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LES ROCHERS

« Nous partîmes de Rennes, écrivait, le 31 mai 4680, madame de Sévigné àsa fille, et tout le monde me disant que j'avais trop de temps, que les chemins étaient comme dans cette chambre; car c'est toujours la comparaison. Ils étaient si bien comme dans cette chambre, que nous n'arrivâmes aux Rochers qu'après minuit, toujours dans l'eau -, et de Yitré ici, où j'ai été mille fois, nous ne les reconnaissions pas. »

Aujourd'hui, sans être comme dans cette chambre, les chemins sont meilleurs, et quand on se trouve à Rennes, il est facile en quatre ou cinq heures de se rendre aux Rochers. Comment, dès lors, ne pas visiter le château de cette femme unique, raisonnable et frondeuse, aimable sans laisser-aller, réservée sans pruderie, qui sut manier la langue avec une dextérité si rare, juger les hommes et les choses avec un incisif bon sens, dont la tendresse pour sa fille se soutint par le bel esprit et le bel esprit par une lecture immense, type accompli d'une société charmante où s'unissaient, dans une parfaite mesure, le sérieux et les élégances de la vie?

\\H MADAME DE SEVIGNE.

Marie de Rabutin-Chantal, marquise de Sévigné, née le 6 février 1620, à Paris, mariée le l*""" août i6M, veuve le 5 février 1651, morte le 18 avril 1696, à Grignan, séjourna aux Rochers dès Tannée 164-6; mais ce ne fut guère que vers 1667 qu'elle habita cette résidence d'une manière suivie et qu'elle songea à l'embellir. « J'ai acheté plusieurs terres, écrivait-elle en 1667, à qui j'ai dit, à la manière accoutumée : Je vous fais parc. »

Si l'on se demande par quel caprice la brillante marquise s'avisa de passer au fond de la Bretagne non pas seulement des étés, mais des hivers, désertant les fêtes de la cour, le commerce de ses amis, la souveraineté de l'hôtel Carnavalet , on se convainc que ce caprice était chez elle calcul et résignation. Elle avait marié sa fdie, acheté un régiment à son fils, s'était un peu ruinée pour ses enfants en dots, en établissements , « en fricassées. » Il fallait donc vivre de ménage, administrer soi-même son bien et surveiller ses revenus, a Je m'en vais comme une furie pour me faire payer; je neveux entendre ni rime ni raison. C'est une chose étrange que la quantité d'argent qu'on me doit. Je dirai toujours comme l'avare : De l'argent! de l'argent 1 dix mille écus sont bons. — Yous dites que je ne suis point avec vous, et pourquoi ? Ahl qu'il me serait aisé de vous l'apprendre, si je voulais salir mes lettres des raisons qui m'obligent à cette séparation, des misères de ce pays, de ce qu'on m'y doit, de la manière dont on m'y paye, de ce que je dois ailleurs, et de quelle façon je me serais laissé surmonter et suffoquer par mes affai-

MADAME DE SÉVIGNÉ. dl9

res, si je n'avais pris avec une peine infinie cette résolution 1 ))

D'ailleurs , madame de Sévigné avait perdu son mari; elle avait marqué dans la Fronde; elle s'était montrée l'amie fidèle de Fouquet, et Louis XIV, dont elle divulguait malicieusement l'intérieur, avait sans doute plus d'estime pour son talent que de goût pour sa personne. Ce lui était donc à tous égards comme une nécessité de ne paraître à la cour qu'à des intervalles assez rares. Elle-même f avoue : « Je mande à mon fils que c'est un grand plaisir d'être obligé d'être à la cour, et d'y avoir un maître, une place, une contenance-, que pour moi , si j'en avais eu une, j'aurais * fort aimé ce pays-là ; que ce n'était que pour ne point en avoir que je m'en étais éloignée-, que cette espèce de mépris était un chagrin, et que ;> me vengeais à en médire^ comme Montaigne de la jeunesse. )>

