‹ Portraits et étudesChapitre 23 sur 28 · SA VIE, SA CORRESPONDANCE · texte numérisé non relu

SA VIE, SA CORRESPONDANCE

Je viens de relire les Vies parallèles des hommes illustres par Plutarque , et j'ai de nouveau compris combien l'antiquité grecque et romaine est propre à nous passionner. Les vertus purement humaines s'y montrent dans tout leur lustre. Elles y brillent d'un si vif éclat, que d'aussi sublimes modèles semblent ne devoir jamais être égalés-, c'est avec une étonnante magnificence que s'y déploie le génie du patriotisme et de la conquête.

Malbeureusement, au fond de toutes ce? vertus , gît un invincible orgueil. Philopœmen lui-même manque souvent de simplicité. On dirait que les héros de Plutarque n'ont vécu que pour paraître et s'acquérir comme une renommée de personnages de théâtre.

Aussi est-ce un spectacle charmant à la fois et inattendu que de rencontrer dans les Etudes historiques sur le général Desaix^ par M. Martha-Beker, un

1 Études historiques sur le général Desaix , par M. le comte Marlha-Bekcr. 185tV Paris, 1 vol in-S».

capitaine illustre, chez qui la tendresse du cœur, je dirais presque la naïveté des sentiments , s'allie à l'héroïsme le plus fier et un mâle caractère au désintéressement le plus absolu.

Neveu et héritier du général Beker, auquel le premier Consul prit soin de marier la sœur de Desaix-, possesseur, par suite, de documents précieux, ancien élève de l'Ecole polytechnique et entendu, par conséquent, dans tout ce qui concerne la topographie et la stratégie , la tache d'écrire la vie de Desaix ne convenait à personne mieux qu'à M. Beker. Ce lui était une sorte de devoir de mettre en lumière les manuscrits qui lui avaient été légués, et il ne pouvait, sans manquer au culte pieux des souvenirs, laisser dans l'oubli tant de titres glorieux pour Desaix, pour sa famille et pour son pays. Ajoutons que, par une coïncidence fortuite, mais heureuse, Alsacien d'origine, Auvergnat d'adoption, M. Beker se trouvait parfaitement connaître et les lieux où était né Desaix et ceux où avait commencé, grandi sa réputation. Enfin, quel sujet imaginer plus digne de soUiciter le talent d'un écrivain sérieux, que la vie de ce gentilhomme d'Auvergne, résistant, par droiture de sens , au noble mais fatal entraînement des siens; s'élevant, en peu d'années, par sa bravoure, aux premiers grades de l'armée, à une époque où l'armée était tout-, cependant, amoureux des lettres et des arts , l'esprit ouvert à toutes les sciences; le compagnon dévoué , presque l'émule du plus grand capitaine des temps modernes-, décidant par sa mort une victoire qui décidait elle-même de tant de choses-,

enseveli, à trente-deux ans, dans son triomphe et laissant après soi, avec la mémoire impérissable de ce qu'il avait fait, l'infini regret de ce qu'il aurait pu faire encore ? Une telle vie offre au politique un objet de considérations profondes, au narrateur d'attachants récits , au poëte les descriptions les plus animées et les plus touchantes.

Desaix, qui fut d'abord appelé le chevalier de Veygoux, du nom d'une terre patrimoniale, naquit à Saint-Hilaire-d'Ayat, près de Riom, le 17 avril 1768, d'une des familles les plus qualifiées de la province et qui comptait dans ses fastes domestiques non-seulement des hommes d'épée, mais des savants tels que les Sirmond. Son enfance, les premières années de sa jeunesse se passèrent à l'École militaire d'Effiat, que dirigeaient les Pères de l'Oratoire, et dont récemment tout a disparu, jusqu'aux murailles. M. Beker a pris plaisir à démêler les dispositions naissantes de Desaix. Il nous le montre tour à tour turbulent, distrait, paresseux même , ou captivé par des livres d'histoire et de voyages , sensible aux romanesques beautés du Tasse ou de Télémaque , transporté d'admiration et d'une généreuse envie pour les héroïques actions du chevaher d'Assas , de Montcalm et de Duguay-Trouin. Évidemment le chevalier de Veygoux était destiné à la carrière des armes. Mais c'était vers l'existence du marin , si pleine de périls et d'aventures, qu'il se sentait plus particulièrement attiré. Les circonstances en décidèrent autrement, et le crédit de M. de Chabrol, son compatriote, lieutenantcolonel du régiment d'infanterie de Bretagne , lui

ayant obtenu, dans ce régiment, le brevet de troisième sous-lieutenant en pied, Desaix alla tenir sa première garnison à Grenoble.

