‹ Portraits et étudesChapitre 15 sur 28 · SA VIE, SES ECRITS · texte numérisé non relu

SA VIE, SES ECRITS

Savonarole est un de ces personnages extraordinai es dont le nom résume une époque, dont la vie est une légende , dont le souvenir a le privilège de T i'ovoquer les jugements les plus divers. Nul n'exerça au quinzième siècle plus d'empire sur ses contemporains.

Cependant cette noble figure avait été, jusqu'à présent, mal étudiée. De vagues esquisses, des biographies sommaires et copiées les unes sur les autres, ne faisaient qu'imparfaitement connaître un homme que l'Italie semble assez prête à oublier. C'est à un Français, M. Perrens, que revient Ihonneur d'avoir écrit la première histoire vraiment complète , animée tout à la fois et savante du célèbre Dominicain. Aucun effort ne lui a coûté pour mener à fin son entreprise. Des voyages répétés, des recherches assidues dans les bibliothèques de la Toscane et du Piémont lui ont

* Jérôme Savonaroîe, par F.-T. Perrens, Paris, 18S3 ; 2 vol,

SAVONAROLE. ^ ÎZ

procuré des documents précieux. De plus , par une bonne fortune dont on ne saurait d'ailleurs entièrement s'applaudir, un des érudits les plus distingués de l'Ordre des Frères Prêcheurs, le R. P. Marchese, a légué au jeune écrivain des matériaux abondants, mais que sa vue, affaiblie par les veilles, ne lui permettait pas d'utiliser. Grâce à ces ressources, à son talent et à sa persévérance, M. Perrens a composé deux volumes où, rectifiant les données vulgaires , il nous montre dans Savonarole non plus seulement un révolutionnaire, mais un politique, un héros, presque un saint.

De nos jours, où l'existence est si terne, on comprendrait mal Savonarole, les emportements de sa conduite, les réformes qu'il essaya d'opérer, si on ne le replaçait sur le théâtre de son apostolat et de son martyre. Son génie ne s'explique que par le génie même du temps où il vécut.

Le quinzième siècle est une période de transition entre le moyen âge qui Gnit et Tère moderne qui commence. C'est pourquoi on y rencontre les tendances les plus diverses : le régime et les habitudes du passé mêlés aux aspirations de l'avenir, la passion naissante des nouveautés et Tidolàtrie de la tradition, une inquiétude singuHère dans les gouvernements aussi bien que dans les esprits. Mais c'est surtout en Italie que fermente cette agitation.

Sort étrange que celui de cet admirable et malheureux paysl Conquis par les barbares, qui exercèrent contre lui les plus cruelles représailles, il ne s'affranchit de leur joug que pour devenir la proie des guerres

civiles, et retomber par là sous la domination de l'étranger. Guelfes et Gibelins, Blancs et Noirs, Montaigus et Capulets, Maltraversi et Scaccbesi, Bergolini et Baspanti , Gieremiei et Lambertazzi , Torriani et Visconti , Orsini et Colonna se l'étaient disputé au moyen âge. Et maintenant, au quinzième siècle, ses maîtres le sacrifiaient encore à leur ambition sans patriotisme et à leurs rivalités sans prévoyance. Car, si l'Angleterre, refoulée dans ses propres limites, n'était point à redouter; si l'Allemagne avait assez à faire de se défendre contre les Turcs, et l'Espagne de repousser les Maures, il était du moins fort à craindre que la France, alors puissante, ne se chargeât d'apaiser tous ces conflits.

Mais l'Italie ne songeait point à prévenir de semblables périls. Accoutumée à l'esclavage, divisée en petites républiques, comme la Grèce, dont elle se mettait à restaurer les chefs-d'œuvre, à aimer les arts, à imiter la délicate mollesse et les vices honteux, elle se consolait de l'abaissement pohtique par une civilisation prématurée. Milan se glorifiait de Filelfo-, Modène, d'Aurispa-, Florence, de Traversari, de Ficin, de Politien-, Bome, de Platina et d'Ammanati, et, en même temps, partout la corruption coulait à pleins bords. Florence particulièrement se signalait par le déplorable contraste de son élégance et de sa dépravation. Vainqueurs des Pazzi , les Médicis y commandaient en souverains, et le plus illustre d'entre eux, Laurent le Magnifique, s'y montrait plus soucieux de protéger et de répandre les lettres que de corriger les mœurs.

