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PRONONCÉ A LA DISTRIBUTION DES PRIX DU COLLÈGE STANISLAS

(Août 1851)

Messieurs,

J'obéis aux usages en ouvrant cette solennité par des paroles qui doivent être à la fois un hommage, un encouragement et un adieu. Nous devons des hommages aux vainqueurs de nos paisibles luttes -, nous vous devons à tous, jeunes élèves, des encouragements pour vos efforts durant cette année 5 à tous aussi nous vous devons un cordial adieu.

Quelques-uns ont achevé leur cours d'études, et déjà la vie du collège ne leur est plus qu'un souvenir. La plupart, au contraire, reviendront ici en continuer avec zèle les exercices et les travaux. Que les uns et les autres me permettent de leur parler une dernière fois, ou une fois de plus, de ce qui donne à ces exercices leur vie, à ces travaux leur utilité, c'est-à-dire de la puissance de la règle. Trop souvent on s'imagine que

la règle est un joug importun qu'il faut subir tant qu'on est faible, et rejeter dès qu'on est fort. Je voudrais combattre en vous, sinon détruire, ce préjugé pernicieux, et, renversant les termes par lesquels on l'exprime, vous montrer jusqu'à l'évidence que la pratique de la règle est en toutes choses un principe de force, tandis que le mépris de la règle engendre fatalement une irrémédiable faiblesse.

Sans doute, il suffirait, pour vous en convaincre, de vous rappeler que si cette maison prospère, c'est que la règle en est l'âme qui ne sommeille jamais, et que vous-mêmes n'avez été vraiment bons et vraiment heureux qu'autant que vous avez su triompher de vos langueurs par la règle, ou lui sacrifier vos fantaisies et vos caprices. Mais je craindrais que mon discours ne portât pas assez loin. Vous penseriez peut-être que la règle, ici reine absolue, n'étend point son empire hors de ces murs, et qu'exempts désormais d'une fatigante contrainte, vous allez, pour un temps ou pour toujours, ne relever que de vous-mêmes, et trouver dans le monde une complète indépendance. Si tel était votre espoir, jeunes élèves, il serait complètement déçu. Le monde, on l'a répété, est un théâtre -, vous n'en connaissez encore que les splendides décorations et les magiques perspectives. Plus tard, quand vous aurez considéré de près le spectacle qui maintenant vous enchante, vous découvrirez que tout s'y meut par poulies et par rouages, et vous ne douterez plus que le jeu des machines, aussi bien que celui des acteurs, ne doive à la règle son mouvement, sa précision et sa continuité. Souffrez donc que,

prévenant ces tardives leçons de l'avenir, j'essaye d'affermir en vos âmes l'amour de la règle, le jour même où il semble que vous échappiez à ses rigueurs. Messieurs, dans la nature tout est réglé, et l'univers entier atteste à qui le contemple que tout y a été disposé avec poids, nombre et mesure. Ce n'est point au hasard que les astres gravitent dans les cieux, que la lumière en s'épanchant produit la diversité des couleurs, que les nuages nous envoient tour à tour ou les neiges ou les pluies, que les espèces enfin se développent sans se confondre et se perpétuent sans varier. La règleest partout, parce que Dieu est partout. Mais les lois qui régissent les corps sont grossières en comparaison de celles que chacun de nous porte en soi-même, et qu'il a reçues, pour qu'à leur aide il réalise dans ses œuvres les sublimes notions du beau, du vrai, du bien, que conçoit son intelligence, que son cœur devine, et dont l'ensemble constitue l'idéal. Tous les hommes soupirent après l'idéal, car tous désirent et tous espèrent. Or , tandis que les uns cherchent à s'y élever par l'observation de la règle, il en est d'autres qui, repoussant toute discipline comme une entrave, prétendent s'y élancer d'un plein vol. Les premiers seuls arrivent au but et on les compte, tant ils sont rares-, les seconds n'embrassent que des chimères, et, malgré leur orgueil, finissent par se perdre dans les rangs d'une foule ignorée. Ceux-là ont admis une loi qui leur commande, et c'est par où ils sont féconds^ ceux-ci ont voulu être à eux-mêmes leur règle , et c'est pourquoi ils ne produisent rien de durable ni rien de grand.

Plus remuants qu'actifs, plus désireux de ce qui n'est pas que mécontents de ce qui est, ils ne deviennent pas moins funestes à la société qu'à eux-mêmes. Leur conduite aventureuse n'est qu'un tissu d'accidents, leur croyance un amalgame de préjugés confus, et s'ilssemêlentàlavie publique ou qu'ils entreprennent de parler ou d'écrire, en courant après la distinction, ils tombent dans l'extravagance. Encore cette extravagance n'a-t-elle pas même le mérite de la nouveauté.