Ainsi la Bretagne n'attirait point madame de Sévigné, mais madame de Sévigné se condamnait tristement et sensément à la Bretagne. De là des élans de regrets : « Hélas 1 ma fille, que mes lettres sont sauvages 1 Où est le temps que je parlais de Paris comme les autres? » De là des soupirs qui expliquent et résument tout : «

« Le cœur voudrait Paris et la raison Bretagne î » Une fois sa résolution prise, madame de Sévigné sut s'y tenir. Son oncle, l'abbé de Coulanges, qui ne l'avait pas quittée depuis son enfance, et qu'elle appelait le Bien-Bon; un autre de ses parents, l'abbé de la Mousse, grand cartésien comme madame de Grignan était grande cartésienne, faisaient aux Bochers sa corn*

120 MADAME DE SÉVIG>'É,

pagnie habituelle. Son fils y venait aussi de temps à autre se rafraîchir le sang et se reposer des mécomptes de Ninon ou de la Champmeslé. « La compagnie que j'ai ici me plaît fort. Notre abbé est toujours admirable-, mon fds et la Mousse s'accommodent fort bien de moi, et moi d'eux-, nous nous cherchons toujours. » Enfin, le mariage du comte de Sévigné amena plus tard aux Rochers un nouvel hôte, mademoiselle de Mauront. Mais il ne semble pas que la spirituelle marquise fit grand état de sa bru. u Ma belle-fille n'a que des moments de gaieté, car elle est toujours accablée de vapeurs-, elle change cent fois le jour de visage sans en trouver un bon-, elle est d'une extrême délicatesse; elle ne se promène quasi pas 5 elle a toujours froid. A neuf heures du soir, elle est tout éteinte j les jours sont trop longs pour elle. »

Ajoutez à cette parenté la fille d'un gentilhomme du voisinage, une demoiselle du Plessis qui arrive aussitôt qu'on arrive, dont on se joue et qu'on rabroue, et vous connaîlrez le cercle étroit où se meut madame de Sévigné. Évidemment c'est un exil. Il lui plairait du moins de n'y être pas troublée, ou de n'en pas sortir. Mais il n'en va pas ainsi. La Bretagne ellemême a ses passions, ses importunités, ses devoirs. Cette belle cousine, qui a rebuté Bussy ^ cette veuve adorée, qui a fait mentir le vers trop fameux r

Jamais surintendant ne trouva de cruelles ;

cette frondeuse, pour qui Turenne a vainement soupiré, madame de Sévigné se voit mise en demeure

MADAME DE SÉVlGrSK. 121

par M. de Tonquedec, et i! faut que l'écoliére de Ménage supporte les « pétoffes et lanterneries des madames de Rennes ou de Yitré. » Aussi , entendez-la s'écrier : « Dieu ! que j'aime la tigrerie ! » Elle l'aime et la pratique. Une voiture se montre-t-elle au bout de l'avenue -, il est sûr que ce n'est ni M. de Chaulnes, le gouverneur de la province , ni la princesse de Tarente, ni Pomenars, ni la Murinel te-Beautè , Notre marquise se cache dans ses bois, gronde ensuite qu'on ne l'ait pas avertie \ ou s'il advient qu'on la surprenne, elle ne néglige rien, pas même les impertinences, pour se ménager « les délices d'un adieu charmant. » — « Je suis libertine plus que vous, ma chère enfant ; je laissai, l'autre jour, retourner chez soi un carrosse plein de Fouesnellerie , par une pluie horrible, faute de les prier de bonne grâce de demeurer -, jamais ma bouche ne put proférer les paroles qui étaient nécessaires. Ce n'étaient pas les deux jeunes femmes ^ c'étaient la mère et une guimbarde de Rennes et les fds. Mademoiselle du Plessis est toute telle que vous

la représentez Je l'appelle mademoiselle de Ker-

louche, ce nom me plaît. »

Et de vrai, la solitude des Rochers n'est-elle pas préférable au petit tracas de Rennes ou de Yitré?

