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LES CHARMETTES

Ce qui m'était resté de l'écrit tronqué, incohérent, saturé d'impudence et violent d'orgueil que J.-J. Rousseau a Lien osé intituler Confessions , c'était, parmi les impressions les plus tristes, un poétique souvenir des Charmettes.

C'est ce même souvenir qui revient, à chaque page, dans les ouvrages du philosophe de Genève, comme un idéal tour à tour et comme un regret.

« A Venise, écrivait Rousseau, dans le train des affaires puhliques, dans la dignité d'une espèce de représentation, dans l'orgueil de projets d'avancement^ à Paris, dans le tourbillon de la grande société, dans la sensualité des soupers, dans l'éclat des spectacles, dans la fumée de la gloriole, toujours mes bosquets, mes ruisseaux, mes promenades sohtaires venaient, par leur souvenir, me distraire, me contrister, m'arracher des soupirs et des désirs ^ . . . . »

* OEuvres complètes de J.-J. Rousseau. Paris, Lefèvre, 1839» 8 vol. T. I, p. 586, Confessions,

« Je m'écriais : Alil ce ne sont pas encore ici les Charmettes^.. »

« Une maison isolée, au penchant d'un vallon... C'est là que, dans l'espace de quatre ou cinq ans, j'ai joui d'un siècle de vie et d'un bonheur pur et plein, qui couvre de son charme tout ce que mon sort présent a d'afîreux ^. )>

Voilà les regrets ; voici l'idéal .

(( Je n'irais pas me bâtir une ville en campagne et mettre, au fond d'une province, les Tuileries devant mon appartement. Sur le penchant de quelque agréable colline bien ombragée, j'aurais une petite maison rustique, une maison blanche avec des contre-vents verts ^. »

Ce sont encore les Charmettes.

Me trouvant donc dernièrement à Chambéry, j'ai voulu visiter cette retraite si vantée. Ce n'était point, je l'avoue, par idolâtrie; je me proposais une simple promenade et non pas un pèlerinage. Mais j'étais curieux de contrôler les pathétiques descriptions que Rousseau a répétées « de ses chères Charmettes, w et il me paraissait instructif de considérer les lieux où s'était complu, où s'était formé ce fantasque et ardent génie. Car, si «le style est l'homme même, » l'homme, et, par conséquent, le style, n'est-ce pas, à beaucoup d'égards, le pays où l'homme a vécu ? Et par style, j'entends à la fois les expressions et les idées. Sans doute, il ne faudrait pas, même en cela, exagérer l'in-

* Confessions, t. I, p. 409.

2 T. I, p. 820, Dixième Promenade,

3 Jimile, l. 111, 1. IV, p. 422.

fluence des climats. Il n'y a pas, à vrai dire, de latitude pour la pensée, et, non plus que la morale, l'intelligence ne connaît pas de méridien. Toutefois, il ne serait pas exact de prétendre que la contrée qu'habite un écrivain n'exerce aucune inlluence sur ses conceptions, et que son imagination ne revêt jamais les teintes de l'horizon que rencontrent habituellement ses yeux. Aux inspirations du génie s'ajoutent évidemment les inspirations de la nature.

Or, il m'avait semblé, à consulter les écrits de Rousseau, qu'il y avait chez lui deux hommes : 1° un aventurier qui a couru le monde, et non pas toujours le plus exquis ni le meilleur-, 2" un solitaire, dont l'existence s'est, en grande partie, écoulée au miheu des champs.

Visiter les Charmettes, c'était, d'une certaine manière, vérifier ce dernier point.

Je me mis donc en route par une belle matinée d'août, et de Chambéry aux Charmettes, le chemin, qui d'ailleurs n'est pas long, ne me fut qu'un enchantement.

En effet, à peine est-on sorti de la ville que les regards éblouis rencontrent un paysage digne tout ensemble du pinceau de Ruysdaël et de la palette de Potter. Ici, de gigantesques montagnes, âpres, dénudées, le Désert^ la Dent de Nivoïet^ où le. soleil blanchissant scintille comme sur des blocs de diamant. Là, de fraîches prairies, un paisible vallon, que domine une colline tout enrubanée de verdure et de pampres, toute parsemée de champêtres mais coquets réduits. A micôte, un pâtre m'indiqua les Charmettes. Un sentier

virgilien y conduit, le long duquel gazouille un ruisseau et brille encore le tendre éclat de la pervenche ^ Contraste désolant! Ce fut un muet qui m'ouvrit la demeure deFhomme qui a su donner à l'éloquence française comme un tour nouveau. Attiré par ses gestes, bientôt, du fond d'une basse-cour, accourut le cicérone officiel, vieille paysanne aux larges coiffes, à la croix d'or suspendue au cou par un velours noir. En vérité, il ne tenait qu'à moi de me figurer que j'allais être introduit auprès de Rousseau par la servante de madame de Warens. Mais, si je m'étais fait une pareille illusion, elle n'aurait pas duré, car le propriétaire actuel des Charmettes, Monsieur R"**^, a rigoureusement interdit l'accès des chambres qui composent le premier et unique étage de ce modeste logis. Que d'autres le regrettent. Pour moi, je ne m'en plains pas. Les rideaux et l'écritoire de Rousseau, son herbier et sa canne ne m'importent guère, et c'est avec la plus profonde indifférence que j'ai vu, au rez-dechaussée, quelques prétendues épaves de son mobilier, une montre, une épinette, des portraits, qu'hésiterait à signer un peintre d'enseignes ^.

1 Cf. Confessions, t. I, p. 223.

2 M. R.... a public sur les Charmettes (Chambcry, 1838} une notice où brille dans tout son lustre le bel esprit provincial. On y trouve des indications d'auberger,, en même temps qu'une appréciation du génie de Rousseau. C'est avoir mêlé l'agréable à l'utile.

3 Rousseau est représenté le Contrat social à la main, et madame de Warens agacée par un personnage qui ressemble fort à un satyre.

Ce qui m'a intéressé aux Charmettes, c'est l'aspect général des choses. Depuis 1660, époque ou un gentilhomme de Chambéry, M. de Conzié, prit fantaisie de se construire cette petite manse féodale, presque rien n'y a été changée La chapelle seule a comme disparu^. Convertie d'abord en un four, elle n'est plus maintenant qu'une ruine, mais tout le gros des bâtiments subsiste. A gauche, la métairie^ adroite, pour le maître, une maison très-logeable, aux dispositions rustiques, « aux contre-vents verts, w « Au-devant, un jardin en terrasse, une vigne au-dessus, un verger au-dessous-, vis-à-vis, un petit bois de châtaigniers, une fontaine à portée-, plus haut, dans la montagne, des prés pour l'entretien du bétail, enfin tout ce qu'il faut pour un petit ménage champêtre^. »

1 Les armes de M. de Conzié et le millésime iG60 se voient encore sur la porte principale. On a conservé de même la plaque de marbre que Hérault de Sécheiles fit placer, en 1792, sur la façade des bâtiments, lorsqu'il était commissaire de la Convention dans le département du Mont-Blanc, et où se lisent ces vers :

Réduit par Jean-Jacques habité,

Tu me rappelles son génie,

Sa solitude, sa Qerté,

Et son malheur et sa folie.

A la gloire , à la vérité,

Il osa consacrer sa vie,

Et fut toujours persécuté

•Ou par lui-même ou par l'envie.

2 Cf. Confessions, t. I, p, 240. « Nous partîmes ensemble et seuls de bon matin, après la messe qu'un carme était venu nous dire, à la pointe du jour, dans une chapelle attenante à la maison. »

^ ^ Ibid., p. 221,

J.-J. ROUSSEAU. iôG

C'est sur cette terrasse, dans ce jardin, dans ce petit bois de châtaigniers que j'ai erré avec une sorte de ravissement. Mille senteurs parfumaient l'atmosphère ^ les plantes se dilataient à l'air salubre du matin, et le silence du vallon n'était interrompu que par le bourdonnement des abeilles ou par le bêlement des troupeaux. On imaginerait malaisément un lieu plus propice à la rêverie.

Ce n'est pas tout. Ce charmant tableau se change en un spectacle grandiose, si, gravissant la colline, on s'engage dans le sentier où, chaque matin, se promenait Rousseau. « Je me levais tous les matins avant le soleil- je montais par un verger voisin dans un très-joli chemin, qui était au-dessus de la vigne et suivait la côte jusqu'à Chambéry ^ ^) Là, se déroule un panorama splendide, que la vue peut à peine embrasser. En face, les Alpes, majestueusement assises sur leur base immense de granit. A leur pied, un océan de verdure, où se perdent les toits grisâtres de Chambéry, et, à l'extrême limite de cette plaine ondoyante, l'azur métallique du lae du Bourget. En présence de cette magnificence, on contemple, on admire et on comprend que Rousseau ait fait d'une telle scène le préambule de la Prof es- ,sion de foi du Vicaire savoyard"^.

Ainsi, par une simultanéité très-rare, et qu'on croiraitd'abord impossible, le gracieux et le sublime se rencontrent dansle canton délicieux que je venais de par-

1 Confessions, t. I, p. 252.

2 i:?niley t. III, p. 509.

4iO J J. ROUSSEAU.

courir. C'est pourquoi, si je quittai les Charmettes, « sans baiser la terre et les arbres, w comme Rousseau, ce ne fut pas du moins « sans me retourner, comme lui, plusieurs fois en m'éloignant ^ )) Je voulus même prolonger les pénétrantes émotions dont j'étais rempli, et, rentré à Chambéry, je me procurai les Confessions,

Le dirai-je? à peine revenu des Charmettes, je nourrissais le secret désir de les revoir. Après a¥oir de nouveau parcouru « le labyrinthe obscur et fangeux des Confessions'^, » je sentis mon ardeur se refroidir et tomber.

J'eus horreur de ce perpétuel et incestueux échange des noms les plus sacrés que puissent prononcer des lèvres humaines. Je n'éprouvai que du dégoût pour cette femme esprit fort, vicieuse par système, immorale sans entraînement, dévote sans piété et savante sans instruction, la conscience tout obstruée d'un fatras de grandes maximes sans vertu.

Ah! si les Charmetes avaient eu vraiment pour hôtes une mère et son fils , l'auteur des Confessions aurait pu célébrer à bon droit « sa vie innocente et tranquille ^ » Mais le paysan Claude AnetS

1 Confessions, l. I, p. 227.

2 Ibid., p. 27. « J'ai fait le premier pas et le plus pénible dans le labyrinthe obscur et fangeux de mes Confessions, »

2 Ibid., p 252.

* Ibid., p. 259.

J.-J. ROUSSEAU. Ul

mais le perruquier Wintzenried' , dont il partage ou cherche à couvrir l'infamie^ mais, au miheu de cet entourage mallionnête, cette scandaleuse existence, tout cela révolte et ne donne que trop raison à Rousseau, lorsqu'il soutient par boutade que « la seule morale à la portée de son siècle est la morale du bilboquet^.

Rousseau aura beau comparer madame de Warens tantôt à madame de Longueville et tantôt à madame de Chantai ^ l'appelant u la meilleure des femmes et des mères*. »

11 aura beau s'écrier avec un accent lyrique : c( Allez, âme douce et bienfaisante, auprès des Fénelon, des Rernex, des Catinat et de ceux qui, dans un état plus humble, ont ouvert, comme eux, leur cœur à la charité véritable-, allez goûter les fruits de la vôtre et préparer à votre élève la place qu'il espère un jour occuper auprès de vous^. »

* Confessions, t. I, p. 238.

2 Ih'id., p. 200. a Que les plaisants rient s'ils veulent, maïs je soutiens que la seule morale à la portée du préseïU siècle est la morale du bilboquet. »

3 Ibid., p. 58. « Elle était, née pour les grandes affaires. A sa place, madame de Longueville n'eût été qu'une tracassiC're; à la place de madame de Longueville, elle eût gouverné l'État.... Le bon évêqiie de Bernex, avec moins d'esprit que François de Sales, lui ressemblait sur bien des points; et madame do Warens, qu'il appelait sa fllle et qui ressemblait à madame de Cbantal sur beaucoup d'autres, eût pu lui ressembler encore dans sa retraite, si son goût ne l'eût détournée de l'oisiveté d'un couvent. »

* Confessions, Ibid.y p. 599, ' Ibid., t. I, p. S99.

i42 J.-J. ROUSSEAU.

Ces comparaisons ne seront que des inconvenances, et ces apostrophes que de ridicules exclamations.

Malgré le fard de sa parole, Rousseau n'a jamais réussi à donner le change à ses proches touchant madame de Warens' : aux yeux de la postérité, en déshonorant une femme dont, après tout, il avait mangé le pain, il s'est lui-même déshonoré.

Quoi qu'il en soit, telle est l'éloquence magique des choses, telle est la puissance, hien que déréglée, du génie de Rousseau, que, nonohstant de repoussants détails, ce qu'il écrit sur les Charmettes attache, émeut, ravit. Car, en dépit des années et des traverses , ces lahleaux champêtres ne sont pas sortis de sa mémoire, et leur empreinte s'y montre aussi vivante que celle de la lumière sur une lame d'acier.

n convient en effet de distinguer trois parties très-différentes dans les Confessions^ que Rousseau se mit à rédiger , à Fàge de cinquante-huit ans , (( déjà vieux et dégoûté des vains plaisirs de la vie^. »

La troisième partie manque complètement. «Rousseau n'a pas eu la force d'y travailler ^ : cecidere manu s j et c'est dans l'étrange mémoire intitulé : Rousseau juge de Jean- Jacques^ Dialogues^^, qu'il

^'Correspondance, t. VII, p. U. Lettre à son père. — Ibld.j p. 41. Lettre à madame de Sourgel.

^ Les Rêveries, quatrième Promenade, t. I, p. 762. ^ Confessions, t. I, p. 658,

faut chercher les informations qu'il nous a laissées sur lui-niême, à partir de 1763 jusqu'aux approches de sa mort, arrivée en 1778. Ce factum, qu'il tenta de déposer sur le maître-autel de Notre-Dame pour qu'il parvînt au roi, est, à n'en pas douter, l'œuvre d'un cerveau dérangé. Ce ne sont que gémissements, soupçons universels, protestations d'innocence, invocations et invectives contre sesprétenduspersécuteurs.

Cette mêmeetmaladivepréoccupationde soi-même, cette plainte perpétuelle pour des maux souvent imaginaires, ces monotones et bruyants sanglots d'halluciné remplissent déjà et contribuent à gâter la seconde partie des Confessions^, Rousseau, d'ailleurs, déclare « ne s'en être occupé que par force et le cœur serré de détresse^; » car elle le prend à l'année 1741, (( partant à regret pour Paris et déposant son cœur aux Charmettes^, » et « ne lui offre que malheurs, trahisons, perfidies, que souvenirs attendrissants et déchirants ^ »

C'est uniquement la première partie de ses Confessions que Rousseau a écrite « avec plaisir, avec complaisance, à son aise \ » Ainsi que tous les vieillards, il aime à se reporter vers les premiers bégaye-

* Cf. Servan, Œuvres complètes. Paris, i82S. Réflexions sur les Confessions, t. II, p. 35o. « La devise des premiers ouvrages de Rousseau, dit très-bien Servan, serait ces quatre mots : « Tout le monde se trompe, » et la devise des derniers : « Tout « le monde m'a trompé. »

2 Confessions, t. I, p. 268.

3 Ibid., p. 269.

* Ibid,, p. 268.

