MÉMOIRES ET JOURNAL DE L'ABBÉ LE DIEU
Tout le monde a lu la Vie de Bossuet par M. le cardinal de Bausset. Le style en est clair , la narration facile , la doctrine en général excellente , et l'on comprend que cet élégant écrit soit devenu le complément en quelque sorte obligé des œuvres de l'évêque de Meaux. Cependant, à y regarder de près, la composition de M. de Bausset n'est pas irréprochable. D'un côté , allant droit aux principaux épisodes de la vie qu'il raconte, souvent il omet les faits intéressants qui les ont préparés, et, d'autre part, presque toujours il reproduit sans contrôle les Mémoires de l'abbé Le Dieu : voilà pour la biographie proprement dite.
1 Études sur la vie de Bossuet, par M. A. Floquet. Paris, 1855; 3 voL
2 De la Controverse de Bossuet et de Fénelon sur le Quiétisme, par M. BonneL Paris, 1850; 1 voL
' Paris, 1856; 4 voL publiés par M. l'abbé Guellée.
Le défaut du livre devient encore plus sensible lorsqu'on veut connaître quelles ont été les études de Bossuet, vérifier la date de ses discours, discuter l'authenticité de telle ou telle partie de ses ouvrages, constater enfin les progrès de cette pensée et de cette élocution souveraines. Sur des points aussi essentiels, les informations de M. de Bausset sont à peu près nulles \ elles satisfont mal le lecteur -, un critique n'y trouverait aucun secours. Ce sont précisément ces regrettables lacunes que M. Floquet a pris à tâche de combler dans les trois volumes qu'il vient de donner au public sous le titre de : Études sur la vie de Bossuet jusquà son entrée en fonctions en qualité de précepteur du Dauphin. Cette période de la vie de Bossuet, grâce aux recherches patientes de M. Floquet, n'a plus rien d'obscur , et quelques détails suffiront pour montrer l'intérêt qui s'y attache.
Né à Dijon en 1627, d'une famille de robe, élevé parmi les hommes graves de sa parenté , les Mochet , les Bretagne , les Bossuet , magistrats dévoués au roi pendant la Ligue, serviteurs affectionnés de Louis de Bourbon , gouverneur de la Bourgogne en 1631 , le jeune Jacques-Bénigne grandit à l'école du respect, et se vit, à son début, assuré d'une protection puissante , qui devait peu à peu se changer en une noble familiarité. Des lettres inédites , et que M. Floquet déclare devoir aux archives de la maison de Condé , mettent en pleine lumière les intimes rapports du vainqueur de Bocroy et de son panégyriste immortel. Et ces rapports, comme on sait, s'établirent, pour ne se rompre jamais , le jour où , accompagné de quel-
ques-uns de ses gentilshommes, le prince vint au collège de Navarre assister et presque prendre part à la discussion des thèses que Bossuet avait obtenu la permission de lui dédier. Quels furent les maîtres de Bossuet à Navarre, et d'abord chez les Jésuites de Dijon, au collège des Godrans? A quels auteurs s'appliqua-t-il de préférence? Sous quelle discipline se forma ce beau génie? Ce sont là des questions que M. Floquet devait chercher à résoudre. Il nous montre Bossuet , dont les premiers enthousiasmes avaient éclaté à la lecture de la Bible , s'éprenant également d'amour pour Cicéron et pour Virgile , et surprenant par la précocité de son intelligence autant que par son àpreté au travail ses doctes professeurs des Godrans, les PP. Jacques Viguier et Claude Perry. A Navarre, Bossuet rencontra, à côté de Nicolas Cornet, des maîtres distingués à la fois par la science , la vertu et le caractère ^ mais évidemment son éducation fût restée incomplète sans la retraite où, au sortir de Navarre, il courut s'enseveHr. En effet, c'est pendant son séjour à Metz que, malgré les nombreuses et minutieuses affaires où il fut employé, l'archidiacre de Sarrebourg acquit une si parfaite connaissance des Pères, qu'il devait mériter un jour le glorieux surnom de Père grec. Saint Augustin, saint Athanase, saint Chrysostome, saint Grégoire de Nazianze notamment , étaient sans cesse entre ses mains. Habituellement même il interrompait son sommeil , afin de continuer durant le calme des nuits ses fortes et attachantes lectures. Là est le secret de cette irrésistible dialectique , qui présageait dès 1654 lo Discours sur r Histoire universelle et
r Histoire des Varia/ ions. Là, de même, est la source vive de cette éloquence qui s'est répandue en tant de pathétiques discours, sermons, oraisons funèbres, panégyriques, qu'il écrivait d'ordinaire après avoir dit, car Bossuet ne se préparait à l'action que par la méditation. C'était assez pour lui d'avoir assuré les divisions, ordonné les idées principales, réuni les preuves , choisi les textes de son sujet : « Mon sermon est fait, disait-il, ne me restant plus qu'à trouver les paroles, » ou si parfois il en traçait une esquisse, le plus souvent il la rédigeait en latin.
« L'abbé Bossuet, écrit Le Dieu dans ses Mémoires^ n'a jamais prêché à la cour de sermons étudiés et préparés. Il ne lui était possible d'y penser que peu de jours et souvent même peu d'heures avant de les prononcer... Il prêchait donc de génie, et sa vivacité et son abondance lui donnaient une facilité inconnue aux autres. La considération actuelle des personnes, du lieu et du temps , le déterminait sur le choix du sujet. Comme les Saints Pères , il accommodait ses instructions ou répréhensions à des besoins présents... Au travail, il jetait sur le papier son dessein, son texte , ses preuves , en français ou en latin indifféremment , sans s'astreindre ni aux paroles , ni au tour de l'expression, ni aux figures : autrement, lui a-t-on ouï dire cent fois , son actipn aurait langui et son discours se serait énervé.
« Sur cette matière informe , il faisait une méditation profonde dans la matinée du jour qu'il avait à
parler, et le plus souvent sans rien écrire davantage, pour ne pas se distraire, parce que son imagination allait bien plus vite que n'aurait fait sa main. Maître de toutes les pensées présentes à son esprit , il fixait dans sa mémoire jusqu'aux expressions dont il voulait se servir-, puis, se recueillant l'après-dînée , il repassait son discours dans sa tête, le lisant des yeux de l'esprit comme s'il eût été sur le papier, changeant, ajoutant et retranchant, comme l'on fait la plume à la main. Enfin , monté en chaire et dans la prononciation, il suivait l'impression de la parole sur son auditoire, et soudain, effaçant volontairement de son esprit ce qu'il avait médité , attaché à sa pensée présente, il poussait le mouvement par lequel il voyait sur le visage les cœurs ébranlés ou attendris, w
Telle était la méthode magistrale de ce prédicateur de l'ancienne marque.
M. Floquet, qui a déterminé d'une manière exacte la date de la plupart des sermons de Bossuet , si maltraités par Dom Deforis, fixe au mois d'avril 1656 la première apparition du célèbre orateur dans les chaires de la capitale*. A cette époque, le Jésuite Lingendes et l'Oratorien Le Boux avaient seuls jeté quelque lustre sur la prédication chrétienne. Paris d'ailleurs ne devait entendre Bourdaloue que vers 1669, Mascaron et Fléchier qu'après Bourdaloue. Bossuet donc, en réahté, n'avait ni prédécesseurs ni
* M. Floquet redresse ici l'erreur de l'abbé Vaillant, qui, dans ses Études sur les sermons de Bossuet d'après les manuscrits, Paris, 1831, p. 62, renvoie cette date vers la fin de 1G38. Voir d'ailleurs ce remarquable écrit.
modèles, et de la sorte, à la hauteur de son talent s'ajoutait tout le prestige de la nouveau té . Néanmoins, ce ne fut qu'en 1663, le 2 février, qu'il porta pour la première fois la parole devant Louis XIV. Le roi, qui avait le goût des grandes choses, se sentit ému et charmé par cette voix si mâle tout ensemble et si douce, respectueuse comme il convient à un sujet, mais hbre aussi comme il convient à un prêtre^ car M. Floquet prouve fort bien, contre La Harpe, Sismondi et de modernes détracteurs, que Bossuet ne descendit jamais aux flatteries de langage ni aux bassesses de silence qu'on lui a reprochées. Au milieu de l'appareil des cours, il osa en mainte occasion plaider la cause des pauvres, et le précepte de l'exemple, en présence d'un monarque ivre de jeunesse et bouillant d'orgueil. Habile à démêler les hommes, le roi ne songeait point à s'offenser qu'un ministre de l'Évangile s'exprimât avec sincérité , pourvu qu'une telle sincérité fût discrète, et, n'eût-il pas eu une piété profonde, quoique flottante, il lui convenait du moins de maintenir cette espèce de subordination dont parle La Bruyère, « par où le peuple paraît adorer le prince et le prince adorer Dieu. » C'est pourquoi il n'est pas nécessaire d'imaginer le motif secret d'une servile complaisance pour expliquer la faveur constante dont Bossuet jouit auprès de Louis XIV. Comment Bossuet n'aurait-il pas révéré dans Louis XIV les éblouissantes splendeurs du pouvoir royal ? Et comment Louis XIV, à son tour, n'aurait-il pas aimé dans Bossuet ces magnificences de la parole humaine , auxquelles rien ne peut être corn-
paré, ces oraisons funèbres de la reine d'Angleterre et de Madame, pièces achevées, qu'animent le souffle d'Homère et les tristesses d'Isaïe; éloges ornés, mais aussi instructions austères -, expositions sublimes qui présentèrent aux contemporains surpris le mélange extraordinaire d'une onction pénétrante, des flammes de l'éloquence, du jeu consommé de l'acteur ?
Bossuet, en outre, ne servait-il pas merveilleusement le roi par les heureux succès de sa controverse ? Et n'est-ce pas à lui qu'il fallut rapporter, avant 1669, avec la conversion de Dangeau , celle du comte de Lorge et de Turenne ? La conversion de Turenne surtout fut un coup d'éclat. Louis XIV, transporté de joie, offrit à l'illustre capitaine l'épée de connétable, et , ce qu'on aura peine à croire , Clément IX la barrette, qu'on demandait pour son neveu, Emmanuel Théodose de Latour-d' Auvergne , abbé-duc d'Albret. Turenne refusa l'une et l'autre distinction ; mais Rome ayant hâte de marquer sa reconnaissance à réminent adepte qu'on venait de lui conquérir, le pape se résolut , malgré ses répugnances , à conférer au neveu un chapeau qu'au risque d'une étrange disparate il eût préféré de beaucoup voir placé sur la tête de l'oncle. L'abbé d'Albret devint le cardinal de Bouillon Ce fut pour ï enfant rouge ^ comme on le nommait alors, pour ce jeune homme, qui, n'ayant guère plus de vingt -six ans, était pressé de couvrir sa nullité par quelques triomphes oratoires, que Bossuet rédigea, à sa demande, un remarquable écrit sur le style et la lecture des Pères de V Église pour former un orateur. Dans cette précieuse note ,
jusqu'à présent inédite, et que M. Floquet a publiée pour la première fois, Bossuet ne se contente pas de conseils et de renseignements généraux ; il y découvre en quelque façon le fond de soi-même , et donne les plus intéressants détails sur ses propres lectures.
(( Pour la prédication, écrit Bossuet, il y a deux choses à faire principalement : former le style ^ apprendre les choses. Dans le style il y a à considérer : premièrement, de bien parler, ce qui ne manque presque jamais à ceux qui sont nés et qui ont été nourris dans le grand monde. Mais aussi cet avantage est-il médiocre pour les discours publics -, car il faut trouver le style figuré, le style relevé, le style orné ^ la variété, qui est tout le secret pour plaire ^ les tours touchants et insinuants. 11 y a, pour cela, divers préceptes^ mais nous cherchons les exemples et les modèles.
« J'ai peu lu de livres français -, et ce que j'ai appris du style, en ce second sens, je le tiens des hvres latins, et un peu des Grecs, de Platon, d'Isocrate et de Démosthène, dont j'ai lu aussi quelque chose ^ mais il est d'une étude trop forte pour ceux qui sont occupés d'autres pensées^ de Cicéron, surtout de ses livres : de Oraiore, et du livre intitulé : Orator, où je trouve les modèles de grande éloquence , plus utiles que les préceptes qu'il y ramasse, de ses oraisons (avec quelque choix) : pro Murena; pro Marcello; quelques Çatilinaires ; quelques Philippiques ; Tite-Live^ Salluste et Térence. Voilà mes auteurs pour la latinité; et j'estime qu'en les hsant , à quelques heures perdues, on prend les idées du style tourne et figuré. Car
quand on sait les mots qui font comme le corps du discours, on prend, dans les écrits de toutes les langues, le tour qui en est l'esprit, surtout dans la latine, dont le génie n'est pas éloigné de celui de la nôtre, ou, plutôt, qui est tout le même.
