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SES ÉCRITS

Baglivi , médecin italien de la fin du dix-septième siècle, a laissé un nom célèbre, à cause de l'ardeur qu'il mit à rendre populaires les préceptes de Bacon et du succès heureux qui suivit ses efforts. Son traité de X Accroissement de la médecine pratique n'est en effet qu'une perpétuelle application du Novum Organum.

Cet ouvrage, qui a compté jusqu'à huit ou dix éditions latines , n'avait été jusqu'à présent traduit en français qu'une seule fois, et d'une manière partielle, par M. Daignan. Le Docteur J. Boucher, de Dijon, vient d'en doiîner récemment une nouvelle et complète traduction française.

Une semblable publication, quel que soit d'ailleurs son mérite, échapperait certainement à notre compétence, si M. Boucher ne l'avait fait précéder d'une introduction étendue, où il discute, beaucoup moins en praticien qu'en philosophe , l'influence du Baconisme sur les sciences en général, et sur la médecine en particuUer. Nous nous proposons d'examiner en

^ Paris, 1851. Traduction nouvelle par le Docteur J. Boucher

peu de mots cette appréciation de Bacon et de l'esprit nouveau dont il fut le promoteur.

Si l'on excepte Aristote , aucun philosophe peutêtre n'a eu des fortunes aussi diverses que Bacon. Célébré par les uns , décrié par les autres, objet tour à tour de pompeux éloges et de pamphlets, sans place encore certaine aux yeux de l'opinion publique, malgré le zèle scrupuleux de ses éditeurs * ; à voir les alternatives de discrédit et de faveur que subit sa réputation, on comprend qu'il y a en lui plus qu'un homme, et qu'il représente toute une méthode et toute une tendance. Ce fut pour autoriser une tendance que les Encyclopédistes invoquèrent son nom; ce fut pour combattre une tendance que M. de Maistre s'elïorça de l'avilir.

Entre les excès d'un engouement calculé et les emportements d'une aveugle colère, M. Boucher désire évidemment garder l'impartialité qui convient et au savant qui juge et au savant qui est jugé. Il avoue donc n'être point hostile à la méthode expérimentale. 11 se pose même en admirateur sincère de celui qui , pour emprunter son langage, « redressa, embellit, il dirait presque refit une route par où l'on passait depuis le commencement du monde , mais où l'instinct général semblait précipiter son siècle. » Mais, en définitive , sa critique imphque un blâme sévère , et son jugement une condamnation.

Hâtons-nous de le reconnaître. Les reproches es-

' Voir notamment l'excellente édition de M. Douillet. Paris,

BAGLIVI. Al

sentiels que M. Boucher élève contre le Baconisme sont.fondés , et nous montrerons tout à l'heure qu'il a eu raison de les lui adresser. Nous voudrions auparavant relever quelques inexactitudes et signaler quelques écarts d'interprétation.

Il nous semble d'abord que M. Boucher n'accorde point à Bacon une part d'influence assez large sur ses contemporains et ses successeurs. Sans doute il y aurait de l'exagération à prétendre que tout fut renouvelé dans les sciences , à partir du Novum Organum. Cet ouvrage même avait eu en Italie d'utiles et nombreux antécédents. Mais il est impossible de nier que Bacon n'ait été, avec Galilée , le chef du mouvement scientifique qui marque cette période admirable, où, par une coïncidence qui ne saurait être un pur hasard, Harvey découvre la circulation du sang, Halley soumet la marche des planètes à la théorie, Kepler confirme le système de Copernic , Torricelli annonce la pesanteur de l'air, Newton détermine les lois de la gravitation , Bradley réduit l'aberration des fixes , Huygens perfectionne le télescope et applique le pendule aux horloges, Boyle, Hooke et Malpighi, le maître de Baglivi, entreprennent et exécutent les expérimentations les plus belles. Aussi Herschell, en décrivant l'état des sciences physiques avant le siècle de Galilée et de Bacon, est-il allé jusqu'à dire que « l'illustre Bacon resplendit au miHeu des ténèbres de cette époque, comme une étoile matinale qui annonce l'aurore ^ »

> Discours sur l'éluda de la Philos, naturelle, \l^ part., ch. m.

Il serait d'ailleurs injuste de vouloir rabaisser Bacon en remarquant , comme le fait M. Boucher, qu'il ne donna point à la fois le précepte et l'exemple. Nulle part, en effet, Bacon n'a revendiqué le titre d'inventeur , et , de peur qu'on ne s'y méprît , il lui est arrivé en plus d'un endroit d'indiquer le rôle qu'il s'était assigné.

« Ego^ buccinator tantum pvgnam non ineo, unus forlasse ex iis de quiôus Homerus :

Xa{p£T£, y.Yipjy.î;, A(s; àvrcAo'. r^z y.ai àvcpwv. »

Ce rôle ainsi limité, Bacon l'a-t-il su remplir? Si, par lui-même, il n'a rien ou presque rien découvert, a-t il du moins tracé des règles qui servissent à découvrir ? On a regretté souvent que sa méthode fût vague, incomplète et par conséquent insuffisante. M. Boucher l'accuserait plutôt d'une excessive rigueur. Selon lui , le Novmn Organum substitue sans réserve l'analyse à la synthèse et l'induction au syllogisme , refuse au génie l'emploi fécond de l'bypolhèse, et, ramenant la science à une mécanique vulgaire, soumet les intelligences à un même niveau. Il n'y a pas jusqu'à la théorie de l'erreur, formulée par le philosophe anglais, qui ne lui paraisse, à certains égards, une négation de la puissance de l'-esprit humain.