** Jbid,j même page.

iH J.-J. ROUSSEAU.

ments de son enfance. Le souvenir du temps passé aux Charmettes l'occupe particulièrement tout entier. c< Rien de tout ce qui m'est arrivé durant cette époque chérie, rien de ce que j'ai fait, dit et pensé tout le temps qu'elle a duré, n'est échappé de ma mémoire. Les temps qui précèdent et qui suivent me reviennent par intervalle; je me les rappelle inégalement et confusément, mais je me rappelle celui-là tout entier comme s'il durait encore. Je ne vois plus rien dans l'avenir qui me tente; les seuls retours du passé peuvent me flatter, et ces retours, si vifs et si vrais dans l'époque dont je parle, me font souvent vivre heureux, malgré mes malheurs*. »

C'est pourquoi il s'y arrête avec insistance. « Moments précieux et si regrettés 1 Ah 1 recommencez pour moi votre aimable cours-, coulez plus lentement dans mon souvenir, s'il est possible, que vous ne fîtes réellement dans votre fugitive succession. Comment ferai-je pour prolonger à mon gré ce récit si touchant et si simple ^^^ » Sous le ciel pluvieux de l'Angleterre, où il est venu chercher un asile, « en face d'une nature engourdie et paresseuse ^, )> ce lui est un passe-temps et une consolation que de u tourner ^ » de pittoresques descriptions.

1 Confessions, t. I, p. 222.

2 md.,t. I,p. 2-22.

3 A WooUon, clans le comté de Derl)y, chez un riche Anglais, M. Davenport. Cf. Correspondance, t. VIII, p. 162. LeUre à ni.itiame deLuze; — Tbid.,j). 209. LeUre à niilord Maréchal. «L'occupalion, pour les jours de pluie fréquents en ce pays, est d'écrire ma vie. »

♦ Confessions^ t. I , p. 268.

Et cependant, quelque complaisance qu'il y ait apportée, ses descriptions des Charmettes se trouvent parfaitement lidèles. C'est bien là, dans ce charmant asile, que se lit entendre à Rousseau « la voix argentée de la jeunessep) c'est bien là, et sous ces influences alpestres, que s'est formé ce style prestigieux, éblouissant et sonore, qui caresse les sens, fascine l'imagination, mais laisse le cœur froid et l'esprit troublé-, ce style, pensées et expressions, qui parmi nous a fait école, à peu près comme autrefois en Grèce celui du sophiste Gorgias.

En efl'et, le style de Rousseau ne coule point de source, comme, par exemple, le style de Voltaire. C'est le fruit assez lent et tardif, le résultat complexe et laborieux d'études opiniâtres, de la culture d'un génie musical et des inspirations d'une nature cbampêtre.

J'étonnerai beaucoup et blesserai peut-être les admirateurs de Rousseau en avançant qu'au début son français est mêlé de savoyard et entaché de jargon, Pourtant rien n'est plus vrai. Que les enthousiastes relisent entre autres, pour s'en convaincre, quelquesunes de lettres de leur idole à madame de Warens. Rousseau lui-même en convient, k 11 cousait des phrases des livres avec des locutions d'apprenti '. » Ce ne fut que peu à peu n qu'il s'accoutuma à réflé-

1 Cofi/csbions, i. I, p. b{j.

i46 J.-J. ROUSSEAU.

chir sur l'éloculion , sur les constructions élégantes*, qu'il s'exerça à discerner le français pur des idiomes provinciaux*. »

Et d'abord , il est intéressant de rappeler quelles fortes études , indigestes , confuses je le veux , mais enfin quelles fortes études Rousseau s'imposa de luimême aux Charmettes.

«J'avais apporté des livres, j'en fis usage ^.

Ceux qui mêlaient la dévotion aux sciences m'étaient les plus convenables; tels étaient particulièrement ceux de l'Oratoire et de Port-Royal; je me mis à les lire ou plutôt à les dévorer. . . . ^ »

« Après une beure ou deux de causerie, j'allais à mes livres jusqu'au dîner. Je commençais par quelque livre de pbilosopbie, comme la Logique de PorU Moyaî^ V Essai de Locke, Leibniz, Descartes etc. ^ >^

» Confessions, t. I, p. 56.

« Ihid, p. 230.

3 ma., p. 228. Cf., p. 238.

* Ihïd., t. I , p. 235. Cf. Mélanges , t. V, p. 4.^0. Dans une pièce de poésie intitulée le Verger des Charmettes , Rousseau rappelle encore les lectures auxquelles il s'appliquait. Le catalogue en est curieux à consulter.

Avec Locke , je fais l'histoire des idées ,

Avec Kepler, Wallis, Barrow, Raynaud, Pascal,

Je devance Archimède et je suis THospital...

Tantôt avec Leibniz, Malebranche et Newton,

Je monte ma raison sur un sublime ton...

Je tâtonne Descartes et ses égarements...

Là Pline et Nieuwentit m'aident de leur savoir,

M'apprennent à penser...

Télémaque ti Sélhos me donnent leur leçon...

Ou bien dans Cléveland j'observe la nature... Tantôt aussi de Spon parcourant les cahiers,

La philosophie, les lettres n'étaient pas seules rohjet des études de Rousseau.

Circonstance qu'il importe de noter, les matliématiquesavaient leur tour.et aussi l'astronomie etl'histoire.

« Je passais de là à la géométrie élémentaire. — Je ne goûtai pas celle d'Euclide, qui cherche plutôt la chaîne des démonstrations que la liaison des idées-, je préférai la géométrie du P. Lamy, qui dès lors devint un de mes auteurs favoris. L'algèhre suivait, et ce fut toujours le P. Lamy que je pris pour guide. Quand je fus plus avancé , je pris la Science du ca''cul du P, Rpynavdj puis son Analyse démontrée *. »

Pi> ma patrie en pleurs je relis les dangers...

0 vous, t-^ndre Racine! ô vous, aimable Horace!

Dans mes loisirs aussi -vous trouvez votre place ;

Clairville, Saint-.Aubin, Plutarqne, Mézeroy,

Despréaux, Cicéron, Pope, Rollin, Barclay,

Et vous, trop doux Lamotte, et toi, touchant Voltaire,

Ta lecture à mon cœur restera toujours chère.

Rousseau n'abandonna jamais les fortes lectures. C'est ainsi qu'on le voit, à Venise, au milieu des affaires et des dislraclions, écrire à un de ses correspondants pour lui demander des livres (t. VII, p. 49): «J'ai choisi les livres dont la liste est cijointe :

« Hoffmann, ^pxkow ;

« Newton, Arithmelka ;

« Ciceronis Opéra omma -,

« Usserii Annales;

« Géométrie pralxfjo de Menesson -Mnllet ;

« Eléments de mathématiques du P. La mi;

« Dictionnaire de Bayle.

« Si vous jugez que les œuvres de Despréaux, de l'édition in-4o, puissent passer sur tout cela, vous aurez la bonté de les y joindre. »

1 Confessions, t. 1, p, 233. Cf., p. 215. « Quand j'allais à Ge-

« Après midi , je retournais à mes livres. — Je m'occupais, sans gêne et presque sans règle, à lire sans étudier. La chose que je suivais le plus exactement était rhistoire et la géographie... Je voulus étudier le P. Petau et je m'enfonçai dans les ténèbres de la chronologie-, mais je me dégoûtai de la partie critique , qui n'a ni fond ni rive , et je m'affectionnai par préférence à l'exacte mesure des temps et à la marche des corps célestes. J'aurais même pris du goût pour l'astronomie si j'avais eu des instruments-, mais il fallut me contenter de quelques éléments pris dans les livres et de quelques observations grossières faites avec une lunette d'approche , seulement pour connaître la situation générale du ciel '. »

On avouera que Rousseau employait assez bien ses loisirs aux Charmettes et qu'il dut se faire de la sorte un riche « magasin d'idées'^. »

Or, en même temps qu'il développe son intelli-

tiève, je logeais chez ma tanle, et je m'amusais à fureter et à feuilleter les livres et papiers que mon oncle avait laissés. Ma tante m'eût laissé tout emporter... Je me contentai de deux ou trois livres commentés de la main de mon grand-père Bernard, le ministre, et, entre autres, les œuvres posthumes de Rohault, in-40, dont les marges étaient pleines d'excellentes scolies, qui me firent aimer les mathématiques. »

Cf., t. VII, p. 29. Lettre à madame de ^yarens. « Je tous dirai en passant que j'ai lâché de ne pas perdre entièrement mon temps à Montpellier ; j'ai fait quelques progrès dans les mathématiques... »

* Confessions^ t. 1, p. 236.

5 Ib'id., p. 2ô5. « Je me dis: Commençons par me faire un magasin d'idées, vraies ou fausses, mais nettes. »

gence et se donne autant qu'il est en lui une solide instruction, Rousseau se propose d'apprendre à écrire. Dans cette vue, plus tard il étudiera le grec. {( Je bouquine , j'apprends le grec ^ » Il se pénétrera de la poésie d'Homère ^; il lira Platon dans la traduction de Ficin ^ ^ et à défaut du grec , qu'il ne sut jamais, il saura du moins l'italien dans sa pureté, « cette langue douce, sonore, harmonieuse et accentuée plus qu'aucune autre''. » Plus tard aussi, se rompant aux difficultés de la traduction latine, il s'essayera sur Tacite^ et sur Sénèque^. Mais c'est aux Charmettes qu'il commence cette étude du latin. « Le latin était mon étude la plus pénible , et dans laquelle je n'ai jamais fait de grands progrès. Je me mis d'abord à la Méthode latine de Port-Royal, mais sans fruit. Ces vers ostrogoths me faisaient mal au cœur et ne pouvaient entrer dans mon oreille. Il fallut abandonner cette étude à la fin. J'entendais assez la construction pour pouvoir lire un auteur facile à l'aide d'un dictionnaire. Je suivis cette route, et je m'en trouvai bien. Je m'appliquai à la traduction, non par écrit, mais mentale, et je m'en tins là. A

* Correspondance, t. VII, p. 72. Lettre à madame de Warens.

2 Cf., t. VI, p. 102, Essai sur Vorhjine des langues; ch. vi: « S'il est probable qu'Homère ait su écrire. »

3 Cf., t. IV, p. 570, Contrat social ; t. VI, p. 142, Lettre sur la musique française; p. 679, Dictionnaire de musique.

* T. VI, p. 148, Lettre sur la musique française.

' T. V, p. 3S3 , Traduction du premier livre de l'histoire de Tacite.

* T. V, p. 399, Traduction, de VApocolohintosïs de Smèque,

force de temps et d'exercice , je suis parvenu à lire assez couramment les auteurs latins, mais jamais à pouvoir ni parler ni écrire dans cette langue '. »

Ce que cherche Rousseau dans l'étude des langues étrangères ou des langues mortes, particulièrement du latin, c'est d'ailleurs beaucoup moins peut-être une source de connaissances qu'un moyen de se former à l'harmonie. Et c'est ainsi que, de très-Lonne heure , se manifestent les dispositions de son génie musical.

« Nous n'avons, écrivait-il, aucune idée d'une langue sonore et harmonieuse , qui parle autant par les sons que par les voix '\ » C'est la langue qu'ambitionna toujours Rousseau ; non pas qu'il se préoccupât uniquement d'y trouver un charme pour l'oreille, mais bien plutôt un instrument de liberté. Car a il y a des langues favorables à la liberté -, ce sont les langues sonores, prosodiques, harmonieuses, dont on distingue le discours de fort loin. Les nôtres, ajoutait-il, sont faites pour le bourdonnement des divans^. »

Il faut entendre Rousseau rappeler tous les efforts qu'il s'impose pour acquérir celte qualité enchanteresse du style, qui est le nombre.

(( Je n'ai jamais su lu prosodie , encore moins les règles de la versification latine \ désirant pourtant de

1 Confessions, t. I, p. 234.

' T. VI, p. iOô, Essai sur l'origine des langues; ch. vu: De la prosodie moderne.

3 T. VI, p. 137, Essai sur l'origine des langues; ch. xx : Rapport des langues aux gouvernements.

sentir l'harmonie de la langue, en vers et en prose, j'ai fait bien des efforts pour y parvenir. Ayant appris la composition du plus facile de tous les vers , qui est l'hexamètre , j'eus la patience de scander presque tout Virgile et d'y marquer les pieds et la quantité; puis, quand j'étais en doute si une syllabe était longue ou brève, c'était mon Yirgile que j'allais consultera»

A ce labeur, qu'il déclare « incroyable^, )> Rousseau ne craignit pas d'ajouter et de continuer longtemps les exercices de mémoire les plus fatigants.

On connaît, peu de temps après qu'il eut quitté les Charmettes , ses promenades au Luxembourg.

« Tous les matins, vers les dix heures, j'allais me promener au Luxembourg , un Yirgile ou un Rousseau dans ma poche ^ et là, jusqu'à l'heure du dîner, je remémorais tantôt une ode sacrée et tantôt une bucohque, sans me rebuter de ce qu'en repassant celle du jour, je ne manquais pas d'oublier celle de la veille. Je me rappelais qu'après la défaite de Nicias à Syracuse, les Athéniens captifs gagnaient leur vie à réciter les poëmes d'Homère. Le parti que je tirai de ce trait d'érudition , pour me prémunir contre la misère, fut d'exercer mon heureuse mémoire à retenir tous les poètes par cœur^. »

Aux Charmettes , Rousseau s'était déjà livré à ce pénible mais salutaire exercice.

(c Je m'obstinais à vouloir beaucoup apprendre par

1 Confessions, t. I, p. 233.

2 Ibid., même page.

« Jbid., t. I, p. 277.

cœur. Pour cela , je portais toujours avec moi quelque livre, qu'avec une peine incroyable j'étudiais et repassais tout en travaillant. Je ne sais pas comment l'opiniâtreté de ces vains et continuels efforts ne m'a pas rendu stupide. Il faut que j'aie appris et rappris bien vingt fois les églogues de Yirgile, dont je ne sais pas un seul mot. J'ai perdu ou dépareillé une multitude de livres par Tbabitude que j'avais d'en porter partout avec moi, au colombier, au jardin, au verger, cà la vigne. Cette ardeur d'apprendre devint une manie qui me rendait comme hébété, tout occupé que j'étais sans cesse à marmotter entre mes dents \ »

Ce fut de cette manière , en développant avec une infatigable persistance son génie musical, que Rousseau parvint à introduire dans son style la mélodie qui en fait la séduction.

