‹ Portraits et discussionsChapitre 55 sur 56 · I.KS FIIKKES TIIAKAUD :U · texte numérisé non relu

I.KS FIIKKES TIIAKAUD :U

denccs peu supporlahles par leur mollesse. C'est un détail et j'exagérais en disant que MM. Tharaud sont coulumiers du fait. Il est cependant symptoinaliquo et c'est l'un des signes de je ne sais quel lyrisme un peu paresseux où s'attardent ces écrivains et qui contraste avec l'œuvre franche et loulc do mouvement, de force, dont leur livre m'a suggéré l'idée et contient bien le sujet.

Pour conclure, il ne me semble pas être injuste envers .lérAme et Jean Tharaud en disant qu'ils ont beaucoup de talent, mais qu'il y a encore sur ce qu'ils font comme un air amateur. Or, selon la pensée de Moréas, c'est un métier que de faire des livres. Ouand on est très bien doué, il vaut la peine de l'approfondir, de lui arracher ses secrets. VA ils ne sont pas tous, certes, dans le soin du style.

AULAHD CONTRE TAINE

M. Aiilard s'est proposé de ruiner la gloire de Taine historien de la Révolution française. Le volume qu'il vient de publier sous ce titre conclut que « tout compte fait et dans ses résultats généraux, l'œuvre de Taine est presque inutile à l'histoire ». M. Arthur Chuquet, dès la première ligne d'une note critique sur le livre de M. Aulard, énonce qu' « après l'avoir lu on ne peut que lui donner raison ». Ce jugement n'empêche pas M. Chuquet de restituer à Taine plusieurs des mérites essentiels dont le dépouillait son censeur. Néanmoins, un blanc-seing aussi formel de la part d'un érudit du renom de M. Chuquet impressionne. J'ai analysé et contrôlé les griefs de M. Aulard et je n'hésite pas à écrire que son réquisitoire est d'une surprenante faiblesse. M. Aulard a inscrit sur le monument qu'il se flattait d'émietter, et où

Al I.AItl» y.u.^itiir. lAi.NK

il s'en fuiit, iraillcurs, qun tout soit solide, des prouves suralionduntes de su l<^gèrelé d'espril.

.l'en pai'lc n\ic iiiir c:utu.'i'«- liljrrtt- tic snili-^ ment. Adversaire dos principes de la Hévolution ' française, je n'ai aucun besoin, pour me soutenir ilans celle doctrine, «juc la période rôvolulionnaire me soil décrite sous les sinistres couleurs de Taine. (Juand méincî la vie française aurail revtMu cnire la convocation des l'Uals tréncraux cl le Directoire cette teinte d'héroïque idylle (jue Michelel, Louis Blanc, Lamartine ont prêtée aux journées de la Fétiération, il n'y aurail nullement sujet d'en conclure à la vérité et à la bonté (bîs id»»es de \'jS\)-i'j\)'\. Il va bien des gens pour (|ui le temps lé plus charmant de leur vir fut celui où ils se ruinaient sans le savoir. I*our une raison analogue, les sanglantes initjuités de la Terreur constituent une lourde présomption. mais elles ne constiluent pas une preuve contre la légitimité du changement ])olitiquc dont elles ont été le prix, quand même on établirait (pi'elles en ont été le prix nécessaire. Admette/ que le dogme révolutionnaire contint, comme le veulent ses dt''\()(s, les ^iiipfrme-. fopiimle-^ d"

:-i(;2 l'OUTRAlTs i:T OISCUSSIONS

la raison politique et du bonheur public : il ne s'ensuit pas qu'il eût les moyens de faire en ce monde une entrée mesurée et bénigne. La sentence à porter sur l'œuvre politique et sociale de la Révolution ne dépend que pour une petite partie de l'histoire de la Révolution. C'est un siècle d'histoire de France, c'est la 4, patrie trois fois envahie et finalement mutilée, c'est le régime changé douze fois par l'invasion ou par l'émeute, c'est l'existence nationale mise en perpétuel péril par l'institution d'une guerre civile chronique entre Français, qui prononcent sur la Révolution. Quand même M. Aulard aurait réduit à néant les méfaits que Taine relève à la charge de la Révolution dans les trois volumes dont il s'occupe, et dont le sujet s'étend du début de la Constituante au Consulat, ce résultat n'aurait rien d'inquiétant pour la cause contre-révolutionnaire. Mais M. Aulard, en dépit de la justesse ou de la demi-justesse de plusieurs de ses critiques, n'a pas fait butin qui compte. Certes, il y a de grosses erreurs, de gros trous, si j'ose ainsi dire, dans la conception de Taine historien et surtout philosophe politique. Encore fallait-il être de taille à les mesurer. C'est surtout sa propre mesure que M. Aulard vient de donner à ceux qui ne la connaissaient pas.

