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SA VIE, SES ÉCRITS

Le 8 septembre 18o3, est mort à Marseille M. Frédéric Ozanam, docteur en droit, docteur ès-lettres, professeur de littérature étrangère à la Faculté des lettres de Paris, membre des Académies Délia Crusca et des Arcadiens, de l'Académie royale de Munich, de l'Académie de religion catholique à Rome, de l'Académie Tibérine, de l'Académie de Lyon, chevalier de la Légion d'honneur.

En consacrant quelques lignes à sa mémoire, nous n'obéissons pas seulement à une émotion personnelle, à la reconnaissance d'un élève pour son maître, à l'impérissable attachement d'un ami qui survit à son ami : c'est au nom de la religion qu'il a servie, des lettres qu'il a honorées, de l'enseignement qu'il a fécondé, que nous venons déposer notre hommage sur son tombeau.

Frédéric Ozanam, d'une famille lyonnaise depuis

* Œuvres complètes. Paris, 185S.

longtemps célèbre dans les sciences, naquit à Milan, pendant l'occupation française, le 23 avril ^813. En ^817, son père, qui avait quitté la carrière des armes pour exercer la profession de médecin, vint se fixer à Lyon, où il ne tarda pas à conquérir une estime qui devint presque de Tillustration. Ce fut sous la conduite d'un tel père que le jeune Frédéric commença son éducation-, il l'acheva sous la discipline éprouvée de M. l'abbé Noirot.

Dès lors, M. Noirot était en possession d'une autorité que le temps ne devait qu'affermir. Tout Lyon recherchait l'enseignement clair, pratique, rehgieux du docte prêtre, qui fortifiait la foi par la raison, épurait les ardeurs du jeune âge sans les attiédir, et , en redressant impitoyablement les esprits, était assez puissant pour captiver les cœurs. M. Noirot comprit aisément ce que valait Ozanam et Ozanam de quel prix lui devaient être les leçons de M. Noirot. De là cet indissoluble commerce que la mort seule a pu rompre -, de là aussi, sans doute, cette maturité précoce qui, dès l'âge de dix-huit ans, permit à l'élève de publier son premier écrit, les Réflexions sur la doctrine de Saint-Simon,

On était en 1831. Ozanam ne se laissa point absorber parles travaux arides d'une étude d'avoué, où il passa deux ans, ni par la culture assidue des langues, de l'anglais, de l'allemand et même de l'hébreu. Son âme émue et passionnée ne pouvait rester indifférente aux agitations qu'entraîne toujours après soi une grande crise sociale.

Mais il n'y participa que pour les tempérer, se

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montrant, dès le début, tel que plus tard il devait être, dévoué au progrès, mais dévoué invariablement aussi à la cause du catholicisme.

Quelques années après, en 1836, tandis que les sectateurs attardés de Saint-Simon cherchaient encore la femme libre et plaidaient en faveur de l'égoïsme et des sens, huit étudiants fondaient la conférence de Saint-Yincenl-de-Paul.

Ozanam se trouvait à la tête de cette conjuration pieuse, qui devait, suivant son expression, enlacer la France dans un réseau de charité. En même temps, il produisait son second écrit, les Deux Chanceliers ; il prenait successivement sa licence et son doctorat en droite il entrait enfin sous le patronage d'Ampère, dont il était devenu le commensal , dans ce monde des lettrés et des savants, où déjà sa place semblait marquée.

La ville de Lyon commençait à s'honorer de son jeune compatriote. Désireuse de le fixer dans ses murs, elle créa pour lui une chaire de droit commercial, qu'Ozanam occupa pendant deux années. Mais c'était dans une autre chaire que cet esprit ardent devait jeter tous ses feux.

Livré à ses propres inspirations par la mort de son père, qu'il avait perdu en 1837, Ozanam songea à se présenter au Concours des Facultés, qui s'ouvrit à Paris en 1840.

Reçu docteur ès-lettres en 1838, avec un livre sur Dante qui, depuis, traduit en allemand, en anglais et quatre fois en itahen, a eu les honneurs de deux éditions, il descendait dans la lice avec le double as-

cendant d'une réputation acquise et d'une vocation irrésistible. Aussi le concours ne fut-il pour lui qu'un triomphe-, il en sortit le premier et accepta la suppléance que lui offrit immédiatement M. Fauriel.