Certes il n'est pas poëte, et, en cela, il subit le sort commun à peu près à tous les grands prosateurs. Ses vers (car il a écrit en vers non-seulement des livrets d'opéra, mais des épîtres), le classent tout au plus parmi les versificateurs médiocres'^. La poésie est « chose légère, ailée et sacrée. » Kousseau n'a rien de cette légèreté divine. « Je réussis mieux, écrit-il , aux ouvrages qui demandent du travail qu'à ceux qui veulent être faits avec une certaine légèreté ^ )) Mais, d'un autre côté, aucun écrivain sans

^ Confessions^ t. I, p. 257.

- On cite quelquefois, comme le plus supporlal)le des essaie poétiques de Rousseau, V Allée de Sylvie. Cf., l. V, p. 470. 3 ConfessiQns, t. I, p. 117-

doute, depuis Guez de Balzac, ne s'est plus appliqué, et aucun, en définitive, n'a réussi davantage, après des essais infructueux , à disposer ses expressions dans une si parfaite mesure, à construire ses périodes avec une entente si merveilleuse que le sens des termes qu'il emploie semble comme redoublé par la cadence même du discours, a Mes manuscrits raturés, barbouillés , mêlés , indéchiffrables , attestent , écrivait Rousseau, la peine qu'ils m'ont coûtée ^ Il n'y en a pas un qu'il ne m'ait fallu transcrire quatre ou

cinq fois avant de le donner à la presse H y a

telle de mes périodes que j'ai tournée et retournée cinq ou six nuits dans ma tête avant qu'elle fût en état d'être mise sur le papier^. » On reconnaît, à ces aveux, le jeune homme qui pâlit sur les cantates de Clérambault, le seul livre qu'il ait emporté dans la solitude d'un séminaire'^ l'élève passionné du maître de chapelle Le Maître^, l'artiste, pour tout dire en un mot , qui d'abord fera sifller à Lausanne de ridicules compositions ^ puis applaudir à Paris les accents naïfs et attendrissants du Devin du village et de Pygmalion. Rousseau est un musicien.

Dans l'écrit délirant intitulé : Rousseau juge de Jean-Jacques ^ il se complaisait lui-même à rappeler les dispositions de son génie musical.

' On peut vérifier ce détail 'en consultant, à la bibliothèque du Corps législatif, les manuscrits de Rousseau.

2 Confessions i t. I, p. 117.

3 Ibid., p. 121.

> Ibid.,p. 125.

5 Jbid., p. 130.

« Je n'ai vu nul homme aussi passionné que lui pour la musique, mais seulement pour celle qui parle à son cœur... il la chante avec une voix faible et cassée, mais encore animée et douce... Quand des sentiments douloureux affligent son cœur, il cherche sur son clavier les consolations que les hommes lui refusent. Sa douleur perd ainsi sa sécheresse, et lui fournit à la fois des chants et des larmes. Dans les rues il se distrait des regards insultants des passants en cherchant des airs dans sa tête; plusieurs romances de sa façon , d'un chant triste et languissant, mais tendre et doux, n'ont point eu d'autre origine. Tout ce qui porte le même caractère lui plaît et le charme. Il est passionné pour le chant du rossignol j il aime les gémissements de la tourterelle '. »

Ainsi, une lecture assidue et choisie ^, des dispositions musicales cultivées avec passion, ont préparé Rousseau, même à son insu, à prendre place parmi les grands écrivains de notre langue. Pour s'expliquer complètement les origines de son style , il faut tenir compte, en outre, des inspirations d'une nature champêtre.

1 T. V, p. 797, Second Dialogue.

2 Au nombre des lectures de Rousseau, il importe dénoter la Bible, t. I, p. 561 : « Ma lecture ordinaire du soir était la Bible, et je l'ai lue entière au moins cinq ou six fois de suite de cette façon. » De là cette exclamation : « La majesté des Écritures m'étonne... » Emile, 1. 111, p. 563. — De là le poëme en prose intitulé le Lévite d'Éphraïm, t. V, p. 423* Mais de là aussi sans doute, chez Rousseau, la pompe du style et ces chaudes couleurs qui rappellent l'Orient. Il n'y a pas jusqu'à Taccent mélancolique des prophètes qui ne semble par moment avoir passé dans sa voix.

Assurément, Rousseau a mauvaise grâce à prétendre que c< les excellentes instructions de madame de Warens et son exemple édifiant lui ont procuré les moyens d'une heureuse éducation, et de tourner au bien ses mœurs alors indécises '. » Mais on peut le croire lorsqu'il rapporte que ce fut madame de Warens qui entretint en lui cet amour de la lecture que son père lui avait communiqué, et cette passion pour la musique qu'il devait, à sa tante Gonceru ■^.

(( Quelquefois je causais avec maman de mes lectures, quelquefois je lisais auprès d'elle-, j'y prenais grand plaisir... J'ai dit qu'elle avait l'esprit orné. Il était alors dans toute sa fleur. Plusieurs gens de lettres s'étaient empressés à lui plaire, et lui avaient appris à juger des choses de l'esprit. Elle avait, si je puis parler ainsi, le goût un peu protestant-, elle ne parlait que de Bayle et faisait grand cas deSaint-Évremond. Nous hsions ensemble La Bruyère -, il lui plaisait mieux que La Rochefoucauld, livre triste et désolante Parmi les talents qu'elle avait cultivés, la musique n'avait point été oubliée. Elle avait de la voix,

1 Correspondance, t. VII, p. 14. Lettre à son père.

^ Confessions, t. I, p. 21. « Je suis persuadé que je lui dois le goût ou plutôt la passion pour la musique, qui ne s'est bieu développée en moi que longtemps après. »

' Confessions, t. I, p. 114.

chantait passablement et jouait un peu du clavecin ; elle avait eu la complaisance de me donner quelques leçons de chant, et il fallait commencer de loin , car à peine savais-je la musique de nos psaumes '. »

Ce fut aussi dans la société de madame de Warens et aux Charmettes que Rousseau sentit naître le goût qui fit de lui un botaniste. « Je ne connais point d'étude au monde qui s'associe mieux avec mes goûts naturels que celle des plantes '\ » Mais, bien loin de ne regarder l'herborisation, comme faisait madame de AVarens, que comme une étude d'apothicaire ^ et de ne rechercher les plantes que pour les appliquer à des drogues, Rousseau repousse avec mépris et dégoût de semblables préoccupations.

« Ces idées médicinales ne sont assurément guère propres à rendre agréable l'étude de la botanique-, elles flétrissent l'émail des prés, l'éclat des fleurs, dessèchent la fraîcheur des bocages , rendent la verdure et les ombrages insipides et dégoûtants -, toutes ces structures charmantes et gracieuses intéressent fort peu quiconque ne veut que piler tout cela dans un mortier, et l'on n'ira pas chercher des guirlandes pour les bergères parmi les herbes pour les lavements. Toute cette pharmacie ne souillait point mes images champêtres^ rien n'en était plus éloigné que des tisanes et des emplâtres ^ »

Ce que Rousseau aime dans la botanique, c'est une

1 Confessions, t. I, p. 2:21.

2 Ibid., p. 179.

3 Ibid , mcme page.

* T. J, p. 788, Les Rêveries, Septième Promenade.

J.-J. ROUSSEAU. ibi

récréation des sens. Les odeurs suaves, les vives couleurs, les formes élégantes captivent son attention *. 11 trouve dans l'histoire des trois règnes un spectacle plein de vie, d'intérêt et de charme, le seul spectacle au monde dont ses yeux et son cœur ne se lassent jamais. Mais le règne végétal obtient toutes ses préférences, j'ai presque dit ses adorations.

« Le règne minéral n'a rien en soi d'aimable et d'attrayant^ ses richesses, enfermées dans le sein de la terre, semblent avoir été éloignées des regards des hommes pour ne pas tenter leur cupidité... Les visages hâves des malheureux qui languissent dans les infectes vapeurs des mines, de noirs forgerons, de hifleux cyclopes, sont le spectacle que l'appareil des mines substitue, au sein de la terre, à celui de la verdure et des fleurs, du ciel azuré, des bergers amoureux et des laboureurs robustes sur sa surface ^.

« Le règne animal est plus à notre portée, et certainement mérite mieux d'être étudié^ mais enfin cette étude n'a-t-elle pas aussi ses difficultés, ses embarras, ses dégoûts et ses peines? Quel appareil affreux qu'un amphithéâtre anatomique! des cadavres puants, de baveuses et livides chairs, du sang, des intestins dégoûtants, des squelettes affreux, des vapeurs pestilentielles ^1... Brillantes fleurs, émail des prés, ombrages frais, ruisseaux , bosquets, verdure, venez purifier mon imagination salie par tous ces hideux objets... Les plantes semblent avoir été semées

* T. I, p. 788, Les Rêveries, Septième Promenade. 2 fbid., p. 790.

■ 3 jbid., p. 791.

avec profusion sur la terre, comme les étoiles dans le ciel, pour inviter l'homme, par l'attrait du plaisir et de la curiosité, à l'étude de la nature-, mais les astres sont placés loin de nous... Les plantes sont naturellement à notre portée ^ elles naissent sous nos pieds et dans nos mains, pour ainsi dire... La botanique est l'étude d'un oisif et paresseux solitaire... Il se promène, il erre librement d'un objet à l'autre... Il y a, dans cette oiseuse occupation, un charme qu'on ne sent que dans le pleia calme des passions, mais qui suffit alors pour rendre la vie heureuse et douce \ » u Errer au milieu des champs, gravir les rochers, parcourir les montagnes, s'enfoncer dans les vallons, dans les bois ^, prendre machinalement çà et là, tantôt une fleur, tantôt un rameau, a brouter son foin presque au hasard ^, » est pour Rousseau une enivrante jouissance. A l'entendre s'extasier sur les charmes delà campagne, on reste convaincu qu'il en a goûté, savouré toutes les délices solitaires. Ainsi, voyez-le aux Charmettes, « ressuscitant en paradis, » à l'aspect des premiers bourgeons, aux prémices du rossignol ^. Mêlé à la vie bruyante des salons , voyez-le « lorgnant du coin de l'œil un simple pauvre buisson d'épines, un bois, une grange, un pré ". » Enfin voyez-le k avant une heure, même les jours les plus ardents, partir par le grand soleil,... pressant le pas,

' Confessions, t. I, p. 792.

2 Ibid., p. 795.

3 Ibid., 1. 1. p. 663. Cf., t. V, p. 737, Second Dialogué, * Ibid., p. 229.

Ibid., p. 597,

dans la crainte que quelqu'un ne vienne s'emparer (le lui avant qu'il ait pu s'esquiver... Et quand une fois il a pu doubler un certain coin, avec quel battement de cœur, avec quel pétillement de joie il commence à respirer en se sentant sauvé et cherche alors quelque asile où nul tiers importun ne s'interpose entre la nature et lui... » u C'était là, continue Rousseau, que la nature semblait déployer à mes yeux une magnificence toujours nouvelle. L'or des genêts et la pourpre des bruyères frappaient mes yeux d'un luxe qui touchait mon cœur-, la majesté des arbres qui me couvraient de leur ombre, la délicatesse des arbustes qui m'environnaient, l'étonnante variété des herbes et des fleurs que je foulais sous mes pieds, tenaient mon esprit dans une alternative continuelle d'observation et d'admiration ^ )>

Citons ce dernier trait: « Souvent j'ai dit, me sentant plus mal qu'à l'ordinaire: Quand vous me verrez prêt à mourir, portez-moi à l'ombre d'un chêne, je vous promets que j'en reviendrai'^. »

Non, ce n'est pas avec un enthousiasme de convention, mais avec « un cœur vraiment épris » que Rousseau parle de la nature. Son langage alors n'est point une vide et prétentieuse rhétorique, un arrangement de mots retentissants ou une idylle à la manière de Gessner; c'est de l'éloquence du meilleur aloi. Et cette éloquence qu'il met à célébrer la nature, c'est à la nature même qu'il la doit, éloquence toute

* T. I, p. 717. Troisième leUre à M. de Maleslierbes, ' iôicf.jt. I, p. 229.

nouvelle ou du moins rajeunie. Car c'est en présence de la nature que Rousseau a médité et composé les pages les plus éblouissantes de ses ouvrages.

c( Mon imagination, qui s'anime à la campagne et sous les arbres, languit et meurt dans la chambre et sous les solives d'un plancher. J'ai souvent regretté qu'il n'existât pas de dryades; c'eût été infaiMiblement parmi elles que j'aurais fixé mon attachement *.» . (( C'est dans cette profonde et délicieuse sohtude qu'au milieu des bois et des eaux, aux concerts d'oiseaux de toute espèce, au parfum de la fleur d'orange, je composai, dans une continuelle extase, le cinquième livre de V Emile, dont je dus en grande partie le coloris assez frais à la vive impression du local où j'écrivais^.»

Il en est de la Nouvelle Héloïse comme de V Emile.

« Je faisais ces méditations dans la plus belle saison de l'année, au mois de juin, sous des bocages frais, au chant du rossignol, au gazouillement des oiseaux ^ »

Aussi est-ce Rousseau qui a ranimé le goût de la nature, comme oblitéré depuis les anciens ; que les Pères de l'Église avaient tenté de restaurer en l'épurant; dont les poètes du seizième siècle retrouvèrent parfois des notes assez touchantes, mais que le dixseptième siècle parut ignorer à peu près complètement. Je parle du moins de notre httérature. •

* Confessions, t. I, p. 412.

2 Ibid,, p. 505. Rousseau habitait à celte époque le parc de Montmorency, chez le maréchal de Luxembourg.

•^ Ibid., p. 410. Rousseau vivait alors à l'Ermitage, chez, madame d'Épinay.

Cherchez le senliment de la nature chez Bossuet, chez Pascal-, il faut bien reconnaître qu'il leur manque. Ces prosateurs sublimes ne parlent que de Tàme -, l'univers des corps échappe à leur prise, et si un de leurs pairs, si Fénelon abonde en descriptions champêtres, elles sont beaucoup moins, chez l'auteur élégant de Télémaqve^ le fruit de Tinspiration que le produit d<i l'art, une perpétuelle imitation de Virgile ou d'Homère; on dirait presque un pastiche de l'antique.