SAVONAHOLE. îH

Ce fut en de telles circonstances que Jérôme Savonarole naquit à Ferrare, le 21 septembre 1452, de Nicolas Savonarole et d'Hélène Buonaccorsi. Originaire de Mantoue, Michel Savonarole, son aïeul, avait été appelé à Ferrare par Nicolas d'Esté en qualité de médecin , et son père y remplissait , auprès du duc Hercule, le même emploi.

Dès sa première jeunesse, Savonarole fit paraître le plus vif amour de l'étude, de la retraite et du silence. Néanmoins, il s'était résolu à vivre dans le siècle, lorsqu'un sermon, qu'il entendit à Faenza, produisit dans ses idées un changement subit. Un an après, en 1470, il se rendait furtivement à Bologne pour entrer dans un couvent de Dominicains , et laissait, comme adieu à son père, une lettre touchante , où i. lui déclare qu'il a été déterminé « par la grande misère du monde, l'iniquité des hommes, les adultères, les brigandages, l'orgueil, l'idolâtrie, les blasphèmes cruels dont le siècle était souillé. »

Les Dominicains de Bologne virent aisément quel parti ils pouvaient tirer de Fra Hieronimo. Celui-ci eut beau vouloir se faire oublier et se perdre dans les travaux des frères convers \ ses supérieurs ne le souffrirent pas. Après l'avoir appliqué quelque temps aux. études métaphysiques, ils le destinèrent d'une manière définitive à la prédication.

Jérôme porta d'abord la parole dans plusieurs villes de Lombardie , notamment à Ferrare. Puis il fut envoyé à Florence , où devaient se développer pour lui toutes les vicissitudes de la gloire et de la confusion, du triomphe et du dernier supplice.

Savonarole arrivait à Florence, précédé d*unc grande réputation de savoir, et déjà même de sainteté. On disait, qu'allant un jour de Mantoue à Ferrare, sur une barque oiî les matelots tenaient des propos obscènes , il les avait catéchisés, et que onze d'entre eux, se jetant à ses pieds, avaient sur l'heure abjuré leur folie. Cependant ses premiers essais ne furent pas heureux. Ce moine, dont la voix allait bientôt remplir Florence, émouvoir l'Italie, ébranler même le trône pontifical, fut à peine écouté. Sa chétive personne provoquait le mépris, ses gestes excessifs repoussaient^ on ne comprenait rien à ce langage chargé d'images , qui n'était qu'un immense anathème.

Mais ce mécompte ne découragea pas Jérôme. S'il parut timide, au début de sa carrière, hésitant, réservé et peu fait pour la lutte , bientôt son énergie croissant avec les désordres qui frappaient ses regards, il se crut destiné à rompre le torrent et prit l'attitude d'un prophète. De là l'incroyable autorité qu'il sut conquérir.

Rappelé à Florence, qu'il avait dû quitter un instant, il y rentra pour n'en plus sortir. Il venait d'être nommé lecteur de Saint-Marc.

Alors commença la mission qu'il s'était donnée.

Ce ne fut point assez de tonner, contre la dépravation des mœurs et de réclamer une réforme. A ses discours enflammés il mêla le récit de ses visions, des menaces et des textes terribles, produit de son imagination. Les prières ne lui suffisaient pas pour réparer les fautes commises , ni le repentir, ni les

larmes; il lui fallait du sang, et sa parole la plus familière était ce cri épouvantable qu'il jetait à ses auditeurs consternés : Gladius Domini super terram citoei velociter! « Que le glaive du Seigneur s'ét(înde vite et tôt sur la terre. »

En même temps que Jérôme s'assurait ainsi une sorte de domination sur les Florentins, le respect qu'inspiraient ses vertus lui valait la première place dans son couvent. Il fut nommé prieur, et peu après affermit sa juridiction, en obtenant que la communauté de Saint-Marc fut distraite de la provincialité de Lombardie.

Dès lors il devenait une puissance. C'est pourquoi Laurent de Médicis, qui, jusque-là, n'avait témoigné à son égard que du dédain, s'efforça de se le concilier par ses prévenances et de le gagner par ses largesses. Le moine négligea les unes, rejeta les autres, et lorsque Laurent, atteint d'une maladie incurable, sollicita de lui une visite, il ne consentit à se rendre auprès de l'auguste mourant que pour lui faire entendre les sévères conseils de la pénitence.

Le 8 avril 1492, Pierre II succédait à Laurent le Magnifique, qu'il ne remplaçait point, et, la même année, Alexandre YI ceignait la tiare, qu'il désbonora. D'autre part, les invasions étaient imminentes. Aussi la verve de Savonarole se montrait-elle de jour en jour plus âpre. Activement occupé de la réforme de ses religieux, il ne sortait de Saint-Marc que pour dénoncer aux Florentins les cbâtiments inévitables de leurs désordres, et se répandre en invectives contre l'orgueil de Rome, sa cupidité et sa luxure.