« 11 y a de grandes cabales à Vitré : mademoiselle de Croqueoison se plaint de mademoiselle du Cerni , parce que l'autre jour, à un bal, il y eut des oranges douces dont on ne lui fit point part. »

« J'aime cent fois mieux, ma vie que celle de Rennes; ce sera assez tôt d'y aller passer le carême pour la nourriture de l'esprit et du corps. »

« Me voici encore à Rennes à dépenser mon pauvre esprit en petites pièces de quatre sous.»

Quant à Vitré, madame de Sévigné ne s'y commet guère que dans les circonstances solennelles, pour recevoir la princesse de Tarente, par exemple, ou ajouter aux splendeurs des états. Encore se sent-elle obligée à faire sur soi-même un suprême effort. « Quand je quitte Paris et mes amis, ce n'est pas pour paraître aux états ^ mon pauvre mérite, tout médiocre qu'il est, n'en est pas réduitàsesauver en province, comme les mauvais comédiens. »

Néanmoins, on ne peut refuser M. de Chaulnes, et voilà madame de Sévigné en pleins états.

Ce sont alors d'incomparables hauteurs. « Les civilités qu'on me fait sont ridicules, et les femmes de ce pays si sottes, qu'elles laissent croire qu'il n'y a que moi dans la ville, quoiqu'elle soit toujours pleine. — Madame de Chaulnes me donna à souper avec la

comédie de Tartvfe^ point trop mal jouée Hier,

je reçus toute la Bretagne à ma tour de Sévigné-, je fus encore à la comédie; c'était Andromaqiie, qui me fit pleurer plus de six larmes : c'est assez pour une troupe de campagne. »

C'est quelquefois un badinage léger, « Nous rions un peu de notre prochain ; il est plaisant, ici, le prochain, surtout quand il a dîné. »

Ce sont enfin les plus vivantes peintures : « Les états ne doivent pas être longs. Il n'y a qu'à demander ce que veut le roi ; on ne dit pas un mot ^ voilà qui est fait. Pour le gouverneur, il trouve, je ne sais pas comment, plus de quarante mille écus qui lui revien-

nent, une infinité de présents, des pensions, des réparations de chemins et de villes, quinze ou vingt grandes tables, un jeu continuel, des bals éternels, des comédies trois fois la semaine, une grande braverie, voilà les états. J'oublie trois ou quatre cents pipes de vin qu'on y boit; mais si je ne comptais pas ce petit article, les autres ne l'oublient pas, et c'est le premier. )>

Youlez-vous une autre description? Écoutez le récit de la réception de la princesse de Tarente : « M. le ducde Chaulnes envoya d'abord quarante gardes, avec le capitaine à la tête, faire un compliment; c'était à une lieue d'ici. Un peu après, madame de Marbeuf, deux présidents, des amis de la princesse, et puis enfin M. de Chaulnes, M. de Rennes, MM. de Coëtlogon, de ïonquedec, Beaucé, de Quercado, de CraltSLdo,de\i'irk\u\mim:sérieusemeniunodrapelloeletto, On arrête, on baise, on sue, on ne sait ce qu'on dit ; on avance, on entend des trompettes, des tambours, un peuple qui mourait d'envie de crier quelque

chose Nous baisâmes tout, et les hommes et les

femmes; ce fut un manège étrange : la princesse me montrait le chemin, et je la suivais avec une cadence admirable. Sur la fin, on ne se séparait plus de la joue qu'on avait approchée, c'était une union parfaite; la sueur nous surmontait, en sorte que nous étions entièrement méconnaissables. ))

N'est-ce pasun tableau à mettre dans un cadre ? Et, à tout prendre, madame de Sévigné ne trouve-t-elle pas à Vitré de quoi s'égayer plus qu'elle ne le dit? Tout cela n'empêche que, de retour aux Rochers, elle

