‹ Portraits et discussionsChapitre 49 sur 56 · I. — « LA MAITRESSE SERVANTE · texte numérisé non relu

I. — « LA MAITRESSE SERVANTE

Il faut sit^naler hautement le roman des frères Tliaraiid : la Maîtresse Servante. Il a des défauts. Mais il a une très rare qualité que j'appellerai de la race. Il a une beauté de ton, une fière tenue. 11 y rèj^ne un sentiment général qui s'inspire d'une vue aussi élevée que désillusionnée de la vie. Et il peint la vie avec cette dureté véridique, mais aussi un peu volontaire, où se sent la noblesse du cœur. La donnée en est forte et, quand les jeunes écrivains ne s'y seraient pas montrés tout à fait égaux dans l'cxéculion, quand môme un certain embarras, une certaine roideur de leur art les aurait empêchés d'en exploiter et d'en faire valoir toute la riche fécondité, ce demeurerait un grand honneur pour eux que de l'avoir imaginée et choisie. On

distingue avec joie ce livre dans la pâle cohue de la production romanesque contemporaine. Barrés l'a généreusement appelé un chefd'œuvre. N'étant pas, hélas ! aussi riche que Barrés, je ne puis faire ainsi de cadeau royal. Je dirai, si énigmatique que doive paraître cette formule, que ce n'est pas tout à fait un chefd'œuvre, mais qu'il y en a là l'esprit. C'est comme un chef-d'œuvre un peu étoufîé. Les frères Tharaud pensent avec force, ils sentent avec justesse, et même avec une certaine grandeur. C'est bien et c'est seulement dans leur art que m'apparaît une lacune.

Leur récit, leurs tableaux, ne se composent guère que de traits vrais, concrets, précis et pleins. Cependant, ils laissent souveut sur une certaine impression d'abstrait et d'obscur. Il y a de l'intensité dans leur ouvrage. Mais il n'y a pas assez de mouveineiit. On les sent passionnés pour leur sujet comme il faut l'être. Et Ton s'étonne alors qu'ils m'y aiemt pas jeté davantage cette animation, créé ce courant, cette circulation de la vie qui retiennent et entraînent le lecteur charmé. Si l'on est un peu déçu, c'est, si je puis dire, à un niveau supérieur, et dans une attente très haute qu'ils ont eux-mêmes, après tout, le mérite d'avoir, non seulement fait naître, mais entretenue jusqu'au

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houl. Leur invention a beaucoup de caractère. .Mais elle est Irop conccnlrt'C. C'est pourquoi elle a des parliez confuses. Hlle ne s'f^panouh pas. Elle a des « dessous » qui restent, à bien des égards, enveloppés et les auteurs expient celte présenta lion un peu sommaire des éléments d'un sujet vigoureusement et poétiquement couru par une insuffisance de facilité à jouer librement avec lui.

Or, c'est Balzac qui l'a dit : le romancier ne saurait établir avec trop de soin et de lumière le fond de ses personnages et les origines de la situation ou du drame qu'il va raconter. Celte préparation lui ménage d'inépuisables ressources pour animer et illuminer toutes les parties de l'action. C'est l'approvisionnement nécessaire de la variété et de la verve. C'est l'armée qu'on forme avant la bataille, laquelle se livre ensuite triomphalement avec un grand air d'aisance. C'est cet air que je voudrais voir davantage à ceite Maîtresse se/vante, dont je cherche 6 m'e-xpliquer pourquoi, en m'inspirant tant de sympathie et d'estime, elle ne me lais.sc pas assez satisfait. Voici UB trait caractéristique : Vers la fui de l'ouvrage, le personnage qui fait le récit, parlant d'une scène décisive entre sa mère et sa maîtresse, s'exprime ainsi : « Il dut y avoir «ntre elles une scène bien émouvante, mais dont

je n'ai rien su. » Hé bien ! s'il ne l'a pas su, il a tort. Jamais, jamais un romancier n'a le droit (le nous prier de croire sur sa parole qu'une scène (surtout capitale) fut émouvante. Il faut qu'il la fasse. Et nous en jugerons.