De tout temps, en effet, des esprits se sont rencontrés qui, frappés de vertige et amoureux du paradoxe, ont regardé les convictions du genre bumain comme des platitudes, les faits comme des non-sens, les préceptes les plus inviolables comme des maximes surannées. Ces rares génies ne marchent pas, ils planent-, la terre leur est un séjour odieux, ils babitent Fempyrée^ ils fuient la joie, parce qu'elle est vulgaire, et cbercbent dans la tristesse des raffinements de volupté. En prose ils font des vers et en vers font de la prose. Idolâtres de la forme, ils négligent le fond comme accessoire, et le désordre de leur langage n'a d'égal que le désordre de leurs idées. Aussi, entre leurs mains, Tbistoire devient un pamphlet ou une enluminure; la tragédie n'est plus pour eux la représentation d'un événement en vingt-quatre heures, mais de vingt-quatre événements en une heure, et la comédie elle-même, vide de caractères, se change en un verbiage de mauvais goût. Ce n'est point aux âmes, c'est aux corps qu'ils s'adressent^ la sensation leur est tout, le sentiment presque rien. Artistes à

rebours, au lieu de fixer leurs regards sur les types éternels que manifeste la raison et d'y accommoder leurs ouvrages, ils ont pris pour modèle leur mobile et étroite personnalité. Faut-il s'étonner après cela que la copie participe des laideurs de l'original.?

C'est bien pire encore quand les contempteurs de la règle se permettent de toucher à la philosophie. L'amour de la sagesse devient alors à la lettre l'amour de la folie, et il n'est pas d'ineptie qu'ils ne défendent avec intrépidité. Jusqu'à eux, le genre humain a langui dans l'ignorance^ révélateurs inespérés, ils vont enfin lui apprendre le secret des choses. Tantôt donc ils soutiennent que l'homme, né d'un peu de boue échauffée par le soleil, a d'abord été plante, et puis poisson, avant d'acquérir celte perfection d'organisme qui le rend supérieur au reste des animaux. Tantôt ils en font une pure réceptivité, que les impressions remplissent et animent, de même qu'une harpe éohenne résonne sous l'action du vent qui Tagite. D'autres fois, dédaigneux des hypothèses, ils se piquent d'une extrême rigueur : logiciens à tout rompre, ils mettent leur orgueil à être absurdes d'une manière continue, et s'ils déraisonnent, ils veulent au moins que ce soit par syllogisme. Ils s'évertuent à combiner des idées et ne combinent que des mots -, mais il y a dans leur jeu tant de prestesse que la multitude imbécile se prend parfois à applaudir ces bateleurs de la pensée.

Certes, on aurait pitié d'aussi beaux esprits, si, avant tout, il ne fallait les craindre. Mais ils ne se contentent pas d'envahir en barbares le domaine de

la littérature, et de calomnier la philosophie par leurs conceptions insensées, ils s'ingèrent de gouverner les États.

A Dieu ne plaise que j'expose ici tant de systèmes, souvent puérils et toujours dangereux, où l'audace tient lieu de génie, où la justice est suppléée par la force, et où la liberté expire sous l'artifice des combinaisons. C'en est assez, je pense, pour établir que le mépris de la règle n'aboutit jamais qu'à des singularités méprisables.

Qu'est-ce donc que la règle, Messieurs, et comment se fait-il que la vraie littérature, la vraie philosophie, la vraie politique, doivent être une littérature, une philosophie, une politique réglées? Vous le comprendrez aisément : c'est que, si Dieu, en créant l'univers, a observé des lois certaines ^ l'homme, imitateur de Dieu, doit aussi assujettir son travail à une règle déterminée. Mais, pendant que Dieu trouve dans son propre être les lois de son action, l'homme est tenu de chercher au-dessus de lui-même une règle qui n'aura d'efficace qu'autant qu'elle aura de l'autorité. Cette règle, par conséquent, ne se confond pas avec le sentiment et l'imagination, qui sont personnels : elle est absolue et les domine^ elle ne dépend pas de notre libre arbitre-, elle s'impose à nous 5 elle est obligatoire, révélée, divine^ disons le mot, dans son essence, elle est Dieu même.

Ainsi, Messieurs, se conformer à la règle, c'est ressembler à Dieu, de telle sorte que cette ressemblance se trouve être la condition du développement de la vie, comme elle en a été le principe et l'origine.

Mais laissons les abstractions, et consultons l'expérience. D'où vient, par exemple, que le dix-septième siècle resplendit d'un si vif éclat, et passe sans conteste pour une des plus belles époques de notre histoire? Pourquoi, au contraire, le siècle suivant paraît-il être, à certains égards, une période de décadence ? C'est que le siècle de Louis XIV a aimé la règle, et que le siècle des encyclopédistes Ta méprisée. — Corneille, Racine, Molière n'étaient pas des esprits médiocres. Voyez cependant avec quelle attention ils observent la nature humaine, avec quel scrupule ils mettent en pratique les préceptes infinis de leur art, avec quelle ardeur ils étudient les modèles du passé 1 De là ces chefs-d'œuvre accomplis, que personne assurément ne songerait à comparer ni aux tragédies hâtées de Voltaire, ni aux drames bourgeois de Diderot, ni aux pastiches incolores de Destouches. — Descartes, Leibniz, Malebranche, ont donné, je Favoue, dans des illusions étranges. Mais quels successeurs à ces grands hommes que Condillac, Helvétius et Lamettrie î — Au dix-septième siècle, la règle est encore plus obéie, s'il est possible, dans les actions que dans les écrits. On y respecte avec sincérité et on y sert avec amour le pouvoir établi, parce qu'on voit en lui le plus sûr garant de la félicité nationale. On y réprouve unanimement « ces humeurs brouil- « lonnes et inquiètes, qui, n'étant appelées, ni par (( leur naissance, ni par leur fortune, au maniement (( des affaires publiques , ne laissent pas d'y faire (( toujours en idée quelque nouvelle réformation. Car (( ces grands corps sont trop malaisés à relever étant

-29i DE LA REGLE.