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n'y soit transportée de joie : « Enfin, ma chère enfant, j'ai retrouvé mon abbé, ma Mousse, mon cliien, Pilois, mes maçons-, tout cela m'est uniquement bon en l'état où je suis. Quand je commencerai à m'ennuyer, je m'en retournerai. I! y a des gens qui ont de l'esprit dans cette immensité des Bretons, et il y en a qui sont dignes de me parler de vous. »

Pilois est le jardinier de madame de Sévigné. « Pilois est toujours mon favori, et je préfère sa conversation à celle de plusieurs qui ont conservé le titre de chevalier au parlement de Rennes. » Eu conséquence, la noble marquise cause avec Pilois -, mais surtout elle plante avec Pilojs,

Car que faire aux Rochers, à moins que l'on ne plante?

« Nous avons des planteurs qui font des allées nouvelles et dont je tiens moi-même les arbres. » Et ces allées reçoivent des noms recherchés, un peu à la manière des Précieuses.

C'est le labyrinthe que madame de Sévigné appelle son Petit Galimatias, c'est la Solitaire^ V Infinie, c'est V Humeur de ma fille, V Humeur de ma mère^ la place Coulanges, ]a place 31 adame, le C/oz^r^; c'est enfin le 31ail, qu'elle lient plus sûr qu'une galerie. Et ces arbres se couvrent de devises, suivant le goût alors dominant des Espagnols. « Yoici ce que j'ai écrit sur un arbre pour mon fils, qui est revenu de Candie : Vago di fama ; n csl-'A point joli pour n'être qu'un mot? Je fis écrire encore hier en Thonneur des paresseux : Bellacosa farniente. »

Planter, lorsqu'on vit à la campagne, est une dis-

traction, bâtir en est une autre -, aussi madame de Sévigné bâtissait. Elle bâtissait des Brandebourgs au fond de ses allées ^ une Capucine au centre de son parc, et même, l'argent du Bien-Bon aidant, elle bâtissait une chapelle. «J'ai dix ou douze ouvriers en l'air, qui élèvent la charpente de ma chapelle, qui courent sur les solives, qui ne tiennent à rien, qui sont, à tout moment, sur le point de se rompre le cou, qui me font mal au dos à force de les aider d'en bas. »

C'est de la sorte que la châtelaine des Rochers élevait et ornait la Carthage de ses bois, où vous l'eussiez rencontrée u toute seule tête à tète, » une canne dans une main, un livre dans l'autre, escortée d'un laquais, se promenant, le soir, jusqu'à l'heure de l'entre-chien-et-loup.

Par malheur, il parait que le ciel de Bretagne était, il y a deux cents ans , précisément ce qu'il a été en l'an de grâce 18oi, et la pluie venait constamment interrompre aux Rochers les plantations , les constructions, les promenades.

(c Je m'en vais vous entretenir aujourd'hui , ma chère enfant , de ce qui s'appelle la pluie et le beau temps. Je commence donc par la pluie, car il n'est pas question de beau temps. Il y a huit jours qu'il pleut ici continuellement-, je dis continuellement, parce que la pluie n'est interrompue que par des orages. Je ne puis sortir; mes ouvriers sont dispersés ^ je suis dans une tristesse épouvantable ^ la Mousse est tout chagrin aussi. Nous lisons, cela soutient la vie^ je poursuis cette Morale de Nicole, que je trouve délicieuse, elle ne m'a encore donné aucune leçon

contre la pluie, mais j'en attends, car j'y trouve tout, et la conformité à la volonté de Dieu pourrait me suffire, si je ne voulais un remède spécifique. »

