UN EPISODE DE SA CORRESPONDANCE
C'est par leur correspondance journalière autant que par leurs ouvrages qu'il convient d'apprécier le caractère des écrivains, leurs goûts, leurs aptitudes, en un mot leur nature. Partout ailleurs, l'auteur seul apparaît -, les lettres nous découvrent le fond de l'homme. Dans ce rapprochement inattendu avec le spectateur, le masque tombe, les illusions du lointain s'effacent, et les replis des cœurs sont manifestés. Un auteur se pare pour le public, comme un acteur pour la scène -, il ne montre que le meilleur de lui-même, ou du moins le plus séduisant. Ne pas le connaître chez soi, dans son cabinet et comme dans son ménage, c'est donc ne pas le connaître assez.
Oii chercher, d'autre part, sur un siècle, de plus exacts renseignements, des particularités plus curieuses et de plus sincères témoignages que dans la correspondance des hommes qui l'ont illustré ? C'est évidemment là qu'il importe d'étudier l'état d'une société. Ses préoccupations, ses généreux instincts comme aussi ses misères, ses espérances ou ses dou-
leurs, tout y est peint avec des couleurs d'autant plus vives, qu'elles ont été moins apprêtées.
Sous ce double rapport, peut-être trouvera-t-on quelque intérêt aux lettres suivantes de Buffon, que nous publions pour la première fois,
Buffon représente, avec Montesquieu, Voltaire et Bousseau, le dix-buitième siècle tout entier, et le reste des esprits , à cette époque, fait en quelque façon cortège au génie de ces quatre grands hommes. Mais le moins connu est incontestablement Buffon.
Bousseau remplit l'Europe du bruit de ses paradoxes et de ses aventures, en même temps qu'il l'étonna par les saillies de son humeur et la nouveauté de sa diction. Voltaire ne cessa, durant sa longue carrière, de charmer ses contemporains et d'effrayer le pouvoir, se mêlant à tout, remuant toutes choses, présageant, par la perpétuelle scintillation de son intelhgence, le vaste incendie qui bientôt allait éclater. Plus contenu dans ses mœurs magistrales et d'une existence plus retirée, l'auteur des Lettres Persanes se rendit cependant complice de l'opposition et de la frivolité communes. Buffon seul se retrancha, d'une manière étroite, dans l'étude et la méditation soHtaires, travaillant sans relâche au monument qui devait l'immortahser.
Ce calme au miheu de l'universelle agitation , le sujet relevé qu'il traita, le style qu'il sut s'approprier, tout contribua à donner au célèbre naturaliste une physionomie à part, et un cachet de grandeur particulier. C'est pourquoi, au nom de Buffon, l'imagination saisie se rappelle cette magnifique statue
208 BLFFON.
qui, de son vivant, lui fut élevée au Jardin des Plantes avec cette inscription plus magnifique encore :
Majestati naturse par ingeniiun.
Il est vrai que , dans une notice plus spirituelle que discrète^, Hérault de Séchelles nous gâte un peu ce beau modèle. Nous y voyons Buffon vivant à Montbard comme on vivait alors, c'est-à-dire assez mal; nous l'entendons parler de la religion et de la Providence, comme on en parlait aux soupers du baron d'Holbach^ nous le surprenons enfin dans une admiration de soi-même qui n'a d'égal que les afféteries d'une coquette.
A Dieu ne plaise que nous voulions continuer cette œuvre de dénigrement et de médisance !
« Quand mes amis sont borgnes, disait un penseur délicat, je les regarde de profil^. »
Ainsi faut-il faire, à l'endroit des grands hommes : gémir sur leurs faiblesses, les taire après les avoir connues , insister publiquement sur ce qui élève les renommées, et non point sur ce qui les rabaisse.
Mais ce n'est pas rédiger un pamphlet que de compléter une biographie, et loin d'aggraver les médisances d'Hérault de Séchelles, les lignes qu'on va lire ne feraient, au besoin, que les atténuer.
Déjà, en 1844, comme appendice d'une excellente
* Voyage à Montbard, contenant des détails très-intéressants sur le caractère, la personne et les écrits de Bit ff on (iSOl), in-8".