Sûr désormais de la route qu'il devait tenir, Ozanam put réaliser le mariage qu'il avait rêvé. Dès l'année suivante, il épousait la femme qui fit la douceur de sa vie, mademoiselle Sous-Lacroix, fille du recteur de Lyon.

Pendant les deux années qu'il suppléa M. Fauriel à la Faculté des lettres de Paris, M. Ozanam, dont le zèle était infatigable, ne dédaigna pas de se charger d'une classe de rhétorique au collège Stanislas. C'est là que nous apprîmes à le connaître, à le vénérer, à le chérir. Nous n'oublierons jamais avec quelle bonté il s'abaissait jusqu'à des enfants, quel prestige exerçaient sur nous ses improvisations brûlantes, de quel souffle nous pénétraient ses discours. Le respect profond que nous imprimait sa présence suffisait seul à nous contenir. Il aurait fallu voir ces vingt-cinq ou trente écoliers, si insouciants d'ordinaire et si légers, avidement suspendus à la parole du maître, quand il expliquait quelque page d'Homère, de Yirgile ou de Bossuet, pour comprendre tout ce qu'il y avait de talent chez Ozanam et de vivacité dans son talent.

Malheureusement pour le collège Stanislas, la^ mort de M. Fauriel, arrivée en IBM, en rendant Ozanam titulaire de la chaire de littérature étrangère, lui interdit tout autre enseignement que celui de la Faculté.

Ce fut donc là qu'il concentra toutes ses forces : plût à Dieu qu'il n'en eût pas abusé!

Mais M. Ozanam était une de ces natures excellentes, emportées dans le bien, excessives dans le devoir, travaillées, pour ainsi dire, par la fièvre des grandes idées et des grands sentiments. Sesleçons rappelèrent bientôt cet âge béroïque de la Sorbonne, où les salles se trouvaient trop étroites pour contenir le brillant auditoire de M. Cousin, de M. Yillemain, de M. Gnizot. On ne pouvait suivre son enseignement sans être remué ^ on ne pouvait l'entendre sans Tapplaudir; il y avait dans sa pâle figure, son regard allumé, sa voix agitée et sonore, je ne sais quelle puissance électrique qui, parcourant l'assistance, la faisait frémir d'abord et ensuite éclater.

Les leçons d'Ozanam ne se résolvaient pas d'ailleurs en vaines et tbéâtrales déclamations. Revues dans le silence du cabinet, patiemment et longuement élaborées, il en tira X Histoire de la civilisation chez les Germains, que, deux fois de suite, en 1849 et I80O, l'Institut jugea digne du prix Gobert.

Fatigué par tant d'efforts, l'éminent professeur reçut une mission pour l'Italie, qu'il revit alors pour la troisième fois, et où il passa une grande partie des années 1846 et 1847. Actif dans le loisir même, pendant qu'il remplissait l'objet de sa mission, en recueillant les matériaux qu'il pubba en 1850 sous le titre de : Dccumejiis inédits pour servir à V histoire d'Italie, depuis le huitième siècle jusqu'au douzième siècle , il se livrait aux intéressantes recbercbes qui lui permirent de publier en 1852 une gracieuse composition : Saint François et les poètes franciscains au treizième siècle, M. Ozanam ne pouvait non plus s'empêcher

de considérer en politique l'Italie , qu'il étudiait en littérateur. Son esprit ne fut pas la dupe de son cœur, il revint en France enthousiasmé, mais troublé, des acclamations qu'on prodiguait à Pie IX.

C'est pourquoi la catastrophe de février l'étonna sans le surprendre. Au milieu de circonstances extraordinaires, il se crut des devoirs exceptionnels, et à une heure où tout paraissait un problème, il n'hésita pas à sortir de la paisible sphère de ses méditations pour se jeter avec le père Lacordaire et M. l'abbé Maret dans les luttes de la presse. L'Ère nouvelle fut fondée. M. Ozanam y soutint avec ardeur cette noble cause de l'indépendance italienne, trahie par le fortune aux champs de Novare. Une série d'articles sur le Divorce et les Origines du socialisme confirmèrent, en outre, sa réputation de penseur et d'écrivain.