Donc, lorsqu'il pleuvait, on lisait. On lisait même lorsqu'il ne pleuvait pas, et Dieu sait quels livres! Sans doute, pour condescendre au comte de Sévigné, on voulait bien souffrir par moment Rabelais, la Calprenède , mademoiselle de Scudéry et tutti quanti. Mais d'ordinaire c'était Plutarque, et Tacite, et Térence, le Tasse et Pétrarque-, saint Paul et saint Augustin; Josèpbe, Guicbardin, Maimbourg, la Recherche de la vérité par le P. Malebranche , ou les Variations de M. de Meaux. « J'ai apporté ici quantité de livres cboisis, je les ai rangés ce matin ^ on ne met pas la main sur un, tel qu'il soit, qu'on n'ait envie de le lire tout entier. Toute une tablette de dévotion ! bon Dieu ! quels points de vue pour bonorer notre religion 1 L'autre est toute d'histoires admirables, l'autre de morale, l'autre de poésies, et de nouvelles, et de mémoires. Les romans sont méprisés et ont gagné les petites armoires. Quand j'entre dans ce cabinet, je ne comprends pas pourquoi j'en sors. «

Comment, après cela, ne pas estimer chez madame de Sévigné la solidité, l'étendue de l'intelligence autant que la finesse et l'agrément ? Comment aussi ne pas ressentir la plus sincère admiration pour une époque oii une femme, au fond d'une province, dans un obscur château, se nourrissait de telles lectures et professait un tel culte pour les choses de l'esprit?

Enfin , la correspondance tenait une grande place

dans les occupations de madame de Sévigné, et, de la même plume dont elle arrêtait des comptes de cuisine ou de fermage, elle écrivait ces lettres inimitables, pleines de verve et d'abandon, brillantes et légères, éloquentes parfois et qui ne lassent jamais, tour à tour idylles, drames, dissertations, comédies, factums, 011 la cour et la ville se réflécbissent comme en un miroir, et qui souvent à notre gré, égalent l'auteur à La Bruyère ou au duc de Saint-Simon luimême. De Paris, de Fontainebleau, de Saint-Germain, de Versailles, les nouvelles arrivaient aux Rocbers et revenaient à Versailles, à Saint-Germain, à Fontainebleau, à Paris, répercutées par une magique voix. On dictait les paroles, madame de Sévigné les mettait en musique.

Voilà quelle était la vie qu'on menait aux Rocbers. Madame de Sévigné a pris soin elle-même d'en résumer, dans une lettre, les principaux traits :

(( Voulez-vous savoir notre vie, ma cbère enfant? la voici : nous nous levons à buit beures , la messe à neuf; le temps fait qu'on se promène ou qu'on ne se promène pas ; souvent cbacun de son côté. On dîne fort bien • il vient un voisin, on parle de nouvelles; nous travaillons l'après-dînée, ma belle-fille à toutes sortes de cboses, moi à deux bandes de tapisserie. A cinq beures, on se sépare; on se promène, ou seule, ou en compagnie-, on se rencontre à une place fort belle, on a un livre, on prie Dieu, on rêve à sa cbère fille, on fait des cbàteaux en Espagne, en Provence, tantôt gais, tantôt tristes. Mon fils nous lit des livres très-agréables et fort bons ; cela nous amuse et nous

128 MADAME DE SEVIGNE.

occupe ; nous raisonnons sur ce que nous avons lu... Recevoir des lettres, y fêiire réponse, tient une grande place dans notre vie, principalement pour moi. Enfin, ma fille, c'est une chose étrange comme avec cette vie tout insipide, et quasi triste, les jours courent et nous échappent... Nous soupons à huit heures. Sévigné lit après le souper, mais des livres gais, de peur de dormir-, ils s'en vont à dix heures; je ne me couche guère que vers minuit. Yoilà quelle est à peu près la règle de notre couvent ^ il y a sur la porte : Sainte liherté, ou : Fais ce que tu voudras, »

Tel est le prestige, vainqueur des siècles, qui s'attache au nom de ceux qu'ont immortalisés leurs écrits, qu'on se plaît encore à parcourir les heux où vécut madame de Sévigné, à respirer quelques instants l'air qu'elle respira, à retrouver en quelque sorte les traces de ses pas.