« aballus, ou même à retenir étant ébranlés, et leurs (( chutes ne peuvent être que très-rudes ^ «

Est-ce moi qui parle? Non, Messieurs-, c'est le père des libres penseurs, l'immortel auteur du Discours de la Méthode. — L'autorité n'est si forte à cette époque que parce qu'on la dérive de sa véritable source, qui est Dieu. L'idée de Dieu domine toutes les âmes; elle en remplit la vaste capacité -, elle les possède d'une prise si ferme, que les vies les plus compromises finissent presque toujours par d'héroïques repentirs.

Au dix-huitième siècle, tous les esprits sont travaillés d'une inquiétude fébrile et dissolvante. On y sonde jusque dans leur source les coutumes établies, pour y remarquer leur défaut d'autorité et de justice, ne s'apercevant pas que c'est un jeu sûr pour tout perdre ^. On s'excite par le sarcasme et par le rire au mépris de la loi-, on ne croit plus en l'Évangile, mais on croit en Mesmer et en Saint-Martin. Affranchie de ses maîtres, mais aussi de raison et de pudeur, la France se précipite et s'aff*aisse épuisée 1

S'il me fallait, Messieurs, opposant l'un à l'autre le dix-septième siècle et le dix-huitième, personnifier en deux hommes leurs tendances contraires, je retrouverais dans Bossuet et dans Rousseau les types fidèles de cet esprit de règle et de cet esprit de dérèglement.

Bossuet n'est pas un novateur en fait de langage-, mais ce maître dans l'art de bien dire n'ignore aucune

^ Discours de la Méthode, 1^ partie.

- Pascal, Pensées f V^ partie, article VL

des ressources permises à l'orateur ou à l'écrivain. Selon lui, « la langue française doit avoir la hardiesse qui convient à la liberté, mêlée à la retenue, qui est l'effet du jugement et du choix, » et s'il tient a que la licence doit être restreinte parles préceptes, il défend néanmoins qu'une trop scrupuleuse régularité, qu'une délicatesse trop molle n'éteignent le fond des esprits et n'affaiblissent la vigueur du style ^ » Rousseau a créé une diction nouvelle, imprégnée de sentiments, brillante d'images, pittoresque comme les sites où il vécut, mais enflée, prétentieuse, déclamatoire, sonore, parce qu'elle est creuse. — Bossuet n'imagine pasl'homme-, il le voit tel qu'il est, mélange de misère et de grandeur, roi banni, mais non pas sans retour, être industrieux et sociable , « dont six mille ans d'observations n'ont pas épuisé l'énergie, qui cherche et qui trouve encore, afin qu'il connaisse qu'il puisse trouver jusqu'à l'infini, et que la seule paresse peut donner des bornes à ses connaissances et à ses inventions '^. ï) Rousseau déplore dans la société une corruption, dans l'industrie humaine un moyen de ruine, et ses regrets, ses vœux même réclament la vie primitive et sauvage, dont la vie champêtre n'offre qu'une trace affaiblie. Les hommes, à l'en croire, lurent perdus « le jour où, ayant enclos un terrain, l'un d'eux s'avisa de dire : Ceci est à moi, oubliant que les fruits sont à tous, et que la terre

' Bossuet, OEuvres complètes^ t. XXIX, p. 338; Discours de rcception à l'Académie française.

' Id , ibïd., t. XXII, p. 237; Connaissance de Dieu et de soimême.

n'est à personne ^ » Que vous semble, Messieurs, de pareilles maximes , et ne pensez-vous pas que la théorie du Contrat social^ qui en découle, est plus reprochable encore que la Politique sacrée^ malgré ses imperfections? Bossuet enfin enseigne une morale austère, mais solide, qui ne souffre ni biais, ni tempéraments, ni détours, dont la lumière est pénétrante et qui subjugue par sa majesté. Rousseau ne cesse de célébrer les passions comme règle unique de conduite, et substitue aux claires notions de l'intelligence les sentiments ténébreux du cœur. — Rousseau eût tenu sa place dans une académie^ Bossuet pouvait de plus siéger dans les conseils d'un État. Celui-là, «génie ampoulé ^,)) forma une génération de rhéteurs -, celui-ci apprit aux hommes de son siècle à ne point dévier du sentier pénible de la règle, où, pour emprunter ses expressions, « on grimpe plutôt qu'on ne marche ^. » — Aujourd'hui entre Bossuet et Rousseau, entre la règle que tous acceptent et la règle que chacun imagine, le dix-neuvième siècle est mis en demeure de choisir, et de ce choix dépend sa destinée.

Il en est. Messieurs, des individus comme des peuples, et chaque homme doit aussi choisir entre ces deux routes, dont l'une, celle de la règle, par l'épreuve nous conduit au bonheur; l'autre, celle du dérèglement, d'abord large et riante, se termine à d'inévi-

1 Rousseau, Œuvres complètes^ t. IV, p. 159; Discours sur l'origine de V inégalité.

^ Id., ibid., Confessions, t. I, p. 9S.