(( Les poètes aussi sont d'un grand secours. Je ne connais que Yirgile, et un peu Homère. Horace est bon, à sa mode, mais plus éloigné du style oratoire. Le reste ne fait que gâter et inspirer les pointes, les antithèses, les grands mots, le peu de sens et toutes les froides beautés.
(( Néanmoins, selon ce que je puis juger, pour le peu de lecture que j'ai fait des livres français, les OEuvres diverses de Balzac peuvent donner quelque idée du style fin et tourné délicatement. Il ^^ a peu de pensées-, mais il apprend, par là même, à donner plusieurs formes à une idée simple. Au reste, il le faut bientôt laisser^ car c'est le style du monde le plus vicieux, parce qu'il est le plus affecté et le plus con-; traint. Mais il parle très-proprement et a enrichi la langue de belles locutions et de phrases très-nobles.
« J'estime la Vie de Barthélémy des martyrs ; les Lettres aw provincial, dont quelques-unes ont beaucoup de force et de véhémence, et toutes une extrême délicatesse. Les livres et les préfaces de Messieurs de Port-Royal sont bons à lire, parce qu'il y a delà gravité et de la grandeur. Mais comme leur style a peu de variété, il suffit d'en avoir vu quelques pièces.
« Les versions de Perrot d'Ablancourt sont bonnes ; il a fait le Corneille Tacite et le Thucydide . Car pour le Lucien, c'est le style propre et familier, et non le
sublime et le grand , qui doit être, néanmoins, celui de la chaire.
« Pour les poètes, je trouve la force et la véhémence dans Corneille-, plus de justesse et de régularité dans Racine.
u Tout cela se fait sans se détourner des autres lectures sérieuses -, et une ou deux pièces suffisent pour donner l'idée et faire connaître le trait. •
(( Mais ce qui est le plus nécessaire pour former le style, c'est de bien comprendre la chose, de pénétrer le fond et le fin de tout, et d'en savoir beaucoup -, parce que c'est ce qui enrichit, et qui forme le style qu'on nomme savant, qui consiste principalement dans des allusions ou rapports cachés, qui montrent que l'orateur sait beaucoup plus de choses qu'il n'en traite, et divertit l'auditeur par les diverses vues qu'on lui donne. Cicéron demande à son orateur multarum rerum scientiam, car il faut la plénitude pour faire la fécondité , et la fécondité pour faire la vérité, sans laquelle nul agrément.
« Venons maintenant aux choses. La première, et le fond de tout, c'est de savoir très-bien les Écritures de l'Ancien et du Nouveau Testament.
« Pour les Pères, je voudrais joindre ensemble saint Augustin et saint Chrysostome : l'un élève l'esprit aux grandes et subtiles considérations; et l'autre le ramène et le mesure à la capacité du peuple. Le premier ferait peut-être, s'il était seul, une manière de dire un peu trop abstraite -, et l'autre trop simple et trop populaire. Non que ni l'un ni l'autre ait ces vices ; mais c'est que nous prenons ordinairement dans les
auteurs ce qu'il y a de plus éminent. Dans saint Augustin on trouvera toute la doctrine ; dans saint Clirysostome , l'exhortation , l'incrépation , la vigueur, la manière de traiter les exemples de l'Ecriture , et d'en faire valoir tous les mots et toutes les circonstances »
Parvenu à ce degré d'autorité, d'influence, de réputation , on se demande pourquoi Bossuet n'avait pas quitté depuis longtemps les rangs inférieurs de la hiérarchie ecclésiastique. Il est vrai qu'en 1664 il avait été promu à la dignité de doyen de Metz ; il est vrai encore que la cure de Saint-Eustache et celle de Saint-Sulpice lui avaient été successivement proposées, et la reine mère, Anne d'Autriche, avait même songé à lui pour un des évêchés de Bretagne qui étaient à sa nomination ; mais en définitive Bossuet restait simple prêtre, quoique Topinion pubhque le désignât instamment au choix de Louis XIV. Un pareil retard était-il, de la part du roi, indifférence ou raisonnable calcul ? M. Floquet a levé tous les doutes en nous apprenant la déplorable fortune de deux proches parents de Bossuet : de François Bossuet , son oncle , secrétaire du conseil des finances, et d'Antoine Bossuet, son frère, trésorier des états de Bourgogne, qui, tous les deux, accusés de concussion, mis en jugement et dépouillés de leurs biens, n'évitèrent qu'à grand'peine une condamnation infamante. Par eux, le nom de Bossuet se trouvait donc compromis , et , pour lui rendre son intégrité première, il ne fallut pas moins que les longs efforts du génie et de la vertu de Jacques-Bénigne. Enfin, en 1669, l'évêché de Con-
dom étant venu à vaquer, Louis XIV y appela Bossuet, et comme s'il eût cherché à compenser un oubli apparent par une confiance illimitée , bientôt il déclarait le nouvel évêque précepteur de son fils, à la place du président de Périgny, dont un travail excessif avait abrégé les jours. Cet infortuné courtisan, empressé de céder au pédantisme de Montausier, qui exigeait qu'on enseignât au Dauphin l'origine de tous les mots, ménagea trop peu ses forces, et mourut après avoir recueilli dix-neuf mille mots latins dont il savait à fond l'origine et l'histoire. Cette circonstance, moitié lamentable , moitié risible , valut à Bossuet, nonobstant la compétition de Huet, de Ménage et de Pellisson, les fonctions relevées, mais difficiles, qu'il devait remplir au grand avantage de la postérité, sinon de son royal élève, et aux applaudissements unanimes de ses contemporains.
Peut-être se souviendra-t-on ici d'une insinuation perfide que Voltaire, à la suite de plusieurs libellistes obscurs, s'est efforcé d'accréditer. Bossuet disant un jour (( qu'il ne serait jamais ni Janséniste ni Moliniste, — Non, monseigneur, lui aurait-on répondu, on sait bien que vous n'êtes que Mauléoniste. )> Et cette dure réplique du père La Chaise aurait été une allusion directe à des relations peu avouables, bien plus, à un mariage de Bossuet avec mademoiselle C^itherine de Mauléon. M. Floquet démontre surabondamment toute l'absurde impertinence de cette fable calomnieuse, et, loin de nier d'ailleurs les rapports si purs de l'illustre évêque avec une personne qu'il protégea constamment comme sa fille, il exalte Bossuet par où
on aurait voulu l'abaisser, en nous révélant en lui des qualités qui , sans cet incident , seraient probablement moins connues : la tendresse du cœur^une cbarité inépuisable , une inclination de bienfaisance que rien ne pouvait lasser.
Nous venons d'indiquer rapidement les points principaux des Études de M. Floquet, et nous estimons que maintenant la partie de la vie de Bossuet qui s'écoula de 4627 à 1670 est en tout sens explorée. En est-il de même des années 1670 à 1704? N'avonsnous rien de considérable à apprendre sur cette dernière et importante période? Tous les détails, tous les manuscrits qui s'y rapportent ont-ils été publiés ? Nous ne le pensons pas , et nous nous plaisons à espérer que M. Floquet se décidera prochainement à mettre la dernière main à son instructif ouvrage.
Uautorité de Bossuet s'accroît tous les jours ; on le cite, on l'étudié comme un ancien, et la postérité, justifiant le langage de La Bruyère, voit dans l'illustre évêque un Père de l'Église. Nous avons essayé ^ pour notre faible part, de mieux faire connaître cet esprit sublime, et, tandis qu'on vénérait en lui le défenseur
* Essai sur la philosophie de Bossuet ^ avec des fragments inédits. Paris, 1852 j 1 vol,
de la foi , nous avons montré en lui le protecteur de la raison. Perdu dans la foule de ses admirateurs, mais nourri dans un commerce assidu avec ce grand homme, il nous est devenu, si nous l'osons dire, un ami, dont nous cherchons religieusement tous les vestiges. C'est pourquoi nous avons eu l'espoir de rencontrer quelques traces de lui en Angleterre.
On sait en effet la sollicitude de Bossuet pour la conversion de la Grande-Bretagne.
« Yous avez pu connaître par toutes mes lettres, écrivait-il à lord Perth, le tendre amour que je ressens pour l'Angleterre et l'Ecosse, à cause de tant de saints qui ont fleuri dans ces royaumes, et de la foi qui y a produit de si heaux fruits. Cent et cent fois j'ai désiré avoir l'occasion de travailler à la réunion de cette grande île, pour laquelle mes vœux ne cesseront jamais de monter au ciel. Mon désir ne se ralentit pas et mes espérances ne sont pas anéanties. J'ose même me confier en Notre-Seigneur que l'excès de l'égarement deviendra un moyen pour en sortir *. »
11 était donc permis de supposer qu'il y avait à Londres quelque correspondance inédite de Bossuet, soit avec d'autres Anglais de distinction, tels que milord Perth , soit avec les prêtres et les religieux que Henriette de France avait conduits en Angleterre. Peut-être un pareil trésor se trouve-t-il enfoui dans les collections particuhères. Nos recherches au British Muséum ne l'y ont pas découvert.
Ces recherches toutefois n'ont pas été compléte-
1 Bossuet, OEuv. compi, t. XXVI, p. 255.
ment infructueuses, et nous avons, du moins, mis la main sur plusieurs lettres du grand évêque.
Deux de ces lettres sont relatives à la nomination de Bossuet à l'Académie Française. Sa réception eut lieu le 8 juin 1671 , peu après qu'il eut été déclaré précepteur du Dauphin et sacré évêque de Condom. Les deux lettres sont du 22 mai de la même année.
Il nous paraît curieux de rappeler quels hommes composaient à cette époque l'Académie naissante à peine, mais déjà puissante et enviée. C'étaient Godeau, Tallemant, Chapelain, Esprit, Cotin , Conrart, Pellisson , Ballesdens , le cardinal d'Estrées , Desmarest, Segrais, Testu, Bussy-Rahutin , J.-B. Colbert, F. Tallemand, Bourzeys, La Mothe-le-Yayer, P. Corneille, Montigny , Gomberville, Cassagne , F. Saint- Aignan, Charpentier, A. Coislin, 0. Patru, Doujat, P. Cureau de La Chambre, Villayer, Quinault, Furetière, P. Dangeau, Mézerai, Chaumont, H. Montmor, Régnier -Desmarais, P. Seguier, C. Boyer, Leclerc, F. deHarlay, qui venait de succéder à M. de Peréfixe dans sa place d'archevêque de Paris et sa dignité d'académicien , et enfin Hay du Chastelet (abbé de Chambon), auquel succéda Bossuet.
Parmi ces noms, dont plusieurs même ne sont pas mentionnés dans les dictionnaires biographiques les plus étendus , quel nom opposer à celui du polémiste qui avait réfuté Ferry et converti Turenne, du panégyriste éloquent qui avait remué tous les cœurs aux récits des malheurs de Henriette de France et de la mort déplorable de Madame? Un seul évidemment, celui de Pierre Corneille.
Bossuet devenait par conséquent, pour le corps où il allait entrer, un véritable ornement.
Aussi le directeur de l'Académie, Charpentier, répondant au discours de Bossuet, lui rendait grâce (( d'avoir voulu ajouter le nom d'académicien aux titres sublimes d'orateur chrétien, d'évèque et de précepteur de monseigneur le Dauphin. » Bossuet lui-même témoignait de l'empressement que l'Académie avait mis à le recevoir, en la remerciant « d'avoir abrégé en sa faveur ses formes et ses délais ordinaires. »
Cependant cet empressement ne fut pas tel que Bossuet ne dût, dans une certaine mesure, le prévenir et le seconder.
Et d'abord , voici la lettre qu'il écrivit à Conrart , personnage alors considérable, un des promoteurs de l'Académie Française, et qui dès 1635 avait été nommé secrétaire de la Compagnie :
c A Saint-Germain-en-Laye, 22 mai 1671.