Il n'y a pas jusqu'aux poètes de ce siècle mémorablé^ où les lettres resplendissent d'un si pur éclat, qui ne restent comme insensibles aux beautés rustiques. La peinture des passions est l'unique objet auquel s'appliquent les plus illustres d'entre eux ^ ou, lorsqu'il advient, par exemple, queBoileau veut nous décrire son jardin et Racine la parure des champs \

* On a présents à la mémoireleschœurs d'fi^/ieret d'Atkalie:

Il donne aux fleurs leur aimable peinture , iffait naître et mûrir les fruits

Mais veut-on savoir jusqu'à quel point le spectacle de la campagne laisse Racine insensible? Qu'on relise les lettres qu'il écrivait d'Uzès, tout jeune homme et dans la première fleur de son esprit. On y trouvera des passages comme celui-ci :

« On fait ici la moisson; on voit un tas de moissonneurs, rôtis par le soleil, qui travaillent comme des démons, et, quand ils sont hors d'haleine, ils se jettent à terre au soleil même, dorment un moment et se relèvent aussitôt. Je ne vois cela que de mes fenêtres. » Lettre XXII, 13 juin 1662.

Je signale ce (exte à M. Courbet. Il y a là un beau sujet pour un tableau qui ferait pendant à ses Moissonneuses,

on s'aperçoit facilement que l'un et l'autre n'ont admiré la nature que dans le parc de Versailles, dans les allées alignées par Lenôtre. Seul peut-être à cette époque, La Fontaine, par la fraîcheur de son coloris, par la naïveté savante de son langage, rappelle* le ton agreste des Bucoliques et des Gêorgiques, Mais, à coup sûr, il n'a rien de cet amour pour la nature qui possède Rousseau, et qui, loin de s'affaiblir, se fortifiant avec l'âge, lui inspire une éloquence souveraine.

<( L'aurore, un matin, me parut si belle que, m'étant habillé précipitamment, je me hâtai de gagner la campagne pour voir lever le soleil. Je goûtai ce plaisir dans tout son charme. C'était la semaine après la Saint-Jean : la terre, dans sa plus grande parure, était couverte d'herbes et de fleurs \ les rossignols, presqu'à la fin de leur ramage, semblaient se plaire à le renforcer ; tous les oiseaux, faisant en concert leurs adieux au printemps, chantaient la naissance d'un beau jour d'été ^ »

Où trouver dans notre httérature, avant Rousseau, ces transports et ces élans?

Rousseau, par conséquent, est le maître de tous ceux qui, après lui, se sont appliqués à représenter la nature. Le genre descriptif n'a pas de peintre plus habile, et, pour n'en rapporter qu'une preuve entre mille, le Lac de M. de Lamartine ofFre-t-il rien qui surpasse cette description du lac Léman, son premier modèle ?

1 Confessions, t. I, p. 136.

«Insensiblement la lune se leva, l'eau devint plus calme et Julie me proposa de partir. Je lui donnai la main pour entrer dans le bateau, et, en m'asseyant à côté d'elle, je ne songeai plus à quitter sa main. Nous gardions un profond silence. Le bruit égal et mesuré des rames m'excitait à rêver. Le chant assez gai des bécassines, me retraçant les plaisirs d'un autre âge, au lieu de m'égayer m'attristait. Peu à peu je sentis augmenter la mélancolie dont j'étais accablé. Un ciel serein, la fraîcheur de Tair, les rayons de îa lune, le frémissement argenté dont l'eau brillait autour de nous, le concours des plus agréables sensations, la présence même de cet objet chéri, rien ne put détourner de mon cœur mille réflexions douloureuses ^.. »

Érudite et vibrante, langoureuse tour à tour et enflammée, ferme jusqu'à la roideur ou flexible jusqu'à la mollese, chargée d'images et de rhythmes, tout imprégnée, si on peut le dire, d'émanations printanières, voilà ce que devint la langue française sous la plume d'un homme nourri des écrits du grand siècle et qui sut emprunter à la musique ses notes harmonieuses, à la nature champêtre ses étincelantes couleurs.

J'ai hâte de le remarquer. Tout ne fut pas progrès dans le style de Rousseau. Et je ne parle plus ici des incorrections ni des trivialités de son langage , mais

1 La JSouvelle Iléloïse, t. II, p. 471,

de sa langue parvenue à ia perfection. Préoccupé du nombre et du coloris, Rousseau tomba promptement dans l'exagération et dans l'enflure.

Ne cherchez pas dans ses ouvrages cette inàle et vigoureuse diction de l'âge précédent, cette phrase saine et robuste, où « chaque mot est une pensée *, » « où la paille des termes n'étouffe point le grain des choses ^. )) Trop souvent , ce ne sont que « pensées communes rendues en termes ampoulés ^ -, » c'est « un style emphatique et plat\ » sans nerfs et sans os, apprêté, frisé, comme s'exprime Cicéron ^, et semblable à ces visages qui ont moins de santé que d'embonpoint et plus de teint que de fraîcheur. Ce que l'orateur romain appelait si bien sahibritas et quasi saniias dictionis^ y manque absolument. Rousseau, donnant à un jeune homme des conseils sur l'art d'écrire, lui disait : a Attachez-vous à ôter ce qui peut être exclamation ou déclamation'. » Le précepte est excellent; mais Rousseau l'énonçait sans doute par regret de ne l'avoir point pratiqué. Aucun écrivain n'a davantage enflé sa voix ^ l'apostrophe est sa ligure familière, et, s'il rappelle par moments l'énergie de Tacite, d'ordinaire c'est à Sénèque qu'il con-

1 Rousseau.

2 Leibniz.

3 Cf. La Nouvelle Héloïse, t. II, seconde préface, p. 4. '■* Cf. Ibid., même page.

^ Orator.

^ Brutus.

" T. Vil, p. 436. Lettre à M. Moultou. Rousseau ajoutait : <( Simplifiez votre style, surtout dans les endroits où les chose!» ont de la chaleur. »

J.-J. ROUSSEAU. IG.j

viendrait de le comparer. Par l'harmonie il captive l'oreille, et par la couleur l'imagination , presque les yeux. 11 se plaît à agiter des lambeaux de pourpre, purpurei panni. Son style est tout sensuel. « Rousseau, écrit M. Joubert, donna, si je puis m'exprimor ainsi, des entrailles à tous les mots, et y répandit un tel charme, de si pénétrantes douceurs, de si puissantes énergies, que ses écrits font éprouver aux âmes quelque chose d'assez semblable à ces voluptés défendues qui nous ôtent le goût et enivrent notre raison * . )>

C'est qu'en effet Rousseau s'inquiète beaucoup moins d'instruire que d'émouvoir, et les hommes auxquels il s'adresse ne sont pas tant des êtres raisonnables que des êtres sensibles , tels que les concevait Condillac^ Les idées lui sont donc de peu d'importance auprès des sentiments ou même des sensations. De là l'étrange déviation qu'il imprime à la langue et l'altération funeste qu'il fait subir au sens de certains mots. De là les équivoques regrettables, qui bientôt prennent cours. Qui n'admirerait, par exemple, combien de significations différentes et trompeuses le mot nature revêtit au dix -huitième siècle.^ En dernière analyse, l'effet fut pris pour la cause, ou du moins identifié avec la cause ^ la nature, qui signifiait la création, finit par signifier le créateur, et funivers devint Dieu. Comment ne pas remarquer encore l'universel et suprême abus, à la même époque,

t Joubert, Pensées^ t. II, p. 192, * Cf. Confessions, t, II, passim.

des mots sensibilité^ vertu ? Ainsi, Bernardin de Saint- Pierre n'estimera pas pouvoir désigner mieux sa pure et charmante Virginie qu'en l'appelant une sensible et vertueuse demoiselle^ ^ et les plus forcenés démagogues, le boucher Legendre, le comédien CoUotd'Herbois, un Marat. n'auront rien tant à la bouche que le mot de vertu^ ou ne cesseront d'attester les âmes sensibles.

Evidemment, une telle perturbation du langage provenait, d'une manière immédiate, de la perturbation dans les mœurs. Un siècle où se remuaient tant de changements ne pouvait avoir la langue définie d'une époque où toutes choses semblaient immuablement fixées. Pour exprimer des idées que Ton croyait nouvelles, il fallait bien avoir recours à des mots nouveaux^, ou prendre les mots anciens dans des acceptions nouvelles. C'est pourquoi les néologismes abondent au dix-huitième siècle, avec toutes leurs disparates et tous leurs dangers. L'abbé Desfontaines rédige un Dictionnaire nkologiqve. Mercier, de son côté, en appelant au peuple, « juge souverain du langage, )> publie une Néologie ou Vocabulaire de

* « La lettre de celte sensible et vertueuse demoiselle fit verser des larmes à toute la famille. » [Paul et Virginie.) — M. de Tocqneville a remarqué « que, même le style administratif, dont le tissu est ordinairement fort sec, devient parfois onctueux et presque tendre. » Un subdélégué se plaint à l'intendant de Paris « qu'il éprouve souvent dans l'exercice de ses fonctions une douleur très-poignante à une âme sensible. » [L'Ancien Régime et la Ji évolution.)

2 On sait que le mot bienfaisance . par exemple, est dû à J'abbé de Saint-Pierre.

J -J. RÔUSSEAlî. 167

mois nouveaux ^ à renouveler ou pris dans des acceptions nouvelles. Il est vrai , par conséquent , que du temps de Rousseau la langue française se précipite. Mais il n'en reste pas moins incontestable que l'éloquent Genevois hâta, pour sa large part, cette corruption dans les mots, laquelle devait inévitablement amener une corruption dans les esprits. Car, ainsi que l'observe profondément Platon , u pnrler improprement, ce n'est pas seulement une faute envers les choses, mais c'est aussi un mal que l'on fait aux âmes *. ))

Effectivement , en même temps qu'il accomplissait une révolution dans le langage, Rousseau préparait une non moins radicale révolution dans les idées. Les Charmettes avaient développé tout à la fois un écrivain et un penseur.

YI

Un des traits les plus frappants de la révolution qui s'accomplit au dix-huitième siècle, c'est qu'elle fut, en grande partie, l'œuvre de ceux-là mêmes qu'elle devait déshériter. Ces grands seigneurs, ces grandes dames, qui se jouaient si agréablement comme dans une Fronde de salon, ces beaux esprits rentes, qui leur prêtaient le secours de leur malignité et de leurs sailhes, tout ce monde élégant et frivole ne se doutait pas qu'il travaillait à une révolution sociale, encore moins à une révolution démocratique. Et cependant,

» Phédon,

1G8 .r.-.l. ROUSSEAU.

en France, déjà fermenlait le levain de la démocratie. Ainsi le dix-huitième siècle ne compte pas d'agitateurs plus puissants que ces deux fils d'artisan , que ces deux enfants du peuple, qui se nommèrent J.-J. Rousseau et Beaumarchais \ L'un souffla dans les âmes ses enthousiasmes et ses colères-, l'autre, comme Voltaire, ses moqueries et ses mépris. Tous les deux passionnèrent et la ville et la cour, et l'on vit se presser aux représentations de la Folle Journée le même public qui se rendait en pèlerinage à Ermenonville. Mais, à rencontre de Beaumarchais, homme d'affaires et de scandale, intrigant et bruyant, personnification vivante du Figaro dont il a doté notre scène, Rousseau est un méditatif, un taciturne, un solitaire. C'est pourquoi , tandis que Beaumarchais traverse les esprits en quelque sorte, mais sans y laisser aucune trace, Rousseau les pénètre de ses principes et les marque de son empreinte.

En effet, pour connaître Rousseau, il est nécessaire, ai-je dit, de tenir compte en lui de l'aventurier. Apprenti, converti et mal converti, laquais, séminariste tour à tour et sur le point d'être militaire, puis maître de musique, employé au cadastre, précepteur, commis, secrétaire, compositeur, pubhciste, romancier, copiste, cette existence sans unité comme sans dignité , qui nous donne en partie le sens des écrits de Rousseau , justifie pleinement ces paroles sévères de l'auteur sur lui-même : « Il faut que, malgré fédu-

* Cf. Beaumarchais y sa vie et son temps, par M. de Loménie.

J...I. ROUSSEAU. m

cation la plus honnête, j'eusse un grand penchant à dégénérer ' . »

Mais il est nécessaire aussi et principalement de tenir compte chez Rousseau du solitaire.

« Toutes les grandes passions , écrivait Rousseau , se forment dans la solitude^. » Et malgré l'universel entraînement de l'époque , malgré la prépondérante frivohté des mœurs, son siècle tout entier vérifiait cette maxime. C'est de la solitude de Cirey ou de Ferney que Voltaire répand à travers l'Europe ses feuilles audacieuses, agressives et légères. C'est dans la sohtude de la Rrède que Montesquieu compose son immortel Esprit des lois. C'est enfin dans la solitude de Montbard que Buffon rédige l'histoire de la nature.

Mais cette recherche, cette pratique de la solitude, qui est pour Yoltaire, pour Montesquieu , pour Buffon , une convenance ou un calcul, un arrangement de laborieuse existence , ou une précaution contre l'inquisition d'alors que représente le Parlement, se trouve être chez Rousseau un goût inné et maladif. Et ce goût s'est manifesté en lui dès sa plus tendre enfance. Des lectures de romans en ont fait lever les premiers germes.

« Ma mère avait laissé des romans : nous nous mîmes aies lire, après souper, mon père et moi. Il n'était question d'abord que de m'exercer à la lecture par des livres amusants ^ mais bientôt l'intérêt devint si vif que nous lisions tour à tour sans relâche , et

1 Confessions, t. î.

5 La Nouvelle Héloïs^, t. îî, seconde préface.

passions les nuits à celte occupation. — Quelquefois mon père, entendant le matin les hirondelles, disait tout honteux : Allons nous coucher -, je suis plus enfant que toi... En peu de temps j'acquis, par cette dangereuse méthode, une intelligence unique à mon âge sur les passions. Je n'avais aucune idée des choses, que tous les sentiments m'étaient déjà connus. Je n'avais rien conçu, j'avais tout senti. Ces émotions confuses que j'éprouvai coup sur coup n'altéraient point la raison que je n'avais pas encore -, mais elles m'en formèrent une autre d'une autre trempe, et me donnèrent de la vie humaine des notions hizarres et romanesques, dont l'expérience et la réflexion n'ont jamais hien pu me guérir ^ »

Sans doute, les romans épuisés, Rousseau se mit à lire des livres sérieux. Mais il avoue que « Plutarque surtout devint sa lecture favorite^. »

« Le plaisir que je prenais à le relire sans cesse me guérit un peu des romans, et je préférai hientôt Agésilas, Brutus, Aristide, à Orondate, Artamène et Juba. De ces intéressantes lectures, des entretiens qu'elles occasionnaient entre mon père et moi, se forma cet esprit libre et républicain, ce caractère in-

^ Confessions, t. I, p. J8.