Df Ions les rcproclics (jiiil ndrcsse à luine, le plus (>l(iusi!)lo nst le suiviint : Tnine, dil-il, expose les mouveinenls des partis révolutionnaires, les actes et les mesures des gouvernements rc^vohilionnaircs, sans dire un mol des circonslances qui les ont provoqués et qui en rendent raison. Ces circonstances ayant été violentes, il n'est pas surprenant (pie les mouvements, actes et mesures par Ies(|uels la Hévolution a paré au péril qu'elles lui faisaient courir. [)orlenl eux-mêmes un caractère de violence. Ce sont des répliques, des ri|)Osles qui. sous l'urgente d'un danger morlel, vont comme elles peuvent au plus pressé. l'^n faisant aL)straetion des provocalions qui seules leur doniM-nl un sens, Taine Icui' prête un air de déraison et de folie furieuse, (^esl comme si l'on photographiait les mouvements d'un homme qui se bal, sans montrer l'adversaire avec lequel il est aux prises. Il semblerait un insensé. Ainsi Taine décrit le soulèvement et les fureurs populaires du i/| juillet sans flire que le renvoi de Neeker, et la présence de IJij.ooo hommes de troupe entre l*aris et N'ersailles, prodromes certains d'un coup

3G4 POUTRAITS ET DISCUSSIONS

d'État roval, ne laissaient plus aux défenseurs de la Révolution que la ressource insurrectionnelle. Taine raconte les massacres de septembre, la journée du lo août, la création du Tribunal révolutionnaire et des comités révolutionnaires, la proscription des Girondins, l'installation et le développement du régime de la Terreur, sans faire connaître la relation logique de cause à elTet qui existe entre les incidents de la guerre étrangère et ces événements intérieurs; ceux-ci n'auraient été, selon M. Aulard, qu'autant de réactions, de mesures de défense, soit populaires soit gouvernementales, contre les menaces et les progrès de l'envahisseur, autant de moyens de terroriser et de paralyser l'ennemi du dehors et ses complices du dedans; ils ne se comprendraient que sous ce jour, à ce titre, et, à ce titre, devraient en définitive être absous. C'est, conclut M. Aulard, par ce silence systématique sur la genèse des tumultes et des expédients politiques de la liévolution que Taine donne une couleur d'épilepsie généralisée à ce qui fut en somme rationnel.

La grossièreté de la faute imputée à Taine inclinera tout le monde à douter du jugement de M. Aulard. Il s'égare tout à fait. Il commet le double sophisme de l'ignorance du sujet et de la pétition de principe.

AI I.MU) CONTRi; T\INE 3«B

Si Taiuc avail prétendu écrire une histoire narrniivc cl im luéniorinl innlériel de la Hrvolu- (ioi), la rapidilt'' avcr iacpndto il mentionne les évcnein<Mits dont parle M. Aulard serait impardonnable. Tout autre est son but. Il veut expliquer la nrvolulion française et les événements de la IW'volution IVanraise par leurs causes générales et profondes, causes intellectuelles, sociales, économiques. \'oilà pourquoi il procède par synlhèses, par tableaux et non pas précisément par récits, à moins que le récit détaillé <le quelque fail considérable ne lui serve h rendre sensible la nature et le secret des forces lonp:uemenl formées dont il est, en délinilive, la résultante. M. Aulard, qui a des lettres, devrait pourtant distin«;uer enlre la cause efficiente et la cause occasionnelle, entre les virtualités d'une situation et la circonstance qui les fait passer en acte, entre les prédispositions d'un criminel et son crime, comme il (lislin|j:ue entre les propri«Hés ebimiques d un explosif el le choc <|ui le fait exploser. Les incidents par lesquels M. Aulard prétend expliquer tout le développem(;nt hisloriipie de la liévolution n'ont suscité les eflets qu'il leur attribue que parce «ju'ils tombaient dans un certain milieu d'idées, de passions, dans une certaine effervescence et subversion ij^énérale des esprits, des intérêts et de