On était pour lors à la veille de ces événements mémorables qui devaient renouveler, au milieu de douloureuses catastrophes , la face des choses en France, en Europe, dans l'univers entier. Le vieux monde tressaillait aux brises venues de l'Amérique. Voltaire et le Contrat social se trouvaient dans toutes les mains-, l'esprit d'innovation agitait toutes les classes. Mais, nulle part peut-être il n'était plus vif que dans les rangs de l'armée, où les soldats se voyaient fermer toute voie à l'avancement, tandis qu'on les irritait, en outre, par dlncroyables mesures de discipline, comme celles que fit adopter le comte de Saint-Germain. Jeune, inexpérimenté, confiant, doué d'un naturel de feu , comment Desaix serait-il resté inaccessible à ces influences ? 11 ressentit donc les communes ardeurs, partagea les espérances communes , et ses lectures habituelles , Diderot , Helvétins, Mably, Condillac, V Histoire de Charles XII , \ Histoire philosophique des Deux -Indes ne furent pas pour les diminuer ni les attiédir. Aussi , lorsqu'arriva le moment où une portion considérable de la noblesse française émigra, Desaix, qui pouvait bien nourrir d'autres illusions, ne tomba pas du moins dans cette erreur, disons même , avec M. Beker , « dans cette faute irréparable ' . )) Dans sa famille et parmi ses aUiés, le capitaine de Beaufranchet,

* Études historiques, p. 28.

plus tard général , et lui , furent les seuls qui n'émigrèrent pas. L'exemple, les instances de son frère aîné, ne purent Ty déterminer. Et pourtant on n'ignore pas ce qu'il fallait alors de courage <à un gentilhomme pour ne pas suivre le torrent. Revenu à Veygoux pendant un court congé, Desaix eut à subir les reproches de sa mère, qui se désolait qu'un de ses fils désertât l'honneur de son nom. « J'avais cru, dit-elle au chevalier lors de leur première entrevue, que vous auriez suivi vos frères. — Maman, réponditil , pouvais-je me séparer de mon régiment, quand tous les officiers y sont demeurés ? — Votre refus d'émigrer, ajouta-t-elle , vous portera malheur, et fera rejaillir une honte éternelle sur votre famille, il ne vous reste plus qu'à venir garder nos troupeaux, pendant que vos frères combattront pour la défense du trône '. »

De si sévères objurgations pénétrèrent Desaix de douleur, et déjà il se sentait ébranlé. Mais quand il apprit qu'on tenait note des dates d'émigration ; quand il fut menacé par l'une de ses parentes, comme c'était alors la mode , de l'envoi d'une quenouille, sa fierté blessée l'affermit dans sa résolution. « Je n'émigrerai à aucun prix, répondit-il; je ne veux pas servir contre mon pays, je veux demeurer et avancer dans l'armée; non , jamais je ne serai émigré^. »

Desaix devait se tenir parole. IJn instant aide de camp du général Matthieu Dumas, puis commissaire

• Études h}slori(/iies,\). oO.

- IbkL, p. 51.

des guerres à Clermont, réintégré enfin comme souslieutenant au ^i!& de ligne et bientôt attaché à l'étatmajor du prince Victor de Broglie, après avoir partagé quelque temps la disgrâce imméritée de son chef, il fut, d'une manière définitive, incorporé dans l'armée du Rhin. Le duc de Brunswick venait de lancer les foudres de son manifeste. Après de telles explosions d'outrageuse colère , toute conciliation entre la révolution et l'étranger était rendue impossible. La guerre devint acharnée.