3 Rossuet, Œuvres complètes y t. XI, p. 9; Oraison funèbre de la reine d'Angleterre,

tables abîmes. C'est Hercule hésitant à l'entrée de deux chemins, Hercule sous les traits d'un jeune homme, car la jeunesse est l'âge de la perplexité.

Qui n'a connu en effet cette heure mystérieuse où, les puissances de l'âme s'éveillant du sommeil de l'enfance, on se trouve pris d'un saint délire, et tout enivré d'amour pour le beau, le juste et le vrai?

L'idéal nous semble alors une patrie lointaine, qu'il nous faut reconquérir par delà des mers, et « comme « nous nous sentons forts et vigoureux, nous bannis- « sons la crainte et tendons les voiles de toutes parts « à l'espérance qui nous enfle et nous conduit ^ » Vainement la conscience nous crie : L'idéal est en vous-mêmes; sachez l'y découvrir et vous serez heureux. Incrédules et sourds, nous nous élançons sur un océan gros d'orages, où nos avides regards poursuivent, sans l'atteindre, une Ithaque fugitive. Découragés, languissants, abattus, nous regagnons enfin les rivages que nous avions quittés, et l'imagination séductrice n'a pour nous consoler qu'une plainte harmonieuse :

Que vous ai-je donc fait, ô mes jeunes années. Pour m'avoir fui si vite, et vous être éloignées

Me croyant satisfait ; Pour revenir encor m'apparaître si belles, Quand vous ne pouvez plus méprendre sur vos ailes,

Que vous ai-je donc fait 2?

Ce que nous leur avons fait. Messieurs? Nous en

1 Dossuet, Œuvres complètes^ t. XI, p. 428 ; Panégyrique de saint Bernard.

2 Vict. Hugo, les Feuilles d'automne, XIV.

avons mal usé. Nous avons brisé la règle qui est le ressort de la vie, et voilà pourquoi nous tombons dans une mélancolie profonde, plagiaires misérables des René et des AYerlber.

Vous donc qui nous restez, jeunes élèves, persévérez dans l'obéissance à la règle qu'on vous impose. Ces couronnes qui vous attendent, cette assistance nombreuse qui vous réserve ses applaudissements , tout l'appareil enfin qui vous environne, vous marquent déjà qu'il y a tout ensemble bonneur et profit à lui obéir. Un jour viendra où vous apprécierez mieux encore ce qu'elle a de large, de bien entendu et de paternel. En attendant, suivez ses prescriptions sans réserve, et parcourez sans impatience les différents degrés qu'elle vous assigne. Elle ne se propose rien d'inutile, rien même de superflu. En rectifiant votre langage, elle rectifie vos sentiments et vos idées-, elle imprime à votre conduite une direction suivie, et, par une discipline salutaire, s'efforce de vous rendre capables de remplir à votre tour les devoirs qui, dès maintenant, sont départis à vos aînés.

Quant à vous qui allez entrer dans le monde. Messieurs, entrez-y, je vous en conjure, avec cette conviction décidée que là aussi, que là surtout, la règle est essentielle et sacrée. Je ne sais s'il y aura parmi vous beaucoup de littérateurs , de pbilosopbes , d'bommes d'État; mais ce qui est certain, c'est que vous devez tous être vertueux, c'est-à-dire réglés. Mettez à respecter la règle une inébranlable fermeté. On n'exigera point de vous des vertus exceptionnelles; vous auriez même tort d'y prétendre. Les

vertus journalières sont à la fois les plus utiles et les plus méritoires. Observez-les avec constance, et si jamais elles vous relèguent dans une obscurité qui vous attriste, consolez-vous en réflécbissant que la pratique de la règle ennoblit seule, et que l'homme illustre par excellence est l'homme vertueux. Souvenez-vous d'ailleurs que les natures les mieux douées restent stériles, ou se dissipent comme une vile poussière, quand elles ne sont pas contenues et dirigées par la règle. On peut, en la méprisant, obtenir un succès éphémère ou goûter des jouissances d'un instant 5 c'est le respect de la règle qui assure la durée à nos œuvres et à notre bonheur la stabilité. « Il y a, dit quelque part La Bruyère S de légères et frivoles circonstances du temps qui ne sont point stables, qui passent et que j'appelle des modes, la grandeur, la faveur, les richesses, la puissance, l'autorité, l'indépendance, le plaisir, les joies, la superfluité. Que deviendront ces modes, quand le temps même aura disparu ? La vertu seule, si peu à la mode, va au delà des temps. »

* Caractères, de la Mode.

DISCOURS

PRONONCI^ A LA FACULTÉ DES LETTRES DE CLERMONT-FERRAND , POUR l'ouverture du cours DE PHILOSOPHIE

(Janvier 1855)

Messieurs,

En paraissant pour la première fois dans cette chaire, que j'inaugure, mon émotion, qui est grande, deviendrait presque insurmontable, si je n'avais le cœur rempli de cette rassurante pensée que ce n'est point parmi des indifférents que je viens porter la parole, mais au milieu même de mes compatriotes, j'ose ajouter, de mes amis. Des hommes considérables de ce pays ont daigné souhaiter. Messieurs, et, d'autre part, M. le Ministre a daigné vouloir que je fusse appelé à propager en Auvergne l'étude de la philosophie. Un tel vœu , le choix qui l'a suivi , en me pénétrant de reconnaissance et me comblant d'honneur, m'inspirent aussi, je l'avouerai, un véritable effroi. Car, comme si c'était peu pour me

troubler, de la nouveauté des choses, de la gravité de ma tache , du sentiment de ma faiblesse , l'enseignement qu'il m'est donné de représenter parmi vous n'a rien non plus des grâces qui attirent les esprits , ni des avantages apparents qui séduisent. Il me faut même , avant de songer à le faire aimer , le faire en quelque sorte amnistier, et je ne puis prétendre à lui mériter votre faveur qu'autant que je serai parvenu à lui concilier d'abord votre estime. Ce sera là du moins, Messieurs, le but constant de mes efforts.