2 Id., il)., p. 19. « V Histoire de VÉglise et de l'Empire, par Lesueur, le Discours de Bossuet sur V Histoire universelle, les Hommes illustres de Plutarque, V Histoire de Venise par Nani, les Métamorphoses d'Ovide, La Bruyère, les Mondes de Fontenelle, ses Dialogues des morts, et quelques tomes de Molière,

furent transportés dans le cabinet de mon père J'y pris un

goût rare.,., Plutarque surtout devint ma lecture favorite. »

domptable et fier, impatient de joug et de servitude, qui m'a tourmenté tout le temps de ma vie, dans les situations les moins propres à lui dcnntr l'essora »

Et encore :

« A six ans, Plutarque me tomba sous la main-, à huit je le savais par cœur-, j'avais lu tous les romans-, ils m'avaient fait verser des seaux de larmes avant l'âge où le cœur prend intérêt aux romans. De là se forma dans le mien ce goût héroïque et romanesque qui n'a fait qu'augmenter jusqu'à présent, et qui acheva de me dégoûter de tout, hors ce qui ressemblait à mes folies'^. >>

Se plaire aux récits de Plutarque, était-ce donc se guérir des romans ? A mon sens, c'était plutôt aimer son mal et le nourrir. Il y aurait, en elfet, à écrire un curieux chapitre, si Ton se demandait quel bien, mais aussi quel mal Plutarque a produit dans les âmes, jusqu'à quel point la lecture des Vies ■parallèles a échauffé les cœurs, mais en revanche faussé les esprits^. « Je préférai bientôt, écrivait Rousseau, Agésilas, Brutus, Aristide à Orondate, Artamène et

^ Confessions, t. I, p. 19.

2 T. I, p, 712. Seconde lettre à M. de Malesherbes. Cf., p. 733. Les Rêveries, Quatrième Promenade. « Dans le petit nombre de livres que je lis quelquefois encore, le bon Plutarque est celui qui m'attache et me profite le plus. Ce fut la première lecture de mon enfance, ce sera la dernière de ma vieillesse. C'est presque le seul auteur que je n'ai jamais lu sans en tirer quelque fruit. »

3 Plutarque fut, par exemple, l'instituteur de Henri IV, mais aussi de madame Roland.

Juba^ » Pour avoir eu des homonymes dans l'histoire, l'Agésilas, le Brutus, l'Aristide de Plutarque, n'en sont pas moins des personnages presque aussi chimériques qu'Orondate, Artamène et Juha. Ces héros de légende n'ont rien à démêler avec la réahté. Devant de semblables modèles, les hommes, vus de près, ne peuvent manquer de piUir, et pour un esprit ébloui deviennent bientôt méprisables. H y a plus. Au lieu de porter à la vertu, cette montre d'héroïsme ne sert guère qu'à en détourner. On veut, on attend, pour paraître, des circonstances solennelles, des occasions d'éclat, et cependant on dédaigne, avec les mille détails de la vie journalière, les obscurs mais essentiels devoirs qu'ils entraînent après soi. On néglige le présent, « pour s'élancer avec force et illusion dans l'avenir ^. m On s'attache à des fantômes et on court après des ombres.

Telle fut précisément la destinée de Rousseau.

Repu de conceptions romanesques, la tête farcie de Plutarque, il prend plaisir de très-bonne heure à s'enfoncer dans la solitude. Là, bien loin et au-dessus du monde réel, livré à son imagination et dominé par ses sens, il se crée tout un monde enchanté.

« Ne voyant rien d'existant qui fût digne de mon délire, je le nourris dans un monde idéal, que mon imagination créatrice eût bientôt peuplé d'êtres selon mon cœur Oubliant tout à fait la race humaine,

* Confessions, t. I, p, 19, 2 Ibid.,\\ m.

je me fis des sociétés de créatures parfaites, aussi célestes par leurs vertus que par leur beauté, d'amis sûrs, tendres, fidèles, tels que je n'en trouvai jamais ici-bas*. »

« Mon imagination ne laissait pas longtemps déserte la terre ainsi parée. Je la peuplais bientôt d'êtres selon mon cœur, et, chassant bien loin l'opinion, les préjugés, toutes les passions factices, je transportais dans les asiles de la nature des hommes dignes de les habiter. Je m'en formais une société charmante, dont je ne me sentais pas indigne, je me faisais un siècle d'or à ma fantaisie^. )>

Or, ce n'est pas impunément que fàme se laisse séduire à de pareilles rêveries et qu'elle abandonne la réalité, je ne dirai pas pour l'idéal, mais pour des fictions. Instruit par une douloureuse expérience, Rousseau lui-même finissait par écrire :

«Un homme enivré par ses contemplations des charmes de la nature, l'imagination pleine de types de vertus, de beautés, de perfections de toute espèce, chercherait longtemps dans le monde des sujets ou il trouvât cela ^

Et ailleurs :

« La vie contemplative dégoûte de l'action. Il n'y a point d'attrait plus séducteur que celui des fictions d'un cœur vraiment aimant et tendre, qui, dans l'univers qu'il se crée à son gré, se dilate, s'étend à son aise, déhvré des dures entraves qui le compriment

* Confessions, t. I, p. 4U.

2 Ibid., p. 717.

3 T. V, p. 750. Second Dialogue.-

17i J.-J. ROUSSEAU.

dans celui-ci Tous les soins de la vie active

lui deviennent insupportables et lui semblent superflus ^ ))

C'était tristement raconter sa propre histoire. Quels devoirs, en effet, s'est imposés Rousseau, ou plutôt quels devoirs n'a-t-il pas déclinés? J'oublie un instant son existence parasite et ses ingratitudes. Mais, « après les principes sévères qu'il avait établis avec tant de fracas, après les maximes austères qu'il av^it si fortement prèchées^, » comment oublier que ce fut à peine s'il fit d'une concubine une épouse, et qu'il put être père cinq fois et abandonner cinq fois ses enfants?

(( Il ne me convenait pas, écrivait-il en 1751, de contracter un engagement éternel, et jamais on ne me prouvera qu'aucun devoir m'y oblige^. »

D'un autre côté, s'il met ses enfants à l'hôpital^ « son cœur pourra lui apprendre qu'il s'est trompé, mais non pas sa raison^. >>

(( En livrant mes enfants à l'éducation publique, faute de les pouvoir élever moi-même; en les destinant à devenir moines et paysans, plutôt qu'aventuriers et coureurs de fortunes, je crus faire un acte de

» T. V, p. 751, ib. Cf., t. VIIÏ, p. 2o9. « Cette vie oisive et contemplative que vous n'approuvez pas, et que je n'excuse pas, me devient chaque jour plus délicieuse. » (Lettre au marquis de Mirabeau.)

2 Confessions f t. I, p. 418. Cf. Lettre à M. d'Alembert sur les spectacles, t. V, p. 1.

» T. VII, p. 79. Corre5j}o/ic?ance. Lettre à madame de FrancueiU

* ÇonfessionSf t. I, p. 543. Cf., ib., p. 540.

citoyen et de père ^ et je me regardai comme un membre de la république de Platon ^ »

Aussi, comme après tout, même ici-bas, à la moralité se mesure le bonheur, Rousseau se rendit le plus malheureux des hommes.

Son imagination, cette fée aux charmants prestiges, lui devint bientôt une cruelle, une efîarouchée, « une folle qui se plaît à faire la folle, » cda folle du logis. »

(( Ma cruelle imagination qui se tourmente sans cesse à prévenir des maux qui ne sont point encore^... »

« Il ne me vient jamais une idée vertueuse et utile, que je ne voie à côté de moi la potence ou l'échafaud^ »

(( Après avoir eu peur des jésuites, j'eus peur des jansénistes et des philosophes '^. Rousseau finit par

* Confessions, 1. 1, p. 345. « La vie sans acU'ôn, écrit Joubert, toute en affections et en pensées demi-sensuelles, fainéantise à prétentien, voluptueuse lâclieté, inutile et paresseuse activité, qui engraisse l'âme sans la rendre meilleure, qui donne à la conscience un orgueil bête et à l'esprit l'altitude ridicule d'un bourgeois de Neufchâtel se croyant roi, le bailli suisse de Gessner dans sa vieille tour en ruines, la morgue sur la nullité, l'emphase du plus voluptueux coquin qui s'est fait sa philosophie et qui l'expose éloquemment, enlin, le gueux se chauffant au soleil et méprisant délicieusement le genre humain, tel est J.-J. Rousseau. » {Pensées, t. II, p. 193.) — Quelque dures que soient ces paroles, il est bien difficile de n'y pas souscrire.

2 Confessions, t. II, p. 566.

' T. VII, p. 656. Correspondance. Lettre à M. de Malesherbes,

* Confessions i 1. 1, p. 531,

avoir peur de tout et de tous. Arrivé au déclin de l'âge, il se trouva seul au milieu de l'univers désolé.

(( Je me voyais au déclin d'une vie innocente et infortunée, l'àme encore pleine de sentiments vivaces, et l'esprit encore orné de quelques fleurs, mais déjà flétries par la tristesse et desséchées par les ennuis. Seul et délaissé, je sentais venir les froids des premières glaces, et mon imagination tarissante ne peuplait plus ma solitude d'êtres formés selon mon cœur^ »

Quel amer désenchantement et quelle mélancohe ! Vraiment, il importe peu que Rousseau ait ou n'ait pas terminé sa vie par le suicide ^. N'est-ce pas assez, n'est-ce pas trop, que ses dernières années aient offert à l'Europe le spectacle navrant d'un grand esprit en démence?

Oppressé par le souvenir de ses agitations fiévreuses, Rousseau se prenait parfois à regretter d'avoir déserté, à Genève, son apprentissage de graveur. (( J'aurais été hon chrétien, écrivait-il, bon citoyen, hon père de famille, hon ami, hon ouvrier, hon homme en toute chose. J'aurais aimé mon état, je l'aurais honoré peut-être -, et après avoir passé une vie ohscure et simple, mais égale et douce, je serais mort dans le sein des miens. Rientôt ouhlié sans doute, j'aurais été regretté du moins aussi longtemps

^ T. I, p. 733. Les Rêveries, Seconde Promenade.

^ « Je ne doute pas, écrit madame de Staël, que ce grand et malheureux homme n'ait terminé volontairement sa vie. » {Lettres sur les écrits et le caractère de Rousseau, 1788-

qu'on se serait souvenu de moi. Au lieu de cela

Quel tableau vais-je faire * ? »

Effectivement, u au lieu de cela, » qu'est devenu Rousseau? Le type accompli, l'inspiration malsaine de tous ces mélancoliques de théâtre qui se sont succédé dans la faveur publique, René, Werther, Manfred, Adolphe, Obermann, et dont les déclamations harmonieuses ont égaré tarit de spectateurs^. «Au lieu de cela, » auteur et immortel auteur, on peut affirmer avec madame de Staël que, a s'il n'a rien découvert, » par ses théories « il a tout enflammé. »

Or, dans ses théories comme dans son existence, apparaît encore, à côté de l'aventurier, le sohtaire, le contemplatif des Charmettes.

« J'ai souvent travesti la religion à ma mode, écrivait Rousseau, mais je n'ai jamais été tout à fait sans religion ^ » Chose trop peu notée! Rousseau n'a

' Confessions y t. I, p. 52.

* « Je ne vois partout que sujets de contentement, et je ne suis pas contente; une langueur s'insinue au fond de mon cœur; je le sens vide et gonflé.... Je suis trop lieureuse, le bonheur m'ennuie.... Mon cœur ignore ce qui lui manque ; il désire sans savoir quoi. » {La Nouvelle Héloïse, t. II, p. 631.) — Ces paroles de madame de Wolmar ne résument-elles pas d'innombrables romans, de même qu'elles en sont la donnée principale?

3 Confessions, t. I, p. 22q.

pas seulement aecrédité les abstractions vaines ou rindifférence, qu'on décorait, de son temps, des noms spécieux de religion naturelle et de tolérance. C'est lui qui a provoqué les erreurs de myslicité, autorisé les extravagances théurgiques, qui marquent la fm du dix-huitième siècle. Ce faux mysticisme, Rousseau lui-même le dérive de deux causes permanentes qui ont modifié tout son être: l'amour de la solitude, la contemplation de la nature.

« La solitude champêtre où j'ai passé la fleur de ma jeunesse, l'étude des bons livres, à laquelle je me livrai tout entier, renforcèrent... mes dispositions naturelles aux sentiments affectueux, et me rendirent dévot presque à la manière de Fénelon. La méditation dans la retraite, l'élude de la nature, la contemplation de l'univers, forcent un solitaire à s'élever incessamment vers l'auteur des choses, et à chercher avec une douce quiétude la fm de tout ce qu'il voit et la cause de tout ce qu'il sent^ »

Yoilà donc Rousseau dévot, et dévot, il le prétend du moins, à la manière de Fénelon.

Malheureusement, ce n'est pas le meilleur de sa

* Les Rêveries^ Troisième Promenade, 1. 1, p. 742. Rousseau, conlemplaleur de la nature, ressemble bien plus à Gœthe qu'à Fénelon. H y aurait, entre le philosophe de Genève et le philosophe de Francfort, de piquants rapprochements à^ établir. « Jean-Jacques Rousseau nous avait entièrement captivés, » écrit Gœthe, dans ses Mémoires, 1. XI. — L'ami docile de Gœthe, Schiller, célèbre dans ses poésies les malheurs de Rousseau. « Socrale a été la victime des sophistes; Rousseau meurt victime des chrétiens; Rousseau, qui des chrétiens fait des hommes. »

J.-J. ROUSSEAU. d79

dévotion que Rousseau emprunte à l'archevêque de Cambrai. Sans retenir en aucune sorte, comme Fénelon, les dogmes de la religion révélée qu'il nie expressément* ; comme lui, quoique par d'autres voies, il incline au quiétisme ^. Fénelon est quiétiste comme le furent les alexandrins; Rousseau rappelle davantage le quiétisme des faquirs. Car, tandis que le premier s'enclôt dans le monde de l'âme, le second s'absorbe dans la contemplation de l'univers des corps.

Je ne nie pas, au contraire j'y applaudis; je ne nie pas que la contemplation de la nature ait inspiré à Rousseau d'émouvantes pages en l'honneur de la Divinité, lesquelles sont une protestation éloquente contre l'athéisme brutal de nombre de ses contemporains. Ainsi, il n'y a personne qui ri adm'iveldi Profession de foi du Vicaire savoyard. Mais ce qui me touche, c'est que le déisme de Rousseau est bien voisin , par le panthéisme où il tombe, de l'athéisme qu'il combat.

En effet, écoutez Rousseau :

« Je comprends, dit-il, comment les habitants des villes, qui ne voient que des murs, des rues et des crimes, ont peu de foi ; mais je ne puis comprendre comment des campagnards, et surtout des solitaires, peuvent n'en point avoir. Comment leur âme ne

* Cf., t. VIII, p. 4o5. Correspondance. Lettre à M. de...