<( Plusieurs de mes amis de la cour , qui sont aussi de l'Académie , m'ont témoigné souhaiter de me voir remplir la place qui y vaque par la mort de M. l'abbé de Chambon, et m'ont voulu persuader qu'on me l'accorderait volontiers , si je faisais connaître que je la désire. Vous pourriez mieux que personne répondre de mes sentiments là-dessus, vous, Monsieur, qui êtes le plus ancien ami que j'aie dans cette compagnie et à qui j'ai fait tant de fois paraître l'estime que j'ai pour elle. Je sais aussi que vous m'avez fait l'honneur de parler de moi en cette occasion d'une
manière très-obligeante. Ces raisons et la considération particulière où je sais que vous êtes dans ce corps illustre m'invitent à vous supplier de vouloir bien accepter le pouvoir que je vous donne de dire en mon nom ce que vous jugerez nécessaire et convenable. Je serai aise de marquer à une si célèbre compagnie toute l'estime possible , et , à la réserve de l'assiduité que mes attachements ne me permettront guère , je m'acquitterai avec joie de tous les devoirs qui pourront satisfaire le corps et les illustres particuliers qui le composent. Je ne vous dis rien pour vous-même, puisque vous savez il y a longtemps combien sincèrement je vous honore et avec quelle passion je suis votre très-humble serviteur.
« J. -Bénigne, de Condom. »
Au dos de la lettre , on ht de la main de Bossuet :
« A monsieur, monsieur Conrart, » et probablement de la main de Conrart : « Saint-Germain, 22 mai 1671, réponse le 25. »
La seconde lettre ne porte pas de suscription ^ peutêtre ne serait-il pas déraisonnable de penser que Bossuet l'adressait à Chapelain, qui, malgré le discrédit oii était tombée la Pucelle, n'en conservait pas moins son influence parmi les gens de lettres et au sein de r Académie.
« A Saint-Germain, 22 mai 1671.
« Plusieurs de mes amis de l'Académie m'ont témoigné, Monsieur, qu'ils souhaitaient de me voir
70 BOSSUEï.
remplir la place qui y vaque par la mort de M. l'abbé de Chambon. J'ai répondu avec toute l'estime que je dois à une compagnie si célèbre et je n'ai pas manqué de leur témoigner combien je me tiens bonoré de cette pensée. Je sais, Monsieur, qu'on vous en a parlé et je sais aussi combien vous avez répondu obligeamment pour moi. Mais la considération particulière que tout ce corps a pour vous et l'amitié dont vous m'bonorez ne me permettent pas de laisser aller plus avant cette affaire, sans moi-même vous donner avis de ce qui se passe. Je fais plus, je vous demande le vôtre, et, sans mes attachements, j'irais vous ouvrir mon cœur sur ce sujet. Le fond est que je respecte cette compagnie et que je ne veux point vous taire que ceux qui ont pensé à moi en cette occasion m'ont obligé. Au reste, vous verrez mieux que personne ce qui se peut faire et ce que je puis faire moi-même. Ainsi vous me marquerez au juste jusqu'où cette proposition peut aller. Recevez en attendant. Monsieur, avec mes remercîments très-sincères, l'assurance que je vous donne que je suis autant que jamais votre très-humble serviteur,
« J. -Bénigne, de Condom. »
Bossuet a-t-il fait d'autres démarches? A-t-il écrit d'autres lettres pour préparer sa candidature à d'Académie Française? Nous l'ignorons, et en vérité cela n'importe guère. Loin de diminuer le caractère de l'évêque de Condom , les deux lettres que nous venons de transcrire confirment l'idée qu'on se plait à en concevoir. Quant à nous, nous avons aimé à le
surprendre dans le plus intime de sa vie et le plus secret de sa conduite, alliant, comme toujours, le respect de soi-même à ce candide amour de la gloire qui fait le fond des grandes âmes :
Vincit amor patriae laudumque immensa cupido !
Lorsqu'en 1682Bossuet prit possession de l'évêché de Meaux, il résolut de se consacrer sans réserve aux soins du troupeau que la Providence lui avait confié. En même temps qu'il s'efforçait d'instruire son peuple par des prédications assidues, il étendait sur les communautés de son diocèse la plus vigilante direction. On apprit à le connaître, dès le début, tel qu'il était, rigide observateur de la règle, impérieux dans le droit , réformateur inflexible des abus. C'est ainsi qu'on le vit , muni d'un arrêt du Parlement , ac-* compagne même du lieutenant général de Meaux , forcer l'abbaye de Jouarre comme on force une place , soumettre les religieuses révoltées et réduire Tabbesse à une démission. L'abbaye de Rebais, l'abbaye de Faremoutiers durent également renoncer à leurs privilèges et reconnaître l'autorité de l'ordinaire.
Grâce à la persistante énergie de Bossuet et à ses saintes violences , la piété la plus pure fleurit bientôt dans les monastères dépendant de sa juridiction. Luimême exprima plus d'une fois le contentement que lui procurait ce bel ordre de choses.
(( Il me reste à vous assurer, mes filles, écrivait-il plus tard aux religieuses de Jouarre, que si je souhaite avec impatience le renouvellement des belles saisons, ce n'est pas tant pour voir de nouveaux soleils
que pour contempler dans votre célèbre maison des vertus plus éclatantes que les soleils les plus beaux ' . »
L'abbaye de Faremoutiers devint en particulier l'objet de ses plus chères complaisances. Chacun a lu dans l'oraison funèbre d'Anne de Gonzague ce» lignes si pleines de suavité :
« Dans la solitude de Sainte-Fare, autant éloignée des voies du siècle que sa bienheureuse situation la sépare de tout commerce du monde; dans cette sainte montagne que Dieu avait choisie depuis mille ans , où les épouses de Jésus-Christ faisaient revivre la beauté des anciens jours; où les joies de la terre étaient inconnues-, où les vestiges des hommes du monde, des curieux et des vagabonds ne paraissaient pas; sous la conduite de la sainte abbesse qui savait donner le lait aux enfants aussi bien que le pain aux forts, les commencements de la princesse Anne étaient heureux ^. »
L'abbesse, madame de Beringhen, qui avait succédé à sa tante, du même nom-, madame d'Arminvilliers , soeur de l'abbesse , jouissaient auprès de Bossuet d'une estime méritée : une des nièces de l'abbesse était sa filleule-, il appelait les rehgieuses de Faremoutiers « ses anciennes fdles ; » il y avait là pour le pieux évêque comme une famille de prédilection.
C'est à madame de Beringhen que sont adressées les huit lettres qui suivent. Nous les donnons dans l'ordre de leurs dates.
1 Bossuet, Œuv. compl.^ t. XXVIl, p. 582.
2 id , ib.> t. XI, p. 86.
« A Germigny, 17 octobre 1G89.
« Je me proposais, Madame, d'avoir bientôt l'honneur et la joie de vous voir. Cela se différant un peu par les affaires qui arrivent, j'envoie savoir de vos nouvelles.
« J'avais à vous parler de ma sœur Berin * que les Ursulines n'avaient pu garder; je l'avais bien prévu , et je ne trouve rien de meilleur que de la renvoyer reprendre son école , si cela vous plaît et si vous voulez bien lui continuer les mêmes grâces comme je ferai de mon côté. J'aurai beaucoup de joie d'apprendre votre parfaite disposition, et j'en attends, Madame, la nouvelle avec impatience.
« J. -Bénigne, de Meaux. »
« Sœur Bénigne^ m'écrit de la solitude, qu elle y est accablée de maux et de travail , en sorte qu'elle ne peut vous écrire comme elle le souhaiterait , et elle espère qu'un mot de ma part en son nom vous obligera à lui pardonner. Elle demande la même grâce à madame votre sœur, que je salue de tout mon cœur. »
^ La sœur Berin est plusieurs fois mentionnée dans la correspondance de Bossuet avec madame de Beringhen. « On me propose il y a longtemps, écrit-il, de faire à Faremoutiers un établissement de filles, et d'y envoyer la sœur Berin, qui est capable d'enseigner la jeunesse. »
2 II s'agit de la sœur Cornuau, pour qui Bossuet écrivit tant de pages de la plus tendre et de la plus sûre mysticité.
« A Meaux, 3 janvier 1691.
« Je suis bien aise, Madame, que M. de Gondon, que j'envoie desservir la cure de Faremoutiers, se présente à vous avec ce billet , et de vous assurer en même temps de la continuation de mes services durant cette année et toute ma vie. C'est un homme qui a du talent , au-dessus de ce qu'ont accoutumé d'en avoir les gens de cette sorte. On m'assure qu'il prêche très-bien , et vous pouvez , madame , en essayer, si vous le trouvez à propos. Je salue de tout mon cœur madame d'ArminviUiers.
« J. -Bénigne , évêque de Meaux. »
« Paris, 5 décembre 1691.
c( C'est , Madame , un effet de votre bonté dont j'ai beaucoup de reconnaissance que d'avoir été attentive au gain du procès. La petite augm.entation de mes soins qui me viendra de ce côté-là ne m'embarrassera guère et ne m'empêchera pas d'avoir une attention particulière à Faremoutiers plus que jamais.
(( J'ai parlé et fait parler à la reine d'Angleterre; mais il ne paraît pas encore de dénoûment*.
« J.-Békîgne ,.de Meaux.' »
* La reine d'Angleterre, pour lors établie à Saint-Germain. (Cf., t. XXVII, p. 660). « J'ai fait connaître vos sentiments, qui sont aussi les miei)S, à la reine d'Angleterre, qui vous demande encore un mois tout au plus pour prendre le temps de
A Paris, '9 juillot 1692.
({ Je cède, Madame, à vos obligeants reproches, et j'ai envie tout de bon de me corriger. Les méditations de nos missionnaires sur le Pater assurément ne seront pas aussi belles que celles de sainte Thérèse. Je trouve très à propos les entrées que vous souhaitez pour votre maître de musique. Rien ne manquera à Faremoutiers si vous pouvez y établir ce chant. J'ai oublié de vous apporter ici votre nomination et vous prie d'attendre que je sois de retour pour vous continuer selon votre désir. Le père Chasserau laisse cela. Que je suis touché de cet admirable et unique confesseur et que je plains madame des Clairets * ! Yous pouvez joindre, Madame, aux permissions d'entrer celle de madame de Molac et de mesdames Delagnette et Chapel-Chastelain. Je salue de tout mon cœur madame d'Arminvilliers; madame de la Vieuville, Madame, vous souhaite une parfaite santé.
« J.-Bénigne, de Meaux. »
a A Paris, 4 juillet 1697.
« Peut-on douter de vos bontés, quand on en a tant et de si sincères témoignages? Je n'ai qu'à vous en
se dégager, en quelque manière que ce soit, de la demoiselle. »> Lettre à madame de Beringhen, 15 janvier 1695. — Il est apparemment question ici d'une affaire de la même nature.
» Les Clairets, abbaye de filles de l'ordre de Cîteaux, au diocèse de Chartres.
demander la continuation et à vous assurer, Madame, cju'il n'y a rien que je ne fasse pour le mériter par mes services.
(( J. -Bénigne, év. de Meaux. )>
« A Paris, 20 janvier 1699.
<( Le soin que vous avez des pauvres est digne. Madame, de votre charité. J'ai écrit de Meaux à M. de Villacerfpour les terres de madame de Besmaux, et il m'a mandé qu'il en prenait soin. Je ne puis, Madame, vous témoigner assez ma reconnaissance de toutes vos bontés et je n'ai rien qui soit plus intimement dans mon cœur que l'estime, et, je le puis dire, la vénération que j'ai pour vous. Madame votre sœur y entre en part et je souhaite bénédiction à la chère famille et en particulier à ma filleule.
(c J. -Bénigne, de Meaux. »
« A Germigny, 9 août 1699.
« Je ne puis voir partir ce messager sans vous faire, Madame , mille remercîments pour mademoiselle de Pons et sa compagnie que vos bontés ont charmées. C'est un effet ordinaire dans ceux qui ont la joie de vous approcher. J'espère, Madame, l'avoir bientôt.
(( J. -Bénigne, de Meaux. w
« A Germigny, 12 octobre 1699.
(( Votre lettre m'a trouvé, Madame, prêt à monter à cheval, c'est-à-dire en carrosse, pour aller coucher à Jouarre, après un an et demi d'absence. L'abbé et
le président * sont à Paris , où ils apprendront avec joie l'honneur de votre souvenir-, vous pourrez faire entrer madame de la Marchère et faire confesser M. l'abbé Prion autant que vous le jugerez à propos pour celles qui le désirent. J'espère bien entonner la messe pontificale. J'irai à Lusancy et à la Ferté-sous- Jouarre et me rendrai ici mercredi. Je salue de tout mon cœur madame d'Arminvilliers et toute la religieuse et sainte jeunesse.
« J.-B., de Meaux. »
On ne peut se faire illusion sur la valeur de ces huit lettres ou billets. Prises en elles-mêmes , elles n'ont sans doute pas beaucoup d'importance ^ mais outre qu'elles complètent et expliquent certaines parties de la correspondance de Bossuet, nous avons pensé qu'elles pourraient réveiller l'attention sur les lettres de direction de cet homme incomparable , écrits trop peu connus, où l'intelligence affadie par les lectures journalières retrouve de salubres et piquantes saveurs.