2 Joubert, Pensées^ t. I, p. 8o.
DUFFON. 209
histoire des travaux et des idées de Buffon, M. Flourens ^ avait cru devoir imprimer toutes les lettres qu'il avait pu recueillir de son illustre prédécesseur. Celles que nous donnons aujourd'hui ont été tirées par nous du British Muséum, Collection Egerton^ 33.
En même temps qu'on y aperçoit, sous un certain angle, se mouvoir la société du dix-huitième siècle, on apprend à s'y faire une juste idée du personnage de Bufïon, parce qu'on y pénètre dans l'intimité de ses opinions, de ses habitudes et de son existence. Ces lettres , au nombre de six , sont toutes adressées à l'abbé Le Blanc ^.
Né à Dijon en 1707, l'abbé Le Blanc fut un de ces écrivains dont abonda le dix-huitième siècle, esprits médiocres mais laborieux, prétendant à tout sans presque arriver à rien, mercenaires clients de quelque riche seigneur. Dès le début , Buffon témoigna à son compatriote une bienveillance qui ne se démentit jamais. C'est même sous son patronage spécial que paraît s'être développée l'insignifiante carrière de Le Blanc ^
«M. de Buffon, écrivait Chamfort, s'environne de
1 Buffon, histoire de ses travaux et de ses idées ^ par P. Flourens. Paris, 1844, 1 vol. in-12.
2 Dans une nouvelle et récente publication sur Buffon , M. Flourens a reproduit plusieurs passages de cefte correspondance. [Des Manuscrits de Buffon, Paris, 1860; p. 22, 30, 44.)
Après M. Flourens, M. Nadault de Buffon vient de reproduire, à son tour, ces lettres de Buffon à l'abbé Le Blanc. [Correspondance inédite de Buffon, Paris, 1860, 2 vol. in-8^, t. I, p. 19, 21, 39,51,74, 80.)
^ Voir la Biographie universelle, article Le Blanc.
ilatteurs et de sots, qui le louent sans pudeur. Un homme avait dîné chez lui avec l'abbé Le Blanc, M. de Juvigny et deux autres hommes de cette force. Le soir, il dit à souper qu'il avait vu, dans le cœur de Paris, quatre huîtres attachées à un rocher. On chercha longtemps le sens de cette énigme, dont il donna enfin le mot*. »
Contrairement à la maligne insinuation de Chamfort, la protection que Buffon accorda à Le Blanc paraît avoir été parfaitement désintéressée.
Dès 1726, l'abbé Le Blanc avait publié un Poème sur les gens de lettres de la Bourgogne, et, en 1731, des Elégies avec un discours sur ce genre de 'poésie et plusieurs autres pièces. Malgré la froideur avec laquelle avaient été accueillis ses premiers essais, il se hasarda, en 1735, à donner une tragédie, Abensdid, ({ui eut dix-sept représentations et fut parodiée sous le titre du Droit du Seigneur. C'est vers ce temps que Buffon lui écrivit la première des lettres que nous avons retrouvées.
« Montbard, ce 13 juin 1756.
« Je ne vous ferai pas, mon cher ami, le détail ennuyeux des occupations forcées et des sottes affaires qui, jusqu'ici, m'ont empêché de vous écrire, je vous prierai seulement de me pardonner ce retardement en vous assurant qu'il a été indispensable. S'il m'avait été possible de jouir d'un instant, je n'aurais pas manqué de vous témoigner combien j'ai clé sensible à votre souvenir, à vos succès, et à celui
1 Caraclcrci cl Portraits.
de votre pièce à la Cour*. Les petits vers que vous adressez à monsieur votre père sont tout à fait bien tournés-, puissent-ils aussi bien réussir près de lui qu'auprès des connaisseurs. Mais je doute fort qu'ils produisent quelque chose de plus qu'un compliment ou un remercîment. Je n'ai pas rencontré l'abbé Flory aux états-, je crois qu'il avait suivi M. de Dijon dans sa disgrâce. Yous savez sans doute qu'il eut ordre de sortir de la ville pendant la tenue des états pour avoir refusé d'y siéger après l'évêque d'Autun. Si je n'ai pas vu vos parents, j'ai en revanche vu beaucoup de vos amis. Ruffey me demanda si vous ne viendriez pas , et il me dit qu'il vous avait écrit pour vous offrir un appartement chez lui ^ il me parut un peu mortifié de votre silence. Le président Bouhier me fit bien des questions sur votre compte ^ il vous aime assurément beaucoup. Si vous veniez à Dijon, vous y seriez accueilli , recherché de tout le monde.