Juvat ire. ,

Deserlosque videre locos.

De Rennes aux Rochers , la route inévitable est celle de Vitré. Aussi bien, la ville de Bernard d'Argentré ne fût-elle pas le droit chemin, elle vaudrait la peine qu'on se détournât pour examiner sa forteresse démantelée , qui résista, pendant la Ligue, au duc de Mercœur, son église Notre-Dame et le ^bizarre alignement des rues. Imaginez sur un monticule une ceinture de tours dégradées par le temps , dont les créneaux sont devenus d'immenses et gazouillantes volières-, dont les cimes transformées en terrasses remettent en souvenir les jardins de Sémiramis-, où

d'abondantes roses s'épanouissent sur de vieilles murailles comme de frais visages sous un crêpe noir 5 jetez sur tout ceci, avec les blanches lueurs de l'aube, les doux reflets d'une chatoyante verdure, par une matinée de juillet : voilà Yitré. Ses rues étroites, montueuses, tortueuses, le long desquelles circule une grossière colonnade en bois, ressemblent aux rues d'une ville arabe. D'autre part, des inscriptions gravées au-dessus des portes rappellent les temps passés. Sur une porte, on \\t : On a beau sa maison hastir; si le Seigneur ny met la main^ cest baslir en va2w,16l9. Sur une autre : Pax sit hanc domum habitanlibusl 1621. Ce sont les vestiges du calvinisme au sein de la catholique Bretagne. D'ailleurs, une population misérable, chétive-, plus de Tartvfe, d'Andromaque , mais Polichinelle , je pense , les jours de foire; plus de Bas-Bretons u dorés jusqu'aux yeux, » mais un sous-préfet. Aussi, lorsqu'on a visité Notre- Dame, où se remarque une chaire extérieure, historiée de grotesques, et qu'on a déjeuné à la tour de Sévigné, présentement modeste auberge, on n'a plus qu'à poursuivre sa route jusqu'aux Rochers.

Les Rochers, qui furent achetés par les Sévigné vers l'an 1400, ressortissaient de la baronnie de Vitré. C'est pourquoi nous trouvons , dans les actes d'aveu rendus par la famille en 1553 et 1G88, une description détaillée du manoir à l'époque où l'habitait madame de Sévigné : « Consistant ledit manoir en très-grands et beaux bâtiments, grosses tours et tourelles, défenses, canonnières et fortifications, pour la garde et conservation dudit manoir seigneurial, et tout ce qui

en dépend ; avec une grande chapelle , une fuie et refuge à pigeons , grands et profonds fossés , hautes murailles ornées des écussons dudit seigneur marquis de Sévigné. »

Au commencement du règne de Louis XV, l'appareil féodal fut détruit, et on bâtit, en même temps que de nouvelles écuries et de nouveaux communs , l'aile du château qui s'avance vers la chapelle. Aujourd'hui tout cela n'offre plus guère qu'une ruine assez mal conservée , et c'est à peine si on a laissé subsister quelques tourelles. Nous avions du moins espéré visiter la partie du logis qui est manifestement celle où se tenait madame de Sévigné, et qu'en 1819 M. de Jouy mentionnait dans son interminable Ermite. Attente trompeuse ! Le propriétaire actuel, M. le marquis de N...., qui apparemment se lasse d'habiter un monument, a eu recours au plus ingénieux moyen pour dépister les voyageurs et se débarrasser des curieux. Il a fait transporter au rez-de-chaussée du château quelques vieux meubles, quelques tableaux-, un domestique vous les montre : voilà les reliques; tout est dit, il n'y a pas à réclamer.

