacle

anuivlifiue ot la llu''one inôaie de celte contrainte et de ce mimétisme inlérieur. Si c'est pour nous faire plaisir, il se trompe grandement. A quoi donc se force-t-il? Aux sentiments, aux plus divers genres de sentimonts, aux plus simples comme aux plus compliqués, aux plus doux comme aux plus exaUés, aux plus tendres comme aux plus desséchés, aux plus normaux comme aux plus exceptionnels. Il se force plus spécialement à la ferveur et à la pitié amoureuses, à la dureté ()rjj:ueillcuse ou nietzschéenne,^ l'ascétisuie méla[)liysique et à la tendresse paternelle. Il l'ait cela dans la personne de son héros. Mais il ne raconte pas ce héros du dehors, ni d'un point (le vue qui le domine. Il se mêle, il s'identilie à lui moralement, je ne dis pas biographiquement. Dans cette comédie, qui se veut pathétique et ([ui esl incroyablement laborieuse et pointue, il porte d'ailleurs une sorte de sincérité, de naïveté, du moins une étounanle inconscience de l'etTet produit. On en va juger.

La première j)arlie du livre nous montre un jeune homme, riche, habitué au luxe el aux élégances de la vie, initié aux hautes applications et aux raffinoments de l'intelligence, devenu l'nniaiil <rimi' pclilo Itoin'uroiso, donl l'iiilfrienr

est étroit, triste et la lingerie sans prestige. Devant ou dans cette situation, l'essentielle question qui se pose pour le psychologue Benda, c'est de savoir de quelle manière, dans quelles nuances et à l'aide de quelles formules, ce précieux garçon va se monter le coup. Benda ne dit pas: se monter le coup. C'est Tristan Bernard qui eût parlé ce bon langage, convenable au sujet. Mais Benda et le héros de Benda ne se sont pas en vain saturés de Spinoza, de Nietzsche et autres métaphysiques à 7 fr. 5o le volume. Ils en ont été rendus d'une essence trop intellectuelle, trop sacramentelle pour que cène soit pas pour eux chose grave et religieuse que de « se regarder » et que de se donner à regarder sentir. Notre amoureux, en réponse à la sentimentalité naïve et abandonnée qui est le caractère de sa modeste maîtresse, va de son côté abdiquer toutes les perversions et fureurs de l'imagination et des sens qu'il a pu avoir d'autres occasions de placer; il va, comme dirait encore Tristan Bernard, se /« /«tre à la tendresse unie, simple, fervente et sans orages, à la fidélité idéale et chevaleresque, à la piété de troubadour pour les engagements du cœur. C'est dans cet esprit qu'il va, dit-il, construire sa liaison. « Gravement, religieusement, il s'appliquait alors à assurer ses liens, à construire sa liaison... Il

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s'ullaclîait ù elle pnr la vénération (jiiilse regardait avoir pour sa fragilité, pour sa dormition... II respectait le désir qu'il sentait (|u'elle avait (Je [)réparer leur Ame par quelques jours d'attente à leur entière union. II aimait ce désir et le respect </uit en avait... Il goûtait d'ignorer l'égoismc des mftles... W goûtait àa devenir entièrement insensible à toutes les autres femmes... Il venait, fervent, à la religion de l'humble... Il s'étendit près d'elle, ivre de chasteté,. ç/W/e///e//f dissolu dans la religion du faible, de l'impur féminin. ^)uelle virtuosité dans la fidélité! »> Et combien de philosophie ! Ce consciencieux jeune homme ne manque pas de conformer les modalités de sa passion aux enseignements de Spinoza, son maître. « Il découvrait en lui comme une conscience nouvelle, inconnue des salons, la conscience d'un amour lié it Vordre du monde... Il travaillait aussi (pourquoi pas : il piochait?) l'éternité de l'Amour, n oubliait pas de sentir sa ressemblance à la Mort. » Parfois peut-être eùt-il trouvé tentant d'aimer d'une manière plus joyeuse. Mais « V esthétique de Vamoit r rcsïc toujours l'esthétique de la chaîne et des larmes... L'amour joyeux et libre reste impopulaire et méprisé... » On est esthète ou on ne l'est pas.