Cependant sa santé dépérissait chaque jour davantage, et vainement ses amis effrayés l'exhortaient à prendre un indispensable repos. Indocile à leurs conseils, et comme s'il eût pressenti que le temps allait lui manquer, il poursuivait, tout haletant, ce qu'il appelait son œuvre définitive. Il se proposait, fouillant les origines, d'exposer l'état des lettres en Italie, en Espagne, en Angleterre, en Allemagne, depuis les premiers siècles de l'ère chrétienne jusqu'à cet admirable treizième siècle , dont l'histoire avait marqué ses débuts. C'eût été une Histoire du progrès à travers les siècles de décadence. Quelques admirables chapitres, des notes nombreuses et prêtes pour la rédaction, sont tout ce qui reste de ce livre à jamais re-

grettable. Depuis que des mains pieuses ont donné au public cette précieuse esquisse et ajouté plusieurs volumesdemélangesauxouvrages que nous avons mentionnés,'il a été facile de se convaincre que nul ne pratiqua mieux qu'Ozanam la loi chrétienne du travail, que lui-même avait éloquemment célébrée dans un discours de distribution de prix au collège Stanislas.

« Dans toutes les carrières, s'écriait-il, le souci principal est d'avancer, c'est-à-dire d'atteindre bientôt au point où l'on s'arrête, et les lettres ellesmêmes, tournées au gain, ne sont plus qu'un moyen de se reposer un jour, c'est-à-dire de n'écrire et de ne penser plus. C'est là, cependant, c'est dans les lettres que se fait mieux sentir ce bienfait de la loi du travail, et qu'on apprend à l'accomplir avec amour, sans intérêt et dès lors sans relâche. »

Mais enfin il fallut céder ^ M . Ozanam partit une dernière fois pour l'Italie, vers les derniers mois de l'année 1852. On peut dire que, dès cet instant, sa vie, toujours si méritante et si pure, fut une immédiate préparation à la mort. Sans perdre de vue ses chères études, ses regards se tournaient plus particulièrement vers le ciel, et, avec une candeur touchante, il ne cessait d'offrir à Dieu le sacrifice de lui-même et de lui demander pardon des fautes qu'il n'avait point commises. Quand approcha le terme fatal, il désira retrouver la France^ entouré de sa famille, il lui manquait la patrie. Par une grâce méritée, la Providence lui accorda de mourir sur ce sol béni, au milieu des personnes qu'il aimait le plus au monde.

Si nous croyions permis de divulguer les secrets

domestiques, nous le montrerions, dans son testament, attentif à tout et à tous, parlant des derniers détails avec une simplicité antique et une angélique sérénité^ uniquement occiipé de son salut, du salut des siens, du salut même de la descendance qui pourra naître de l'unique et charmante enfant qu'il a laissée. Mais ce n'est point ici qu'il convient de louer l'homme privé; qu'il nous suffise d'avoir rappelé ce que fut l'homme public.

M. le doyen de la Faculté des lettres de Paris le disait avec raison, lors de la triste cérémonie qui réunissait à Saint-Sulpice les collègues d'Ozanam, ses amis, ses élèves, ses admirateurs : « Ozanam touchait presque à la gloire. »

Ceux qui ont su quelles charités le noble professeur répandait dans l'ombre, quels soins il donnait aux bonnes œuvres, combien il était accessible, serviable, protecteur, ceux-là pourront ajouter : « Ozanam fut un parfait chrétien. »

Ainsi est décédé, à quarante ans, cet homme rare. Son existence laborieuse, bienfaisante, désintéressée, et qu'on apprécie d'autant mieux qu'on en pénètre plus avant le fond intime, n'est-elle pas un utile exemple ?

(( Qui se souvient de Gohier et qui nomme encore Barras? « — C'est qu'en effet rien n'est plus viager que l'importance que donnent aux hommes les évé-

nements, la fortune ou les affaires. Assez souvent, ces heureux du tumulte ou du hasard se survivent à eux-mêmes-, toujours ils finissent par tomber dans un oubli qui n'est rien moins que le complet anéantissement de leur mémoire.