Il y a déjà plusieurs années qu'un des directeurs de Saint-Sulpice , M. l'abbé Gosselin, donnait, en tête d'une nouvelle édition des œuvres de Fénelon,
* Probablement l'abbé Bossuet et un de ses parents de la magistrature.
une analyse raisonnée de la controverse du Quiétisme. Cette œuvre, considérable par la pénétration du savant théologien , la solidité de son jugement et son incontestable autorité, était un éminent service rendu à la science. L'histoire de Fénelon, par le cardinal de Bausset, recevait ainsi un complément utile, et désormais l'on savait à quoi s'en tenir sur une question ardue, toute de subtilités et de distinctions, mais qui ne laisse pas de renfermer les principes les plus essentiels du dogme et de la philosophie. M. GosseUn, généralisant d'ailleurs des conclusions qui eussent été un peu étroites, si elles ne s'étaient étendues au delà de la controverse elle-même , avait vengé , contre d'injustes préventions et des adversaires quelquefois obscurs , la cause du vrai mysticisme, que la raison et la foi s'accordent à distinguer de la fausse mysticité ou de l'illuminisme.
La matière cependant n'était pas épuisée. On pouvait tenter encore un travail original, où, profitant de la profonde analyse de M. Gosselin et du dramatique récit du cardinal de Bausset, on s'attacherait à mettre en scène les principaux acteurs de la controverse du Quiétisme , à montrer dans cet épisode religieux le caractère du dix-septième siècle tout entier, avec ses petitesses et ses grandeurs , à confirmer enfin par les données d'une psychologie bien faite les décisions irréfragables de l'orthodoxie. Tel devait être et tel est, ce nous semble, le but que s'est proposé M. Bonnet dans une récente publication.
Son Hvre (car ce n'est pas d'une brochure, mais d'un livre qu'il s'agit) est précédé d'une introduction,
OÙ se trouve une rapide histoire , trop rapide même, du mysticisme chrétien. On ne sait, après l'avoir lue, si le mysticisme est un fait accidentel , ou une tendance éternelle de l'esprit humain, s'il se produit au hasard, ou si son développement est soumis à des lois ^ l'exposition, en un mot, est superficielle et vague jusqu'à ce que l'auteur en vienne à parler de Molinos et de madame Guyon. Aussi bien étaient-ce là les deux Quiétistes sur lesquels il convenait d'insister, et peutêtre eùt-il mieux valu ne pas remonter plus haut.
M. Bonnel inflige à l'immorale direction de Molinos un blâme mérité , et sa critique de la Guide reluit, si on peut le dire, d'esprit et de sentiment. « L'impression que fait la lecture de la Guide, dit-il, est pénible ^ ce qu'on y sent partout, ce n'est point cette vive flamme d'amour qui échauffe et qui illumine, comme dans saint Bernard^ ce brasier ardent qui consume , comme dans sainte Thérèse j cette douce et communiquante chaleur qui pénètre, comme dans saint François de Sales -, c'est comme une lourde et enivrante vapeur qui monte à la tête et qui produit une sorte d'étourdissement et de vertige-, on a l'imagination tellement remphedes idées de repos, de nuit épaisse, d'anéantissement et de mort, que toutes ks facultés demeurent comme assoupies, disons mieux, comme anéanties dans cet abîme ténébreux et sans fond. »
M. Bonnel n'est pas moins heureux quand il dépeint madame Guyon et qu'il explique comment Fénelon fut amené à prêter son appui à cette femme chimérique. « A vrai dire, elle était mieux faite pour
prêcher clans un salon que dans un village et pour convertir des femmes mondaines que de pauvres religieuses. Un air de grand monde, que n'avaient pu effacer les habitudes du couvent et le commerce des personnes vulgaires, rendu plus piquant encore par le contraste de ses discours; jusqu'à ce mystère et cette auréole de malheur qui environnaient ses dernières années -, que sais-je? peut-être même ce je ne sais quoi d'équivoque qui planait sur sa réputation, cet attrait inexplicable de tout ce qui est inconnu ou périlleux-, tout cela relevé par beaucoup d'esprit et de grâce, par un air modeste et réservé, par une certaine éloquence naturelle , faisait de madame Guyon une femme éminemment capable de plaire dans un monde distingué, et de s'y faire des amis dévoués et prêts à se compromettre pour la défendre... Il se trouva un homme d'un caractère à la fois doux et obstiné, d'un génie hardi, aventureux même, mais sachant se donner tous les airs de la modération, et mettre la raison de son côté, qui, persuadé de l'innocence de madame Guyon, quoiqu'il ne défendit pas ses écrits, se laissa peu à peu entraîner jusqu'à soutenir quelques-unes des erreurs de celle qu'il appelait ingénument son amie. »
Mais l'auteur a-t-il raison d'affirmer que le Quiétisme renaissant n'eût pas tardé à expirer sous les traits du ridicule et que ce fut mal à propos que Bossuet poussa un cri d'alarme? Nous ne le pensons pas. Si, au lieu de se livrer à des rapprochements hasardés entre le mysticisme et la li-ttérature de l'hôtel de Rambouillet, M. Bonnel avait étudié de plus près le
dix-septième siècle, et réuni certaines idées éparses dans son ouvrage même , il se serait expliqué sans doute la conduite de l'évèque de Meaux. Au dix-septième siècle, en effet, l'autorité politique est liée d'une manière tellement étroite à Tautorité religieuse, que porter atteinte à celle-ci, c'est du même coup ébranler celle-là. Voilà pourquoi Prolestants, Jansénistes, Molinistes, Quiétistes, confondus dans un égal discrédit, se voient frappés tour à tour par les censures du clergé et les arrêts du parlement. On se persuade, à cette époque, que la stabilité du gouvernement tient à la stabilité des croyances, et on surveille avec inquiétude les moindres mouvements qui les pourraient troubler. Une dispute de couvent devient une grosse affaire; des querelles de moines paraissent devoir compromettre l'État, et Louis XIV va souvent jusqu'à s'enquérir du confesseur que des religieuses se sont cboisi. Le grand roi a pour les dissidents une aversion si prononcée, qu'à la rigueur il leur préférerait des athées. C'est là du moins ce que tendrait à établir une curieuse anecdote racontée par Saint-Simon : « Parmi ceux qui devaient être de la suite du voyage , écrit Saint-Simon , M. le duc d'Orléans nomma Fontpertuis. A ce nom, voilà le roi qui prend un air austère : — Comment, mon neveu, lui dit le roi, Fontpertuis, le fds de cette Janséniste, de cette folle qui a couru M. Arnauld partout! Je ne veux point de cet hommelà avec vous. — Ma foi î Sire, lui répondit M. le duc d'Orléans, je ne sais pas ce qu'a fait la mère -, mais pour le fils, il n'a garde d'être Janséniste, et je vous en réponds , car il ne croit pas en Dieu. — Est-il
possible, mon neveu? répliqua le roi en se radoucissant. — Rien de plus certain, Sire, reprit M. d'Orléans, je puis vous en assurer. — Puisque cela est, dit le roi , il n'y a point de mal , vous pouvez le mener. — Le conte, ajoute l'impitoyable chroniqueur, courut la cour et puis la ville ^ le merveilleux fut que le roi n'en fut point fâché ^ »
Rien donc, au dix-septième siècle, n'était plus odieux que l'hérésie. Par conséquent, il n'y a pas lieu de s'étonner que Bossuet se soit ému un des premiers au bruit des extravagances de madame Guyon, ou qu'il ait apporté dans sa lutte avec l'archevêque de Cambrai une ardeur qui menace parfois de devenir de la violence. Bossuet ne séparait point dans son esprit l'autorité politique et l'autorité religieuse, et ne défendait jamais l'une qu'il ne crût en même temps protéger les droits de l'autre. Fénelon, au contraire, représente l'esprit novateur en tous sens, et les Yoltairiens ne s'y sont pas trompés, quand ils ont environné sa mémoire de leurs sympathies et de leurs éloges.
Du reste, si M. Bonnel n'est pas allé jusqu'au fond des motifs qui ont mis aux prises Fénelon et Bossuet, personne n'a décrit mieux que lui, avec plus d'exactitude et de vivacité, ce qu'il appelle k toutes les évolutions, les marches, contre-marches, fuites, évasions de ces deux grands tacticiens de la doctrine. » Cette partie de son livre est presque irréprochable. Entre Bossuet et Fénelon , il s'efforce de garder une inflexible impartialité, et si le premier finit par ob-
^ Mémoires, année 1708.
tenir ses préférences, ce ne lui est point une occasion d'être injuste envers le second. Son appréciation ferme, délicate, ingénieuse, se traduit assez souvent en pages excellentes, et les lignes suivantes en sont à coup sûr un remarquable échantillon. « Fénelon ne réalise pas cette harmonie de toutes les facultés qui fait la beauté du génie de son rival. Fénelon est prodigieux, qui peut le nier? Il y a en lui mille personnages divers : le théologien , le philosophe , l'archevêque, le grand seigneur-, il discute, il s'indigne, il supplie , il déchire tour à tour ^ logique et pressant dans ses raisonnements; amer et incisif dans ses sarcasmes, pathétique et désolé dans ses plaintes. Mais Bossuet est mieux que cela, parce qu'il est, pour ainsi dire, tout cela à la fois. C'est l'unité incarnée. Chez lui, jamais le raisonnement ne va sans la passion, ni la passion sans le raisonnement; mais le raisonnement est passionné, et la passion raisonnable. La démonstration toujours vive , toujours nouvelle par le tour, toujours progressante par les conclusions, ne permet pas à l'esprit de se défendre, ni de languir. Ne craignons nullement d'amoindrir l'idée qu'on doit se faire de Bossuet, en disant qu'il a le don d'intéresser. Ce qui n'est presque chez la plupart que du savoir-faire, ou tout au plus du talent, chez lui est du génie-, car c'est lui-même. L'intérêt qu'il sait donner à une dispute n'est autre que celui qu'il y porte le premier^ c'est-à-dire qu'il tire tout ce qu'il offre au lecteur de son fond le plus intime, et, comme il l'eût dit dans son langage énergique , du plus profond de son être, et de ses plus chères entrailles, n
Néanmoins nous aurions désiré de M. Bonnel des conclusions plus précises et aussi mieux motivées sur cette controverse du Quiétisme. Car ce n'était rien apprendre à personne que de rapporter la condamnation de Fénelon par le Saint-Siège; M. de Bausset l'avait fait amplement. Il n'y avait non plus aucune nouveauté à établir que le Christianisme distingue entre les vrais et les faux mystiques ^ M. Gosselin avait poussé la démonstration de cette vérité jusqu'à l'évidence. Il aurait fallu , réduisant cette discussion célèbre à deux points principaux : 1° à une théorie de l'amour et du bonheur -, 2° à une théorie de la passiveté, demander à la psychologie des éléments de solution et justifier par là, aux yeux des libres penseurs, les décisions de la puissance ecclésiastique. Ces considérations auraient été intéressantes^ elles étaient même indispensables et le sujet ne sera point complètement traité, tant qu'on n'aura pas songé à les produire. Nul doute que si M. Bonnel eût abordé cette importante partie de la question , il ne fût arrivé à découvrir comment se pénètrent et se viviiient une saine philosophie et une théologie pure d'erreurs. Obligé alors de se rendre compte du mouvement Cartésien au dix-septième siècle, il n'aurait pas manqué de reconnaître que ce fut moins par esprit d'indépendance que les Cartésiens inclinèrent au Quiétisme, que par la conséquence môme de leur théorie de la substance, à laquelle, comme les faux mystiques, ils Unissaient par refuser dans les créatures toute activité propre.
Sans vouloir entamer une exposition métaphysi-
que qui nous mènerait loin, disons que, pour rajeunir la controverse sur le Quiétisme , il eût été nécessaire d'ôtre à la fois historien , philosophe et littérateur. M. Bonnel n'a pas été assez historien; il a été encore moins philosophe-, mais il s'est montré littérateur, et c'était effectivement le rôle auquel le réservaient ses études antérieures. N'est-ce pas beaucoup de l'avoir su remplir avec autant de talent que de conscience ?