De tous les objets auxquels se puissent appliquer notre intelligence , notre activité , nos recherches , il n'en est pas certainement de plus intéressant pour l'homme, de plus intime que la philosophie, mais en même temps de plus relégué, de plus antipathique à l'opinion. L'histoire nous attache par ses pathétiques récits; la poésie nous embrase ou nous enivre. Il y a dans les arts je ne sais quelle vertu cachée qui s'insinue par tous les sens, couleur, forme, harmonie, épanchement de voluptés intarissable. Chez la plupart , la philosophie seule ne provoque , au premier aspect , que dédain , aversion ou terreur.

En effet, pour les uns, la philosophie est-elle autre chose qu'un ingrat labeur, propre à exercer des savants, mais où de brillantes facultés risqueraient trop de s'émousser, de fraîches imaginations de se ternir? Pour les autres , la philosophie est-elle autre chose qu'un amas de systèmes arbitraires, conceptions stériles et creuses, fantastiques tableaux où chacun trouve précisément ce qu'il y a mis, à peu près comme on se dessine dans les vapeurs de l'air des

figures sans consistance et des contours sans réalité ? Pour d'autres enfin, la philosophie est-elle autre chose qu'une audacieuse révolte de la raison, qui tente d'expliquer l'inexplicahle, éhranle les principes en les sondant jusque dans leur source, et, par l'ahdication des croyances, conduit aux superstitions?

Ainsi , les esprits élégants, au nom de leur délicatesse^ les esprits positifs , au nom du sens commun; les esprits religieux, au nom de l'autorité : tous, d'un accord unanime, semblent réclamer contre la philosophie et la proscrire. Comment rompre ce courant opposé, vaincre ces résistances, détruire ces appréhensions P

Messieurs , c'est le propre de la philosophie de ne point relever des personnes, parce qu'elle exprime, avant tout, les besoins généraux de l'intelligence humaine; et de triompher des vicissitudes, parce que la fin qu'elle se propose est éternelle. Des interprètes inhabiles ou infidèles, de touchants et vigoureux génies peuvent donc tour à tour l'autoriser ou la compromettre. Ces fortunes diverses l'éprouvent, mais ne la ruinent pas. Et néanmoins, s'il était vrai que la philosophie ne fût, en définitive, qu'une spéculation pénible, vainement curieuse, grosse de périls, ne devrait-on pas s'étonner qu'elle ait eu pour promoteurs les plus sublimes esprits de tous les pays, de tous les siècles, les dotant, en échange de leurs services, de gloire et d'immortalité?

Que serait-ce, en eff'et, si j'entreprenais de dénombrer tous ceux dont la philosophie s'honore : des sages, tels que Socrate et Epictète; des pen-

seurs, tels que Platon et Aristote-, des saints, tels que saint Augustin, saint Anselme, saint Thomas^ des évêques , tels que Bossuet et Fénelon -, des prêtres, tels que Malebranche^ des prodiges de sagacité, tels que Bacon, Descartes et Leibniz? En eux pourriez-vous ne pas reconnaître, dans l'antiquité, au moyen âge , dans les temps modernes, l'aristocratie , les princes de Fespèce humaine? Non, certes, ils n'étaient point incultes et barbares, ces philosophes qui nous parlent si éloquemment de l'art, de la beauté, des passions. Non, certes, ils n'étaient point frivoles, ces philosophes qui ont créé les mathématiques, la physique, le droit civil, le droit public. Non, certes, ils n'étaient point irréligieux , ces philosophes dont toutes les pensées aboutissent à la pensée de Dieu; qui, jusque dans les ténèbres du paganisme, ont conservé quelque lumière, ou , plus tard, rendu à la révélation de si solennels hommages. Tous d'ailleurs n'ont-ils pas été accessibles à tous, faciles à se communiquer, populaires? C'est sur la place publique que Socrate a coutume de discuter- c'est à la jeunesse d'Athènes que s'adresse Platon-, ce sont, en même temps que des indigents, des dignitaires de l'empire, des chefs d'armée, des patriciennes, qu'instruisent les Pères. Lorsque Descartes publie son Discours de la Méthode^ il nous avertit avoir voulu que «les femmes mêmes y pussent entendre quelque chose' -, » et s'il entretient un commerce d'idées, ce

* Correspondance de Descartos, leUre cxiv du t. I, à un R. P. Jésuite.