Merveilleux privilège des lettres, au contraire! quiconque a voué son existence à leur culte sacré, accepté les nécessités qu'elles imposent : un incessant labeur, la médiocrité, parfois les dédains; celui-là, presque aussitôt, se révèle à ses contemporains. Peu à peu son nom acquiert parmi eux une véritable autorité, et, respecté tour à tour et célébré, se grave dans tous les esprits. Et si le génie de l'écrivain n'est pas seulement de l'industrie ou de la patience-, s'il n'a fait en prenant la plume que céder aux instances de l'inspiration ou d'une conviction ardente, ce respect devient de l'admiration, cette célébrité de la gloire-, son image transfigurée resplendit, aux yeux de la postérité, de l'immortel éclat de l'idéal.

Le littérateur éminent, l'éloquent professeur, le maître vénéré, dont, il y aura trois ans bientôt, nous déplorions la mort prématurée, Frédéric Ozanam s'avançait vers ces sommets lumineux. Un de ses biographes les plus considérables, le R. P. Lacordaire, n'a pas même hésité à voir en lui « un Agricola chrétien. » Nous ne saurions, quant à nous, consentir à de semblables exagérations. Mais pour modeste qu'ait été la vie d'Ozanam, retirée, occupée par le devoir, ses travaux lui vaudront certainement une illustration plus solide que celle qu'il eût jamais obtenue en courant l'opulente carrière des honneurs. Car le seul et

libre effort de son talent lui a suffi pour s'élever à soimême un monument qui restera-, que ses amis ont déjà consacré de leurs hommages; que nous voudrions nous -même saluer d'un dernier adieu. Ce monument ce sont ses œuvres.

Donnons d'abord le titre des huit volumes, dont elles se composent : La Civilisation au cinquième siècle^ 2 volumes -, — Éludes germaniques, 2 volumes ; — les Poètes franciscains au treizième siècle y 1 volume; — Dante et la Philosophie catholique au treizième siècle, 1 volume; — Mélanges, 2 volumes. Quatre volumes seulement étaient déjà connus.

C'est dans les Mélanges, comme presque toujours il arrive, qu'il faut chercher les premiers écrits d'Ozanam. D'ordinaire, en effet, on ne débute point par des ouvrages de longue haleine ; c'est par des compositions rapides, des pièces fugitives, des improvisations de circonstance que l'esprit essaye ses forces, de même que l'oiseau ses ailes par de timides excursions. Heureux ceux dont les premiers pas ne sont suivis d'aucune chute, et qui, parvenus à la maturité de l'intelUgence, n'ont rien à regretter de la spontanéité de leurs élans! Ozanam eut ce rare bonheur. Nourri dans les maximes d'une foi austère-, confirmé par l'étude dans de salutaires croyances, que le doute put assaillir, mais non pas ébranler; pénétré de leur certitude, de leur beauté, de leur vertu, ce fut à les défendre qu'il consacra ces heures matinales de la jeunesse que les mieux doués emploient d'ordinaire à rimer des tragédies, à composer des romans, à imaginer des utopies. Les disciples de Saint-Simon fai-

saient bruit de la doctrine de ce bizarre rêveur. Il entreprit de prouver combien était informe, stérile, dangereux , ce plagiat d'un christianisme renversé ^ et son argumentation n'a présentement rien perdu de sa valeur, ni même, à certains égards, de son opportunité. Car l'illusion est éternelle comme l'erreur, et nous ne croyons pas calomnier notre temps, en affirmant qu'il abonde encore en esprits généreux, mais déçus , qui appellent de leurs vœux un état social où, les besoins de la nature humaine étant supprimés, une nouvelle organisation s'établirait, d'après je ne sais quels principes obscurs de cabale et de géométrie.

L'apologie du christianisme, telle fut, dès le commencement, la pensée qui s'empara de Frédéric Ozanam. Elle devait ne pas l'abandonner un instant-, il avait trouvé et saisi, pour ne le jamais quitter, le fil conducteur de ses travaux.