Tant d'audace ne pouvait passer inaperçue. Soit crainte, soit impossibilité de le punir, Pierre II et Alexandre YI cherchèrent à le séduire, et si Jérôme eût été un ambitieux vulgaire , il aurait pu , comme d'autres avant lui et après lui, se draper dans la pourpre et y ensevelir ses prétentions. Loin de là , les offres de Borgia l'indignèrent, l'ardeur de son discours n'en devint que plus impétueuse, et il déclara hautement à ses auditeurs qu'il ne voulait d'autre chapeau qu'un chapeau rougi dans son propre sang.

« lo non voglio cappelli , non mitre grandi ne piccole. Non voglio se non queîlo che tu hai dato alli tuoi santi : la morte ^ uno cappeîlo rosso, uno cappella di sangite. »

Le sang, en effet, devait prochainement couler. Appelé par Ludovic le More, Charles YIII entrait en Italie, et réclamait à travers le territoire de Florence un droit de passage qui ne différait guère du droit d'un conquérant sur un peuple conquis. Le fds dégénéré des Médicis, Pierre II, s'empressa de céder aux exigences du roi de France, et les Florentins irrités, pour prix de sa lâcheté, prononcèrent son bannissement le 2 novembre 1492.

A partir de ce moment, le religieux s'efface chez Savonarole pour faire place au politique. Député près du roi de France, il parvint à sauver la République par sa diplomatie, autant que Capponi par son courage. Charles YIII parut à Florence en allié, et lorsque de nouveau il en traversa les murs pour regagner son propre royaume, il laissa du moins intactes à cette ville les institutions qu'elle avait adoptées.

savonarole; 20

Ces institutions furent, en grande partie, l'œuvre de Savonarole.

Évidemment, ce serait commettre un anachronisme que de juger les projets de Fra Hieronimoavec les idées de notre époque. Au quinzième siècle, il était bien difficile de mettre la main à une réforme religieuse sans réformer aussi l'État. Nous ne reprocherons pas non plus à Savonarole d'avoir affecté le pouvoir suprême. Mais il est impossible de méconnaître le caractère purement idéal et par conséquent chimérique du gouvernement qu'il s'efforça d'établir. M. Perrens a fort bien remarqué que loin d'être démagogique, ce gouvernement fut, par excellence, une aristocratie : au sommet, la Seigneurie, chargée du pouvoir exécutif, à la base, le Grand Conseil , formé de tous les citoyens âgés de trente ans, et réunissant certaines conditions de capacité, et le Conseil des Quatre-vingts : le premier chargé d'adopter ou de rejeter les lois, le second de les proposer. Le pouvoir se trouvait donc, en définitive, exercé par la minorité.

Savonarole ne s'arrêta pas là. Possédé d'un enthousiasme qu'il savait communiquer, il finit par proclamer le Christ roi de Florence, et au lieu de travailler à l'affermissement des institutions nouvelles, en réunissant les partis, en calmant les dissensions, en créant des ressources matérielles, comme il fit par l'érection d'un mont-de-piété, il conçut la République sur le modèle d'un couvent. Le redressement des mœurs, la diffusion de la piété, le bannissement des plaisirs devint son principal objet. Chose bizarre î Les Florentins subjugués adoptèrent cette dictature. Adonnés à tous

les vices, au point que Jérôme n'hésitait pas à leur tlire (( que leur vie était une vie de porcs, » ils passèrent (les excès de la licence aux excès de la dévotion. « Dans les rues on n'entendait plus que le chant des laudes et des cantiques spirituels-, toute chanson obscène ou même profane avait disparu. L'enseignement des langues anciennes commençait à ne plus se puiser dans Cicéron , Horace et Yirgiic, mais dans saint Léon , saint Jérôme et saint Am- Lroise. On voyait les dames, et quelquefois les hommes, marcher dans les rues en lisant ro(ïic(\ » I! y a plus; comme pour 'marquer que le Christ était réellement le roi des Florentins, et aussi pour former les générations naissantes, Savonarole avait déféré aux enfants une sorte d'inquisition. Distribués en magistratures, ceux-ci censuraient publiquement les citoyens, pénétraient dans les maisons et y prenaient « les cartes, les échiquiers, les harpes, les luths, les parfums, les masques, les miroirs, les livres de poésie et autres instruments de perdition. )> C'était une véritable tyrannie, et on est obligé d'avouer que Savonarole était le tyran. Sa chaire lui était devenue comme un trône. Qu'on se ligure, en elï'el , la vaste et belle église de Sainte-Marie-de-la-Fleur à Florence : le pavé de la basilique ne sulïisait point à contenir les assistants; des gradins étaient élevés en j'ace de la chaire, devant le chœur et devant la porte principale. Là se pressait fréquemment une multitude émue, que Jérôme exhortait tour à tour et gourmandait à son gré. Il ne cessait de lui reprocher ses fautes sur le ton le plus dur; il mettait à nu ses