3(i6 PORTRAITS ET DISCUSSIONS

la société. C'est ce milieu, c'est sa formation, son action et sa réaction propre que Taine veut analyser, parce qu'il y avait là un état de choses qui engageait profondément et pour longtemps les destinées de la France, au lieu que des guerres, des frondes, des troubles de rue, des brouilles de la Ville avec la Cour, notre pays avait vu tout cela bien des fois, aussi vif, aussi déchaîné, sans que sa structuré politique et sociale en sortît bouleversée. La Réforme même avait été vaincue. Pourquoi la Révolution a-t-elle été la Révolution ? Parce que Necker futrenvoyé, dit M. Aulard, ou à cause du manifeste du duc de Brunswick. Que M. Aulard soit superficiel ! Mais qu'il laisse en paix Taine, qui ne l'est pas!

El, au surplus, quel arbitraire, quel renversement des réalités, que de présenter systématiquement les actes des partis ou des gouvernements révolutionnaires comme des ripostes, les tentatives de répression du pouvoir royal ou les initiatives militaires de l'étrangercomme des provocations. La vérité est que les positions prises parla Constituante ne laissaient de salut à la royauté que dans le coup d'État. Et la vérité est qu'un régime politique, qui n'est que de la guerre civile et de la division sociales, érigées en institutions, invitera toujours l'étranger rival à envahir la nation assezfolle pour l'avoir adopté.

AULAHl) CONTRC TAI.NK :{•;:

Crrtrs, il faut îuimirftr le gouvernement jacobin d'avoir sauv(« la patrie par des procédés con- Fornu's, non aux Droits «le riionitne, mais aux plusanti(jiiesrecelles<lela politique dictatoriale. CepeîKJ.uil, -la cause, l'origine essentielle des périls intérieurs et extérieurs courus par la France révolutionnaire est dans la nature et dans l'esprit de la Révolution. Cette observation couvre Taine contre celui des reproches de M. Aulard (|ue j'ai dit être le plus plausible.

M. Aulard connaît cependant par son expérii^nce personnelle la nécessité où peut se trouver riuslorien de ne toucher que très sommairement à certains faits considérables de la période «pi'il étudie, lorsque ces faits n'ont eu qu'une action secondaire surceux qui constituent la propre matière de son étude. Lui-même, dans V Wertissemcnt de son Histoire politique de la Héi'o/ftfion /'rrtn{-f/is«\ ne déclare-l-il pas devoir se restreindre aux <« faits qui «uit exercé une iniluiMKT évidente et directe sur l'évolution politique... institutions, régime censitaire cl régime monarchique, sulTrage universel, constitution <lc i7<.|'5. gouvernement révolutionnaire.

constitution de l'an III, constitution de Tan VIII, etc?... » « D'autres faits, ajoute-t-il, eurent une influence, mais moins directe : ce sont, par exemple, les batailles, les actes diplomatiques, les actes financiers. Il est indispensable de ne pas les ignorer, mais il suflit de les connaître en gros et dans leurs résultats. Ainsi la victoire de Valmy, connue au moment de l'établissement de la République, facilita cet établissement parce qu'elle amena la retraite des Prussiens. » On est surpris que le critique de Taine ayant fait, à son propre usage, cette observation de principe juste en soi, en refuse le bénéfice à Taine. Il est indispensable, dirons-nous à notre tour, de ne pas ignorer, parmi les causes de l'émeute du 1 4 juillet ou des massacres de septembre, le renvoi de Necker ou l'approcbe de Prussiens; et aussi Taine ne nous les laissc-t-il point ignorer. Mais ce ne furent là, d'après Taine, parmi les causes de ces événements que les plus secondaires. Et la thèse de Taine est en ceci indiscutable.

Mais ce que Taine ne fait point, et ce qu'il n'y aurait guère d'honneur à se permettre, c'est d'abuser de la délimitation d'un sujet pour soustraire à la connaissance de ses lecteurs et arracher sournoisement de l'histoire tels et tels événements qui gênent les passions et les partis

Page 1