Or le christianisme n'avait pas seulement pour lors à lutter contre les novateurs : son adversaire le plus redoutable, parce qu'il était tout ensemble le plus ancien et le plus familier, c'était cette négation systématique, opiniâtre, et jusqu'à un certain deg^é savante, qu'on nommait le rationalisme. Ozanam se laissa aller à la facile séduction d'un parallèle où , sous le titre des Deux Chanceliers d'Angleterre, opposant l'un à l'autre Thomas Becket et François Bacon, le martyre de l'archevêque et la disgrâce honteuse du courtisan, il crut démontrer ainsi ce que peut le christianisme pour ennoblir les âmes, à quel point le rationahsme est impuissant à les préserver

de r avilissement. Nous ne nous dissimulons pas ce qu'un pareil procédé a d'arbitraire. C'est pourquoi ce qui nous frappe dans cet opuscule, ce que nous aimons à y louer, c'est, plus que tout le reste, le sens droit, qui empêche la sévérité de l'auteur de dégénérer en partialité. Plus discret que M. de Maistre, l'ambition maladive de Bacon, ses faiblesses de caractère, les bassesses de sa conduite sont par lui impitoyablement condamnées, sans qu'il en vienne pourtant à méconnaître la sagacité de ce poétique génie. Sous l'équivoque dénomination de rationalisme, il n'a garde surtout de proscrire toute philosophie. Nous ne savons même si la nature de son esprit ne l'inclinait pas plutôt vers la philosophie que vers les lettres. Quoi qu'il en soit, la philosophie ne devait point être antipathique àunhomme qui allait inaugurer sa réputation par un livre sur Dante et la scolastique. Il est impossible de ne pas remarquer combien notre âge s'est subitement épris des poëmes du vieil Alighieri. De jeunes littérateurs, tels que M. Ratisbonne, de graves magistrats, tels que le président Mesnard, les traduisent en vers ou en prose ^ on en disserte dans les revues- M. Lamennais lui-même y a cherché un dernier thème à ses lugubres divagations. Dante, en un mot, semble destiné, de nos jours, à remplacer iîorace, qui seul jusque-là avait eu le privilège de charmer d'innocents loisirs. Et, à y regarder de près, il y a là évidemment plus qu'un caprice de la mode, plus qu'une substitution de fantaisie. Quelle différence, en effet, entre deux générations, dont l'une scande amoureusement :

Msecenas, atavis édite regibus...

et dont l'autre se plaît à la sombre horreur de cette inscription :

Vous qui entrez , laissez toute espérance î

{In/erno, III, 40, 3.)

Ce n'est rien moins, à notre avis, que le symptôme d'un radical changement dans les mœurs.

Lorsque M. Ozanam publia son bel ouvragé sur Dante et la philosophie catholique au treizième siècle^ cette disposition des esprits ne s'était pas encore pleinement manifestée. On peut donc à bon droit, et dans une assez large mesure, revendiquer pour lui l'honneur d'avoir accrédité en France les chants du poëte florentin. Son livre n'est ni une traduction, ni un simple commentaire^ c'est une étude attachante, où, à force d'érudition et de sensibilité, d'imagination et de raison, il place le lecteur au centre même de cette incomparable épopée àç, Y Enfer, du Purgatoire^ du Paradis; lui en découvre les splendeurs; lui en explique le sens hiéroglyphique, en même temps qu'il l'initie à toutes les agitations de la grande àme du Dante. La critique dantesque pourra compter de plus audacieux interprètes^ elle n'en aura pas de plus persuadés ni de plus persuasifs qu'Ozanam.

Aussi bien n'était-ce pas au hasard, mais par une prédilection marquée quil avait appliquée un tel sujet toute la vigueur naissante de son talent. Le treizième siècle lui était apparu comme l'âge d'or du

christianisme, et, parmi les nobles figures de cette époque héroïque, l'amant de Béatrix, sa mélancolie douce et fière, le prestige sacré de l'infortune, avaient particulièrement attiré ses regards et captivé son attention.