M. Beker a rédigé un récit détaillé, lumineux, des belles opérations militaires qui, de 1793 à 1797, valurent successivement à Desaix les grades d'adjudant général , de général de brigade, de général de division, et, par-dessus tout, cette renommée de bravoure qui arrachait aux ennemis des cris d'impatiente admiration. Pour moi , je l'avouerai , ce qui m'a singulièrement intéressé, ému même, dans cette partie de la vie de Desaix , c'est la correspondance qu'il entretint avec sa sœur. On me saura gré, sans doute, d'en détacher la lettre suivante, dont, aussi bien, comme le remarque M. Beker, les termes méritent d'être consacrés par l'histoire :

« Au quartier général de Reichstett, 21 brumaire an II de la Républicjne (1 1 novembre 1793}.

« C'est depuis longtemps, charmante petite sœur, que je n'ai reçu de tes nouvelles , j'en suis bien désolé-, j'aime bien à savoir ce qui t'arrive^ je désirerais, à toutes les minutes, apprendre que tu es gaie,

que tu danses et que tu es contente^ mais point du tout, malgré mon impatience les courriers ne m'apportent rien , je m'en attriste. Je suis resté, il est vrai, quelques jours sans écrire à maman, mais je ne le pouvais dans la retraite que nous avons faite-, le poste de l'armée s'était retiré fort loin , j'étais accablé d'ouvrage, je n'avais pas le temps d'écrire, ni le moyen d'envoyer des lettres. Je craignais bien que vous ne fussiez inquiètes de moi-, je sais combien vous m'êtes toutes attachées, et combien vous désirez qu'il ne m'arrive pas de malheurs. Je t'assure que vous avez bien tort de vous tourmenter si fort -, je vais toujours très-bien-, ma santé est bonne, ma blessure est entièrement guérie, je n'en attends plus que quelques autres, pourvu qu'elles soient glorieuses et utiles à mon pays. Que j'aurai de plaisir, charmante petite sœur, de te présenter mes cicatrices glorieuses , de te raconter mes souffrances et mon courage! Tu me couvriras de tes baisers, de tes caresses, et je serai dans l'enchantement , ce sera ma récompense la plus agréable. Aime-moi bien, charmante petite sœur 5 tu sais que nous sommes destinés à passer notre vie ensemble, à en adoucir les maux -, ainsi pense à moi et souvent.

« Quand la guerre terrible et effroyable qui ravage et dévaste, qui sépare les amis , ssra enfin terminée-, simple, ignoré, paisible, content d'avoir contribué à rétablir la paix et à repousser les cruels ennemis, les barbares étrangers qui veulent nous faire la loi, je viendrai près de toi et nous ne nous séparerons plus -, nous adoucirons la vieillesse de la bonne maman ,

nous chercherons à la rendre heureuse-, je soupire bien après ce moment.

« Je ne crois pas avoir le plaisir de t'embrasser cette année encore; Thiver approche et la campagne ne finit pas-, elle est bien dure. Plains nos malheureux volontaires couchés à terre , dans la boue jusqu'aux genoux, et fatigués d'un service pénible et continuel. Plains-moi aussi, charmante petite sœur, je suis élevé à un grade difficile et pénible , que je n'ai accepté qu'avec le plus grand regret. Je suis général de division et commande l'avant-garde , c'est bien de l'ouvrage pour ton frère , que tu sais trèsjeune encore et pas très-expérimenté. J'espère que la fortune m'aidera , qu'elle me sourira , et qu'avec un zèle sans bornes, bien de la bravoure, je réussirai à faire triompher les armes de la répubhque^ tu ne saurais croire combien j'en ai le désir. Si la victoire me couronnait, j'en déposerais les couronnes entre les mains de maman, comme autrefois je lui donnais celles de lierre que me méritait mon assiduité au collège. Je lui suis bien attaché à cette bonne maman-, je l'aime au delà de ce qu'on peut dire. Que je voudrais la savoir contente et heureuse!