scandales avec une liberté poussée jusqu'au cynisme; il lui dénonçait les fléaux les plus horribles, et, dupe de lui-même, n'hésitait pas à prophétiser. Ébahis, terrifiés, les Florentins demeuraient suspendus à ses lèvres, et les ordres de ce moine. passaient pour les ordres du ciel. Cependant, de telles violences, pour saintes qu'elles fussent, nétaientpas durables.

Depuis l'expulsion des Médicis , trois partis divisaient Florence : les Piagnoni, sectateurs de Savonarole; les Compagnacci, qui lui avaient voué une haine impkicable, parce qu'il les troublait dans leurs plaisirs, et les Arrabbiati, dans les rangs desquels se trouvaient confondus tous ceux qui étaient mécontents de la constitution nouvelle. D'un autre côté, le pape supportait toujours impatiemment, comme un remords, cette voix sans cesse vibrante qui révélait au monde ses désolantes turpitudes.

Ainsi, Savonarole avait pour défenseurs les Piagnoni, pour ennemis les Compagnacci, les Arrabbiati et le pape. 11 ne lui fallut pas longtemps pour succomber sous le poids écrasant de cette ligue.

Cité à Rome par Alexandre YI, et, sur son refus de s'y rendre, excommunié, les Arrabbiati tentèrent de le faire assassiner. Savonarole échappa au fer des sicaires. D'autre part, il tenta de calmer le pape par des protestations, et aussi (car il faut tout dire) par des lettres regrettables où il se pose en délateur et se répand en doléances sur la mort de César Borgia, fils d'Alexandre VI.

Ce mélange de ruse, de force et de faiblesse ne devait, en retardant sa chute, que la rendre plus grave.

Savonarole participe quelque temps encore au gouvernement de la république : il organise des processions-, il fait élever des auto-da-fé, où sont détruits sans discernement les chefs-d'œuvre les plus rares-, il se met de nouveau à prêcher. Mais Florence , lasse de tumulte, désolée par la peste, menacée par les tentatives des Médicis, se montre désenchantée de son héros. Au dehors les ressentiments d'Alexandre YI ne cessent de peser sur lui -, au dedans les Compagnacci et les Arrabbiati l'emportent sur les Piagnoni. Vainement Savonarole décline l'autorité du pape en niant son infaillibilité, et écrit aux princes de l'Europe pour le faire déposer^ vainement aussi il cherche à fasciner ses adversaires par le prestige de son éloquence-, ses paroles avaient déjà perdu leur crédit, quand ses actes mêmes ne seraient pas venus les amoindrir.

Souvent Savonarole avait proposé l'épreuve du feu, pour démontrer à tous avec éclat la vérité de sa mission. Cette proposition, toujours éludée, fut enfin acceptée par les Franciscains, les rivaux des Dominicains à Florence. On prit jour pour cette solennelle tentative-, on construisit un vaste bûcher sur la place de la Seigneurie, et la foule accourut à un spectacle qui devait être pour elle le jugement de Dieu. Mais son attente ne tarda pas à être déçue. D'inutiles débats sur les conditions de l'épreuve la firent difïérer, et une pluie torrentielle finit par la rendre impossible. Aussi Franciscains et Dominicains se trouvèrentils enveloppés dans le même ridicule. Quant à Savonarole, il fut perdu sans retour, Exilé par l'autorité

florentine, qui voulait ainsi donner satisfaction au peuple en fureur, il s'enferma dans Saint-Marc comme dans un inviolable asile. Mais, contre tout espoir, il y fut poursuivi par ses ennemis ameutés. Compagnacci et Arrabbiati avaient pris les armes. La retraite des Dominicains fut forcée, l'église envabie , et après un combat acbarné, Fra Hieronimo, pour sauver son couvent d'une ruine certaine, se livra lui-même aux commissaires de la Seigneurie. Deux de ses religieux devaient partager son triste sort, Buonvicini et Maruffi, qui s'étaient montrés , entre tous , attachés à sa personne.