ÔOA DE L'AME.

sera de préférence avec des femmes, la reine Christine de Suède ou la princesse palatine Elisabeth. C'est aussi pour une femme, la reine de Prusse, que Leibniz rédigeait son admirable Thèodich , et Bossuet croyait ne travailler qu'à l'éducation d'un enfant, quand il écrivait le Traite de la Connaissance de Dieu et de soi-même ^ et le Discours sur r Histoire universelle.

Tels, Messieurs, ont paru les vrais philosophes. La philosophie n'en a pas moins été dédaignée, suspectée, décriée; et ce décri date de loin. Au seizième siècle, et pourtant à l'endroit d'une philosophie fort avenante et peu faite pour effaroucher, écoutez les doléances de Montaigne : « C'est grand cas, dit-il, « que les choses en soyent là en nostre siècle , que c( la philosophie soit, jusqu'aux gens d'entendement, « un nom vain et fantastique, qui se trouve de nul « usage et de nul prix, par opinion et pareffect.... « Comment! la philosophie faict estât de sereiner les (( tempestes de l'âme ^ elle a pour but la vertu, qui « n'est pas, comme dict l'eschole, plantée à la teste « d'un mont coupé, rabotteux et inaccessible ^ ceulx « qui l'ont approchée, la tiennent, au rebours, logée « dans une belle plaine fertile et fleurissante, d'où « elle veoid bien soubs soy toutes choses^ mais si « peult-on y arriver, qui en sçait l'addresse , par des « routes ombrageuses, gazonnées et doux fleurantes, a plaisamment, et d'une pente facile et polie, comme (( est celle des voultes célestes. Pour n'avoir hanté v( cette vertu suprême , belle , triumphante , amou- (( reuse, délicieuse, pareillement et courageuse...

« ils sont allez, selon leur foiblesse, feindre cette « sotte image, triste, querelleuse, despite, menace ceuse, mineuse, et la placer sur un rocbier à Tes- (( cart , emmy des ronces -, fantosme à estonner les a gents ^ »

Montaigne, Messieurs , n'a-t-il pas raison de railler les délicats , et les plus raffinés ne se donneraient-ils pas mauvais air à dédaigner une science, dont à peine ils soupçonnent les éléments? Quant à moi, je serais heureux de ramener à la philosophie ceux qui s'en effrayent par religion, ou s'en détournent par sens commun.

Et d'abord, que signifie ce mot de philosophie, mot ténébreux , rebutant, terrible? Traduit du grec en français , ce mot signifie simplement amour de la sagesse. Et en quoi consiste la sagesse? Elle consiste à connaître Dieu et à se connaître soi-même. Donc , apprendre à nous connaître nous-mêmes, et, par la connaissance de nous-mêmes , nous élever à la connaissance de Dieu, tel est l'objet de la philosophie, objet déterminé , précis et bien digne de fixer notre attention.

En effet , veuillez y réfléchir. Nés d'hier , destinés à disparaître demain, confondus et ballottés dans ce pêle-mêle du monde, n'est-il pas opportun de nous demander quelle est notre origine, quelles sont nos voies, quelle est notre fin? D'où venons-nous, Messieurs? Où allons-nous? Qui sommes-nous?

Au premier regard que nous portons sur nous-

i Essais, liv. I, ch. xxv.

mêmes, nous apercevons cette masse résistante, figurée, que l'on nomme le corps. La structure en est à la fois pleine de souplesse et de force, de grâce et de majesté. Les organes dont il se compose s'agencent exactement entre eux, et les fonctions qui s'y accomplissent dépassent tout ce que la chimie a de plus fin et la mécanique de plus délié. Aussi la physiologie , qui est la science du corps , a-t-elle motif de se montrer fière-, car chaque jour amène pour elle de nouvelles découvertes dans ce tout complexe et divisé qu'elle scrute minutieusement par parcelles.

Mais, Messieurs, n'y a-t-il en nous que le corps? Le corps est-il tout notre être? Le corps même est-il nous , et non pas seulement à nous ? Ici , je voudrais n'avancer rien qui ne fût certain , démontré , irréfragable , n'invoquant d'autre témoignage que celui des phénomènes qui s'observent en chacun de nous.

Messieurs, est-ce le corps qui connaît le corps? En d'autres termes, est-ce au corps qu'appartient la connaissance? — Voici mon corps : il occupe une portion de l'espace extrêmement circonscrite^ mes membres sont immobiles, tous mes sens fermés; et cependant je parcours et les terres et les mers-, je mesure l'immensité des cieux ; je me transporte dans les lieux qui m'agréent: exilé, je revois la patrie^ prisonnier, je vis hors des murs d'un cachot-; je converse avec les absents-, j'entends leur voix-, je m'attendris à leur sourire; j'évoque ce qui n'est plus; j'imagine ce qui n'est pas-, des sommets du présent, je ressaisis le passé et j'atteins l'avenir; être d'un jour, je conçois l'éternel-, être de toute part limité,

je conçois ce qui n'admet pas de limites. Le moi , acteur, théâtre, spectateur de ces merveilles, ce n'est donc pas le corps!