De tous les prêtres qui, de bonne heure, entourèrent Bossuet, se portèrent ses disciples ou lui firent cortège, d'Hoquincourt, plus lard évèque de Verdun, de Saint-Laurent, précepteur du duc d'Orléans, de Bédacier, évêque d'Auguste, Letellier, évèque de Reims , de Choisy, de Langeron , de Longuerue , Fleury et beaucoup d'autres, un des plus médiocres est, à coup sûr, son secrétaire et son biographe, l'abbé Le Dieu. Ame honnête mais vulgaire, esprit sensé mais étroit, envahi par la minutie , sans ouverture vers les grandes choses, on se prend tout d'abord à regretter qu'un tel homme se soit donné la tâche de raconter la vie et les travaux d'un tel homme. Mais, à la réllexion, ces scrupules sont bien près de tomber. La médiocrité de Le Dieu nous devient un gage de sa véracité. Si trop souvent il voit mal, parce qu'il ne voit pas d'assez haut, une familiarité de vingt années avec Bossuet, sa condition de domestique auprès de
l'évêque de Meaux , sa curiosité constamment en éveil Font mis à même de recueillir sur son maître mille détails intéressants et décisifs. Enfin, ce n'est pas uniquement un panégyriste qu'on écoute. Car Le Dieu a pour Bossuet de l'admiration plus que de l'engouement, et s'il reste fidèle à sa mémoire, il ne laisse pas, après tout, que de se plaindre doucement de son ingratitude. Attaché à la personne de Bossuet, depuis sa promotion à l'évêché de Meaux en 1682, jusqu'à sa mort arrivée en 1704, il n'a obtenu de lui ni un legs, ni un souvenir : c'est donc sans aucun enthousiasme de reconnaissance qu'il a raconté sa vie et ses travaux. Le Dieu n'est pas un Ramsay.
Il faut d'ailleurs distinguer , parmi les documents dus à la plume de Le Dieu , les Mémoires et le Journal.
Les Mémoires ont été composés pour le public. C'est à l'instigation du neveu de Bossuet d'abord, c'est ensuite à la prière des nombreux amis de l'illustre défunt, que Le Dieu en a entrepris la rédaction. Nonseulement il y a mis une inquiète application d'auteur, consultant, interrogeant ceux qui ont connu Bossuet et s'intéressent à sa renommée, leur soumettant à correction cette œuvre toute littéraire. Mais, pour la vie de Bossuet antérieurement à 1682, il a été naturellement réduit à des informations et comme à des sources étrangères.
Le Journal, qui ne commence, il est vrai, qu'en 1699, est bien autrement naïf et bien autrement complet. Le Dieu n'y parle que de choses qu'il a vues et auxquelles il a pris part. Il n'est pas simplement un
témoin de Bossuet, il en est Tobservateur attentif. Il rétudie; on dirait presque il l'épie. Ce que Dangeau , vers la même époque , faisait pour Louis XIV, il le fait pourl'évêque de Meaux. Non sans doute qu'il destine toutes ses remarques à la publicité. Très-souvent, ce sont de simples notes, ou comme les réflexions d'un homme qui se parle à soi-même. C'est surtout à partir de la mort de Bossuet, que le Journal^ continué jusqu'à la mort de Le Dieu en 1713, présente ce caractère de banalité fastidieuse ou de rebutante intimité. Aussi, nous comprenons mal que l'éditeur, M. l'abbé Guettée, ne l'ait pas fort abrégé, sinon supprimé à partir de 1704. La personne de Le Dieu lui-même y aurait gagné. Effectivement, tant qu'il vit côte à côte avec Bossuet , l'humble secrétaire se trouve en quelque sorte protégé par l'ombre de ce grand homme. Bossuet disparu , que devient Le Dieu ? 11 reste ce qu'il était, Saint-Simon dirait un cuistre, nous dirons une manière de Dom Aboiidio. Que penser, en effet, de notes telles que celle-ci : « Il y avait bonne compagnie de chanoines et trèsgrande chère à l'évêché. . . Mais les vins surtout étaient exquis. Le Bourgogne à l'ordinaire très-bon, du Reims à la lin excellent, et du Cunarie tout des meilleurs '. . »
Et encore :
« A mon arrivée, j'ai trouvé mes six bons fauteuils neufs venus en bon état et tous les autres meubles et estampes avec des verres, que j'avais envoyés avant
1 Le Dieu, t. III, p. 421.
moi. Dieu soit loué, me voici assez bien meublé et nippé ! Il faut à présent faire bien aller la cuisine et tout assaisonner de bon vin \ »
Tout cela donne à sourire. On songe à l'abbaye de ïhélème ou au Lutrin. D'autres détails donnent la nausée. «
« Hier lundi, 5 juin, je soupai et mangeai de bon appétit trois bonnes tranches d'une éclanche-, en me couchant j'avais le pied fort tendu..., les boutons d'érysipèle sont tout à fait secs; j'ai bien dormi avec une petite moiteur la nuit, sans reproche du gigota...»
N'étions-nous pas fondé à affirmer que dans cette publication des papiers de Le Dieu , tout ou presque tout ce qui suit la mort de Bossuet aurait dû être supprimé? C'eût été, nous l'avouons, sacrifier deux volumes environ sur quatre. Mais si le commerce de la librairie y avait perdu, qu'y aurait perdu la postérité ?
Réduit à une juste mesure, le Journal de Le Dieu offre les pièces justificatives , ou un commentaire ulile des Mé?noires. De loin en loin, on y voit "même briller des éclairs de talent; ce sont, par intervalles, de fines remarques, de piquantes anecdotes, des descriptions animées. Citons, par exemple, le récit d'une visite de Le Dieu au cardinal de Noailles.
(( Ce mardi 19, j'ai porté au cardinal un exemplaire du livre en état d'être lu ^, au milieu de son audience
1 Le Dieu, t. IV, p. 167.
5 Id.,l. IV, p. 404.
^ Vïnsliuciion pastorale contre Richard Simon.
remplie d'évêques, de grands seigneurs et de grandes dames, tout le monde debout, et les évêques mêmes, aussi Lien que les dames , comme chez le roi-, tout le monde dans un grand respect, et plus que chez le roi ; le silence même était très-grand dès les antichambres, où les pauvres prêtres attendaient, le chapeau sous le bras, les cheveux fort courts et la tonsure faite, en posture de supphants ou de séminaristes qui vont à l'examen pour les ordres-, leur extérieur était beaucoup plus composé qu'à l'église et à l'autel. Les dames que j'y ai vues, entre autres madame la princesse de Soubise, étaient toutes vêtues de noir, des coiffes sur leurs têtes et la gorge couverte jusqu'au menton. Après la grande salle, on entre dans le grand cabinet oii se tient le bureau du secrétaire et autres officiers^ là il y avait des sièges pour les expectants et bon feu à la cheminée ; on entre de là dans le grand salon où est la croix archiépiscopale. Les parquets étaient partout frottés et luisants, les vitres claires et nettes, les meubles propres -, le grand cabinet d'audience, orné de tableaux superbes, tous de piété, ou de la cour de Rome et de France , sur des tapisseries de damas violet sans or, est la dernière pièce de ce superbe appartement destiné aux audiences publiques. — C'est là où Son Éminence écoute les dames, les prélats et les puissants de la terre, qui sont tous debout en différents coins, tandis que le cardinal occupe le milieu de la cheminée avec ceux qu'il entretient; les plus distingués d'entre les prêtres se pressent à la porte de ce cabinet pour se faire voir, et quand le cardinal conduit quelqu'un, ils profitent de cette oc-
casion pour dire leur petit mot , et recevoir quelque sèche réponse. Pour moi, qui n'avais rien à demander, mais au contraire un présent à faire, je n'ai pas laissé d'éprouver le froid de son abord et la sécheresse de sa réponse , pour ne pas dire sa gronderie. Il était en vraie conversation inutile avec deux dames, leur parlant fort négligemment , et toujours la tête allant de côté et d'autre de la chambre, sans jamais finir. Ennuyé de perdre là mon temps à voir faire des grimaces, je profitai du moment qu'il regarda de mon côté, qui était celui de la porte ^ »
N'est-ce pas là un assez agréable tableau de genre, avec ses perspectives et ses lointains , avec ses jeux et ses accidents de lumière, qui, au milieu d'un peuple de subalternes, mettent en refief le personnage principal et le rendent vivant?
Mentionnons encore le récit de la visite furtive que Le Dieu se permit auprès de Fénelon peu de temps après la mort de Bossuet. L'existence princière tout ensemble et modeste de l'archevêque de Cambrai, son attitude fière et résignée, sa simpficité de silence poussée jusqu'au raffinement à l'endroit de révêque de Meaux , tout cela est décrit en perfection dans le Journal ^.
Toutefois , ces heureuses rencontres sont assez rares sous la plume de Le Dieu. Quoiqu'il ne soit ni sans érudition, ni sans lettres, ce n'est pas un peintre, c'est un chroniqueur. Mais c'est un chroniqueur qu'il
1 Le Dieu, t. II, p. 351.
2 id., t. m, p. 1S3.
faut entendre, lorsqu'on veut être exactement informé sur Bossuet. Aussi, tous ceux qui se sont enquis de la vie et des travaux de ce génie unique, n'ont-ils pas manqué de mettre à profit les notes de son secrétaire. Ces documents ont servi à mieux faire connaître dans Bossuet, tantôt l'orateur, tantôt l'évêque, le moderne Chrysostôme, ou le moderne Augustin. Avec le secours de ces mêmes papiers , on pourrait, suivant nous, utilement et sûrement étudier chez Bossuet l'homme et le politique.
Évidemment ce serait une erreur d'attribuer à Bossuet les visées politiques de Fénelon. L'évêque de Meaux n'a pas eu , un seul instant , la velléité de parvenir au gouvernement de l'État, de continuer un jour Richelieu ou Mazarin. Nous sommes même convaincu que ce rôle, lui eût-il été possible, il n'en aurait pas été tenté. Mais Bossuet a dû être et a été un pohtique, à la manière des Pères de l'Église. Évêque et conseiller d'État, il a eu à compter avec le prince, à se concerter avec lui ou à lui résister. Comme Bérulle sous Louis XIII , il s'est trouvé , sous Louis XIV, nécessairement mêlé aux événements les plus graves. Dans ces difficiles ou délicates conjonctures , Bossuet est-il resté ou a-t-il cessé d'être luimême? Enfin, au milieu d'une cour, presque tout entière abîmée dans la flatterie , dans la volupté et dans l'intrigue , Bossuet a-t-il su tenir son âme audessus des bassesses, parler et agir en toute circonstance , sans faillir au caractère sacré dont il était revêtu ? — Autorisé notamment des Mémoires et du Journal de Le Dieu , nous croyons qu'il serait aisé
d'établir qu'en politique égal à lui-même comme en tout le reste, Bossuet, par sa conduite et par son langage, a mérité qu'on lui rapportât cette belle louange, que jeune encore il donnait lui-même au précepteur de sa jeunesse , à Nicolas Cornet :
(( Ses conseils étaient droits , ses sentiments purs , ses réflexions efficaces, sa fermeté invincible. C'était un docteur de l'ancienne marque, de l'ancienne simplicité , de l'ancienne probité -, également élevé audessus de la flatterie et de la crainte , incapable de céder aux vaines excuses des pécheurs, d'être surpris des détours des intérêts humains, de se prêter aux inventions de la chair et du sang*. »
Et plus loin :
(( Il est certain que la France n'a pas eu d'âme plus française que la sienne et que l'État n'a pas eu d'esprit plus attaché à son prince que le sien ^. »
Telle n'est pas l'opinion que, de nos jours, se sont plu à accréditer sur Bossuet des écrivains frivoles ou éloquents ^ Sans doute, tout en contestant quelquefois même avec hauteur plusieurs de ses vues, ils rendent hommage à son solide génie. Mais, en même temps, ils déplorent les défaiUances de son caractère. Bossuet , applaudissant à la révocation de l'édit de Nantes, ne leur semble plus qu'un fanatique. Bossuet, présidant en 1082 aux résolutions de^ l'Assemblée générale du Clergé de France, est bien près
* Bossuel, Œuvr. compl., édition de Poissy, t. II, p. 205, Oraison funèbre de Nicolas Cornet.
2 id., ibîd., p. 210.
3 M. de Lamartine, le Civilisateur, Bossuet.
d'être considéré par eux comme un schismatique. Dans l'un et dans l'autre cas, ils ne voient en lui qu'un instrument docile de Louis XIY, lequel se tourne indifféremment, au gré du maître, contre Genève ou contre Rome, courtisan occupé de sa propre fortune , sans résistance contre le despotisme , sans voix contre les désordres qu'il couvre de sa présence.
Voltaire avait tenté de faire de Bossuet un incrédule mitre, une sorte de pontife de l'ancienne Rome^ Ses modernes détracteurs le ravilissent à n'être plus, en deux mots, qu'un prélat de cour.