Instruit de cet heureux événement, Alexandre Yî demanda qu'on lui livrât les prisonniers. Mais, sur le refus persistant de la Seigneurie, il se hâta d'envoyer ses délégués à Florence, afin d'instruire le procès. L'issue n'en pouvait être douteuse. Les trois accusés furent déclarés coupables, et, le 28 mai 1498, au miheu des stupides acclamations du peuple, expirèrent sur un gibet, Maruffî avec l'accablement d'une âme vulgaire, Buonvicini, sans proférer une plainte, Savonarole avec la sérénité d'un réformateur qui déplore l'égarement de ses disciples, devenus ses bourreaux.

Jérôme Savonarole avait quarante-cinq ans et huit mois. Lui mort, éclatèrent les maux qu'il avait voulu conjurer. Florence, déchiiée par les factions, marcha de nouveau à la servitude, et Machiavel, suivant l'expression de M. Perrens , put calculer avec la sinistre précision du médecin ce qui restait d'heures à la liberté de la répubUque. L'Italie elle-même, abîmée

Zi SAVONAROLE.

par l'invasion , fît entendre ces gémissements, dont les chants de l'Arioste sont restés l'immortel écho. L'Eglise, enfin, distraite et sans vigilance, se laissa surprendre par l'hérésie, et reçut des blessures que le concile de Trente put cicatriser, mais non pas guérir. Nous n'avons ici fait autre chose qu'analyser la partie biographique de l'ouvrage de M. Perrens. Avant d'apprécier cet intéressant travail et de porter un jugement sur Savonarole, il nous reste à parler des Prédications , des Traités philosophiques et ascétiques et des Poésies de l'illustre Dominicain.

Nous avons assisté au dramatique spectacle de la vie de Savonarole. Nous avons vu son influence grandir peu à peu , devenir souveraine , et, par un fatal retour des choses, se changer en un complet discrédit. A considérer les circonstances au milieu desquelles il vécut, ses tentatives et ses violences, on ne s'étonne guère de la fin déplorable de l'imprudent religieux. Ce qu'il faut surtout admirer, c'est l'autorité qu'il conquit par l'unique ascendant de sa parole, effrayant d'abord les Médicis et contribuant ensuite à les chasser-, arrêtant l'invasion française en. même temps qu'il fondait une république et maîtrisait les factions-, faisant fleurir la piété au sein même de la corruption.

C'est qu'en effet Savonarole fut surtout un grand orateur. Avant lui, l'éloquence de la chaire n'existait

SAVONAROLE. Se

pas en Italie, non plus qu'en France, ou n'était qu'une déclamation, amalgame des Saintes Écritures et de citations profanes, tissu bigarré de dogme, de pédantisme et de bel esprit. Plus célèbres déjà que leurs devanciers, Fra Roberto de Lecce , saint Yincent-Ferrier, Fra Mariano ne valaient guère mieux que Maillard et que Menot. Savonarole apporta le premier, dans la prédication, la simplicité qui témoigne d'une conviction sincère , la science qui impose aux esprits, l'onction qui pénètre les cœurs. Ajoutez à cela les ardeurs d'un tribun et ces qualités essentielles du génie que l'étude développe, mais qu'elle ne crée pas : l'élan, le feu, la couleur, l'enthousiasme. Réformateur de l'État et des mœurs, Fra Hieronimo le fut également de l'art oratoire, appliqué à la direction des âmes dans les voies du salut. C'est pourquoi il blâme les prédicateurs qui ne songent qu'à repaître l'assistance de curieuses subtilités et à chatouiller les oreilles. « Ils sont, dit-il, comme les joueurs de flûte et les chanteurs dans la maison du chef de la synagogue. Ceux-ci, devant sa fille morte, chantaient et jouaient des mélodies lugubres pour tirer des pleurs, mais ils ne pouvaient ressusciter le cadavre. )> Selon lui , il convient de prendre la foi simplement. Ce n'est pas qu'il méprise la science et ses ressources pour développer et inculquer les mystères de la foi. Pénétré de la lecture d'Aristote et de saint Thomas, il déclare qu'il est nécessaire de rester de longues années plongé dans les études profondes avant d'arriver à la perfection. « Ceux-là trompent les pauvres femmes, disait-il, qui leur font croire qu'il suffit do

S(5 SAVONAnOLE.