(c Ne croyez pas, mon cher, que je vous le dise ainsi parce que Montbard est sur le passage, et que vous ne pourriez vous dispenser d'y séjourner. Je vous assure que je le souhaite beaucoup -, mais la vérité est que l'on vous honore beaucoup dans votre pays. J'ai, en mon particuher, bien lieu de m'en louer ^ je m'y suis réjoui à merveille, et monsieur le Duc m'a fait la grâce de me parler très-souvent et de m'accorder une pépinière à Montbard aux frais de la province. Je suis en ce moment très-occupé de la construction de mes bâtiments, dont l'embarras aug-
1 La iracédie d'Abensaïd.
mente, au lieu de diminuer. J'ai demandé à Dijon des nouvelles de votre critique. On me dit que Michault pourrissait dans la poussière de son greffe pour tâcher d'en tirer de quoi payer les frais de l'impression: car le livre pourrit aussi chez le lihraire. Savezvous qu'il doit s'étabhr à Dijon une académie des Sciences? Vous connaissiez peut-être le vieux bonhomme Pouffier, doyen du parlement ^ il a laissé des sommes considérables pour cet établissement, et l'on y travaille actuellement. Voilà bien des nouvelles de province^ donnez-m'en de Paris et surtout des vôtres. Adieu, mon cher ami, je suis plus que personne au monde, votre très-dévoué.
(c BuFFON. »
Le hasard avait lié Buffon, dans sa jeunesse, avec le duc de Kingston. Après avoir voyagé ensemble en Allemagne et en Italie, les deux amis conservèrent des rapports, dont Buffon sut tirer avantage pour servir l'abbé Le Blanc. Grâce à lui, en effet, Le Blanc put entrer chez Milord Duc, et c'est là que Buffon lui écrit de nouveau. Les conseils qu'il lui donne suggérèrent sans doute à Le Blanc l'idée des Lettres dun Français sur les Anglais^ qui, publiées en 1745 (3 vol. in-12), et réimprimées en 1749, 17ol et 1758 , assurèrent à l'auteur une sorte de réputation.
u De Monlbard, le 26 septembre 1737.
(( Mon cher ami, j'ai reçu dans leur temps les deux lettres que vous m'avez fait le plaisir de m'écrire. Vous parlez si bon anglais dans la dernière, que j'au-
rais deviné vos études à Londres ^ mais depuis votre retour à Thoresby, vous n'avez plus de maîtresse de langue, et je vois bien que c'est le seul meuble que vous regrettiez de tous ceux de cette grande ville. Je suis cbarmé des descriptions que vous me faites -, sur de votre goût, j'ai un vrai plaisir de juger d'après vous-, vous faites un assez long séjour en Angleterre pour vous mettre au fait de toute la nation. Je vous invite de prendre de là le canevas de quelque ouvrage. Vous avez le coup d'œil bon, et j'imagine que le bon et le mauvais, le convenable et le ridicule de ce pays ne sont pas difficiles à saisir. Que vous m'avez fait plaisir de m'apprendre que notre cber Hickman * se ménage sur la pipe : continuez vos efforts et tâchez de l'éteindre absolument-, sa santé nous est trop chère pour qu'on puisse la comparer avec un plaisir aussi peu aimable; embrassez-le pour moi et dites-lui que je l'aimerai toute ma vie de tout mon cœur. »
« Ce 5 octobre.
« Ce commencement de lettre est, comme vous voyez, de bien vieille date 5 j'ai été obligé de faire un petit voyage ^ à mon retour, je l'ai trouvée sur mon bureau avec la lettre toute pleine d'amitié que vous m'avez écrite : soyez persuadé, mon cher ami, que je sens combien je mérite les reproches que vous me faites. Il ne s'en faut guère que je sois aussi paresseux qu'Hickman. C'est une partie de pipe ou de chasse qui lui ôte le temps d'écrire, et c'est une plantation
* Ancien gouverneur du duc de Kingston.