Dante n' avait-il pas d'ailleurs comme créé cette langue italienne, si souple et si harmonieuse, si aristocratique à la fois et si populaire, gracieuse dégénérescence de la langue du droit et des affaires, mieux appropriée que le latin sans doute au ciel bleu de l'Italie, à la voluptueuse langueur de ses peuples, à leur passion pour la beauté , la musique et les arts. L'œuvre du Dante enfin ne se trouvait-elle pas être une réfutation anticipée et péremptoire du reproche banal qu'on devait plus tard adresser au christianisme d'étouffer, de détruire toute poésie? Car qui oserait comparer les enfances d'Homère aux sublimités métaphysiques de la Divine Comédie? Il y a plus, ce poëme tout catholique , illuminé en quelque sorte et non point obscurci par le mystère, de combien n'est-il pas supérieur aux compositions protestantes delvlopstock et de Milton, adultère mélange de paganisme et de révélation ? Tous ces motifs avaient fixé les préférences d'Ozanam , éveillé ses sympathies , excité ses ardeurs. Rendre un littéraire hommage au génie du Dante , ce lui était , en outre , ce lui était surtout rendre un public hommage au Dieu de son cœur.

Mais si Dieu se manifeste dans les chants des poètes j si l'incompréhensibilité même de sa nature se fait pressentir dans le vague de leurs harmonies, nulle part sa présence n'est plus éclatante que dans

la succession des événements humains. Pour qui se met au point exact de perspective, Thistoire devient éminemment la Divine Comédie*

M. Guizot, M. deBarante, M. Augustin Thierry, par la généralité des vues, le pittoresque de l'exposition , la noblesse et l'agrément du style , avaient ranimé parmi nous le goût désintéressé des études historiques. Mais ils s'étaient simplement proposé de raconter des épisodes , ou s'ils avaient tenté de remonter jusqu'aux origines, il faut bien reconnaître que leurs recherches n'égalaient pas en patience, en étendue , en profondeur, les investigations de l'Allemagne érudite. En effet, aux Allemands rien n'échappe : philologie , poésie , archéologie , traditions , chercheurs infatigables, scrupuleux] usqu à la minutie, ils fouillent, ils scrutent, ils remuent tout le passé et en tout sens. On les pourrait appeler, à bon droit, les ouvriers de la science fossile, et Lessing , un des leurs, n'a pas craint de les comparer au coq de'la fable, lequel détourne une perle, pour lui de nul usage. Lessing ajoute que les Français sont les lapidaires qui excellent à polir cette perle, à lui donner par l'enchâssure tout le prix qu'elle doit avoir. Cet apologue convient assez, ce semble, aux Études germaniques.

Ces études, où M. Ozanam a résumé, en les vivifiant, les consciencieux travaux de l'Allemagne , ont été honorées de tels suffrages, et l'Académie des inscriptions et belles-lettres leur a décerné des témoignages si réitérés d'adhésion, que nous n'avons guère à signaler leur haute portée. Nous remarquerons seule-

ment ce qu'il a fallu d'art à l'auteur, nous dirons même d'inspiration, pour reconstruire un tout vivant, à l'aide de débris morts et épars. Sous son souffle, les légendes s'animent, les textes oubliés ou obscurs prennent une signification qu'on ne leur soupçonnait pas; du milieu même d'une époque de larmes, de dévastation et de sang, se dégage une trilogie grandiose , dont les hommes sont les acteurs, mais dont la Providence s'est manifestement réservé la conduite et le dénoùment. Et d'abord, ce sont les Germains, au fond de leurs forêts inviolables, tout frémissants de férocité, mais aussi de cette âpre vertu que Tacite a célébrée-, adonnés au fétichisnïe et retenant néanmoins les traces indélébiles d'un culte plus pur. Les frivoles rhéteurs du dix-huitième siècle préconisaient dans l'état sauvage l'état de nature. L'état sauvage n'est qu'un état de dégradation. Mais pire est la dégradation d'un peuple, lorsqu'elle provient du débordement actuel des mœurs. Une population sauvage s'est déjà retrempée, en quelque sorte, dans les nécessités de sa dure existence -, une société corrompue n'est qu'un cadavre en dissolution. Aussi, vienne l'heure où Germains et Romains se trouveront en présence, et, le second acte d'un drame gigantesque s'accomplissant, on verra les maîtres du monde disputer vainement à ceux que naguère ils méprisaient une domination alanguie par les triomphes et ruinée par les vices. Les barbares régneront au Capitole, et relégués longtemps, comme pour une expiation secrète , dans les brumes , les neiges et les marécages , ils entreront à leur tour en possession de ces heureu-