\\ a toujours été facile de venger la mémoire de Bossuet de ces imputations outrageuses. La publication des manuscrits de Le Dieu leur ôte tout prétexte comme toute excuse.
Nous ne laissons à personne le droit de s'indigner plus que nous-même contre la révocation de l'édit de Nantes. Ce fut un crime, qui ne le sait? Ce fut une ruine pour l'État, qui l'ignore? Mais si quelque sentiment peut égaler la douleur qui s'attache à la date de 1695, c'est l'étonnement qu'excite l'unanimité d'adhésion que rencontra au dix-septième siècle cet acte odieux d'un monarque vieillissant et dévot, livré aux influences félines de madame de Maintenon, fléchissant surtout aux instances d'un clergé opulent, qui ne cesse de réclamer l'abolition du protestantisme en retour des subsides qu'il consent^ enfin aimant assez , comme on l'a dit , à faire son salut sur le dos
* Voltaire, Écrivains du siècle de Louis X[\ \ OEuv. compl.^ édit. de Gotha, t. XX, p. 60.
des autres. Certainement on n'accusera pas Arnauld d'être un courtisan. On ne songera point à taxer madame de Sévigné de fanatisme. Pour rapporter quelques exemples entre mille, Arnauld, madame de Sévigné , c'est-à-dire un solitaire et une grande dame , c'est-à-dire encore deux opposants, sur la révocation de redit de Nantes pensent absolument comme Bossuet. « On a employé , écrit Arnauld , des voies un peu violentes, mais nullement injustes. » — « Rien n'est si beau que tout ce que contient cet édit, écrit à son tour madame de Sévigné, et jamais aucun roi n'a fait et ne fera rien de si mémorable ^ î » En môme temps donc qu'on regrette qu'en applaudissant à la révocation de l'édit de Nantes, Bossuet se soit trompé, il serait équitable de considérer qu'il s'est trompé avec tous ses contemporains. Car, à ce compte, l'erreur de ce grand esprit disparaît , pour ainsi parler , dans l'erreur d'un grand siècle. Il serait même opportun de rechercher en quoi précisément a consisté cette erreur.
C'est commettre un étrange anachronisme et se jeter aveuglément dans de vides déclamations que de juger ce que le protestantisme a été. surtout à son origine , par ce qu'il est aujourd'hui.
De nos jours, en France très-particuhèrement, qu'est-ce que le protestantisme ? Une secte ,. ou un
* Fléchier, dans l'oraison funèbre de LeTellier; Massillon, dans l'oraison funèbre de Louis XIV; l'abbé Tallemand, dans un discours prononcé à l'Académie Française, tiennent le même langage. Cf. Gh. Weiss, Histoire des réfugiés protestants , t. I, p. 119.
amas de sectes , à qui la dénomination de protestantisme ne convient même plus.
Grâce à Dieu , en effet , une telle distinction s'est établie entre l'Église et l'État, que, sans appartenir à une même Église, les Français, plus heureux en cela que des nations voisines , peuvent vivre en sécurité, et sur le pied d'une égalité parfaite dans le même État. Sans doute , le duel des convictions s'agite toujours au fond des consciences et les dissentiments se traduisent au dehors par des controverses. Mais ce duel est tout pacifique -, ces controverses n'engagent en rien ni la liberté publique ni la liberté du for intérieur. Participant aux mêmes droits , protestants et catholiques se reconnaissent les mêmes devoirs et travaillent au bien commun d'une même patrie.
Voilà ce qu'est présentement le protestantisme. En quelques mots , voici , et surtout au début , ce qu'il a été.
Toute notre histoire jusqu'à Louis XIV se peut réduire à une lutte de la féodalité et de la royauté. Le triomphe de la royauté amène l'émancipation de la nation même , et ce triomphe , la royauté l'obtient avec le secours et le concours du clergé catholique. Devenus les auxiliaires des rois , les évêques contribuent ainsi à fonder nos libertés. De là l'étroite , et bientôt la trop étroite alliance de l'Église et de l'État. Or, qu'a été en France le protestantisme? Au vrai, a-t-il été une protestation contre l'Église ? Le prendre ainsi , c'est se laisser leurrer par les apparences. En réahté , le protestantisme a été une protestation contre l'État et comme un dernier combat de la féo-
dalité expirante , qui , dans le catholicisme , s'est efforcée d'ébranler le support de la royauté. Les protestants constituaient moins un parti religieux qu'un parti de politiques et de mécontents, qui n'hésitaient pas à faire des destinées de la patrie l'enjeu de leurs prétentions et de leurs rancunes.
Bossuet, avec son admirable sagacité, avait bien su pénétrer le fond des choses.
« Les rois qui ont été les plus contraires aux protestants, écrivait-il , n'eussent pas songé à les troubler, si des esprits si remuants avaient pu se résoudre à demeurer en repos. Certainement sous Louis XIII ils étaient devenus si délicats et si plaintifs dans leurs assemblées politiques, et encore plus dans leurs synodes , qu'on les voyait prêts à s'échapper à tous moments-, en sorte qu'on n'osait rien entreprendre contre l'étranger quoi qu'il fît , tant qu'on avait au dedans un parti si inquiet et si menaçant. Voilà dans la vérité , et tous les Français le savent , ce qui a fait nos guerres civiles *. »
Qu'était-ce donc, en réalité, aux yeux de Bossuet et de ses contemporains, que la révocation de l'édit de Nantes? C'était une décision suprême et nécessaire, quoique douloureuse, par où se trouverait extirpé jusque dans ses fibres les plus intimes le germe des guerres civiles. On se flattait que, dès lors, la France allait fleurir au sein d'un apaisement sans orage. Forte au dedans, elle serait respectée au de-
' OEuv. compL, t. XIV, p. 261, Cinquième Avertissement sur les lettres de M. Jurieu.
hors. Une même foi, une môme loi, c'était là, pour les plus solides esprits, les garanties infaillibles, essentielles delà prospérité du royaume.
Dans de semblables pensées , où était l'erreur ? L'erreur était double. On poursuivait un but chimérique. Par la considération de la fm, on se justifiait les moyens.
On poursuivait un but chimérique , l'inviolable unité de l'État , assurée par l'inviolable unité de l'Église. Mais on avouera que cette chimère ne manquait ni de patriotisme, ni de grandeur.
Par la considération de la fin, on se justifiait les moyens. Car, pour ramener les protestants à l'unité politique, fallait-il violenter leurs consciences et leurs personnes, les dépouiller de leurs biens, leur enlever leurs enfants, ne leur laisser d'autre alternative que celle de fexil ou de l'hypocrisie? De pareilles extrémités inspirent de l'horreur. Mais n'y-a-t-il à tenir aucun compte des circonstances, des haines amassées, de cet instinct de représailles qui monte si violemment au cœur de fhomme ? La royauté accablait un ennemi désarmé, je le veux -, mais depuis quand cet ennemi avait-il posé les armes, et, le premier, n'avait-il pas donné le dangereux exemple d'y avoir recours ?
(( Ceux qui n'ont que les dragons à la bouche, écrivait Bossuet, et qui pensent avoir tout dit pour la défense de leur cause quand ils les ont seulement nommés , doivent souffrir à leur tour qu'on leur représente ce que le royaume a souffert de leurs violences et encore presque de nos jours. Ils sont con-
vaincus par actes et par leurs propres délibérations qu'on a en original, d'avoir alors exécuté en effet par une puissance usurpée , plus qu'ils ne se plaignent à présent d'avoir souffert de la puissance légitime. Le fait a été posé dans V Histoire des Variations et n'a pas été contredit. On y a dit qu'on avait en mains en original les ordres des généraux et ceux des villes k la requête des consistoires , pour contraindre les papistes à embrasser la réforme par taxes , par logements, par démolitions de leurs maisons, et par découverte de leurs toits. Ceux qui s'absentaient pour éviter ces violences étaient dépouillés de leurs biens. Les registres des hôtels de ville de Nîmes, de Montauban, d'Alais, de Montpellier, et d'autres villes du parti, sont pleins de telles ordonnances. On a été bien plus avant-, une infinité de prêtres, de religieux, de catholiques de tous les états ont été massacrés dans le Béarn par les ordres de la reine Jeanne , sans autre crime que celui de leur rehgion ou de leur ordre. Il y a encore des actes authentiques des habitants de La Rochelle, où il est porté que la guerre fut renouvelée à l'occasion des prêtres qu'ils précipitèrent dans la mer jusqu'au nombre de vingt-six ou de vingt-sept : de sorte que ceux qui nous vantent leur patience et leurs martyrs sont en effet les agresseurs, et le sont de la manière la plus sanguinaire. Ces dragons, .dont on fait sonner si haut les violences, ont-ils approché de ces excès 9 »
C'étaient là les souvenirs qui , au dix-septième
* OEuv. compl., t. XIV, p. 227, Cinquième Avertissement.
siècle, pesaient sur les esprits. Au demeurant, on ne voyait dans les protestants que des factieux. Se soustraire à la foi du souverain , c'était du même coup se soustraire à la puissance du souverain. C'est pourquoi il paraissait tout simple, à ceux surtout qui réputaient la foi du souverain la vérité même , qu'on y ramenât les dissidents par la force. « Je conviens sans peine, écrivait Bossuet à Basville , des droits des souverains à forcer leurs sujets errants au vrai culte, sous certaines peines ^ » Et, chose singulière ! cette doctrine qu'aujourd'hui nous réputons si justement exécrahle et dont la révocation de l'édit de Nantes devait être pour les protestants une si cruelle application , cette doctrine les protestants eux-mêmes la professaient sans détour.
« Je n'ai pas besoin ici, écrivait Bossuet, de m'expliquer sur la question, savoir si les princes chrétiens sont en droit de se servir de la puissance du glaive contre leurs sujets ennemis de l'Éghse et de la saine doctrine, puisque en ce point les protestants sont d'accord avec nous. Luther et Calvin ont fait des livres exprès pour établir sur ce point le droit et le devoir du magistrat. Calvin en vint à la pratique contre Servet et Yalentin Gentil., Mélanchthon en approuva la conduite par une lettre qu'il lui écrivit sur ce sujet. La discipline de nos réformés permet aussi le recours au bras séculier en certains cas ; et on trouve parmi les articles de la discipline de Genève , que les ministres doivent déférer au magistrat les in-
* OEuv. compl.j t. XXVI, p. 350, Lettres à diverses personnes. BIBLIOTHECA j
lOd BOSSUET.
corrigibles qui méprisent les peines spirituelles, et en particulier ceux qui enseignent de nouveaux dogmes sans distinction \ — En un mot, concluait Bossuet, le droit est certain; mais la modération n'en est pas moins nécessaire ^. »
Ce fut précisément par cette modération, qui est un des attributs du génie, que dans ses rapports avec les protestants, Bossuet se montra supérieur à ses contemporains.
En effet, si Bossuet est inflexible, s'il tonne, éclate, foudroie, c'est dans ses écrits. Son Histoire des Variations, ses Avertissements sur les lettres de M. Jurieu ne laissent aux protestants aucune échappatoire. Sa doctrine éclaire toutes leurs ténèbres : sa logique coupe court à tous leurs faux-fuyants; ardent, impétueux, inexorable, il les presse à ce point qu'ils n'ont plus qu'à se rendre ou à décliner le combat.
Mais ce sont les seules violences que se permette Bossuet. Que si des luttes de la doctrine il faut passer aux actes, les Mémoires et le Journal de Le Dieu, confirmant la correspondance de l'illustre évêque , nous le montrent, au contraire, d'une charité tout évangélique, donnant à la cour des conseils à la fois et des exemples de modération.
« Pour ce qui regarde la religion, écrit Le Dieu, jamais évêque n'y apporta plus de douceur d'-esprit et de modération. Le roi l'obligea de donner son avis sur les contraintes qui se faisaient en Languedoc pour
* OEuv. compl.j t. XIII, p. 218; Histoire des Variations , 1. X, 56.
^ Ibid,, t. XIII, p. 218; Histoire des Variations, I. x, 56.
BOSSUET. toi
faire aller les nouveaux catholiques à l'église et même pour leur faire faire leurs pâques. Il savait sur cela le sentiment de M. de Basville, de M. l'évoque de Rieux, de M. l'évêque de Mirepoix et de M. de Nîmes et de plusieurs autres prélats , tous ses amis , qui même de concert avaient fait des mémoires pour faire voir qu'il fallait user de la force pour ces sortes d'exercices de la religion et pour les sacrements 5 et néanmoins M. de Meaux ne put approuver leur sentiment. Il fit un mémoire contraire qui fut donné au roi. La cour l'approuva et y conforma sa conduite^ ainsi toutes les violences ont cessé : ces rudes peines portées par les édits de traîner les relaps sur la claie après leur mort et autres sont demeurées sans exécution. On s'est contenté de peines pécuniaires, et encore dans son diocèse les faisajt-il ôler autant qu'il pouvait *. »
La douceur de Bossuet est si grande que, d'une part, les intendants lui en font un grief, tandis que, d'u« autre côté, elle lui concilie les sympathies respectueuses des ministres protestants eux-mêmes.