OU une démolition qui fait ici la même chose-, mais dorénavant je serai plus exact et surtout dès que je serai de retour à Paris, à la Saint-Martin. Je vous prie d'assurer Milord Duc de mes respects et de mon zèle. Je ferai la commission du vin du mieux qu'il me sera possible, et j'ai déjà écrit pour cela. J'irai exprès à Dijon pour être plus sûr de la qualité du vin et du climat ^ enfin je ne négligerai rien pour qu'il ait du bon, du meilleur. Mais je vous prie de me marquer s'il souhaite du vin prêt à boire ou seulement de cette dernière récolte. Si j'osais lui dire ce que je pense à cet égard, je serais d'avis d'en prendre deux pièces de vieux et quatre de nouveau. Un fort roulier conduira trois queues ou six pièces, et pendant que vous boirez les deux premières, les autres se feront -, on assure que les vins de cette année seront bons : ainsi je choisirai dans les meilleures cuvées de Nuits et de Vougeot le vin le plus ferme, le plus rosé et le plus propre à résister au mouvement de la mer. D'ailleurs, il serait difficile d'en trouver de très-bon en vieux ^ il n'en reste que quelques pièces dans les caves de quelques particuhers, et il est extrêmement cher. Je ne laisserai pas, en attendant votre réponse, que de faire mes diligences pour avoir ce qu'il y aura de meilleur en vins prêts à boire. Mais je n'en prendrai que deux pièces jusqu'à ce que j'aie de nouveaux ordres. A l'égard de la voiture, je ne manquerai pas d'envoyer un de mes domestiques avec le roulier -, il faut un attelage de six ou sept bons chevaux. Il coûtera beaucoup moins d'envoyer beaucoup par une seule voiture que d'envoyer la
BUFFON. 2d5
même quantité par deux petites voitures. On compte qu'une queue contient cinq cents bouteilles-, les trois queues feront quinze cents bouteilles. Faites-moi savoir si cela vous conviendra et si ce n'est pas trop. Je pourrai profiter du retour du roulier pour me faire venir du vin de Bordeaux : demandez, je vous en prie, à Hickman , combien il coûte à Boulogne. J'ai encore un plaisir à vous demander ; c'est de m'envoyer un Horace gravé et de me dire si les seconds volumes sont achevés de graver. Si le livre de M. de Moivre, pour lequel j'ai fait trois souscriptions, est achevé d'imprimer, je vous enverrai les quittances, et vous joindrez ces trois exemplaires à l'Horace gravé. Nous chantons votre chanson de chasse qui est assurément très-jolie ^ ces demoiselles vous font mille comphments. Baniche se marie dans huit jours avec Daubenton *. Si vous n'étiez pas si loin, on vous enverrait du fricot. La grande fille pourrait bien aussi se marier dans peu ; mais son amant ne l'a encore vue qu'une fois, et elle n'en est pas empressée -, la
Daubenton est jolie
« Le dessous de votre tour est peint en porcelaine. Voilà bien de bonnes raisons pour vous rappeler l'année prochaine-, mais j'imagine que vous ne quitterez pas de sitôt la bonne maison et les bonnes gens chez qui vous vivez-, je vous souhaite toujours bien des plaisirs. Adieu, écrivez-moi au plus tôt. Vous pouvez dire au Duc que le président Rigoley est en famille 5 sa
* Daubenton fut le collaborateur le plus considérable et un des plus intimes amis de Butfon.
femme vient d'accoucher d'une fdle. Dites à Hickman que mademoiselle de la Roncère est mariée à un homme de vingt-quatre ans -, c'est apparemment pour réparer le temps perdu. Je n'ai point reçu de nouvelles de Maupertuis, ni de Clairault.
(( BuFFON.
« To Mons. Le Blanc, ait his Grâce the duke of Kingston, in Arliiigton Street, Piccadilly-London. »
Des deux lettres qui suivent, celle de 1761 seule mérite attention. Depuis 1745, l'abhé Le Blanc n'avait cessé de produire de nombreux écrits, et se croyait, par conséquent, des titres avérés à l'Académie française. Aussi, à la mort de Belle-Isle, songeat-il à briguer le fauteuil en concurrence avec Saurin, l'auteur de Spariacus^ et avec l'abbé Trublet que Voltaire venait de vouer au ridicule par la satire du Pauvre Diable, et le vers si connu :
Il compilait, compilait, compilait.