ses contrées où l'atmosphère est douce , où croît la vigne, où fleurit l'oranger. Et , en dernier lieu , afin de clore cette épopée , la prédication chrétienne , domptant, façonnant de farouches et grossiers caractères, introduira Tordre au sein du chaos, et au sein des ténèbres la lumière. Les cathédrales dont elle sèmera les bords du Rhin, l'Europe entière, postes militaires et religieux, marqueront comme les étapes d'une civilisation qui est en marche , jusqu'à ce que, le front ceint par la victoire et la papauté, entouré de ses barons et de ses clercs , dans ce fauteuil de marbre que l'on montre encore au Munster d'Aixla-Chapelle, s'assoie le représentant des monarchies nouvelles, Charlemagne, dans la main droite tenant le glaive qui prépare la paix et l'unité des territoires, et, dans la main gauche, le globe surmonté de la croix, symbole de la paix et de l'unité des esprits.

Pour être efficace, il était d'ailleurs nécessaire que la prédication chrétienne se perpétuât. C'est pourquoi elle se continue à travers tout le moyen âge, en prépare les déploiements, en calme les angoisses douloureuses, et nous la voyons s'incarner à la fin dans les ordres religieux. En écrivant un volume sur les poêles franciscains au treizième siècle, le dessein d'Ozanam était de démontrer, une fois de plus, comment le christianisme était parvenu à plier, à attendrir les âmes, à rouvrir en elles les sources taries des bienfaisantes émotions. En effet, quel plus touchant exemple de charité, quel plus aimable modèle de mansuétude et de candeur que ce fils d'un riche marchand d'Assise , qui se voue à la pauvreté et la nomme sa

reine, rallie sous l'étendard de cette étrange souveraine des milliers d'intrépides soldats, et, le cœur ivre d'un céleste amour, interpelle dans un musical langage les plantes , les oiseaux , les bêtes; proclamant , de la sorte, l'universelle fraternité des créatures? M. Ozanam s'était complu à développer à. larges traits le sens historique de ces hymnes de saint François; mais il avait laissé à une plume encore plus délicate que la sienne le soin de les traduire, et c'est grâce à cette précaution charmante que les Fioreiti , à passer par les mains d'une femme, n'ont rien perdu de leur parfum ni de la fraîcheur de leur corolle.

M. Ozanam touchait à peine à la maturité de l'âge, et cependant, comme s'il eût été averti de sa fin prochaine, il pressait, inquiet, hors d'haleine, la rédaction de ce qu'il appelait son œuvre définitive. «Je me propose, disait-il, d'écrire l'histoire httéraire du moyen âge, depuis le cinquième siècle jusqu'à la fin du treizième et jusqu'à Dante, à qui je m'arrête, comme au plus digne de représenter cette grande époque. Mais dans l'histoire des lettres, j'étudie surtout la civilisation dont elles sont la fleur, et dans la civilisation j'aperçois surtout l'ouvrage du christianisme. Toute la pensée de mon livre est de montrer comment le christianisme sut tirer des ruines romaines et des tribus campées sur ces ruines une société nouvelle, capable de posséder le vrai , de faire le bien et de trouver le beau. )> Dessein profond, digne de celui qui l'avait conçu ! car Ozanam n'était pas de ces esprits attardés, qui, s'obstinant par défiance à chercher dans les lointains d'un passé qu'ils ignorent le

type de toute civilisation , prennent l'immobilité pour l'idéal, comme si l'immobilité n'était pas le régime même de la mort ! Ame noble et vigoureuse, il croyait, au contraire, que le mouvement c'est la vie ; il croyait aux chutes, mais aussi aux réparations-, il croyait, pour reprendre ici ses propres expressions, « qu'il y a dans chaque décadence un progrès caché que le christianisme assure, qui s'accomplit obscurément, sourdement, et pour ainsi dire par des voies souterraines jusqu'à ce qu'il se fasse jour, et éclate enfin dans une plus juste économie de la société. )> Et c'était l'exposition de cette consolante doctrine qui occupait les premiers chapitres de l'ouvrage, objet de ses sollicitudes, vestibule majestueux d'un édifice qu'il ne devait pas achever.

Pendent opéra interrupta....