« Je vous dirai franchement, écrivait le ministre Du Bourdieu à un protestant de Montpellier, que les manières honnêtes et chrétiennes par lesquelles M. de Meaux se distingue de ses confrères ont beaucoup contribué à vaincre la répugnance que j'éprouve pour tout ce qui s'appelle dispute. Car, si vous y prenez
1 Le Dieu, t. I, p. 190. — Cf. Bossuet, t. XXVI, p. 550, Lettre à M. de Basville, intendant du Languedoc. « 11 lui explique la difficulté qu'il trouve à obliger les iiroteslanti opiniâtres de Venir à la messe. »
garde, ce prélat n'emploie que des voies évangéliques pour nous persuader sa religion. Il prêche, il compose des livres, il fait des lettres , et travaille à nous faire quitter notre croyance par des moyens convenables à son caractère et à l'esprit du christianisme. Nous devons donc avoir de la reconnaissance pour les soins charitables de ce grand prélat et examiner ses ouvrages sans préoccupation , comme venant d'un cœur qui nous aime et souhaite notre salut *. »
Que prouve donc, en dernière analyse, l'approbation donnée par Bossuet à la révocation de l'édit de Nantes ? Qu'il fut de son temps et qu'il en accepta les maximes, mais sans en partager les passions. Bossuet, par conséquent, ne fut point un fanatique. Ce fut un grand évêque du dix -septième siècle qui défendit l'intégrité d'un dogme, de soi inaccommodable. Ce fut au dix-septième siècle, un bon citoyen , qui crut défendre l'intégrité d'un pouvoir, clef de voûte alors de l'ordre social. Bossuet condamnait le protestantisme au même titre qu'il condamnait la Ligue. Pour lui, le pouvoir royal c'était la France. En défendant l'autorité du prince, c'était le pays qu'il défendait. C'est pourquoi, en même temps qu'il repoussait les attaques de Genève contre cette autorité, il n'hésitait pas à repousser aussi les atteintes qu'y semblait vouloir porter Rome.
Nous ne nierons pas que Louis XIV n'eût fait à l'Église de France une condition déplorable. A certains égards , on a eu pleinement raison d'affirmer
^ Le Dieu, l. 1, cité par M. Guettée, introduction, p. cxxv.
que les libertés de l'Église gallicane n'étaient que les servitudes de l'Église gallicane ^ En effet, le roi, évéque du dehors, ainsi qu'il s'intitulait lui-même , ne voyait guère dans le clergé qu'un instrument de règne. Non-seulement il avait la main dans toutes les affaires de l'épiscopat, mais sa jalouse surveillance s'étendait jusqu'au régime intérieur des communautés. Étroitement rattachée à Rome, l'Église de France aurait joui , dans son obéissance même, d'une indépendance véritable. En relevant immédiatement du roi, elle s'annulait. Louis XIV l'avait bien compris. Aussi, aucun roi de France, non pas même avant lui Philippe le Bel, ne se montra-t-il peut-être plus dégagé envers la papauté. Avant d'obéir au pape, il fallait, en France, obéir au roi, dont le constant effort fut toujours de plier les esprits au respect , j'ai presque dit au culte de sa personne. En définitive, l'Église gallicane lui était devenue à peu près ce que devait être pour Pierre le Grand l'Éghse orthodoxe, avec les différences qui dérivaient d'ailleurs pour le successeur de tant de rois, pour le fils d'Anne d'Autriche, d'une longue tradition et d'une piété très -réelle, quoique tout espagnole et destituée de vertu.
Or, on calomnie gratuitement Bossuet quand on répète qu'il s'accommoda à ces tyranniques dispositions du roi envers TÉglise. Il suffit de rehre l'éloquent discours de 1681, pour reconnaître combien
* « Les libertés de l'Église gallicane sont de véritables servitudes... Le roi, dans la pratique, est plus chef de l'Église que le Pape en France. Nos libertés à l'égard du Pape sont des servitudes à l'égard du roi. i> Fénelon, Lettre du 3 mai 1710.
étaient présentes à l'évêque de iMeaux les idées d'unité, et, par un inviolable attachement à Rome, de liberté.
« Quel aveuglement , s'écriait Bossuet, quand des royaumes chrétiens ont cru s'affranchir, en secouant, disaient-ils, le joug de Rome, qu'ils appelaient un joug étranger ! comme si l'Éghse avait cessé d'être universelle ^ ou que le lien commun, qui fait de tant de royaumes un seul royaume de Jésus-Christ, pût devenir étranger à des chrétiens. Quelle erreur, quand des rois ont cru se rendre plus indépendants en se rendant maîtres de la rehgion, au lieu que la religion, dont l'autorité rend leur majesté inviolable , ne peut être pour leur propre bien trop indépendante. Dieu préserve nos rois très-chrétiens de prétendre à l'empire des choses sacrées, et qu'il ne leur vienne jamais une si détestable envie de régner ! Ils n'y ont jamais pensé ' . » — « Qu'est-ce que l'épiscopat, disait encore Bossuet en 1669, quand il se sépare de l'Église, qui est son tout, et quand il se sépare de Rome, qui est son centre, pour s'attacher contre nature à la royauté ? Ces deux puissances d'un ordre si différent ne s'unissent pas, mais s'embarrassent mutuellement, quand elles se confondent ^. »
Ces paroles apparemment ne sentent point le courtisan.
Que voulait Bossuet , en rédigeant les Quatre articles^ en écrivant la Défense de la déclaration du
1 OEuv. compL, t. X, p. 488.
2 ibid. , l. II, p. 16, Oraison funèbre de Henriette de France.
Clergé de France'^ — Les Mémoires et le Journal de Le Dieu nous l'apprennent. Bossuet fut beaucoup moins l'instigateur ou Torgane de la résistance de Louis XIV à la Papauté , qu'il ne s'appliqua à en être le modérateur. Car, sans entrer ici dans les détails compliqués de l'affaire de la Régale, il ne reste plus douteux , après avoir lu Le Dieu , que l'intervention de Bossuet prévint de fâcheux éclats.
« On parla, écrit Le Dieu, de l'assemblée de 1682. Je lui demandai (à Bossuet) qui avait inspiré le dessein des propositions du Clergé sur la puissance de l'Eglise. 11 me dit que M. Colbert, alors ministre et secrétaire d'État , contrôleur général des finances , en était véritablement l'auteur, et que lui seul y avait déterminé le roi. M. Colbert disait que la division qu'on avait à Rome sur la Régale était la vraie occasion de renouveler la doctrine de France sur l'usage de la puissance des papes-, que, dans un temps de paix et de concorde , le désir de conserver la bonne intelligence , et la crainte de paraître être le premier à rompre l'union , empêcheraient une telle décision : il attira le roi à son avis par cette raison, contre M. Le Tellier même, aussi ministre et secrétaire d'Etat, qui, et M. de Reims avec lui, avaient eu les premiers cette pensée, mais qui aussi l'avaient rejetée depuis, par la crainte des suites et des difficultés... Ce fut donc un coup d'une grande importance de relever l'ancienne doctrine de France, par l'autorité des évoques mêmes, assemblés entre eux K »
1 Le Dieu, t. II, p. 8.
Partisan des libertés de l'Église gallicane , Bossuet déclarait d'ailleurs les expliquer « de la manière que les entendaient les évêques, et non pas de la manière que les entendaient les magistrats ^ m Mais si Bossuet prit à tâche de conjurer toute mesure violente , de préserver de toute diminution le pouvoir spirituel de la Papauté, il maintint l'autorité supérieure des conseils œcuméniques -, surtout il déclina les prétentions surannées de Bome à la domination temporelle sur les rois. Pour lui , la Déclaration n'eut guère d'autre sens. Défendre la puissance royale , n'admettre audessus d'elle d'autre suzeraineté que celle de Dieu , c'était, à ses yeux, maintenir intactes la dignité et la grandeur de la patrie.
En effet , on n'est pas moins injuste quand on accuse Bossuet d'avoir été un courtisan que lorsqu'on lui reproche son fanatisme, ou sa docilité quasi schismatique aux volontés de Louis XIV.
Rappelons que dans Louis XIV ce n'est pas l'homme précisément que révère Bossuet ^ c'est le roi , ou , mieux encore, c'est la royauté. Né d'une famille de magistrature, imbu dès le berceau des fortes maximes du droit, enfant d'une province, qui , durant les stériles agitations de la Fronde, s'était montrée fidèle à la Cour, quoiqu'elle eût de tout temps pour patrons les Condé, il s'était persuadé de très- bonne heure ce qu'il exprimait si énergiquement plus tard, « que là 011 tout le monde veut faire ce qu'il veut, nul ne fait ce qu'il veut ^ que là où il n'y point de maître, tout le
^ OEiu\ coiitjjL, t. XXVI, p. 151 ; Lettre au cardinal d'Estrées.
monde est maître ; que là où tout le monde est maître, tout le monde est esclave ^ » C'est pourquoi, il en venait à déclarer « l'État populaire le pire de tous ^. w Aussi bien, c'était le sentiment de son siècle -, c'était le cri de Corneille :
Le pire des États, c'est l'État populaire.
Constatons-le avec insistance. Bossuet considérait la royauté comme la sauvegarde en France de l'ordre social. De là son respect inviolable pour la monarchie : (( Un bon sujet , écrivait-il , aime son prince comme le bien public, comme le salut de tout l'État, comme l'air qu'il respire , comme la lumière de ses yeux -, comme sa vie et plus que sa vie ^. »
Ce respect pour le roi n'a du reste chez l'illustre évêque rien de superstitieux. Car c'est tout simplement au nom de la patrie qu'il le réclame et le pratique. Qu'on veuille bien ne pas s'en tenir, pour U) juger en cette délicate matière, à la Politique sacrée, le plus faible évidemment de ses ouvrages. Mais qu'on prenne la peine de relire son Cinquième Avertissement aux protestants. C'est dans ce substantiel écri-: que se rencontre expressément, suivant nous, la politique de ce grand homme. Or, ce n'est pas de je ne sais quelle origine mythologique ou mystique, qu'il y dérive la royauté et la monarchie héréditaire. Loin de là ; tout en parlant a de la sainte onction qui est
* OEuv. cojnpL, t.W\ ,p. 18! ; Politique,}. I, v^ proposition.
* Ibid.^ t. XIV, p. 311, Cinquième Avertissement.
3 Ibid.y t. XXV, p. 520, Politique, I. VI, iv*^ propos.
sur les rois ^ » il y déclare nettement que l'intérêt des peuples constitue pour les souverains leur principale raison d'être. « Le peuple, écrit Bossuet, forcé par son besoin propre à se donner un maître, ne peut rien faire de mieux que d'intéresser à sa conservation celui qu'il établit sur sa tête. Lui mettre l'État entre les mains, afin qu'il le conserve comme son bien propre, c'est un moyen très-pressant de l'intéresser. Mais c'est encore l'engager au bien public par des liens plus étroits, que de donner l'empire à sa famille, afin qu'il aime l'État commue son propre héritage et autant qu'il aime ses enfants. C'est même un bien pour le peuple que le gouvernement devienne aisé 5 qu'il se perpétue par les mêmes lois qui perpétuent le genre humain, et qu'il aille, pour ainsi parler, avec la nature. Ainsi les peuples où la royauté est héréditaire, en apparence se sont privés d'une faculté, qui est d'élire leurs princes^ mais, dans le fond, c'est un bien de plus qu'ils se procurent : le peuple doit regarder comme un avantage de trouver son souverain tout fait, et de n'avoir pas, pour ainsi dire, à remonter un si grand ressort^. »
Il est si vrai que pour Bossuet l'intérêt des peuples est la base unique des gouvernements , qu'il accorde sans difficulté que la forme des gouvernements peut varier avec cet intérêt même. « Je ne prétends pas disputer qu'il ne puisse y avoir des gouvernements d'une autre forme que la monarchie, ni examiner si
OEui'. compl., t. XIV, p. 28', Cinquième Avertissement, fOicl., t, XIV, p. 5-23, Cinquième Avertissement.