Or, à y regarder de près, on se convainc aisément que l'induction Baconienne, loin de proscrire la synthèse, la suppose nécessairement au terme de ses recherches-, qu'au lieu d'exclure le syllogisme, elle lui

fournit les principes sur lesquels il s'appuie, pour qu'ensuite le syllogisme à son tour vérifie les données d'où elle part, et qu'enfin, tout en disciplinant notre activité intellectuelle , elle ne lui ôte rien de sa spontanéité ni de son énergie. L'induction ne méconnaît pas davantage les droits du génie. Car, sous le nom de prérogatives des faits, prœrogativœ inslantiarum\ Bacon a précisément désigné les faits exceptionnels qui valent, à eux seuls, une série de faits, et qui, insignifiants en apparence, deviennent pour qui sait les comprendre les prémisses inespérées de conclusions vraiment sublimes. Tels sont « les faits éclatants, les faits collectifs, les faits fugitifs, les faits limitrophes, etc.. » Galilée, par exemple, en voyant osciller la lampe d'une église, Newton, une pomme tomber, Black , une goutte d'eau se détacher d'un glaçon , conçurent des idées qui devaient opérer une révolution. Haiiy, dans un morceau de spath qui se brise, aperçoit les lois de la cristallographie-, les convulsions d'une grenouille écorchée révèlent à Galvani la présence d'un fluide ignoré-, Haller enfin, dans un jaune d'œuf , croit démêler un monde.

M. Boucher n'aurait pas non plus proposé de régler, au lieu de la détruire, l'autorité naturelle des idoles énumérées par Bacon, s'il ne s'était laissé surprendre par une métaphore qu'il a mal interprétée. Ces idoles, en effet, ne sont point des puissances effectives qui nous troublent souvent, mais quelquefois aussi communiquent à la pensée son élan ^ ce sont

* Novum Orgamim, L. H, m.

uniquement des défauts de i'ànie et comme des difformités. Bacon l'avait clairement exprimé en disant : Mens humana {cor'poTe obducta et offascata) tanium abest ut speculo piano, œquali et claro similis sit (quod 7'erum radios sincère accipiat et reflectat), utpoiius sit instar speculi alicujus incantati, pleni super stitionibus et spectris ^ . »

Nous aurions encore à soumettre à M. Boucher plusieurs observations de détail. Mais, après avoir constaté que sa critique n'est pas toujours sure, nous avons à cœur de déclarer que nous en acceptons les points principaux.

M. Boucher a parfaitement compris que Bacon, tout en proclamant que sa méthode était universelle, la fit exclusivement servir aux sciences physiques; que, malgré des phrases éloquentes sur la nécessité d'unir la raison à l'expérience, il fut le père de l'empirisme moderne ; qu'en poussant les esprits à la recherche des lois, il les détourna de la recherche des causes-, qu'en négligeant l'étude de l'âme, il établit entre la physiologie et la philosophie un divorce funeste.

De tous les vices du Baconisme, ces deux derniers sont incontestablement les plus graves. « Le précepte fondamental de Bacon, a écrit quelque part M . Cousin , est. de faire abstraction des causes et de s'en tenir à la recherche des faits et à l'induction des lois-, et cela suffit ou peut suffire jusqu'à un certain point dans les sciences physiques-, mais en philosophie, négliger

' De Augmentis scientiarum, L. V, c. iv.

les causes, c'est négliger les êtres 5 c'est, par exemple, dans l'étude de l'homme, faire abstraction du fond même de la nature humaine, de la racine de toute réalité du moi, sujet propre de toutes les facultés qu'il s'agit de connaître, puisqu'il est la cause de tous les actes dont ces facultés ne sont que la généralisation. C'est Bacon qui, en détournant la philosophie de la recherche des causes, l'a séparée de la réalité, et l'a condamnée à des observations sans profondeur et à des classifications artificielles ^ »

C'est surtout contre l'empirisme brutal que M. Boucher s'élève avec véhémence, affirmant qu'il faut bien se garder de bannir de la médecine les considérations morales et métaphysiques. Cette protestation aurait pu être plus précise et soutenue par des motifs plus nettement exposés. Telle qu'elle est, elle n'en fait pas moins grand honneur au Docteur Dijonnais, qui n'hésite point à se séparer ainsi des traditions de l'école de Paris, sans tomber dans les chimères de l'école de Montpellier.

Pour nous, s'il faut l'avouer, ce qui nous inspire le plus de crainte et de défiance, ce n'est pas le semi- Stahlianisme de Montpellier, mais le matérialisme de l'école de Paris, laquelle n'admet, en général, d'autre procédé que l'expérience sensible ^ , d'autre métaphysique que l'idéologie, d'autre maître que Bacon '^ Quand on s'est dit que ce qui ne se touche pas n'existe

1 M, Cousin, Introd. aux œuvres posthumes de M. deBiran. - Voyez Bérard , Cours de physiologie y l^' liv., p. 25. ^ Voyez Magendie, Précis éléin. de physiologie , p. 240.

pas, que peut-on voir autre chose dans la vie qu'un équilibre instable d'atomes, et dans la mort, « qu'une vapeur qui s'exhale, des esprits qui s'épuisent, des ressorts qui se démontent et se déconcertent, une machine qui se dissout et se met en pièces K »

L'immortalité de 1 ame et la Providence deviennent alors des dogmes religieux à l'usage de la multitude et que méprisent les habiles. Le plaisir est l'unique bien, et l'unique mal la douleur. La politique demande à la phrénologie les moyens de gouverner les hommes, et la justice n'étant plus la force, mais la force la justice, un peuple court aux abîmes.

Félicitons M. Boucher de détester hautement de pareilles conséquences, et de n'avoir pas craint, pour repousser les principes d'où elles découlent, de critiquer et d'amoindrir l'auteur qu'il traduisait.

1 Bossuet, Œuvres complèteSf édit. de Poissy, t. XI, p. 43.

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