Malgré sa médiocrité notoire, Tobscur compilateur l'emporta sur ses deux rivaux. De plus, cette année même, Saurin devait succéder à Duresnel , et Le Blanc se trouver de nouveau désappointé. Buffon s'efforce de le consoler du premier échec.
fi Le 6 novembre i759.
« Je ne doute pas, mon cher ami, que vous n'ayez
pris grande part à mes peines, et j'en ai la plus
'grande reconnaissance. Notre pauvre malade vous
assure aussi de la sienne; quoique en convalescence,
elle souffre encore-, la faiblesse, suite inséparable d'une violente maladie, le chagrin d'avoir perdu son enfant ^ la laissent dans un état triste et fâcheux. Nous espérons que le temps dissipera cette langueur; je n'attends que son rétablissement pour l'emmener à Paris et j'aurai beaucoup de plaisir à vous voir; j'espère que ce sera vers le 12 ou 15 décembre. Le docteur et sa femme vous font mille compliments.
« Je vous embrasse, mon cher ami, et suis de tout mon cœur votre très-humble et très-obéissant serviteur, (( BuFFON. »
« A Monlbard, ce 15 mars 1761,
« J'ai été aussi surpris qu'indigné de cette élection de l'Académie française que vous m'avez apprise. Mon cher ami, vous avez raison; c'est plus contre Duclos, Voltaire et contre d'autres que l'on agit que contre vous et contre les autres aspirants-, c'est le temps du règne des médiocres. Mais, quoiqu'ils soient en grand nombre et que ce nombre augmente chaque jour parle succès de leur cabale, il faut espérer qu'ils ne réussiront pas toujours, et je sais bien bon gré à Saurin d'avoir vu tranquillement la plate préférence qu'ils ont donnée à l'abbé Trublet. Je voudrais, mon cher ami, que vous eussiez un peu de cette tranquillité^ les choses changeront de face, et peut-être à l'heure que nous y penserons le moins. Donnez-moi des nouvelles de la seconde élection -, car, quelque
1 Madame de Buffon, Marie-Françoise de Saint-Belin, venait de perdre une fille; octobre 1759.
Voyez M. Flourens, Des Mcinuscrils de Bujjont Introduction.
dégoûté que je sois de l'Académie, j'y prendrai toujours intérêt à cause de vous. Madame de Buffon me charge de vous faire mille amitiés de sa part, ainsi que M. et madame Daubenton -, je compte arriver à Paris d'aujourd'hui à quinze jours. Je ne puis, mon cher ami, que vous renouveler les assurances du sincère et inviolable attachement avec lequel je serai toute ma vie votre très-humble et très-obéissant serviteur, M Buffon. »
Devenu membre des académies Délia Crusca et des Arcades de Rome, de l'Institut de Bologne et honoraire de la Société des sciences et arts de Dijon, l'abbé Le Blanc ne cessa de soupirer après l'Académie française . et Buffon y songea constamment pour lui. On peut même dire qu'il avait contribué à nourrir ses illusions. C'est ainsi que dans la lettre qu'il lui écrit en 1751 , on le voit encourager Le Blanc comme toujours, le produire parmi ses amis, le maintenir dans l'estime de ceux qui déjà le connaissent, travailler enfin au succès d'une candidature désespérée. Cette lettre nous livre, en outre , l'opinion de Buffon sur M . de Malesherbes, l'Encyclopédie et la Sorbonne.