porter le froc pour être un saint et un savant homme. . * Il faut que celui qui veut savoir étudie , qu'il lise les livres , et qu'il vive saintement, au lieu de perdre la journée à faire visite aux femmes et aux commères. » Ainsi, Savonarole condamnait l'indolence et la paresse coupable des prédicateurs de son temps, comme il avait proscrit les vains apprêts de leur rhétorique. Toutefois, il ne sut pas lui-même échapper à leur affectation. L'abus de l'allégorie, la fréquence des figures, la singularité des métaphores est un des traits caractéristiques de ses prédications, a Sachez, dit-il, en terminant un sermon, sachez, pour dernière conclusion, que Dieu a préparé un grand dîner à toute ritaUe. Tous les mets seront amers. Jusqu'ici Dieu n'a encore donné que la salade, un peu de laitue amère. Entends-moi bien, Florence, tous les autres mets sont encore à venir. Ils seront tous amers, et il y en aura beaucoup, parce que c'est un grand dîner. C'est ainsi que je conclus : gravez mes paroles dans votre esprit. L'itahe est maintenant sur le point d'entrer dans les tribulations. » De même il ne parle jamais des princes étrangers qui doivent châtier l'Italie, qu'il ne les compare à des barbiers. <( Fili hominis, sume tibigladium acutum, etc. Dans ce temps-là le rasoir était Nabuchodonosor : Titus et Yespasien furent l'autre rasoir. Mais revenons à notre sujet. Les barbiers qui viendront prochainement sont ceux qui doivent nous faire la barbe. Vous vous rappelez que je vous en ai avertis. — Oh! pourquoi ne viennent-ils pas maintenant ces barbiers? — Ils sont occupés pour le moment à aiguiser leurs rasoirs et à les

suspendre à leur ceinture. Veut-il enfin décréditer ses adversaires, il les assimile à des punaises, et, une autre fois , à de grosses mouches et à des scorpions. (( Savez-vous comment sont ces scribes et ces pharisiens? Les uns sont comme de grosses mouches, les autres comme des scorpions. La grosse mouche fait peu de mal-, elle bourdonne et siffle tout le jour. Elle fait tout le jour, bu, bu. Tantôt elle entre dans un trou et fait : is, is; tantôt elle entre dans un autre. Ce sont ceux qui rôdent sur les places, qui vont de boutique en boutique pour les affaires de tel ou tel ; ils bourdonnent sans cesse . N'ayez pas trop peur de ces grosses mouches. Vous écrivez dans votre chambre; survient une mouche qui vole tout autour de vous et fait 25, w, is. Vous écrivez toujours, elle revient, vous lui faites ainsi de la main et vous lui dites : Allons, va-t'en , grosse mouche ! Ne posez pas la plume , l'insecte finira par s'en aller. Mais le scorpion vient , tout gracieux par devant et plein de poison par derrière. Voyez : voici un homme dans sa chambrette -, il écrit, il vaque à ses affaires. Ces scorpions, ce sont les méchants, gardez-vous d'eux. Ils viennent ce matin avec l'adultère -, ils entrent dans la chambrette et se disent : Agissons en secret. Patience, vous verrez que nous y viendrons. 0 ribauds, qui êtes tous les jours avec les courtisanes , et qui voulez maintenant lapider cette pauvrette l 0 effrontés scélérats! » Ce sont là, à coup sûr, d'étranges comparaisons et de singulières invectives. Mais ce qui marque les prédications de Savonarole d'une empreinte particulière , c'est le ton inspiré qui s'y fait entendre et les prophé-

ties dont elles sont semées. Très-souvent ces prophéties se résolvent en vagues menaces, en allusions hasardées, en assertions gratuites, et alors le discours de l'orateur se ressent de tout l'embarras de la prévision. Lorsque, au contraire, il s'appuie sur de sérieuses conjectures et qu'il ose, avec fondement, convertir les probabilités en certitude, il atteint les plus sublimes hauteurs. Par exemple, ni Boccace, ni plus tard Manzoni n'ont surpassé, dans leurs peintures , la sombre énergie de Savonarole annonçant la peste qui devait désoler Florence : « Quand ce fléau fondra sur vous, dit-il, il y aura tant de morts dans les maisons, qu'on criera dans les rues : Jetez vos cadavres dehors ! On lés mettra sur des voitures et sur des chevaux-, on en fera des montagnes et on les brûlera. On n'entendra plus dans la ville que ce cri lugubre : Qui a des morts ? qui a des morts? Que tous ceux qui ont des morts les descendent sur leur porte î Une foule de gens sortiront alors sur le seuil de leur maison : Yoici mon fils! dira l'un^ voilà mon mari, voilà mon frère ! dira l'autre. Et l'on fera de grandes et horribles fosses pour y enterrer tous ces cadavres. Puis les mêmes hommes parcourront de nouveau les rues-, ils crieront : N'y a-t-il plus de morts par ici? Quelqu'un a-t-il des morts ? Et les rangs des citoyens s'éclairciront au point qu'il restera à peine quelques personnes. L'herbe croîtra dans les rues ; les routes seront comme les bois et les forêts... ))

Eminemment tourné vers la pratique , le célèbre prédicateur s'engageait peu volontiers dans les discussions métaphysiques , ou s'en tirait assez mal.