Il y aurait à redire à la composition des caractères. Celui du héros nous demeure assez mal intelligible. Il n'est pas construit. Il est à l'état d'ébauche, à moins qu'il ne se mêle en lui plusieurs ébauches successives.

C'est un jeune hobereau du Limousin qui, vivant à Paris avec une jeune femme de condition irrégulière, mais personnellement honnête, est rappelé en province pour remplacer dans l'administration du domaine familial sa mère vieillie. Il impose à celle-ci une condition étrange. Il emmènera sa maîtresse avec lui, et Tinstallera dans un pavillon tout proche de la maison paternelle. Une lutte cachée s'engage entre l'intruse et la mère, dont la victoire est facilitée par l'abnégation mélancolique et romanesque de la jeune femme qui, désireuse de ne pas s'éloigner de celui qu'elle aime, et de ne pas être un obstacle à son établissement, imagine d'entrer dans la maison comme servante. Au milieu de ce combat, quelle figure fait celui qui Ta provoqué et dont le destin en demeure l'enjeu? Quels sont ses sentiments, ses mobiles, et

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(|iiollc en est révolution? Il est malaisé de le dire. Cet hoinine n'est pas sim()le. (iar ce n'est «point par passion qu'il a voulu garder sa maîtresse. 11 ne lui est qu'assez mollement attaché. Un moment, les auteurs attribuent cette résolution à je ne sais quel orgueil, quel caprice d'indépendance, de révolte contre la coutume (dont renii>iie va le ressaisir). J'ai cru à ce passage qu'ils allaient étudier la lutte d'un certain anarchisme et dilettantisme moral contracté à Paris contre l'inlluence de la condition sociale la plus dominée naturellement par la tradition : la noblesse rurale. Mais s'ils ont eu ce dessein, ils ne l'on! pas soutenu. On en perd le fil. Pas plus que le romancier, le critique ne doit être cru sur parole. Mais le romancier a de la place et le critique n'en a pas. Je n'ai pas celle de montrer (ju'il y a bien du nébuleux dans ce personnage. Kt d'autant, qu'ayant produit par cette preuve une impression défavorable, il me faudrait plus d'espace encore pour rétablir l'impression juste, en insistant sur les beautés qui se mêlent dans celte œuvre, h de tels défauts.

La plus touchante n'est-elle pas dans le dénouement? Ayant délivré son fils du passé et l'ayant marié, la mère voit son autorité détrônée une seconde fois, et légilimcment, ce qui en un sens est plus dur, par l'entrée d'une bru. Après

une discussion cruelle, elle quitte la maison et se retire dans la petite ville voisine oi^i la maîtresse délaissée mène l'existence modeste qui lui a été assurée. La communauté de leur défaite, de leurs tristesses, et de l'objet de leur affection diversement jalouse, lie alors d'amitié les deux ennemies. C'est un très bel endroit. Mais avec cette abondance de préparation et d'initiation que j'exprimais le regret de n'avoir pas trouvée, quel pathétique et quelle poésie eussent été ici atteints! Les auteurs ont voulu être sobres. C'est parfait. Mais ne confondons pas sobriété avec ellipse. N'importe! C'est un grand signe en leur faveur que d'avoir rendu profondément touchante et noble une situation qui paraîtrait avoir contre elle tant de convenances : la familiarité affectueuse de ces deux vaincues se consolant.

Le caractère de la mère, quoique laissant lui-même des incertitudes, est d'ailleurs mieux: venu.

Dans le détail et les épisodes, que de pages substantielles et charmantes, par exemple telle esquisse générale des forces et des faiblesses, deS' grandeurs et des ridicules de cette petite noblesse de campagne, à qui une époque bien inquiétante pour son avenir laisse pour compte tant de sève, d'énergie et d'humeur ; tels pay-

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