La direction de la librairie était pour lors confiée à M. de Malesherbes, que devaient faire exiler les remontrances qu'il se permit d'adresser à Louis XV. Animé de l'esprit nouveau, hé avec Voltaire, Rousseau et Grimm, tout en se livrant parfois à d'impitoyables exécutions, Malesherbes favorisait secrètement l'Encyclopédie. C'est pourquoi Buffon trouve « qu'il en est fort en train et qu'il la mène bien. »
Ce n'est pas que Buffon fît partie « du bureau qui, suivant l'expression de Voltaire, instruisait le genre humain K » Élevé par le roi à la dignité de comte, amoureux de la retraite et du silence, il ne pouvait lui convenir d'entrer dans « le tripot ^. » L'audace des encyclopédistes eût d'ailleurs suffi à l'en détourner ^ car c'était une de ses maximes, « qu'il ne faut jamais heurter de front ^. »
De là le peu de faveur où le tenaient les coryphées de l'Encyclopédie 5 de là même, contre lui, les froides railleries de d'Alembert. <( Il y a, écrivait Grimm, de ces âmes fières et libres qui dédaignent d'être d'aucun parti, comme M. de Buffon, par exemple, et que leur neutralité expose à la calomnie des deux factions '^. »
En réalité toutefois , Buffon ne laissait pas de partager les sentiments de ceux qu'on appelait alors les philosophes, et, s'il ne prêtait point à leur entreprise un concours immédiat , il les aidait du moins de son adhésion et de ses vœux, a Le projet du Dictionnaire encyclopédique parait ici depuis quelques jours, écrivait-il à Formey, en 1750 ^ cet ouvrage, dont les auteurs m'ont communiqué plusieurs articles, sera bon ^. )) En 1751, son langage n'a pas changé : « Le Dictionnaire encyclopédique, entrepris par MM. d'Alembert et Diderot, va bien -, il y a déjà plus de mille
1 Lettre de Voltaire à d'Alembert, 29 novembre 17S6.
2 Lettre de Voltaire au comte d'Argental, 21 novembre 1762.
3 Voyage à Montbard.
* Correspondance, t. I, p. 490.
^ Recueil de pièces curieuses et inédites f par M. Matter.
souscriptions de venues-, le premier volume est presque achevé d'imprimer. Je l'ai parcouru; c'est un bon ouvrage. »
Buffon avait un capucin à ses gages, le P. Ignace, comme Voltaire un jésuite, le P. Adam, et, comme lui , sous les dehors d'une religion officielle , semblerait avoir incliné au matérialisme absolu. « J'ai toujours nommé le Créateur, disait-il ; mais il n'y a qu'à ôter ce mot et mettre simplement à la place la puissance de la nature qui résulte des deux grandes lois , l'attraction et l'impulsion. Quand la Sorbonne m'a fait des chicanes , je n'ai fait aucune difficulté de lui donner toutes les satisfactions qu'elle a pu désirer,ce n'est qu'un persiflage, mais les hommes sont assez bons pour s'en contenter \ »
Ce fut en effet avec une parfaite bonhomie et une soumission tout ironique que Buffon accepta le jugement de la Sorbonne. t< Mes premiers volumes, disait-il à Hérault de Séchelles, parurent en même temps que X Esprit des Lois; nous fûmes tourmentés par la Sorbonne, M. de Montesquieu et moi ) de plus, nous nous vîmes en butte au déchaînement de la critique. Le président était furieux. — Qu'allez-vous répondre? me disait-il. — Rien du tout, président; et il ne pouvait concevoir mon sang-froid ^. » C'est de ce même incident que Buffon entretient l'abbé Le Blanc.
• Voyage à Montbard.
■^ Ibid.
Au Jardin du Roi, ce 24 avril 1751.