Yoici mon corps : tous les organes en sont dispos ^ j'éprouve la plénitude du bien-être qui accompagne la plénitude de la santé. D'où vient cependant que je me sens oppressé par le chagrin, abattu par la tristesse, troublé par le regret, ému par l'espérance, tourmenté par la crainte, aiguillonné par le remords, consumé par l'amour, agité par la haine? Le moi qui gémit, qui soupire, qui attend, qui frémit, qui s'accuse, qui brûle de désir ou qui déteste, ce n'est donc pas le corps 1

Yoici mon corps : on le charge de chaînes , on le torture, on le déchire, on lui applique les supplices les plus douloureux ^ on va le livrer à la dent des bêtes-, une multitude est là menaçant et hurlant. Que je consente à prononcer un mot , une syllabe , et je serai sauvé! Et cependant, ce mot, cette syllabe, il n'y a pas de violence qui puisse me l'arracher. Le moi qui résiste de la sorte , malgré la défaite du corps, ce n'est donc pas le corps!

Messieurs, il faut , en effet, que la physiologie s'y résigne. Les langues en témoignent invinciblement, l'expérience journalière l'atteste : tout ne se réduit pas dans l'homme aux organes et à leurs fonctions-, et si la pensée, le sentiment, la volonté, sont en nous des phénomènes perpétuels, toujours aperçus, très-distincts du corps, il reste que nous les rapportions à un sujet où se trouvera le meilleur de notre être, sinon tout notre être. Ce sujet, Messieurs, c'est

l'âme, que la philosophie a pour mission d'étudier. La philosophie, par conséquent, n'est, pas plus que la physiologie, une science occulte, hypothétique ou conjecturale. Elle s'exerce sur la réalité, non sur des chimères-, elle se déploie au fond de notre être, non à la surface-, elle nous oblige à rentrer en nousmêmes , non à sortir de nous -, et loin que les idées qu'elle nous suggère soient plus incomplètes , vacillantes , confuses , que les notions de la physiologie , elles l'emportent de beaucoup par leur étendue, leur évidence, leur solidité.

Car, Messieurs, que savons-nous du corps? Rien, ou presque rien. Si la physiologie, à force d'expérimentations patientes, de longs tâtonnements, de théories mille fois convaincues d'erreur, ne nous avait enfin révélé, par exemple , que le sang circule, qui de nous soupçonnerait ce va-et-vient rapide et réglé, sans lequel le corps se tourne en cadavre? La physiologie, en outre, qui constate, classe, décrit les phénomènes du corps, n'est-elle pas condamnée à ne savoir jamais ce qu'est le corps ? Vainement elle s'épuiserait à démêler le simple au sein du composé. La richesse des détails trompe les efforts de l'analyse-, et l'essence du corps, celte matière en apparence si grossière, reste pourtant inaccessible à notre subtilité. — Il n'en est pas ainsi de l'âme, parce que c'est l'âme qui connaît l'âme. Dès lors, attentive à elle-même, elle ne peut s'ignorer elle-même. A tout instant , elle se possède , elle se sent , elle se voit, et il n'y a pas une seule de ses résolutions , un seul de ses sentiments, une seule de ses pensées, qu'elle ne

soit à même de connaître par cette secrète et infaillible aperception qu'on appelle la conscience. L'étude de Tàme n'est donc pas moins certaine que l'étude du corps. Se pourrait-il qu'elle fût moins né-

cessaire?

Messieurs , je ne sais qui a dit que l'homme parfait serait celui qui aurait le corps d'un athlète et l'àme d'un sage. Et, en réalité, du moment où dépérit la santé du corps, tout branle en nous, tout s'amoindrit , tout décline. Mais n'est-ce rien aussi que la santé de l'âme , et si le corps nous travaille de ses exigences, l'àme, à son tour, n'a-t~elle pas d'impérieux besoins qui veulent être écoutés , des aptitudes qu'il faut satisfaire, une existence à laquelle il est urgent de subvenir? Sans doute ces besoins parlent d'eux-mêmes , ces aptitudes se produisent spontanément , cette existence subsiste en vertu de son énergie-, et il n'y a rien de moins dans l'âme d'un pâtre que dans celle du philosophe le plus exercé ; car l'un et l'autre ont reçu en partage la lumière intérieure du sens commun. Mais tandis que chez le pâtre, par l'inertie de l'intelligence, cette lumière, s'affaiblissant peu à peu , se réduit bientôt aux lueurs douteuses de l'instinct, le philosophe s'élève par la méditation aux clartés d'une raison de plus en plus épurée.

En effet, Messieurs, tous tant que nous sommes, où nous précipitent aveuglément tous nos désirs, où nous portent toutes nos pensées ? A cette question si générale, et, il semble, si compliquée, la réponse est facile. A travers nos divagations, Messieurs, nous

cherclions ce qui est vrai 5 à travers nos folles amours, ce qui est beau ^ à travers nos dérèglements, ce qui est bien. Le vrai, le beau, le bien, qu'elle le sacbeou qu'elle l'ignore, voilà le triple mobile qui sollicite l'àme bumaine. Et si elle l'ignore, quelles bésitations de conduite! quelle imperfection dans ses ouvrages! souvent aussi quelles fautes, et par conséquent quelles douleurs ! Mais si elle le sait, quelle règle toujours sûre ! quel type achevé et des mœurs et des œuvres! quelle rectitude, et par conséquent quelles joies ! Or, c'est à la philosophie qu'il appartient de nous découvrir les caractères du vrai, du beau, du bien, d'en marquer la portée, d'en déterminer les applications. Ce sont ses enseignements qui nous permettent de distinguer la vérité de l'erreur aux faces changeantes, la beauté des illusions par où la laideur se dissimule, le bien du mal, le bien suprême des moindres biens,