Cette auto-suggestion est de courte durée, et.

un beau matin, notre intellectuel s'aperçoft qu'il n'aime plus, du moins qu'il est fatigué de s'exciter à rillusion de l'amour, selon la formule. Alors s'empare de lui la pitié de la souffrance qu'il va infliger à son amie. Vous pensez bien quelle ne s'en empare pas sans faire beaucoup de manières et sans épier avec inquiétude sur la Ogure de Nietzsche et autres auteurs modernes qui ne sont pas à la portée du commun ce qu'ils pensent de son intrusion. Cette pitié va se trouver aux prises avec la lassitude d'une liaison où le cœur n'est plos et le violent besoin d'en secouer le poids. Certes, il n'y aurait dans cette cruelle situation morale que tant d'hommes ont connue, dans ce conflit intérieur désespéré qui ne laisse que le choix entre deux fautes, — faute contre une autre, faute contre soi-même, — il n'y aurait là, dis-je, rien que de très vrai et de très humain, si notre personnage, tout de même qu'il s'est fait scrupule d'avoir pitié, à cause de ce que Spinoza et Nietzsche disent de la pitié, ne mettait également sur ses velléités de lâchage l'estampille d'un intellectualisme supérieur et ne s'autorisait expressément du devoir que le moraliste de ZcuxitJLusti-a fait aux héros d'être <( durs ».

Cependant, en dépit de ce cabotinage exaspéré, il faut convenir qu'on trouve dans cette

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scooadç pha^c de l'UlsLoire dos accnnts plus sincères. A travers rcncoinl)reraRnl de ses raimiques et « nttiliides. », à Ira vers le bric-è-brac de son Ame d'inlelkcluel, h la fois consommé comme un i^Hlacleurde rancicnnc Haiw lihtnchc et neuf fomuu' un nègre, B«;nda ou !♦• héros de Benda finit (|ucl«iuefois par atteindre jusqu'il la source du sentiment et à la faire jaillir. 11 y a i ici des piissages presque liumains. Il est bien possible que si j'étais tombé tout de suite sur ces passages, en sortant de lire n'importe quel écrivain nalurol et franç.ais, Hacine, La Fontaine, Musset, Balzac ou N'criaine, ils m'eussent donné eux-mêmes l'impression de singerie. Mais, par contraste a^'ec la froidear sinistre du récit d'amour plaqué qwe je venais de parcourir, j'y ai cm sentir un peu do mouvement intérieur.

Bien plus volontiers, quoique sans me dé- ' partir de celte réserve qui affectoet tout ce livre cl tout ce qu'a jamais pu écrire Julien Benda, — bien plus volontiers donnerai-je la même . louange aux endroits assez développés où l'auteur nous die de devant les yeux un insupportable individu pour peindre la douleur d'une femme tendre qui se sent délaissée. A défaut de cris touchants et « nature » qui vaudraient mieux, on y rencontre des notations psychologiques aiguës dont l'accumulation fait une sorte d'élo-

quence. On n'est pas ému. Mais on est comme heurté et l'esprit dit : c'est cela !

La pitié finit par être vaincue, et de cette victoire (pourtant commode), Benda admire son héros dans les termes que voici :

Et il s'hypnotisait sur cette vérité : « La pitié c'est la mort. La pitié c'est la mort»... Et il voulait vivre I... Alors?... Alors I... Il se cabra longtemps devant la réponse, qui était là, devant lui, logique, fulgurante, implacable... Il se cabra longtemps... Puis il y vint, lentement, comme un enfant qui monte à la condition d'homme, dans la gravité simple d'une ordination...

Alors... il serait dur... Ces drames, ceÈ détresses, ces êtres murés vifs à la vie d'intérieur, ces femmes crucifiées sur le lit conjugal, qui détournent leurs lèvres du maître qui les prend..., il'passerait près de tout cela, sans un mot, sans un regard... Et elles l'appelleraient, elles lui tendraient les mains, devinant qu'il comprend, que sa dureté est feinte...

Ah! l'affreux chiqué/ Ah! l'insincérité rebutante ! Ah ! la pose ! Et c'est grotesque ! Si ce monsieur avait bien voulu opter pour la pitié, il n'y aurait plus eu de malheureuses ! Pour V ordination, vous vous demandiez sans doute où elle était en cette affaire. Hé bien ! c'était ça !

Hélas ! ce prêtre d'un genre inédit va devenir un mauvais prêtre. Après V ordination, \dL chute.