(( Je suis bien désolé de voir , au milieu de mes richesses, avec les riches appartements qu'on m'a donnés, que je ne puisse pas réunir une somme un peu considérable pour l'aider^ elle né m'a pas encore dit qu'elle en eût besoin. Je crains qu'elle ne me le cache. Tu sais bien que tu as toujours été la confidente de mon cœur, que je n'ai jamais rien eu de caché pour toi, eh bien! dis-moi, avez-vous besoin de

quelque chose? Parle vite, je serai trop heureux de me priver pour vous offrir tout ce que je possède. Si je n'avais pas eu du malheur pour mes chevaux, j'aurais pu payer mes dettes -, mais , malheureusement , ils sont hors de prix. Qu'il m'en faudrait beaucoup, et que j'en ai peu! Le joli cheval qui m'avait rendu des services réels, qui avait été blessé d'un coup de sabre, et que j'aimais beaucoup, est devenu aveugle 5 pour le remplacer, il faut deux mille Uvres. Tu sais combien cela se trouve peu facilement; cependant mes économies me les procureront. Mais, je t'en conjure, dis si maman est à court d'argent j j'ai quelques assignats de mes économies, je lui en ferai parvenir. Si je la savais dans le besoin, je serais au désespoir, je serais bien loin du bonheur. Adieu, charmante petite sœur , aime-moi bien , pense à ton frère , etc.

u Signé : Desaix. »

Desaix avait vingt-cinq ans et était général de division, lorsqu'il écrivait ces pages charmantes, où éclatent, avec une sensibilité exquise, tant de naturel, de gracieux enjouement, de noble abandon, et cet amour de la gloire, qui seul permet d'îiccomplir de grandes choses.

(( Les feux de l'aurore écrivait Yauvenargues , ne sont pas si doux que les premiers rayons de la gloire. »

Desaix avait été touché de ces premiers rayons. Aussi fut-il bientôt las de servir avec Moreau. Le nom prestigieux de Bonaparte avait retenti à ses

oreilles, et il brûlait de prendre part, sous ses ordres, à la conquête de l'Italie , de s'attacher à cette destinée, dont il semblait prévoir les incomparables splendeurs. « ie suis persuadé, disait-il confidemment au maréchal Gouvion Saint-Cyr, que Moreau ne fera jamais rien de grand, et que nous ne jouerions, auprès de lui, qu'un rôle très-subalterne, tandis que l'autre est fait pour jeter une gloire si immense, qu'il est impossible qu'il n'en rejaillisse pas sur ses Heutenants. m « C'était la première fois , remarque Saint-Cyr dans ses Mémoires , que Desaix lui montrait de l'ambition, car jusqu'alors il avait donné de nombreuses preuves du contraire , par les refus successifs qu'il avait faits du commandement de l'armée. »

Ses désirs ne tardèrent pas à être satisfaits. « Profitant des événements de la guerre qui avaient déterminé la retraite des Français , les Etats de la Bavière et de la Souabe ne songèrent plus, dit M. Beker, à exécuter les traités conclus sous la pression des victoires qui avaient suivi le premier passage du Rhin. L'armée de Rhin-et-Moselle , privée de ressources , sollicitait en vain depuis un an le payement des subsides promis par ces États. Le général Desaix se chargea d'en négocier le recouvrement , et, muni d'une lettre de Moreau à Bonaparte, il partit, avec un aide de camp , pour l'Italie , par la route de Baie et du mont Saint-Gothard , le 19 juillet 1797. »

On lira, dans M. Beker, la relation de ce voyage à travers la Suisse, les notes de Desaix lui-même, descriptions si pittoresques, remarques si judicieuses,

qu'on regrette que les citations n'en soient pas plus multipliées. Ce fut à Milan que Desaix rencontra Bonaparte, et que ces deux rivaux de gloire apprirent à s'apprécier. Une proclamation informa l'armée de cette solennelle rencontre. « Le général en chef, disait la proclamation , avertit l'armée d'Italie que le général Desaix est arrivé de l'armée du Rhin , et qu'il va reconnaître les positions où lés Français se sont immortalisés. »

Cette rencontre fut ce qu'elle devait être. Desaix subit l'irrésistible ascendant, qui déjà avait soumis à Bonaparte le Directoire et les représentants des cours étrangères. Bonaparte, de son côté, discerna immédiatement en Desaix « des facultés éminentes, la modestie qui en relève l'éclat, et il comprit qu'il avait rencontré une àme à l'unisson avec la sienne. » — « Nous nous serions toujours entendus par conformité d'éducation et de principes, disait plus tard l'empereur à Sainte-Hélène. Desaix se serait contenté du second rôle et serait toujours demeuré fidèle. » Et nul doute que Desaix ne se fût accommodé de ce partage du lion^ car, dès les premiers moments, il se sentit subjugué. (( Je suis bien enchanté, écrivait-il au général Régnier, d'avoir vu le général qui commande cette armée ^ vous ne vous formez pas une idée de son caractère, de la vivacité de son génie; il est au delà de ce qu'on peut dire ^ »