C'était dans l'exposition des grandes vérités morales qu'éclatait particulièrement son talent. Ravi alors, hors de lui-même, possédé d'une véritable extase, ses sanglots arrachaient des sanglots, et les cris de l'auditoire venaient parfois interrompre sa parole. Tel fut le discours qu'il prononça sur l'amour de Dieu. (( Mon cœur errait d'ahord parmi les biens du monde -, il ne trouvait rien qui pût le fixer et lui donner du repos. Mon cœur était déjà l'esclave du péché ; il se sentait à l'étroit entre ces deux biens qu'on appelle la richesse et l'honneur. Mon Dieul tu l'as fait grand , ce cœur-, il s'est dilaté, il est devenu fort , il s'est réjoui en Dieu vivant. Il s'est tant exalté , il s'est tant réjoui, il s'est tant dilaté, qu'il ne peut plus tenir dans cette poitrine -, il éclate et bondit au dehors. 0 mon cœur! où vas-tu? 0 mon cœur! où es-tu ? Il s'en est allé : Et caro mea exultavit in Deum vivum. »

Il n'y a pas moins d'émotion dans le sermon de Savonarole sur la mort. « Savez-vous ce que c'est que mourir? C'est comme quand on est sous le masque. Les serviteurs de Dieu sont sous le masque dans cette vie , et quelquefois on ne peut les reconnaître -, mais quand ils seront là- haut, ils auront posé le masque.

(( Pensez quelquefois à la mort , et dites : Il faut mourir ! Ces mains et ces chairs doivent devenir cendre et poussière, tout ce corps sera bientôt en putréfaction. Ils sont morts ces hommes si jeunes, si grands, si riches, si beaux, si forts 1 II y a quelques jours à peine, ils étaient pleins de vie 5 à présent, ils

sont tous morts, ils ne sont que cendre et poussière î Et moi aussi je mourrai bientôt; il suffira d'un souffle

pour me jeter hors de cette vie »

Cependant, il n'était pas rare que Jérôme descendît du faîte de l'éloquence aux familiarités les plus vulgaires. Voyait-il son auditoire fatigué, il piquait sa curiosité par des anecdotes, ou réveillait même son attention par des gravelures. Comme il avait acquis le pouvoir de tout faire, il prenait aussi la liberté de tout dire. Improvisateur passionné, — car, à la réserve de deux Avents, il n'écrivit aucun de ses sermons, — il posséda à un très-haut degré cette merveilleuse faculté de la parole qui charme ou terrifie , excite ou calme les tempêtes, produit en nous les alternatives de la confiance et du désespoir.

Pectus inaniter angit,

Irritât , mulcet , vanis terroribus implet.

Nous avons à dessein insisté sur les Prédications de Savonarole, parce que c'est là que se manifestent tous les traits disparates de son génie. Il est permis de passer plus rapidement sur ses Poésies et sur ses Traités philosophiques et ascétiques.

Ces traités sont fort nombreux, et quand on parcourt les analyses et le catalogue qu'en donne M. Perrens, on s'étonne de la prodigieuse activité de Savonarole, qui , mêlé aux affaires et chargé en quelque sorte , à lui seul, de l'administration de Florence, put néanmoins trouver assez de veilles pour rédiger d'aussi volumineuses compositions. Il faut notamment, entre

SAVONAROLE. Ai

tous ces écrits, citer : le Triomphe de la Croix ^ le Traité sur la division et V utilité des sciences , le Traité du gouvernement de Florence.

Dans le Triomphe de la Croix , Savonarole se propose de démontrer les vérités de la religion par des arguments empruntés à la philosophie. Nous ne savons pourquoi cette méthode paraît à M. Perrens stérile ou périlleuse. Sans doute, la foi dépasse la raison 5 mais , aux termes les plus rigoureux de l'orthodoxie, la raison sert de préamhule à la foi, et Savonarole s'accorde avec les Pères lorsqu'il affirme qu'il ne faut pas séparer la lumière surnaturelle de la lumière naturelle, mais les aider l'une par l'autre. Ajutare Tuno lume con Valtro lume. Un tel tempérament de doctrine chez un des esprits les plus emportés qui fût jamais mérite même qu'on le remarque et qu'on y applaudisse.