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Celle-ci. consiste en ce que notre homme fait,

comme on dil, uihî fin, so marie. Non ! ce n'est pas tout à fuit cela ! Kpoux d'une jeune femme douce, distinguée cl discrète qui savait respecter la lihert»^ de sa méditation et la solitude de son cabinet de travail, père d'une enfant unique, il avait pu sauver de l'enlisement dans le marais conjugal sa personnalité métaphysicienne, source de devoirs infinis vis-j\-vis de lui-même. La vie de famille ne l'empêchait pas de creuser Descartes, annoter Spinoza, se plonger dans les concepts de l'être et du non-Ctre, de l'absolu et du relatif, de l'essence et de l'existence, de la cause et de l'efTet, du repos et du mouvement. Et type moins banal (Spinoza excepté) que la douzaine de mortels qui s'étaient avant lui illustrés dans ces exercices transcendants, il ne s'y livrait pas du tout en vue de savoir ce qui en est et d'arracher à la vérité suprême quelqu'un de ses mystères. « Il savait bien que c'est l. effort du penseur et non pas son succès qui était agréable au dieu qu'il révérait. » « S'enivrer de l'Idée », voilii ce qui lui suffisait. Aclmirons ici une sauvagerie qui ravale la plus haute des activités de l'intelligence, celle dont « le succès» apporterait à l'homme le plus précieux des biens, à n'être plus qu'un moyen transcendant de s'exciter l'Ame et en définitive de se faire

jouir ! Delectatio morosa! A ces jeux donc dont il conciliait le loisir avec la vie en ménage, voici qu'un malheur vient l'arracher à jamais. Sa fillette âgée de sept ans est atteinte de coxalgie ! Dame ! je conviens que ce coup lui produit le même effet qu'il fera sur le cœur de tout père normal et qu'il y a au moins trois pages où il s'en explique dans le langage de la nature et de l'humanité. Mais ce n'est pas d'ailleurs sans les noyer dans vingt autres pages où il débat avec une grande obscurité de termes ce que les diverses théories philosophiques et physiologiques et notamment les théories comparées de VJiérédité et de V.autogénèse l'invitent à sentir au sujet de cette coxalgie de son enfant. En définitive, cette fois, la pitié l'emporte. C'est la chutey « la chute dans l'amour », chute, parce que, brisé par la douleur et l'anxiété paternelles, il n'aura plus de liberté intellectuelle pour faire de la métaphysique et saisir « l'Abstrait ».

Nous compatissons au malheur paternel du héros de Benda. Quant à son malheur transcendant, il nous laisse absolument glacés, encore que pour l'auteur ce soit proprement à lui que tienne le haut dramatique du sujet et Vélévation du livre. Et môme nous en trouvons l'histoire fort ridicule et désobligeante. Ce désastre est peint et étalé avec beaucoup d'amphigouri. Ce-

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penilanl, il y a un cndroil où l'écrivain a nllrapé

(les expressions j»lus simples, m.iis (pii nous oricalenl nelleincnt vers un drame d'un loul autre penre cl niveau :

Parfois, dans un journal, dans la conversation, il rencontrait les mois d' « évolution », de Dieu, de « libertt^ ..... 11 songeait: J'avais des idées sur ces choses, sur les idi^es de ces choses... N'y pensons

phis'....

Ayanl pass/' jadis l'agrégalion de philosophie cl lu les philosopiies, j'ai, moi aussi, quelques « idées sur cf's choses ». Je ne vois pas du loul ! — mais là ! du tout ! — comment la maladie, en entrant dans ma maison, les devrait chasser , de ma cervelle. C'est pourquoi je vous disaisquo le roman de Hcnda est du truqué et du chiqué! (.)ue cependant un philosophe expert puis.se, sous l'empire d'autres circonstances, perdre ses notions, je le contesterai d'autant moins que je me souviens des propos recueillis d'un vieux honhommc de bouquiniste amhulant devant le modeste « zinc », oîi l'excellent M. Kslablet, bienveillant ministre de Bacciius, fait régner la gloire ensoleillée du Chàteauneuf et du Tavel. Ce vieillard sans majesté me disait, presque dans les mi^mrs termes que Benda applique à son héros, (pi'il avait su jadis ce que c'était que

l'Etre et l'Evolution, mais qu'il ne s'en souvenait plus. C'était un ancien professeur de philosophie dont l'Université avait dû se défaire à cause de sses habitudes d'ivrognerie et qui gagnait de quoi boire en vendant des bouquins à la jeunesse dans les restaurants,.^

Au total, le spectacle de cet individu qui galope à la poursuite de sa sensibilité sur le cheval de son pédantisme, cette analyse spécieuse et grossière où l'exposé d'un sentiment est invariablement accompagné de la théorie de son affection, cette incapacité cruellement sincère, et néanmoins laborieuse, de jamais distinguer entre le snobisme et la nature, cette « intellectualité » artificielle (combien surannée et rancie d'ailleurs !y cette absence d'émotion dans la mimique forcenée de l'émotion ; tout cela fait un livre horrible, lugubre, glaçant et même ennuyeux, une atmosphère irrespirable !

LKS FHKliES TIIARAUD

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