Ainsi, à peine ces'deux jeunes hommes â 'étaientils vus (Bonaparte n'avait pas plus de vingt-huit ans),

* Études historiques f p. 185.

qu'enchaînés l'un à l'autre par l'estime et l'admiration, ils concertaient entre eux les plus gigantesques projets. En effet, dès septembre 1797, Bonaparte n'hésitait pas à confier à Desaix ses vues sur l'Orient.

Le traité de Campo-Formio, en réglant momentanément les démêlés du continent, permit bientôt l'aventureuse expédition d'Egypte. Dès qu'elle fut résolue, et tandis que l'Angleterre se préparait à défendre ses côtes, qu'en réalité on ne menaçait point, Desaix, à qui Augereau, nommé général en chef de l'armée de Sambre-et-Meuse et de Khin-et-Moselle, venait d'offrir le commandement de l'aile gauche de l'armée, Desaix quitta tout pour suivre la fortune de Bonaparte. Associé à ses plus intimes pensées, chargé par lui de prélever un contingent sur les troupes d'Italie et de l'organiser secrètement, il put enfin visiter Rome, celte ville éternelle et magique, dont le passé et le présent s'illuminent, en quelque façon, d'un mutuel éclat.

Le 29 mai 1798, l'escadre commandée par Bonaparte sortait de la rade de Toulon, au bruit du canon et des acclamations, répété par les vaisseaux et par les forts. Le 9 juin seulement, après bien des inquiétudes et des traverses, Desaix parvenait à la rallier, au pied des rochers de Malte. Cette île prise sans coup férir, l'armée française émerveillée débarquait, le 1"" juillet, sur l'antique terre des Pharaons, des sphinx et des Pyramides, pendant que Nelson, haletant à la poursuite d'un insaisissable ennemi, le cherchait inutilement à travers les mers.

Nous n'entreprendrons pas de raconter les événe-

ùm DESAIX.

ments de cette expédition d'Egypte. C'est dans M. Beker qu'il en faut chercher les détails, qui tiennent de la fahle. On sera surtout frappé du caractère de vérité qui reluit dans les descriptions qu'il a faites de ce mystérieux pays, et dont ce n'est pas exagérer le mérite que de les comparer aux toiles les plus vivantes de Marilhat. — Desaix avait pris une part considérable à la conquête de la Basse-Egypte. A lui seul , il avait soumis l'Egypte moyenne, pénétré jusqu'au cœur de la Haute-Egypte, et en même temps que par sa bravoure il triomphait de l'opiniâtre résistance de Mourad, la paternelle sollicitude de son administration lui valait de la part des populations vaincues le titre de Sultan le Juste. Préoccupé des intérêts de la science, au milieu même des combats et des fatigues de chaque jour, pourquoi omettrions-nous de mentionner que ce fut à lui que l'on dut la découverte de ce zodiaque de Denderah, relégué aujourd'hui dans un des vestibules de la Bibliothèque impériale, mais qui, alors, fit grand bruit .^ Car, en fixant l'origine du système astronomique adopté par les Grecs et les Bomains , ainsi que les variations équinoxiales de l'orbite solaire, il laissait entrevoir la possibilité de déterminer l'âge des temples et de la civilisation du plus antique empire du globe.

Desaix s'était donc montré, en tout, le lieutenant actif, intelligent, infatigable de Bonaparte. Mais, du moment où cet homme extraordinaire, dont l'étoile semblait avoir pâli à Aboukir et à Saint-Jean d'Acre, et qui , d'ailleurs, était moins venu chercher en Egypte un établissement ou la route de l'Inde que le près-

tige d'une illustration lointaine, une expectative glorieuse, osons prononcer le mot, un choc en retour -, du moment, dis-je, où le vainqueur des Pyramides eut mis le pied sur la frégate qui allait le ramener en France, Desaix devait se sentir exilé en Orient. Bonaparte lui-même l'avait conlpris, et la lettre qu'il écrivit à Kléber, la veille de son départ, pour lui remettre le commandement, contenait ces mots : a L'intention du gouvernement est que le général Desaix parte pour l'Europe dans le courant de novembre, à moins d'événements majeurs. »