Cette modération de Savonarole fléchit dans le 2\aité de la division et de rutilité des sciences. Effrayé du paganisme renaissant des mœurs, l'austère Dominicain condamne le paganisme des lettres et bannit Homère, Platon, Cicéron , Virgile, pour ne plus laisser étudier qu'un peu de grammaire, saint Jérôme, saint Augustin et l'Écriture Sainte. Il serait superflu de discuter une théorie qui , en reparaissant de nos jours, a provoqué les réfutations les plus convaincantes. Nous observerons toutefois que Savonarole avait à ses entraînements des excuses qui manquent à nos modernes déclamateurs.

Enfin, dans le Traité du gouvernement de Florence^ Savonarole expose et justifie sa propre poUtique. Tout

l'ouvrage n'a d'autre objet que d'exalter l'État populaire et d'inspirer la haine de la tyrannie. Le portrait du tyran y est tracé avec une vigueur de pinceau qui rappelle les plus belles pages de In Politique d'Aristote. « Sous le tyran, il n'y a rien de stable, parce que tout se fait selon sa volonté, qui n'est pas gouvernée par la raison , mais par la passion. Par son orgueil, il tient sous lui tous les citoyens en suspens ; par son avarice, il ôte toute sécurité à la richesse; par sa luxure, il met en péril la pudeur et la chasteté des femmes : il a des entremetteurs et des entremetteuses qui conduisent les épouses et les fdles des citoyens dans ses fdets »

Beaucoup moins considérable comme écrivain que comme prédicateur, Savonarole n'est point un poëte. On ne retrouve en effet dans ses vers rien de cette grâce ni de cette inspiration naïve qu'offrent au treizième siècle les poésies des religieux Franciscains. Composées presque toutes pour des besoins journaliers et des cérémonies publiques, les Poésies de Fra Hieronimo peuvent se diviser en trois séries : 1" les vers où il élève son âme à Dieu ; 2^ les laudes spirituelles ; 3° les chants pieux qu'il destina à remplacer les chants du carnaval. On en pourra lire dans l'ouvrage de M. Perrens des extraits choisis.

Nous ne voulons plus que rendre hommage à cet ouvrage, au labeur qu'il suppose , à l'habileté de rédaction que l'auteur y a déployée, à l'esprit dans lequel il l'a conçu. Certes, on ne pouvait toucher à de plus brûlants problèmes : la question des prophéties,

la question de Tinspiration, la question de la réforme religieuse et l'histoire de la papauté, qui est Thistoire même du catholicisme. M. Perrens a côtoyé prudemment le bord de ces précipices. Sans doute, il ne se hasarde guère à sonder les profondeurs de l'abîme ^ comme s'il craignait d'être saisi de vertige et de défaiUir. Mais qui pourrait lui reprocher cette réserve , s'il n'a d'ailleurs rien omis de ce qui se rapporte à son sujet?

Nous pensons aussi que , malgré un engouement bien naturel pour Savonarole, M. Perrens l'a, en somme, équitablement jugé.

Évidemment, il y eut chez le fougueux réformateur , à côté d'inévitables faiblesses , de nobles et héroïques parties , et ce ne fut point par un intérêt humain qu'il embrassa les luttes où il périt. Sa vertu lui fit prendre en horreur les vices de ses contemporains , et son âme patriotique s'enivra du saint déUre de la liberté. Mais alors même qu'il fascinait les esprits et parlait en prophète , il ne se donna pas , à vrai dire, comme un thaumaturge.

Indocile aux ordres d'Alexandre VI , on ne saurait pourtant le compter parmi les hérétiques ou les ennemis de la papauté. D'autre part, on doit reconnaître que ses hardiesses préparèrent les voies de la révolte où Luther s'avança bientôt avec une audace indomptable. Sa politique elle-même, mélange indiscret de religion et de système, trompa ses vues, en dégénérant en despotisme. En un mot, Savonarole, qui ne se contenta pas de gémir comme Salvien , ne sut pas non plus agir comme saint Bernard. Sa place

reste marquée entre ces hommes turbulents, mais généreux , qui contribuèrent à préparer par des ruines rétablissement des temps nouveaux : Arnaud de Brescia, Jordano Bruno et Campanella.

Page 1