« Je viens de recevoir votre lettre datée de Florence, 1" avril, et je suis charmé, mon cher ami, de voir que vous commencez à vous rapprocher de nous. Le temps où vous devez revenir, en effet, ne doit plus être éloigné, et j'aurais voulu que vous m'en eussiez dit quelque chose. Comme vous ne me dites rien non plus de votre santé, je suppose qu'elle est bonne; la mienne n'est pas parfaite-, j'ai depuis près de cinq mois un rhume qui m'incommode beaucoup -, quantité de gens sont dans le même cas. Cet hiver a été terrible par les maladies que l'humidité continuelle a produites*, encore actuellement il pleut, et depuis plus de six mois il n'y a pas eu un seul jour sans pluie. Il y a eu ta Paris deux inondations, toutes deux fort graves. Vous en aurez une idée, en vous disant que la terrasse qui termine le Jardin du Roi était inondée, et qu'il y avait sept ou huit pieds d'eau dans les marais voisins, qui sont encore couverts de plus d'un pied partout. Mon premier soin, en arrivante Paris, fut de demander de vos nouvelles -, je dis en arrivant à Paris, parce qu'il n'y a que quel(|ues jours que je suis de retour de Montbard, où j'ai passé près de trois mois. Baudot me dit que vous aviez écrit de Florence, et il suppose, comme moi, que vous ne devez pas tarder à revenir; tous vos amis le désirent-, il y a près de seize mois que vous êtes parti. Je dînai hier avec M. de La Popelinière, il vous aime et nous parlons beaucoup de vous. J'ai vu aussi M. le mar-
quis de l'Hospital chez M. de Boulongne, et j'ai pris jour pour l'aller voir chez lui et causer de vous à mon aise. Il parle de vous aussi bien que moi et vous pouvons le désirer. J'avais lu à M. et madame Boulongne l'article de votre lettre datée de Naples, où vous faites l'éloge de cet honnête ambassadeur^ il me parut qu'ils en furent très-flattés. J'ai aussi fait voir à plusieurs personnes votre description du Vésuve. Comme je l'ai trouvée parfaitement bien faite, j'ai eu du plaisir à la lire à un grand nombre de personnes, et, entre autres, à M. Trudaine et à M. Dupré. J'ai aussi entendu parler quelquefois de vous pour l'Académie française, et je suis fâché que M. de La Chaussée, pour exclure M. Piron, ait tourné les vues de l'Académie sur le marquis de Bissy, qui , comme vous le savez, a eu la dernière place réservée ^ car il me paraît qu'on désire Piron, et il eût mieux valu pour vous qu'il y fût entré que d'avoir à y entrer. Je rencontrai hier le marquis de Senneterre, Taveugle, chez M. d'Ancereine. Tl parla beaucoup et parla bien de vous, aussi bien que le bonhomme duc de Caderousse. La nouvelle édition de vos lettres a bien du succès dans le monde-, la réputation que cet ouvrage mérite s'affermit tous les jours ^ J'ai dîné aujourd'hui à la Bibliothèque du roi avec Duclos, qui, comme vous le savez, est devenu un homme de la cour; il vient de donner un ouvrage qui essuie bien des jugements divers ^. Pour
* 11 s'agit de la dernière édition des Lettres cCun Français sur les Anglais.
2 Duclos composnj en 1745, une Histoire de Louis AT qui lui valut la place d'historiographe de France. Il publia ensuite
DIJFFON. 22$
moi, je le trouve bon et très-bon, quoiqu'il y ait quelques défauts. Beaucoup d'esprit, peu de modestie, peut-être faute d'hypocrisie-, un logement au Louvre, la place d'historiographe et surtout la faveur de la marquise de Pompadour, en voilà plus qu'il n'en faut pour avoir des ennemis : aussi Duclos en a-t-il beaucoup. Je trouve que son livre est l'ouvrage d'un homme d'esprit et d'un honnête homme. Nous parlons de vous-, il en dit beaucoup de bien, et je crois que vous pouvez compter sur lui. Je dis à M. l'abbé Sallier que vous lui faisiez des compliments par ma lettre^ il m'a chargé de vous en remercier : M. Daubenton m'a prié de la même chose. Je n'ai pas encore vu M. Doussin, mais je sais qu'il se porte bien, et nous savons tous deux que c'est un homme excellent. On a écrit de Berlin que Maupertuis crache le sang et qu'il est dangereusement attaqué-, j'en suis véritablement affligé. Il paraît une critique aussi amère que mauvaise contre le livre du président de Montesquieu^ il n'est pas non plus hors d'affaire avec la Sorbonne. Pour moi, j'en suis quitte, à ma trèsgrande satisfaction. De cent vingt docteurs assemblés, j'en ai eu cent quinze, et leur délibération contient même des éloges auxquels je ne m'attendais pas. Je vous remercie, mon cher ami, de tout ce que vous avez eu la bonté de faire pour moi -, je ne savais pas que j'eusse été reçu à l'Académie de Bologne. Si cela est, je vous en ai entière obligation, et j'écrirai au
les Considérations sur les mœurs. Duffon porte exactement sur ce livre le même jugement qu'en avait porté Louis XV, qui disait : ( C'est l'ouvrage d'un honnête homme. »