* Cf., t. V, p. 847, Troisième Dialogue. « Je sentis qu'un homme plein de ces sentiments devait donner peu d'importance à la fortune et aux affaires de celte vie; j'aurais craint moimême, en m'y livrant trop, de tomber bien plutôt dans l'incurie et le quiétisme que de devenir factieux, turbulent et brouillon, n

s'élève-t-elle pas cent fois le jour avec extase à Tauteur des merveilles qui les frappent? Pour moi, c'est surtout à mon lever, affaissé par mes insomnies, qu'une longue habitude me porte à ces élévations de cœur qui n'imposent point la fatigue de penser. Mais il faut pour cela que mes yeux soient frappés du ravissant spectacle de la nature. Dans ma chambre, je prie plus rarement et plus sèchement-, mais à l'aspect d'un beau paysage je me sens ému sans pouvoir dire de quoi. J'ai lu qu'un sage évêque, dans la visite de son diocèse, trouva une vieille femme qui, pour toute prière ne savait que dire: Oî II lui dit: Bonne mère, continuez de prier ainsi 5 votre prière vaut mieux que la nôtre. Cette meilleure prière est aussi la mienne*. »

Ce n'est donc pas la raison , c'est le spectacle de la nature qui élève Rousseau à la pensée de Dieu. Il serait d'ailleurs superflu d'objecter que Rousseau se dégage de toute espèce de culte défini. Cela est trop clair. J'observerai seulement que, malgré qu'il en ait, il abolit jusqu'à la prière.

« Je médite sur l'ordre de l'univers... pour adorer le sage auteur qui s'y fait sentir. Je converse avec lui-, je pénètre toutes mes facultés de sa divine essence; je m'attendris à ses bienfaits^ je le bénis de ses dons, mais je ne le prie pas. Que lui demanderais-je ? Qu'il changeât pour moi le cours des choses, qu'il fît des miracles en ma faveur...^.? n

» Conjessions, 1. 1, p. 023.

8 Emile, t. IH, p. ûiG.

Rousseau reprend ici l'argumentation vieillie, qui se tire contre la prière de l'immutaLilité des décrets de Dieu. Mais il y a un autre motif pour lequel il ne prie pas : c'est que la prière est un acte développé , et l'adoration qu'imagine Rousseau exclut de tels actes.

« Je ne trouve point de plus digne hommage à la Divinité que cette admiration muette qu'excite la contemplation de ses œuvres, et qui ne s'exprime point par des actes développés ^ w

On le voit, Rousseau tend à l'extase, ou plutôt, déjà il s'y perd. « Rientôt de la surface j'élevais mes idées à tous les êtres de la nature, au système universel des choses, à l'être incompréhensible qui embrasse tout. Alors, l'esprit perdu dans cette immensité, je ne pensais pas, je ne raisonnais pas, je ne philosophais pas, je me sentais avec une sorte de volupté accablé du poids de cet univers-, je me livrais avec ravissement à la confusion de ces grandes idées -, j'aimais à me perdre en imagination dans l'espace ; mon cœur, resserré dans les bornes des êtres, s'y trouvait trop à l'étroit ; j'étouffais dans l'univers ; j'aurais voulu m'élancer dans l'infini. Je crois que si j'eusse dévoilé tous les mystères de la nature, je me serais senti dans une situation moins délicieuse que cette étourdissante extase, à laquelle mon esprit se livrait sans retenue, et qui, dans l'agitation de mes transports, me faisait écrier quelquefois: 0 grand

1 Confessions y t. I, p. G23. Cf., i&., p. 23"2. « Mes prières étaient pures; — du reste, cet acte se passait plus en admiration et en contemplation qu'en demandes. »

i82 J.-J. ROUSSEAU.

Être ! ô grand Être ! sans pouvoir dire ni penser rien de plus^ ))

Et encore :

« Mon âme erre et plane dans l'univers, sur les ailes de F imagination, dans des extases qui passent toute autre jouissance^. »

Enfin, ces extases ne sont pas même de celles qui, détachant l'âme des choses sensibles, la ravissent en Dieu. Loin de là, les extases qu'éprouve Rousseau le précipitent, le noient, en quelque façon, dans la nature désormais sans Dieu.

« Je sens des extases, des ravissements inexprimables, à me fondre, pour ainsi dire, dans le système des êtres, à m'identifier avec la nature entière^. «

Et, avec une sombre énergie^ Rousseau parle m de se jeter tête baissée dans le vaste océan de la nature*. )) Manifestement donc, le panthéisme, et le panthéisme matérialiste, est le dernier terme où aboutit la religion de Rousseau.

Comme sa religion, la morale de Rousseau tient tout entière au sentiment d'abord ce semble, puis en définitive à la sensation.

c( Mes idées ne sont presque plus que des sensations, et la sphère de mon entendement ne passe pas les objets dont je suis immédiatement entourée » Rousseau nous a même appris qu'il avait unr instant

1 T. I, p. 718. Troisième lettre à M. de Malesherbes.

2 T. I, p. 783. Les Rêveries, Septième Promenade.

3 Ibid,, p. 789.

* Ibid., p. 790.

5 Ibid,

formé le projet d'écrire un livre qu'il aurait justement intitulé Morale sensitive,

(( En sondant en moi-même, et en cherchant dans les autres à quoi tenaient nos diverses manières d'être, je trouvai qu'elles dépendaient en grande partie de l'impression antérieure des objets extérieurs, et que, modifiés continuellement par nos sens et par nos organes, nous portions sans nous en apercevoir, dans nos idées, dans nos sentiments, dans nos actions même, l'effet de ces modifications. .. Que d'écarts on sauverait à la raison, que de vices on empêcherait de naître, si l'on savait forcer l'économie animale à favoriser l'ordre moral qu'elle trouble si souvent 1... Telle était l'idée fondamentale dont j'avais déjà jeté l'esquisse sur le papier... J'ai cependant bien peu travaillé sur cet ouvrage, dont le titre était la Morale sensitive ou le Matérialisme du sage\ )>

Mais je n'insiste pas sur cette tentative avortée de Rousseau ^. C'est dans les œuvres auxquelles il a mis la dernière main qu'il importe de signaler le solitaire et le contemplatif. La pratique de la solitude a tourné Rousseau à l'abstraction : la contemplation de la nature l'a dégoûté de la société de ses semblables. C'est pourquoi il ne cesse de nous proposer commebut suprême le retour à la nature-, c'est pourquoi

1 Confessions, t. 1, p. 393.

2 Cf., ib.f p. 500. « A l'égard de la morale sensitive, don l'entreprise était restée en esquisse, je l'abandonnai totalement. »

aussi, toutes ses théories ne sont rien que de creuses et fragiles constructions.

Ainsi, prenez le premier écrit qui ait rendu Rousseau célèbre, le Discours sur les sciences et les arts *. La doctrine qu'il y développe est la même qu'il reproduit dans son Discours sur V origine et les fondements de V inégalité parmi les hommes'^ ^ et cette doctrine tout entière se ramène à ce paradoxe , ('< que l'état de réflexion est un état contre nature, et que l'homme qui médite est un animal dépravé ^. »

Il faut donc, suivantRousseau, revenir à la nature, et par la nature à la vertu. C'est le précepte par excellence, c'est l'enseignement qu'il professe sur tous les tons. De là cet étrange système d'éducation, où l'auteur s'efforce, avant tout, de faire d'Emile l'enfant de la nature. « L'éducation nous vient ou de la nature, ou des hommes, ou des choses. Quel est le but de l'éducation? C'est celui même de la nature ''. ))Car(( tout est bien, sortant des mains de l'auteur des choses 5 tout dégénère entre les mains de l'homme ^ » De là ces peintures enflammées de la Nouvelle Hèloise^ où Rousseau, opposant encore à la civilisation la nature, condamne les institutions sociales afin de justifier les passions, et amnistie le vice sous prétexte de glorifier la vertu. (( Ce malin je me suis levé de bonne heure, et avec l'empressement d'un enfant je suis allé m'enfermer

1 T. IV, p. \. Cf., t. I, p. 337. Confessions.

2 T. IV, p. 129. Cf., t. I, p. ùl^.Ibid.

3 T. IV, p. 136.

'► T. III, p. 9. Emile.

■^ Ibid.j p. 7. TbiJ.

dans l'île déserte. Que d'agréables pensées j'espérais porter dans ce lieu solitaire, où le doux aspect de la nature devait chasser de mon souvenir tout cet ordre social et factice qui m'a rendu si malheureux* l » A travers les paroles de Saint-Preux, qui pourrait ne pas reconnaître Rousseau ? Qui , de même, à l'entendre disserter sur l'amour, pourrait ne pas retrouver en Rousseau un philosophe de la sensation ? Parmi ses autres études, la physiologie et Tanatomie l'avaient occupé aux Cliarmettes ^. Il ne les a jamais oubliées. La Nouvelle Héldise n'outrage pas seulement « la gravité de la mère, l'innocence de la vierge, mais encore la pudeur de l'épouse^. »

Le génie de Rousseau, qui d'ailleurs reste partout le même, ne se révèle mieux nulle part que dans le Contrat social^. C'est dans cette composition qui,

^ T. II, p. 439. La Nouvelle Héloise.

^ Confessions, 1. 1, p. 243. « Ayant fait entrer un peu de physiologie dans mes lectures, je m'étais mis à étudier l'anatomie. »

3 Consultez sur ce point délicat M. Saint-Marc Girardin. Études sur la vie et les ouvrages de Rousseau.

* T. IV, p. 314. On sait que le Contrat social n'est que la réduction d'un plus grand dessein. « Des divers ouvrages que j'avais sur le chantier, celui que je méditais depuis longtemps, dont je m'occupais avec le plus de goût, auquel je voulais travailler toute ma vie, et qui devait, selon moi, mettre le sceau à ma réputation, était mes Institutions politiques . Il y avait treize à quatorze ans que j'en avais conçu la première idée, lorsque, étant à Venise, j'avais eu quelque occasion de remarquer les défauts de ce gouvernement si vanté. » {Confessions^ t. I. p. 589.) Cf., là., p. 499. « J'avais encore deux ouvrages sur le chantier. Le premier était mes Institutions politiques. J'examinai l'état de ce livre, et je trouvai qu'il demandait encore plusieurs mois de

aussi bien, est le plus populaire comme le plus important de ses ouvrages, qu'apparaît pleinement chez le penseur genevois ce que présageait déjà le jeune homme des Charmettes, en même temps qu'un aventurier aigri contre un ordre social où il n'a pu trouver place, un solitaire uqui prend pour de la philosophie les délires de son cerveau, » un contemplateur de la nature, pour qui le type de la vie humaine est la vie champêtre.

En effet, qu'on ne s'y méprenne pas, si le Discours sur les sciences et les arts a été composé pour un concours académique -, si le Discours sur V origine et les fondements de F inégalité ne se trouve être, après tout, qu'une pièce de déclamation ^ si enfin \ Emile et la Nouvelle Héloïse ne sont guère , même dans l'estime de l'auteur, que deux romans, il n'en est pas ainsi du Contrat social. Rousseau a prétendu y déployer tout le sérieux de son esprit. Pour lui , il ne s'agit pas là d'une théorie plus ou moins ingénieuse, qui le rendrait simplement l'émule de l'abbé de Saint-Pierre ou de l'abbé de Mably '. Mably ne lui semble qu'un compilateur, presque un plagiaire de ses propres écrits'^.

travail. Je n'eus pas le courage de le poursuivre... Ainsi, renonçant à cet ouvrage, je résolus d'en tirer ce qui pouvait s'en détacher, puis de brûler tout le reste; et poussant ce travail avec zèle, je mis en moins de deux ans la dernière main au Contrat social. »

* Confessions, t. I, p. 269. « Je fis connaissance avec l'abbé de Mably, comme je l'avais déjà faite avec l'abbé de Condillac, qui tous deux étaient venus voir leur frère. » On sait que Rousseau fut chargé quelque temps de l'éducation des enfants de M. de Mably, giand prévôt à Lyon.

2 7t>., t. I, p. 601. « Quelque temps après parurent les Dlalo^

Quant à Tabbé de Saint-Pierre, o il n'a travaillé que pour (les êtres imaginaires en pensant travailler pour ses contemporains *.» Rousseau se pose en législateur pratique et en législateur universel. L'histoire du gouvernement de Genève domine, il est vrai, toutes ses pensées; mais il trouve la constitution de Genève si belle qu'il la prend pour modèle et ne craint pas de la proposer en exemple à l'Europe^. Ses Considéralions sur le gouvernement de la Pologne ^, son projet de gouvernement pour la Corse ^ ne sont que des épisodes, ou, si l'on veut, que des applications de sa politique. Remarquant que l'état social est un mal, mais un mal inévitable, il prétend du moins, en rappelant aux sociétés leur origine, assigner la base sur

gués de Phocion, où je ne vis qu'une compilation de mes écrits faite sans retenue et sans honte. Je sentis, à la lecture de ce livre, que l'auteur avait pris son parti à mon égard, — Je crois qu'il ne m'a pardonné ni le Contrat social, trop au-dessus de ses forces, ni la Paix perpétuelle. »

> Confessions, t. I, p. 406. Cf., t. IV, p. 256, Extrait du Projet de paix perpétuelle de Vabbé de Saint-Pierre; p. 280, Jugement sur la Paix perpétuelle ; p. 289, Polysydonie de Vabbé de Saint-Pierre.

2 T. IV, p. 656; Lettres écrites de la Montagne, lettre VI. « J'ai donc pris votre constitution, que je trouvais belle, pour modèle des institutions politiques, et vous proposant en exemple à l'Europe, loin de chercher à vous détruire, j'exposais les moyens de vous conserver. »

3 T. IV, p. 423.

* Cf., t. VII , p. 652, lettre à M. D..., p. 637, lettre à M. le prince L.-E. de Wirtemberg. « 11 est vrai que les Corses m'ont fait proposer de travailler à leur dresser un plan de gouvernement. »

i88 J.-J. ROUSSEAU.

laquelle elles doivent s'asseoir. Le Contrat social s'adresse au genre humain tout entier. L'àme de Rousseau a passé, avec toutes ses ardeurs, dans cette œuvre capitale, et on ne comprend ce qu'elle signifie que lorsqu'on se souvient de ce que fut l'auteur.

« Je suis né, écrivait Rousseau , avec un amour naturel pour la solitude, qui n'a fait qu'augmenter à mesure que j'ai mieux connu les hommes *. »

La tête encombrée de romans, l'imagination allumée par Plutarque, le cœur gonflé de sentiments répubhcains, il était difficile, en elfet, que Rousseau trouvât les hommes à l'image de l'homme qu'il avait rêvé^. Ajoutez à ces dispositions chimériques de l'esprit un orgueil monstrueux ^, qui devait, par les déceptions plus encore que par les succès, s'exalter peu à peu jusqu'à la folie.

D'abord, c'est l'apprenti maltraité par son maître -, le jeune homme qui manque d'aliment à son activité.