Et d'abord vous êtes introduit dans le salon, pièce sombre, humide, mal éclairée, que tapissent les portraits des Sévigné, copies supportables de Mignard et peut-être de Rigaud. En premier lieu, la marquise, (( au nez carré, aux yeux petits, » mais pétillants; puis la froide comtesse de Grignan; plus loin le marquis de Sévigné, aux moustaches retroussées , à la lèvre voluptueuse j dans un autre panneau , la bien-

veillante figure de l'abbé de Coulanges^ au delà, le sauvage Guidon.

Du salon , en traversant la salle à manger , et toujours sur la même ligne, vous passez dans ce qu'on nomme imperturbablement la chambre de madame de Sévigné. M. de Jouy avait vu un lit en satin jaune ^ nous y avons vu un lit en satin cramoisi , et des fauteuils de même couleur. Dans un coin, un secrétaire en marqueterie, où l'on vous montre une écritoire en laque et des registres chargés d'une écriture douteuse. Autour des murs, quelques portraits : le portrait de sainte Chantai, aïeule de l'illustre marquise; le portrait de Pauline de Grignan, depuis madame de Simiane, qui n'hésita pas à vendre les Rochers. Ensuite on donne un tour de clef, et vous entrez dans le cabinet de toilette de madame de Sévigné. Vous vous asseyez dans son vaste fauteuil , et le cicérone galonné qui vous conduit, prenant une boîte, en tire une houppe , dont il fait mine de vous poudrer pour compléter la démonstration.

Des anciens bâtiments, la chapelle est, à beaucoup près, le mieux conservé. La forme en est octogone, et un beffroi la surmonte, dont le tic-tac monotone invite au recueillement et aux graves pensées. A l'intérieur, rien n'a été changé. « J'ai un tableau de la sainte Vierge sur mon autel , dit quelque part madame de Sévigné, un crucifix et mon écriteau : Soli Deo honor et gloria. o Je ne sais quelle main a effacé cet écriteau un peu janséniste, et qui semblait exclure le culte des saints. Le crucifix du moins a été respecté et aussi le tableau qui représente l'An-

\ù2 MADAME DE SEVIGNE.

nonciation, toile médiocre, où rien n'accuse la touche d'un maître, mais dont les couleurs, malgré la vétusté, conservent une vive fraîcheur.

Lorsque vous êtes sorti de la chapelle , on vous ouvre la grille du parc, et vous pouvez y errer à loisir. Mais, hélas 1 n'y cherchez pas les beaux arbres de madame de Sévigné, ni son mail, ni ses allées, ni ses mystères. Tout est bouleversé, confondu, et le labyrinthe, ne vous apparaît plus que sous les vulgaires dehors d'un potager. Cependant on reconnaît la place Madame, espèce de belvédère d'oiJ les yeux s'égarent sur un océan d'herbes, de prairies, de taillis, où pointent çà et là les aiguilles de quelques clochers lointains. On reconnaît aussi la place Coulanges, qu'entoure un ruban de maçonnerie coupé par des grilles, au travers desquelles s'aperçoivent les massifs dévastés.

Il existe sur cette place Coulanges un écho , que découvrit, après la mort de sa mère, M. le comte de Sévigné -, c'est à lui que nous avons confié , en quittant les Rochers, nos plaintes et nos adieux. Nous nous sommes plaint que les fêtes de l'esprit eussent cessé, que le goût des lettres allât chaque jour se perdant, que les âmes exténuées n'eussent plus d'amour que pour les modes qui passent et les bagatelles.

Nobles femmes (car il en est encore sur la terre), ces plaintes, les avez-vous entendues? C'est à vous de les écouter. Assez et trop longtemps on nous a vanté les mœurs de la démocratie, sa rogue ignorance et ses rudes manières. Rendez-nous l'urbanité,

MADAME i)E SEVIGNÉ. 133

les grâces, les délicatesses exquises du siècle de Louis XIV. Restituez à la France la seule civilisation qui lui convienne, la civilisation selon l'esprit^ préservez-la d'une civilisation selon la chair, civilisation factice, qui dévore les États-Unis et qui n'est que grossièreté ou décadence 1

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