11 faudrait maintenant, pour ne rien omettre, revenir aux fragments , et énumérer toutes les pièces détachées qu'ils renferment : de nombreux articles publiés dans le Correspondant ou l'Ère nouvelle^ des plans de leçons de littérature ou de droit , des notices biographiques sur d'illustres amis, MM. Ampère, Ballanche, Fauriel. Mais au lieu de nous arrêter à une sèche et aride nomenclature, nous préférons terminer cette rapide analyse en transcrivant quelques lignes du plus intéressant de ces fragments. — M. Ozanam se trouvait â Biarritz et s'apprêtait de là à visiter l'Espagne \ voici par quelle admirable description de la

lïier il ouvrait le récit de ce voyage , qu'il intitulait pieusement Pèlerinage au pays du Cid,

a Les montagnes sont toutes divines-, elles por^ tent l'empreinte de la main qui les a pétries. Mais que dire de la mer, ou plutôt que n'en faut-il pas dire ? La grandeur infinie de la mer ravit dès le premier aspect, mais il faut la contempler longtemps pour apprendre qu'elle a aussi cette autre partie de le beauté qu'on appelle la grâce. Homère le savait bien, et c'est pourquoi, s'il donnait à l'Océan des dieux terribles et des monstres, il le peuplait en même temps de nympbes et de sirènes encbanteresses. J'ai vu le jour s'éteindre au fond du golfe de Gascogne, derrière les monts Cantabres, dont les lignes bardies se découpaient nettement sous un ciel pur. Ces montagnes plongeaient leur pied dans une brume lumineuse et dorée qui flottait au-dessus des eaux. Les lames se succédaient azurées, vertes, quelquefois avec des teintes de lilas, de rose et de pourpre , et venaient mourir sur une plaine de sable ou caresser les rocbers qui encaissent la plage. Le flot montait contre l'écueil, et jetait sa blanche écume oii la lumière décomposée prenait toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Les gerbes capricieuses jaillissaient avec toute l'élégance de ces eaux que l'art fait jouer dans les jardins des rois. Mais ici, dans le doniaine de Dieu, les jeux sont éternels. Chaque jour ils recommencent , et varient chaque jour, selon la force des vents et la hauteur des marées. Ces mêmes vagues , si caressantes maintenant, ont des heures de colère où elles semblent déchaînées comme les chevaux de

l'Apocalypse, Alors leurs blancs escadrons se pressent pour donner l'assaut aux falaises démantelées qui défendent la terre. Alors, on entend des bruits terribles et comme la voix de l'abîme redemandant la proie qui lui fut arracbée aux jours du déluge. Au delà de cette variété inépuisable, apparaît l'immuable immensité. Pendant que des scènes toujours nouvelles animent le rivage, la pleine mer s'étend à perte de vue , image de l'infini , telle qu'au temps où la terre n'était pas encore et quand l'Esprit de Dieu était porté sur les flots. David avait aussi admiré ce spectacle, et peut-être, du baut du Carmel, son regard embrassait -il les espaces mouvants de la Méditerranée, lorsqu'il s'écriait : « Les soulèvements de la mer sont admirables, » mirahiles elationes maris,

« Tout ceci est peut-être bien solennel à un début de voyage-, mais on sait que les pèlerinages s'ouvrent par des psaumes. »

Cette citation peint M. Ozanam tout entier. Elle atteste tout ce qu'il y avait dans cette ricbe nature d'abondante poésie en même temps que de réflexion laborieuse. Il n'y a pas jusqu'au titre même de son excursion à Burgos qui ne serve à caractériser cet bomme excellent. Oui, l'image peut être vieillie, la métaphore usée, mais aucune expression, selon nous, ne convient mieux pour quaUfîer la vie d'Ozanam et la louer, que l'expression même de pèlerinage. Pèlerin au milieu d'un siècle de scepticisme, l'invariabilité de sa foi a constitué l'unité de sa vie, comme aussi elle a donné à ses travaux leur règle et leur fé-

condité. Ces travaux, nous n'en doutons pas, assureront à leur auteur une réputation durable^ car leur importance demeure hors de conteste, et nul ne les pourra consulter, non-seulement sans s'y instruire, mais encore sans désirer devenir meilleur.

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