« A force de querelles, de coups, de lectures dérobées et mal choisies, mon humeur devint taciturne, sauvage ^ ma tête commençait à s'altérer et je vivais en vrai loup-garou\ »

« J'atteignis ma seizième année, inquiet, mécontent de tout et de moi , sans goût dans mon état , sans plaisir de mon âge, dévoré de désirs dont j'ignorais l'objet, pleurant sans sujet de larmes, soupirant sans

1 Cf., l. I, p. 709. Première lettre à M, de Malesherbes.

2 T. IV, p. 31S. « Né citoyen d'un État libre et membre du souverain. »

3 Qu'on relise seulement le début et la fin des Confessions. * Confessions, l. I, p. 48.

savoir de quoi^ enfin caressant tendrement mes chimères, faute de rien voir autour de moi qui les valût ^ »

Plus tard, c'est Fhomme fait, c'est l'auteur, le musicien, le personnage à la mode, qui ne voit partout qu'injures, passe-droits et comme une conspiration de l'univers contre lui. Sa vie n'a été qu'un naufrage -, il se dit « perdu dans la mer immense de ses malheurs^. »

« Aigri par les injustices que j'ai éprouvées, par celles dont j'avais été le témoin, souvent affligé du désordre où l'exemple et la force des choses m'avaient entraîné moi-même, j'ai pris en mépris mon siècle et mes contemporains-, et, sentant que je ne trouvais pas au miheu d'eux une situation qui pût contenter mon cœur, je l'ai peu à peu détaché de la société des hommes, et je m'en suis fait une autre dans mon imagination, laquelle m'a d'autant plus charmé, que je la pouvais cultiver sans peine, sans risque, et la trouver toujours sûre et telle qu'il me la fallait^»

Au lieu donc de corriger son amour maladif et inné de la solitude par la fréquentation des hommes, Rousseau, par la fréquentation des hommes, se sent rejeté vers la solitude.

« Me réfugiant chez la mère commune, j'ai cher-

1 Confessions, 1. 1, p. 50. Cf., ib., p. M. « Cet amour des objets imaginaires et cette facilité de m'en occuper achevèrent de me dégoûter de ce qui m'entourait, et déterminèrent ce goût pour la solitude qui m'est toujours resté depuis ce temps-là. »

- Ibid., p. 527.

^ ï. I, p. 712. Seconde lettre ù M. de Malesherbes.

ché dans ses bras à me soustraire aux atteintes de ses enfants^ je suis devenu solitaire, ou, comme ils disent , insociable et misantbrope, parce que la plus sauvage solitude me paraît préférable à la société des mécbants, qui ne se nourrit que de trahisons et de haine K »

Ne s'accommodant de rien, ne s'accordant avec personne, Rousseau passe son temps à chérir l'humanité et à fuir les humains. Sans cesse il change de résidence, et au milieu de ces déplacements, que la nécessité motive quelquefois, mais plus souvent la mobilité ou une panique ridicule, c'est uniquement à la campagne qu'il se plaît, à l'Ermitage, à Mont- Louis, dans l'île de Saint-Pierre, à Trye, à Bourgoin, à Ermenonville, partout où il retrouve l'atmosphère solitaire des Charmettes^.

« Fuyez les villes, homme simple et sensible ^ ! )> voilà le cri de Rousseau.

Et encore :

<c 0 nature, ô ma mère ! me voici sous ta seule garde -, il n'y a point ici d'homme adroit et fourbe qui s'interpose entre toi et moi'^. »

Parfois l'homme proteste, chez Rousseau, contre cet isolement et cette volontaire séquestration.

1 T. I, p. 789. Les Rêveries^ Septième Promenade.

2 Cf. Musset-Pathay, Histoire de la vie et des ouvrages de Rousseau. Paris, 1827.

3 Rousseau.

* Confessions, t. T, p. 625. Cf., p. 793, ^es Rêveries, Septième Promenade.

(( Toujours vivre isolé sur la terre me paraissait un destin bien triste, surtout dans l'adversité ^ »

Mais le maniaque reprend constamment le dessus. Rousseau réalise, de tout point, le type du Misanthrope, et la situation de Robinson ne laisse pas que de lui paraître très-supportable,

(( Son affection pour le roman de Robinson^ écrit Rousseau jvge de J eau- Jacques ^ m'a fait juger qu'il ne se fût pas cru si malheureux que lui, confiné dans son île déserte^. ))

Cependant prenez garde ! Ce Robinson n'aura pas assez de se passer des autres hommes \ ce misanthrope ne se contentera pas

De chercher sur la terre un endroit écarté, Où d'être homme d'honneur on ait la liberté ^.

Sorti de la solitude avec des idées romanesques, Rousseau est revenu à la solitude, sans avoir rien rabattu de ses chimères, et, de plus, l'âme aigrie, pleine de fiel, possédée d'un désirsecret de vengeance. Car il n'y a pas jusqu'au politique que Rousseau n'ait cru injustement négligé dans sa personne et par M. deChoiseul et par madame de Pompadour'*. C'est

1 Confessions^ t. I, p. 585. Cf., t. VIII, p. 104. « Ile de Saint- Pierre, i7(j5. — J'ai peine à me déshabituer tout d'un coup de lire la gazette , et à ne plus rien savoir des affaires de l'Europe- »

* T. V, p. 741, Second Dialorjue. Cf., t. I, p. 625. « Je suivais d'ordinaire un but de promenade : c'était d'aller débarquer à la petite île... pour m'y bâtir, comme un autre Robinson, une demeure imaginaire. »

3 Acte V, se. VIII, le Misanthrope.

* Cf., t. I, p. 536. Confessions,

pourquoi, les grands ont eu beau l'accueillir et le recueillir^ homme du peuple, il a voué aux grands une implacable haine.

c( Je hais les grands ^ je hais leur état, leur dureté, leurs préjugés, leur petitesse et tous leurs vipes; et je les haïrais bien davantage, si je les méprisais moins ^ »

Les riches ne lui ont pas été avares. Pour être riche lui-même, il ne lui aurait fallu sans doute que n'avoir pas les mœurs d'un aventurier. Cependant il déteste les riches-, car c'est parce qu'il y a des riches qu'il a dû mettre ses enfants à l'hôpital. «C'est l'état des riches, écrira-t-il à madame de Francueil, c'est votre état qui vole au mien le pain de mes enfants ^ »

Non-seulement les institutions sociales ne lui paraissent pas être ce qu'elles devraient être, mais non pas même ce qu'elles pourraient être.

'( Nos sottes institutions civiles^ où le vrai bien pubhc et la véritable justice sont toujours sacrifiés à je ne sais quel ordre apparent, destructif en effet de tout ordre , et qui ne fait qu'ajouter la sanction de l'autorité publique à l'oppression du faible et à l'iniquité du fort \ »

a Femmes de Paris et de Londres, pardonnez-lemoi-, mais si une de vous a l'àme vraiment honnête, je n'entends rien à nos institutions ^. »

C'est donc un esprit mécontent et chagrin , en

* T. I, p. 722. Quatrième lettre à M. de Malesherbes. 2 T. VU, p. 79, Correspondance.

^ Confessions, t. I, p. 513.

^ T. ni, Emile, liv. V.

même temps qu'une âme solitaire, qui entreprendra d'enseigner aux hommes la politique, j'ajoute un homme sans expérience. Où Rousseau aurait-il appris les affaires? serait-ce par hasard auprès de Tamhassadeur de France à Venise , dans ses fonctions de secrétaire, qu'il tâche puérilement d'élever à la hauteur de fonctions diplomatiques? Cela fait sourire. Rousseau ne connaît absolument rien que ce que lui ont enseigné les livres.

*( De toutes les études que j'ai tâché de faire en ma vie au milieu des hommes, il n'y en a guère que je n'eusse faites également, seul dans une île déserte , où j'aurais été confiné pour le reste de mes jours ^ )>

L'érudition et la passion ont seules dicté à Rousseau sa politique. Solitaire, érudit et passionné, Rousseau est , de plus, un fanatique de logique, qui emprunte à la géométrie ses procédés d'abstraction. « Commençons, écrira- t-il dans son Discours sur Vorigine et les fondements de V inégalité ^ commençons

1 T. I, p. 741, Us Rêveries i Troisième Promenade. — C'est dans une promenade et sous un chêne que Rousseau arrête le plan de son Discours sur les sciences et les arts. « 0 monsieur ! si j'avais pu écrire le quart de ce que j'ai vu et senti sous cet arbre! » (T. I, p. 713, seconde lettre à M. de Malesherbes.) — C'est au milieu d'une forêt que Rousseau rédige le Discours sur rinégalité. « Enfoncé dans la forêt, j'y cherchais, j'y trouvais l'image des premiers temps, dont je traçais fièrement l'histoire; je faisais main J)asse sur les petits mensonges des hommes. De ces méditations résulta le Discours sur Vinégalité. » (T. I , p. 375, Confessions,) — C'est dans le jardin de Mont-Louis, à Montmorency, qu'il écrit, avec sa Lettre à d'Alemhert sur les spectacles, le Contrat social. {Confessions^ t. I, p. 478, 499.)

19i J.-J. ROUSSEAU.

par écarter tous les faits \ » C'est sa pratique constante. Enfin, au lieu de prendre les hommes tels qu'ils sont, sensibles mais raisonnables, Rousseau se les représente à son image, c(se conduisant beaucoup moins par leurs lumières que par leurs passions ^, » maîtrisés par les sensations qui leur viennent de la nature, c'est-à-dire de l'univers des corps.

Conçue sous dételles influences, construite sur de telles données, on pouvait deviner aisément quelle serait la politique de Rousseau.

Cette politique, en effet, ne devait rien offrir de nouveau.

L'homme n'est pas né pour la société. L'état de société résulte d'un contrat. En vertu de ce contrat, tous les droits sont remis aux mains d'un seul , qui finit toujours par en disposer comme il lui plaît, jusqu'à ce que le mécontentement les lui arrache, et qu'un nouveau contrat soit formé, tout aussi fragile que le premier ^ La souveraineté du peuple n'admet

1 T. IV, p. 151. M. de Barante a parfaitement mis ei. lumière ce caractère abstrait des conceptions de Rousseap. « En géométrie, on dit qu'un solide est engendré par le mouvement d'un plan. La définition est vraie... mais elle n'a aucun rapport avec les conditions matérielles de ce solide... De même, s'il y a société, elle est par abstraction le résultat du consentement de tous ses membres; en réalité, elle provient de ce que beaucoup d'homnies sont venus dans une certaine contrée, s'y sont établis, y ont eu des enfants. » {Tableau de la littéralure française au dix-huitième siècle. Paris, 1845, 6^ édit., p. 173.}

2 Confessions^ t. I, p. 406.

3 Vainement Rousseau repousse cette conséquence : « Plusieurs ont prétendu que l'acte de cet établissement était un

pas la souveraineté antérieure de la justice. « La volonté de tous est l'ordre, la règle suprême ^ » Ces équivoques ou pernicieuses maximes étaient déjà fort anciennes. Tous les théoriciens du communisme et du despotisme les avaient depuis longtemps invoquées. Ainsi le Contrat socm/ n'était guère autre chose , avec un ressouvenir des institutions de Genève^, qu'une traduction du Lévi'athan de Hobbes ^. Toutefois, il y a un principe, par où Rousseau se distingue profondément de Hobbes et d'autres utopistes, ses devanciers. Hobbes pose tout d'abord que

contrat entre le peuple et les chefs qu'il se donne, par lequel on stipulait entre les deux parties les conditions sous lesquelles l'une s'obligerait à commander et l'autre à obéir.... Autant vaudrait donner le nom de contrat à l'acte d'un homme qui dirait à un autre : « Je vous donne tout mon bien, à condition « que vous m'en rendrez ce qu'il vous plaira. » (T. IV, p, 388.) En fait, la souveraineté qui ne repose que sur la volonté du plus grand nombre ne saurait être et n'est point inaliénable. C'est pourquoi Rousseau lui-même croira devoir écrire un chapitre sur les moyens de prévenir les usurpations du gouvernement (t. IV, p. 590). Et ces moyens, il les ramène en définitive à l'insurrection. « Les raisonneurs ne savent pas que Gromwell eût été mis aux sonnettes par le peuple de Berne, et le duc de Beaufort à la discipline par les Genevois. » (T. IV, p. 393.) A tous égards, c'est la théorie de la force substituée à la théorie du droit.

* T. IV, p. 634. Lettres écrites de la Montagne, lett. VI.

* T. IV, p. 656. Ihid.f « Que pensiez-vous, Monsieur, en lisant cette analyse courte et fidèle de mon livre? Je le devine; vous disiez en vous-même : Voilà l'histoire du gouvernement de Genève. C'est ce qu'ont dit à la lecture du même ouvrage tous ceux qui connaissent celte constitution.»

^ T. IV. p. 150. Discours sur l'inégalité.

rhomme est naturellement méchant, Homo homini hostis , homo homini lupus , de telle sorte que la société a précisément pour objet, sinon de détruire cette méchanceté , au moins de l'annuler. Au contraire, c'est pour Rousseau un essentiel principe que la nature a fait l'homme heureux et bon, qu'il est né hbreS et que, loin de lui être utile, la société le déprave, le rend misérable et l'asservit. Suivant lui, par conséquent, l'effort de toute politique doit consister à ramener l'espèce humaine à sa constitution primitive. Car, « partout Rousseau voit l'espèce humaine meilleure, plus sage et plus heureuse dans sa constitution primitive-, aveugle, misérable et méchante, à mesure qu'elle s'en éloigne^. » Si d'ailleurs il s'occupe d'organiser la société, c'est que la société est devenue un mal nécessaire -, c'est que « la nature humaine ne rétrograde pas , que jamais on ne remonte vers les temps d'innocence et d'égahté, quand une fois on s'en est éloignée )> a La société, écrit encore Rousseau, est naturelle à l'espèce humaine comme la décrépitude à l'individu, et il faut des arts, des lois, des gouvernements aux peuples comme il faut des béquilles aux vieillards ^ » Qu'est-ce donc

* T. IV, p. 515. « L'homme est né libre, et partout il est dans les fers. »

2 T. V, p. 851, Troisième Dialogue. Cf., t. IV, p. 158% « Il me reste à considérer et à rapprocher les différents hasards qui ont pu perfectionner la raison humaine en détériorant l'espèce, rendre un être méchant en le rendant sociable. » [Discours stiv l'inégalité.)

" T. IV, p. 215. Cf.;, ib,, p. 109. >- Quoi donc I faut-il détruire

que cette constitution primitive, cet état de nature, où Rousseau place l'âge d'or de l'humanité? Pour Rousseau, le modèle de tout état social, c'est le gouvernement de Genève, sa patrie. Pour Rousseau, l'état de nature ne serait-ce pas au fond et simplement l'idée généralisée, épurée de la vie solitaire et champêtre qu'il menait aux Charmettes? Mais surtout n'est-ce pas un état artificiel, qui non-seulement n'existe plus, mais qui n'a point existé, qui certainement n'existera jamais^? Entre la barbarie et la civilisation, le milieu est impossible à tenir. Pour vouloir assigner à l'homme un état de nature qui serait un état d'égalité , Rousseau en vient à célébrer l'état sauvage.