Rappelé par Kléber du fond de la Haute-Egypte, Desaix accepta, non sans répugnance, la mission de s'entendre avec Sidney-Smith sur les conditions auxquelles l'armée française évacuerait l'Egypte. Quelque dures que fussent ces conditions, l'Angleterre devait refuser de les ratifier, et Kléber venger ce manque de foi insigne par la sanglante victoire d'Héliopolis. Quoi qu'il en soit, aussitôt qu'elles furent conclues, et que Desaix, pliant sa fierté naturelle à l'obéissance militaire, eut apposé sa signature à côté de celle du commandant en chef, il ne songea plus qu'à partir. Son impatience s'accrut encore en apprenant, par l'arrivée d'un envoyé du gouvernement, le colonel de Latour-Maubourg, la nouvelle du 18 brumaire. Enfin, il put prendre passage et faire voile vers la France sur un bâtiment ragusain , dit la Maisonde-Grâce-de-Saint-Antoine-de-Padoue.

M. Beker a raconté, avec la vivacité qui anime tout son ouvrage, les périls, les ennuis, les péripéties de cette navigation, la détention injuste et injurieuse

que lord Keith fit subir à Desaix, dans le lazaret de Livourne. Aussi, arrivé en rade de Toulon et installé dans les bâtiments de la quarantaine, le premier acte de Desaix fut-il d'écrire au premier Consul pour lui offrir ses services et l'informer des avanies qu'il avait eu à supporter. « Oui; mon général, disait-il, je désire vivement faire la guerre, mais de préférence aux Anglais^ je leur ai juré une baine éternelle^ leurs insolences, leurs mauvais traitements sont toujours présents à ma mémoire. Quelque grade que vous me donniez, ajoutait-il, je serai content; vous savez que je ne tiens pas à avoir les premiers commandements, que je ne les désire pas -, je serai avec le même plaisir volontaire ou général. » Courrier par courrier, et avec effusion, Bonaparte lui donnait rendez-vous en Italie. C'était là, en effet, que se jouait, une fois de plus, le jeu des batailles.

Le premier Consul était parvenu à tromper la vigilance de Mêlas, et tandis que les Autricbiens le croyaient occupé à délivrer Masséna, bloqué dans Gênes, et qui, à cette beure même, capitulait, il franchissait les glaciers du grand Saint-Bernard, jetait quarante mille hommes au delà des Alpes, apparaissait à Milan en libérateur, s'emparait de Pavie, de Plaisance, et, passant le Pô, préludait par les succès de Lannes à Montebello, à la décisive, maïs triste journée de Marengo. Car il était dans la destinée de Desaix d'en être tout ensemble le héros et la victime.

Ce fut le 11 juin que Desaix rejoignit Bonaparte à son quartier général de Stradella. Le premier Consul l'accueillit avec les marques de la plus haute distinc-

tion. La nuit entière s'écoula dans d'intimes entre-» tiens.

Le 13, impatient d'en venir aux prises avec l'ennemi, auquel il avait coupé sa ligne de retraite du Tyrol, Bonaparte, après avoir transporté, la veille, son quartier général à Yoghera, donna ordre à Desaix d'intercepter aux Autrichiens, qu'il supposait fuir vers Gênes ou vers Plaisance, la route de Novi. Précipitation funeste , détermination fatale , puisqu'elle allait compromettre des succès jusque-là si rapides , des combinaisons jusque-là si savantes, et ne devait être réparée que par la mort d'un homme tel que Desaix.

Le 14, Mêlas, qui était resté enfermé dans Alexandrie, pendant qu'on le poursuivait sur la route de Gênes-, Mêlas résolu à se faire jour, l'épée à la main, à travers les rangs de l'infanterie française , débouche, au lever du soleil, dans la plaine de Marengo avec une artillerie formidable. Bonaparte reconnaît alors son erreur; il envoie à Desaix ordonnance sur ordonnance , et cependant , malgré leur bravoure et une résistance désespérée, nos troupes cèdent sous les coups d'un ennemi dont les forces ne sont pas divisées. Épuisé de fatigue, regardant la bataille comme gagnée, le vieux Mêlas rentre dans Alexandrie et laisse à son chef d'êtat-major, le général Zach, le soin d'achever notre désastre. C'en est fait de l'armée d'Italie, et peut-être de la fortune de son général.