DOSSUET. 109
celle-ci est la meilleure en ellc-môme; au contraire, sans me perdre ici clans de vaines spéculations, je respecte dans chaque peuple le gouvernement que l'usage y a consacré et que rexpérience a fait trouver le meilleur. Ainsi je n'empêche pas que plusieurs peuples n'aient excepté ou pu excepter contre le droit commun de la royauté, ou, si l'on veut, imaginer la royauté d'une autre sorte, et la tempérer plus ou moins, suivant le génie des nations et les diverses constitutions des Etats '. » L'usage, l'expérience, voilà aussi les motifs de l'attachement de Bossuet à la royauté. Tout plein d'un juste mépris « pour ces vains politiques qui, sans connaissance du monde et des affaires publiques, pensent pouvoir assujettir les trônes des rois qu'ils dressent parmi leurs livres, ou qu'ils dictent dans leurs écoles^, w il estime avec Pascal que u l'art de bouleverser les Etats est d'ébranler les coutumes établies, en sondant jusque dans leurs sources, pour y remarquer leur défaut d'autorité et de justice ^. ■»
L'expérience, d'un antre côté, lui a enseigné que la monarchie héréditaire est conforme au génie do la nation française ^ que l'histoire de ses développements est l'histoire même du progrès de nos libertés^ et, s'il ne distingue point assez clairement à notre gré le dogme indiscutable de la souveraineté nationale, on ne peut s'empêcher d'admirer avec quelle verve de pratique bon sens, avec quel accent d'hon-
ï OEnv. compl, t. XIV, Cinquième Avertissement, p. 3:0, « Ibid., p. 3M.
5 Pensées,
no BOSSIJET.
nêteté qui s'élève parfois jusqu'au sublime, il démêle les équivoques de la souveraineté du peuple, du contrat social, du droit à l'insurrection, réfutant de la sorte les dangereux paradoxes que déjà professait Jurieu , mais que Rousseau devait accréditer par la magie de son style éclatant et sonore. « M. Jurieu, concluait éloquemment Bossuet, répondant à l'avance à ses modernes détracteurs-, M. Jurieu nous parle ici des flatteurs des princes , et il ne songe pas aux flatteurs des peuples. Tout flatteur, quel qu'il soit, est toujours un animal traître et odieux ^ mais s'il fallait comparer les flatteurs des rois avec ceux qui vont flatter dans le cœur des peuples ce secret principe d'indocilité et cette liberté farouche qui est la cause des désordres, je ne sais lequel serait le plus honteux ^ » Bossuet, qui ne fut pas le flatteur des peuples, ne se montra pas davantage le flatteur des princes. En révérant dans Louis XIV le représentant de la royauté, il sut juger l'homme; il eut le courage, rare alors, de lui donner de salutaires avertissements sur ses deux incurables faiblesses, l'amour de la guerre et l'amour des femmes, par où il perdit sa race et compromit la monarchie. La grandeur, dont Bossuet avait un sentiment si vif, dont il trouvait en Louis XIV une si majestueuse expression , ne lui causa aucun éblouissement. « C'était, dit Saint-Simon parlant de l'éyêque de Meaux; c'était un homme dont les vertus, la droiture et l'honneur étaient aussi inséparables que la science et la vaste érudition. La place de précepteur de monsei-
1 QEuv, compL, t. XIV. p. 284^ Cinquième Avertissement,
ÈOSSllET. m
gneur le Dauphin l'avait familiarisé avec le roi , qui s'était plus d'une fois adressé à lui dans les scrupules de sa vie. Bossuet lui avait souvent parlé là-dessus avec une liberté digne des premiers siècles et des premiers évêques de l'Eglise. »
Comment en effet oublier cette belle lettre que Bossuet écrivait au roi en 1695, pendant la guerre des Pays-Bas :
c( Il est arrivé souvent qu'on a dit aux rois que les peuples étaient plaintifs naturellement, et qu'il n'est pas possible de les contenter, quoi qu'on fasse. Sans remonter bien loin l'histoire des siècles passés, le nôtre a vu Henri IV votre aïeul, qui, par sa bonté ingénieuse et persévérante à chercher les remèdes des maux de l'État, avait trouvé le moyen de rendre les peuples heureux, et de leur faire sentir et avouer leur bonheur. Aussi en était-il aimé jusqu'à la passion 5 et, dans le temps de sa mort, on vit par tout le royaume et dans toute les familles, je ne dis pas l'étonnement, l'horreur et l'indignation que devait inspirer un coup si soudain et exécrable, mais une désolation pareille à celle que cause la perte d'un bon père à ses enfants. Il n'y a personne de nous qui ne se souvienne d'avoir oui raconter ce gémissement universel à son père ou à son grand-père, et qui n'ait encore le cœur attendri de ce qu'il a ouï réciter des bontés de ce grand roi envers son peuple, et de l'amour extrême de son peuple envers lui. C'est ainsi qu'il avait gagné les cœurs ^ . »
1 OEuv, compl,^ X, XXVI, p. 50, Lettres,
Voilà le langage que tenait Bossuet, voilà le noble exemple qu'il ne craignait pas d'évoquer et d'invoquer, tandis qu'autour du prince tout contribuait à nourrir sa belliqueuse et funeste ardeur.
D'un autre côté, qui osa combattre cette passion plus dominante encore cbez Louis XIV que la passion de la guerre, la passion de l'amour? Fût-ce son confesseur, un P. Annat, un P. Lacbaise, un P. Letellier? Non. Impuissante ou mollissante, la compagnie de Jésus avait assez d'occuper la conscience du roi. Ce fut Bossuet qui s'évertua à l'épurer en la réglant. « Il a pris, écrivait-il, il a pris à quelques docteurs une malheureuse et inhumaine complaisance, une piété meurtrière, qui leur a fait porter des coussins sous les coudes des pécheurs, chercher des couvertures à leurs passions, pour condescendre à leur vanité et flatter leur ignorance affectée^ » Pour lui, « attaché à la route immuable de la vérité, il ne gauchit ni ne se détourna au gré des vanités, des intérêts et des passions humaines^. » Et Le Dieu nous est un témoin de ses apostoUques efforts. « Monseigneur de Meaux, écrit Le Dieu, nous dit à Versailles, le mardi 23 d'août 1701, MM. les abbés Fleury et Catelan présents : J'ai autrefois donné au roi une instruction par écrit, où je mettais l'amour de Dieu pour fondement de la vie chrétienne^. Le roi l'ayant lue me dit : je n'ai jamais ouï parler de cela, on ne m'en a rien dit. » Ainsi
* OEuv. compL, t. II, p. 200, Orais. fun. de Nicolas Cornet. 2 Ibid., p. 201.
^ Cf. ibid., t. XXVf, p. 55, Instruction donnée à Louis XIV ; Œ Quelle est la dévotion d'un roi. »
donc, tandis que ceux qui avaient charge d'âmes se taisaient ou biaisaient, ouvertement, directement, Bossuet adressait à Louis XIV de contraignantes instructions. Il y a plus , aux paroles joignant les actes , on le voit comme de ses propres mains ensevelir au Carmel la touchante La Yallière^ combattre avec l'autorité d'un évêque, braver par l'innocence inattaquable de sa vie, anéantir enfin dans la pénitence l'altiêre Montespan-, et s'il advient que le descendant de saint Louis et de Henri lY s'abaisse par vertige d'ennui jusqu'à la veuve d' un poëte burlesque et maléficié, contribuer du moins à corriger par la sainteté du mariage ce scandale inouï et cette dégradation.
On conviendra que cette intrépidité de zèle n'était pas d'un homme qui songe à sa fortune. Aussi, celle de Bossuet resta-t-elle toujours de beaucoup au-dessous de son mérite. L'évêché-pairie de Beauvais, l'archevêché de Paris, le cordon bleu, le cardinalat. Le Dieu nous apprend que toutes ces promotions, tous ces honneurs lui furent à la fois décernés par l'opinion et refusés par la cour. «Quelques-uns, écrivait La Bruyère, pour étendre leur renommée, entassent sur leur personne des pairies, des colliers d'ordre, des primaties, la pourpre, et ils auraient besoin d'une tiare ^ mais quel besoin a Trophime d'être cardinal ' ? » La Bruyère évidemment pensait à Bossuet. Ni la grandeur et la sincérité de ses services^ ni la sublimité de son génie, ni l'incorruptibilité de sa vie ne purent effacer aux yeux de Louis XIV le vice de sa naissance.
^ Du Mérite personnel.
Il sortait d'une famille de robe. La bassesse seule peut-être l'eût mis de pair avec l'aristocratie servile et asservie qui encombrait les antichambres du grand roi-, mais Bossuet fut exempt de bassesse.
Nous ne sachions chez cet homme étonnant qu'une seule faiblesse, c'est son aveugle complaisance pour son neveu. Durant la fameuse querelle du quiétisme, ce prestolet, par ses pétulances, avait déjà compromis Bossuet. Par son avidité et son ambition, il troubla Je repos, il exposa la dignité de sa vieillesse. Le Dieu ne Ta point dissimulé. Il insiste, au contraire, sur ces particularités aftligeantes, en narrateur vulgaire qui est charmé de se répandre en commérages, et nous révèle toutes les démarches de Bossuet pour assurer à son neveu sa succession à l'évêché de Meaux.
« Chacun, écrit Le Dieu en août 1703, chacun a remarqué cette suite d'actions de M. de Meaux pour se montrer et pour faire sa cour ; son livre présenté au roi (^les Instructions contre Richard Simon), et l'audience qu'il en eut le 12 de ce mois-, sa visite au P. de Lachaise, le même jour au soir -, son assistance à la procession de l'Assomption, où il donna un triste spectacle qui affligea ses amis, le fit plaindre par les indifférents et moquer par les vieux de lar.our.)> ((Courage, monsieur de Meaux, lui disait Madame, le long du chemin; nous en viendrons à bout! » D^autres : « Ah ! le pauvre M. de Meaux I » D'autres : (( Il s'en est bien tiré. » Le plus grand nombre : (( Que ne s'en va-t-il mourir chez lui 1 Mais il veut auparavant placer son neveu et faire un dernier effort. » M. l'évêque d'Amiens, qui est tant des amis de M, de Meaux,
et arrivé ici seulement depuis trois jours, a fait à M. Fleury la confidence de ce bruit qui se répand ici sourdement. « Quelle misère qu'un homme si sage, si admiré actuellement à cause de son livre, si admirable par tous les grands talents qu'il a fait briller dans sa vie, devienne l'entretien du courtisan malin, faute de savoir prendre son parti, et d'aller se préparer chez soi à la mort dans la retraite * ! »
Sans doute, cela est triste. Mais de ce que Bossuet ressentit pour son neveu une tendresse mal justifiée, il ne s'ensuit pas qu'il ait été un fanatique, un schismatique, un plat courtisan.
En somme , s'il fallait résumer l'impression que nous a laissée la lecture des Mémoires et du Journal de l'abbé Le Dieu, nous dirions qu'elle est fort approchante de celle qu'éprouvèrent les rares spectateurs, qui, en 1854-, purent assister à l'ouverture du tombeau de Bossuet. Au sein de cette poussière séculaire, parmi tous les ravages de la mort, ils reconnurent et saluèrent avec une sorte de pieux saisissement cette majestueuse figure, que le pinceau de Bigaud a rendue populaire. En lisant les Mémoires et le Journal de Le Dieu, malgré les années écoulées et au milieu de ces mille détails où se dissolvent les renommées les plus hautes, Bossuet nous est encore apparu tel que nous l'avions imaginé à méditer ses écrits, l'intelligence la plus imperturbable de son siècle , une des plus sûres inspirations que notre âge même puisse consulter.
ï Le Dieu, t. II, p. 468,
ii6 BOSSUET.
Certes, nous avons d'autres idées et des idées plus justes que Bossuet sur la liberté de conscience, sur la liberté civile, sur la liberté politique : ce sont là autant de progrès dus à la raison, au temps, aux souffrances de nos pères ,
qui sanguine nobis
Hanc patriam peperere suo
Mais Bossuet n'en reste pas moins le représentant par excellence d'un principe sans lequel il ne saurait y avoir de liberté véritable, du principe d'autorité. (t Yous courez à la servitude pur la liberté, s'écriait Bossuet, s'adressant aux libertins-, prenez une voie contraire^ allez à la liberté par la dépendance ^ » Si jamais l'Église de France songeait à élever une statue digne de lui à un des bommes qui l'bonorent le plus par le patriotisme comme par les lumières, nous voudrions que ces paroles fussent inscrites en lettres d'or sur le piédestal.
* OEuv, compl,, t. II, p. 310, Panégyrique de saint Benoît.
MADAME DE SEVIGNE