« Tant que les hommes se contentèrent de leurs cabanes rustiques , tant qu'ils se bornèrent à coudre leurs habits de peaux avec des épines ou des arêtes^ à se parer de plumes et de coquillages..., en un mot, tant qu'ils ne s'appliquèrent qu'à des ouvrages qu'un

la société, anéantir le tien et le mien , et retourner vivre dans les forêts avec les ours? 0 vous, à qui la céleste voix ne s'est point fait entendre... allez dans les bois perdre la vue et la mémoire des crimes de vos contemporains. Quant aux hommes, semblables à moi, qui ne peuvent plus se nourrir d'herbes, ni de glands, ni se passer de lois et de chefs... tous ceux-là tâcheront, par l'exercice des vertus... de mériter le prix éternel qu'ils en doivent attendre. »

1 Cf., t. IV, p. 125. Discours sur l'inégalité, Préface : « Ce n'est pas une légère entreprise de démêler ce qu'il y a d'originaire et d'artificiel dans la nature actuelle de l'homme, et de bien connaître un état qui n'existe plus, qui n'a peut-être point existé, qui probablement n'existera jamais. »

seul pouvait faire..., ils vécurent libres, sains et heureux autant qu'ils pouvaient l'être par leur nature 5 — mais, dès l'instant qu'un homme eut besoin du secours d'un autre, dès qu'on s'aperçut qu'il était utile à un seul d'avoir des provisions pour deux, l'égalité disparut, la propriété s'introduisit, le travail devint nécessaire, et les vastes forêts se changèrent en des campagnes riantes qu'il fallut arroser de la sueur des hommes, et dans lesquelles on vit bientôt l'esclavage et la misère germer et croître avec les moissons '. »

Au lieu donc que l'état sauvage n'est qu'une dégradation, Rousseau y voit « la véritable jeunesse du •monde. » Il prêche à l'homme la simplicité et ne s'aperçoit pas qu'il le précipite dans l'abêtissement. Car, si le bonheur suprême du sauvage consiste c< en ce que rjen n'est si tranquille que son âme et rien si borné que son esprit^, )> qui ne comprend que le sort des bêtes l'emporte sur la condition des sauvages? c( Un sauvage, un homme à demi brute, écrivait Rousseau s'adressant à ses contemporains, un Caraïbe aplatissant la tête de ses enfants pour les rendre imbéciles, est plus sage et plus heureux que vous^. » C'est trop, ou trop peu dire. Un quadru-

' T. IV, p. 166. Discours sur V inégalité.

2 T. IV, p. 203. — Cf., ih., p. 195. « L'homme sauvage, quand il a dîné, est en paix avec toute la nature, et l'ami de tous ses semblables. »

3 Cf., t. IV, p. 140. Discours siir Vinégalité. « Pourquoi l'homme est-il sujet à devenir imbécile? N'est-ce point qu'il retourne dans son état primitif?... Il serait affreux d'être obligé de louer comme un être bienfaisant celui qui le premier suggéra à l'habitant des rives de l'Orénoque l'usage de ces ais qu'il

pède est encore plus à l'abri qu'un Caraïbe de la terrible infirmité de penser. Aussi Voltaire avait-il raison d'écrire à Rousseau , en le remerciant de son Discours sur T origine et les fondements de F inégalité : « On n'a jamais employé tant d'esprit à vouloir nous rendre bêtes; il prend envie de marcher à quatre pattes, quand on lit votre ouvrage ^ )^

Nul, effectivement, n'a plus que Rousseau vérifié à la lettre ces fortes paroles de Pascal : a L'homme n'est ni ange, ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l'ange fait la bête, m

YIII

Sur la fin de sa vie et comme supplément aux Confessions ^ Rousseau écrivait les Rêveries du promeneur solitaire^. C'est là le titre qu'il convien-

applîque sur les tempes de ses enfants, et qui leur assurent du moins une partie de leur imbécillité etdeleurbopbeur originel. » * T. VII, p. 115, Correspondance. Ailleurs, avec la même ironie et plus de méchanceté, Voltaire écrivait encore :

Un autre fou paraît, suivi de sa sorcière;

Il veut réduire au gland TAcadémie entière.

Benoncez aux cités, venez au fond des bois;

Mortels, vivez contents, sans secours et sans lois;

Ou, si vous persistez dans l'abus effroyable

De goiàter les plaisirs d'un être sociable,

A mes soins vigilants osez vous confier :

Je fais d'un gentilhomme un garçoo menuisier...

Bien n'est mal, rien n'est bien, je mets tout de niveau ; Je marie au Dauphin la fille du bourreau !

{Les Deux Siècles.)

2 T. I, p. 724 et sq. — Cf., t. III, p. 591. Emile et Sophie, ou les Solitaires,

drait de donner aux plus célèbres écrits de Rousseau.

Velut aegri somnia vanse Finguntur species

Mais que ne peuvent des rêveries , quand elles s'accommodent au courant du siècle , qu'elles en caressent les instincts et qu'en même temps elles sont soutenues par le prestige de l'expression?

Les Rêveries de Rousseau ont coulé dans les âmes avec la musique de sa parole , et aucun homme peutêtre n'a mis ou fait germer plus d'idées fausses dans la tête de ses contemporains. Aucun homme du moins ne doit être considéré plus que lui comme le théoricien des pratiques déraisonnables ou coupables auxquelles s'est laissé entraîner le dix-huitième siècle parmi tant d'ardeurs généreuses et de salutaires nouveautés.

En vain Rousseau , juge prévenu de lui-même , ne trouvera dans ses livres « qu'une doctrine aussi saine que simple, qui, sans épicuréisme et sans cafardage, ne tend qu'au bonheur du genre humain ^ »

En vain ses partisans en belle humeur essayeront de le couvrir de leur bachique ironie :

Tous nos maux nous sont venus D'Arouet et de Jean-Jacques 2. , ,

Les faits parlent plus haut que ces protestations de frénétique orgueil, ou que ces ivresses de parti. Si Rousseau a subi les influences du dix-huitième

* T. V, p. 847, Troisième Dialogue,

^ Béranger^ Mandement des vicaires généraux de Paris.

siècle, ou si même, à certains égards, il a eu Thonneur d'y résister, comment nier que le dix-huitième siècle , de son côté , n'ait subi , et à son détriment , Finfluence de Rousseau ?

Je n'ai garde de reprendre contre le dix-huitième siècle de vulgaires déclamations. Les crimes de cet âge de fer ne m'en abolissent pas les vertus, et, quand je veux me consoler des abominations de quatre-vingt-treize , je songe avec reconnaissance aux bienfaits impérissables de quatre-vingt-neuf. Je n'ai garde non plus d'entamer contre Rousseau un réquisitoire. Je juge librement et le dix -huitième siècle et Rousseau.

Madame de Staël , concluant sur la Nouvelle Hèîoise , déclarait « qu'il faut pardonner à Rousseau si , à la fm de cette lecture , on se sent plus animé d'amour pour la vertu , si on tient plus à ses devoirs, si les mœurs simples, la bienfaisance, la retraite ont plus d'attrait pour nous '. » Je crois peu à ces chocs en retour, qui nous reportent du vice à la vertu. Mais, sans partager pour Julie l'indulgence de l'auteur de Corinne, je conviens que la Nouvelle Héloïse avait presque quelque moralité pour des intelligences tout envahies par les romans de Yoltaire et de Diderot, par les vers de Piron et de Parny, par les obscénités de Crébillon fils.

Je ne me sentirais pas assez de verve pour célébrer « la beauté et l'utilité du hvre de XÉmile^. »

* Lettres sur les écrits et le caractère de Rousseau. ^ M. Villemain , Tableau de la littérature au dix-huilième siècle, 24« leçon.

Mais je tombe d'accord qu'au milieu d'une société « très-spirituelle, très-fine, mais sèche \ » détournée de la vie domestique par la vie des salons et des préoccupations de la famille par des préoccupations humanitaires, Rousseau eut un mérite d'opportunité véritable à reproduire les préceptes de Plutarque, de Montaigne et de Locke sur l'éducation^. A une époque où l'existence de Dieu était mise aux voix , l'athéisme érigé en coterie et le matériahsme dominant, je reconnais encore qu'il lui faut savoir un gré infini d'avoir éloquemment repoussé ces inepties dangereuses. Je n'oublie, pour ma part, ni son affirmation indignée de l'existence de Dieu au milieu des convives de madame d'Epinay ^, ni sa défense de la Providence contre les sarcasmes de Yoltaire'*, ni le spiritualisme de la Profession de foi du Vicaire savoyard ^

1 M. Sainte-Beuve, CaM5ene5c?w/!?mrfî, t, III, p. 71./.-/. iîow5seau.

2 « La nature même nous m-ontre, écrivait Plutarque, que les mères sont tenues d'allaiter et nourrir elles-mêmes ce qu'elles ont enfanté. » Comment il faut nourrir les enfants. — Les grandes dames se mirent à allaiter leurs enfants. — Cf. Mémoires de madame d'Oberkirch. — 11 devint à la mode de faire apprendre un métier aujt jeunes gentilshommes.

3 Gf. Madame d'Épinay, Mémoires, t. 11, p. 63. * T. VII, p. 142. Correspondance.

Cf., t. 1, p. 412. Confessions. « Frappé de voir. ce pauvre homme (Voltaire) accablé, pour ainsi dire, de prospérités et de gloire, déclamer toutefois amèrement contre les misères de cette vie, et trouver toujours que tout était mal, je formai l'insensé projet de le faire rentrer eu lui-même et de lui prouver que tout était bien. »

5 T. III, p. 325. « Ame abjecte, c'est ta triste philosophie

Enfin , il pouvait se faire que ces peintures séduisantes de la nature , que ces éloges passionnés de la vie sauvage inspirassent d'utiles retours sur soimême à un monde poli jusqu'au raffinement et civilisé jusqu'à être dissolu. Tacite avait parlé aux Romains de son temps des forêts de la Germanie. Nul doute surtout que la voix de Rousseau, avec ses mots de liberté et de patrie, de souveraineté et de suffrage, n'ait' été, pour ses contemporains, comme la voix du clairon avant le combat.

J'accorde tout cela. Mais je ne m'en range pas moins au jugement que portait Joubert : « Une piété irréligieuse, une sévérité corruptrice, un dogmatisme qui détruit toute autorité^ voilà le caractère de la philosophie de Rousseau *. »

C'est Rousseau, qui, par ses prédications attachantes, et notamment par les tirades de V Emile, a englué les âmes dans la religiosité, chaos de toute rehgion. Le culte de la Raison l'a eu pour promoteur. Il était le pontife « invisible et présent » de ces fêtes de l'Étre- Suprême, dont on proclamait « l'univers le temple et le culte la vertu ^. » L'ex-câpucin Chabot parlait son langage, lorsqu'il venait à s'écrier : a J'ai épousé ma femme un beau jour de printemps, à la face du soleil. «

t[ui te rend semblable aux bêtes, ou plutôt tu veux en vain l'avilir ; ton génie dépose contre tes principes ; ton cœur bien faisant dément ta doctrine, et l'abus même de tes facultés prouve leur excellence en dépit de toi. »

* Pensées, t. II, p. lOi.

2 Discours de Robespierre* {M. Thiers, Histoire de la Révolutivn française, t. VI, p. 236.)

C'est Rousseau qui , par les fictions impures de la Nouvelle Hèloue, amis à la mode tant d'odieuses déclamations contre les institutions sociales, et cette perversion de sentiments, dont les Lettres à Sophie^ par Mirabeau, devaient être un monument remarquable, mais non pas unique.

C'est Rousseau, qui, par le Discours sur les lettres et les arts^ le Discours sur l'origine et les fondements de Vinégalité , le Contrat social , a propagé dans les cœurs cette passion sauvage de Tégalité \ qui se termine au nivellement ^ cette férocité dans le droit qui produit l'aveuglement dans le devoir, cette haine du pauvre contre le riche , tocsin des guerres civiles ^ ■;, en un mot, toutes ces décevantes doctrines qui tendent au communisme et aboutissent à la spoliation , dont l'objet est une liberté sans frein et dont le terme fatal devient bientôt une servitude sans merci. En politique, le disciple par excellence de Rousseau est Robespierre^, et Tauteur du Contrat social a bien

1 « Le sentiment de l'égalité, qui produit bien plus d'orages que le sentiment de la liberté , et qui fait naître des questions d'un tout autre ordre et des événements d'une toute autre nature, le sentiment de l'égalité, dans sa grandeur comme dans sa petitesse, se peint à chaque ligne dans les écrits de Rousseau, et s'empare de l'homme tout entier par les vertus comme par les vices de sa nature. » (Madame de Staël, de la Littérature.)

2 Cf., t. IV, p. i59. Discours sur l'inégalité. « Le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire : Ceci est à moi, etc. »

3 11 est intéressant de rappeler en quels termes Robespierre faisait le panégyrique de Rousseau à la Convention :

« Parmi ceux qui, au temps dont je parle, se signalèrent dans la carrière des lettres et de la philosophie, un homme, par l'é-

mérité que les hommes de la Convention décernassent à ses cendres les honneurs du Panthéon.

En somme, les écrits de Rousseau ne ressemblent pas mal à un opéra, composé sur un livret le plus souvent absurde ou immoral. Des dilettanii^euvent se dire : Qu'importent les paroles , si la musique est excellente? Pour moi , je dis ; Qu'importe la musique, si les paroles sont détestables, si elles faussent l'esprit par des paradoxes et gâtent le cœur par des sophismes ? — Viiam impendere vero est à coup sûr une noble devise^ Rousseau se l'était appropriée. On regrette qu'elle soit devenue comme une perpétuelle antiphrase sous la plume de l'écrivain et du penseur des Charmettes.

lévation de son âme et la grandeur de son caractère, se montra digne du ministère de précepteur du genre humain : il attaqua avec franchise la tyrannie ; il parla avec enthousiasme de la Divinité ; son éloquence mâle et probe peignit en traits de feu les charmes de la vertu ; elle défendit ces dogmes consolateurs que la raison donne pour appui au cœur humain. La pureté de sa doctrine, puisée dans la nature et dans la haine profonde du vice, autant que son mépris invincible pour les sophistes intrigants qui usurpaient le nom de philosophes, lui attira la haine et la persécution de ses rivaux et de ses faux amis. Ah ! s'il avait été témoin de cette révolution dont il fut le précurseur, qui peut douter que son âme généreuse eût embrassé avec transport la cause de la justice et de l'égalité! » (M. Thiers , Histoire de la Révolution française^ t. VI, p. 235.)

Il n'est pas jusqu'à Marat qui ne professe aussi pour Rousseau une espèce de culte. « Sublime Rousseau! s'écrie Marat dans son livre De l'Homme^ prête-moi ta plume pour célébrer toutes ces merveilles; prêle-moi ce talent enchanteur,., etc. »

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