Heureusement Desaix, plus attentif, mieux inspiré que Groucliy à Waterloo, Desaix a entendu

gronder le canon de Marengo. A Tinstant, il revient sur ses pas , précipite sa marche , , et lorsque les ordonnances de Bonaparte le rejoignent, il se trouve presque déjà rendu sur le théâtre du combat. Son arrivée change les résolutions, rassure les esprits, relève les courages. La plupart des généraux néanmoins étaient d'avis de la retraite et pressaient Bonaparte frémissant. Desaix, tirant sa montre : «Oui, la bataille est perdue, dit-il-, mais il n'est que trois heures, il reste encore le temps d'en gagner une. » Le sort en est jeté. Bonaparte parcourt le front des régiments, et , dans son énergique et superbe langage : « C'est avoir fait trop de pas en arrière, s ecrie-t-il, le moment est venu de faire un pas décisif en avant. Soldats! souvenez-vous que mon habitude est de coucher sur le champ de bataille ! » Il était cinq heures et demie du soir. Les grenadiers hongrois, suivis de toute l'armée autrichienne, s'ébranlent en colonnes serrées. La charge est battue sur toute la ligne française. Desaix, poussant en avant la neuvième légère, s'élance luimême, le cimeterre levé, lorsque, au moment où il débouche, avec le reste de ses troupes, sur le sommet d'une petite éminence, atteint par une décharge des grenadiers de Wallis, il tombe, sans proférer une parole , auprès du colonel Lebrun , aide de camp du premier Consul. Une balle lui avait déchiré le cœur.

Ainsi mourut le Parménion de ce nouvel Alexandre. Sa mort, qui nous ramena la victoire, ne fut ni sans larmes, ni sans honneurs. Quand la lutte suprême de Marengo fut terminée, à ceux qui le félici-

iaient sur cette belle journée : a Oui, bien belle, répondit mélancoliquement le premier Consul , si, ce soir, j'avais pu embrasser Desaix sur le cbamp de bataille. J'allais le faire ministre de la guerre, je l'aurais fait prince, si j'avais pu. )) Bonaparte voulut du moins assigner aux restes de Desaix une sépulture digne de ses services. « A tant d'héroïsme et de vertu, disait-il dans un décret, je veux décerner des hommages tels que nul mortel n'en reçut jamais de pareils. Je donnerai à Desaix les Alpes pour piédestal et les religieux du grand Saint-Bernard pour gardiens. » Et, à la fin, à Sainte-Hélène, c'est encore le nom de Desaix qui erre sur ses lèvres avec le dernier soupir : « Desaix, Masséna, allez, prenez la charge, ils sont à nous ! )>

Le premier Consul ne fut pas le seul à pleurer la mort de Desaix. Comme autrefois la mort de Turenne, elle fut une calamité pubhque, et M. Beker a mis un soin religieux à décrire les cérémonies funèbres, à enregistrer les témoignages d'admiration qui la suivirent, adresser la liste des discours, des poëmes, des monuments destinés à rappeler la mémoire de Desaix. L'Auvergne, notamment, se montra fière d'avoir produit une si éclatante et si pure illustration.

Desaix n'avait jamais voulu se laisser peindre. Aussi des souvenirs plus ou moins incomplets , une fantaisie trop souvent de mauvais goût, ont été jusqu'à présent l'inspiration presque unique de ceux qui se sont appUqués à faire revivre sur la toile , le bronze ou le marbre , cette mâle et douce figure. Après le livre de M. Beker , nous n'hésitons pas à af-

firmer que leur œuvre est à refaire. C'est dans ce consciencieux et noble ouvrage, qui honore à la fois et le panégyriste et le héros, que la peinture et la statuaire devront désormais chercher, non-seulement les traits du visage deDesaix, mais surtout cette connaissance délicate de l'âme, qui donne à la physionomie son caractère et sa vérité.

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