i DUFFON
président pour lui marquer aussi la reconnaissance que je lui dois. Il m'est venu, il y a trois mois, par la voie de M. le cardinal de Tencin, une lettre de M. Zanotti, pgr laquelle il me remercie au nom de l'Académie. Je leur ai envoyé mon livre, mais il ne me parle pas de ma nomination-, je vous prie même de vous en instruire plus particulièrement. Nous n'avons pas voulu vous envoyer de commission pour le cabinet. Lorsque vous serez de retour, nous nous servirons bien volontiers de vos amis et de vos connaissances en Italie, et nous demanderons par votre moyen bien des choses qui nous manquent. J'aurai soin de retirer ici la caisse que vous m'annoncez, et de conserver pour vous la petite lampe, et nous distribuerons les graines selon vos intentions. On est ici fort occupé du Jubilé-, l'affaire du Clergé pour le vingtième n'est pas encore finie. L'archevêque de Sens et l'évêque d'Auxerre se sont traités comme des fiacres dans leurs mandements. M. de Malesherbes, qui a la librairie, en est fort en train et la mène bien. Le Dictionnaire encyclopédique entrepris par MM. d'Alembert et Diderot va bien-, il y a déjà plus de mille souscriptions de venues^ le premier volume est presque achevé d'imprimer. Je l'ai parcouru, c'est un bon ouvrage. Adieu, mon cher ami, je vous embrasse et j'espère que vous reviendrez bientôt."^
« A M. l'abbé Le Blanc, historiographe de Sa Majesté très-chrétienne, en compagnie de M. de Yandières, directeur général desbcàtiments, à Florence. i)
A force de sollicitations et d'intrigues, l'abbé Le Blanc avait fini par obtenir de madame de Pompadour qu'on rétablît en sa faveur la place d'historiographe des bâtiments du roi, et ce fut dans l'exercice de cette charge qu'il mourut, en 1781 . Mais l'active amitié de Buffon, non plus que son mérite personnel, ne parvinrent jamais à lui ouvrir les portes de l'Académie. Il paraîtrait même que ce ne fut pas là , de tous ses mécomptes, le plus cruel, s'il fallait en juger par la lettre que lui écrivait, en 1747, son protecteur.
« Montbard, ce 16 octobre 1747.
(( Vous trouverez, mon cher ami, que j'ai beaucoup tardé à vous faire réponse. Ce n'est pas que je n'eusse voulu vous donner sur-le-champ toute la consolation que vous pouvez attendre de moi; mais j'ai été dans l'embarras et l'inquiétude, et quoique mes peines ne soient rien en comparaison des vôtres, je n'ai pas laissé de les sentir et je n'ai pas eu le loisir de vous marquer plus tôt combien j'ai été touché de ce qui est arrivé. Le récit que m'en a fait M. Daubenton m'a affligé, indigné. Il y a bien de la noirceur dans le pays que vous habitez et il y a bien du courage à y être honnête homme, puisqu'on est presque sûr d'être la victime des méchants. Cependant vous ne devez pas entièrement être abattu, il n'y a que la mauvaise conscience qui puisse nous mener au désespoir. Consolez-vous donc, mon cher ami, consolez-vous dans votre vertu. Lorsque votre âme sera tranquille, il sera facile de pourvoir aux autres be-
soins. Je crois que, malgré vos malheurs, vous pourrez compter sur un certain nombre de personnes qui s'intéressent vérilablenient à vous. Je mets M. Trudaine du nombre, et vous pouvez compter que si je vais à Montigny, j'emploierai tout auprès de lui pour l'engager à vous rendre service. Je garde votre lettre pour en faire usage dans ce temps-, ne prenez point de parti extrême jusqu'à ce que nous nous soyons vus. Je serai à Paris au plus tard au 20 de novembre. Yous êtes trop injustement opprimé pour que tous les honnêtes gens ne réclament pas pour vous. C'est là le cas de parler et de parler haut^ mais il faut que ce soient vos amis et non pas vous qui parliez. Yous ne sauriez mieux faire que de garder le silence quant à présent , mais je vous conseille de retourner peu à peu dans les maisons où vous alliez. Je suis persuadé, par exemple, que M. Trudaine sera bien aise de vous voir, car, en effet, il vous a plaint, et il a été très-fâché de vos malheurs. Je ne puis vous dire combien j'y ai été sensible moi-même; encore maintenant je n'en entends pas parler de sang-froid. Comptez donc toujours, mon cher ami, sur tous les sentiments que vous pouvez désirer de moi, et soyez sûr que p'eut-être personne au monde ne vous est plus essentiellement attaché que je le suis.
(c BuFFON. ))^
Que conclure des lettres de Buffon à l'abbé Le Blanc.
Ce qui nous frappe tout d'abord, c'est la simplicité un peu vulgaire, la négligence, et, pour yinsi dire,
l'indigence du style. Evidemment, le sujet ne comportait rien du coloris ni de la magnificence qui brillent dans les Epoques de la nature, ou dans les descriptions admirées de VHistoire*des animaux-^ mais on n'y rencontre pas non plus l'art d'exprimer avec grâce les détails familiers. Si on excepte Voltaire, dont les lettres étincellent de verve et de colère, d'àpropos et de malignité, cet art, si répandu au dixseptième siècle, manque presque entièrement au siècle suivant.
Montesquieu , dans sa correspondance , semble courir après l'esprit; on retrouve à chaque instant, chez Rousseau, le secrétaire emphatique et diffus de Julie et de Wolmar.
Buffon devient aisément trivial, parfois même grossier. « M. de Buffon, dit madame Necker, ne pouvait écrire sur des sujets de peu d'importance-, quand il voulait mettre sa grande robe sur de petits objets, elle faisait des plis partout. »
Aussi n'est-ce point l'écrivain, mais l'homme qu'il faut considérer dans l'auteur des lettres à l'abbé Le Blanc. Ces lettres ne détruisent pas sans doute toutes les allégations d'Hérault de Séchelles. Mais, d'autre part, on ne saurait nier qu'elles nous montrent Buffon sous un jour aussi nouveau que favorable , dévoué à ses amis, sensible, officieux, n'excluant pas, comme trop souvent il arrive, la bonté parle génie, compatissant avec sincérité aux malheurs mêmes qu'il n'avait pas soufferts.