Mais il y a plus. La philosophie ne nous détient pas en nous-mêmes; elle nous pousse plus avant-, elle nous mène au delà, calmant les inquiétudes qui nous dévorent, quand nous venons à songer qu'attachés, mais en vain, à l'heure présente qui nous fuit, le passé n'est pour nous que vague ou obscurité, l'avenir qu'une énigme. Et ne croyez pas, Messieurs, que pour opérer cette merveille, il faille à la philosophie une baguette divinatoire. Ce lui est assez de considérer qui nous sommes pour nous apprendre en même temps d'où nous venons, où nous allons. Car si l'âme a des désirs, si elle a des besoins, si elle ne peut par elle-même se conserver une existence qu'elle n'a pu se donner, la philosophie conclut qu'il y a

au-dessus de l'àme un être d'où elle procède et qui la protège, être sans désirs, sans besoins, cause unique et permanente de son propre être. D'un autre côté, si l'âme, par delà les. vérités incomplètes, les beautés défectueuses, les biens relatifs de ce monde, aspire irrésistiblement à une vérité sans nuage, à une beauté sans tacbe, à un bien absolu, la philosophie conclut que l'àme ne saurait obtenir son objet que dans l'être à qui rien ne manque, de telle façon qu'en cet être même, et en cet être seul, qui est Dieu, elle trouve sa fin comme elle y a trouvé son principe. Ainsi, la philosophie nous enseigne que, nés de Dieu, nous devons tendre à Dieu, et que, pour accomphr l'épreuve, le passage, la fonction de la vie, il faut diriger notre intehigence vers le vrai, notre sensibilité vers le beau, notre activité vers le bien. Qui aurait, après cela, le courage de répéter que la philosophie est inutile? Et ne serait-ce pas avouer implicitement qu'on n'a que faire de s'enquérir s'il y a un Dieu, s'il y a une âme, si notre sort diffère de celui des plantes et des animaux? Ne serait-ce pas supposer que la pratique n'a rien à démêler avec la théorie, avilir par conséquent toutes les sciences à la fois? Car la philosophie étant essentiellement la recherche des causes et des lois, et chaque science se composant de la connaissance de causes et de lois, n'en résulte-t-il pas que chaque science est en définitive une philosophie ? Aussi, Messieurs, supprimez, s'il est possible, la philosopliie, et, du même coup, vous aurez frappé de mort toutes les sciences. L'histoire ne nousoffi'ira plus le spectacle de la liberté humaine, qui, sous les

regards de la Providence, défaille souvent, mais toujours se relève. Ce ne sera désormais qu'un drame immoral ou une compilation fastidieuse. Destituée de la pensée de Dieu, la poésie n'aura plus d'ailes. Les arts, sans idéal, erreront, à l'aventure, à travers les sentiers du caprice et de la fantaisie. Toute intelligence languira. Au contraire, posez la philosophie, et les sciences fleuriront comme autant de verts rameaux sur la tige d'où ils reçoivent avec la sève leur fécondité.

La puissance de la philosophie reste donc incontestable. Mais cette puissance mêmen'a-t-elle pas ses dangers? Et n'est-il pas à craindre que la philosophie, ivre d'orgueil, ne répudie, ne combatte cette autre bienfaitrice des individus et des peuples, qui guérit leurs blessures, charme leurs souffrances, apaise leurs discordes, la sainte et consolante religion? Le siècle précédent, Messieurs, siècle de contentions, de représailles, de colères, a vu cette lutte insensée, abominable. Mais pensez-vous que la philosophie se soit alors montrée excessive, parce qu'elle était forte? Non, Messieurs, mais parce qu'elle était faible-, car il n'y a que les faibles qui soient emportés -, et, je le déclare, c'étaient de beaux esprits frivoles que Voltaire et ses adeptes, non des philosophes. Frondeurs du passé, idolâtres de l'avenir, ils nièrent effrontément tout ce qu'ils n'entendaient pas-, épris de. ce qui se voit, ils repoussèrent les salutaires absurdités de l'invisible, dont parle l'Apôtre; c'est par eux que le mot de philosophie, détourné de son vrai sens, calomnié, est devenu pour beaucoup synonyme d'incrédulité . A u total ,

Messieurs, malgré d'ingénieuses analyses, de vives saillies, des ressources d'imagination singulières, la philosophie du dix-huitième siècle a été une philosophie faible, une philosophie pauvre, pauperiina philosophia^ comme disait Leibniz. Youlez-vous une philosophie réellement forte? Remontez au dix-septième siècle, et vous vous convaincrez que jamais la religion ne fut plus respectée qu'à cette époque d'inflexible raison, vérifiant ainsi vous-mêmes la profonde parole d'un penseur de cet âge, « qu'un peu de philosophie éloigne de la religion et que beaucoup y ramène '. » C'est qu'en effet, la raison, qui est une manifestation de la vérité, ne peut aller contre la foi, qui est une manifestation de la vérité, ne pouvant y avoir de duel entre la vérité et la vérité. Et c'est pourquoi encore, de même que les philosophes autorisés admettent que la raison conduit nécessairement à la foi, de même les théologiens orthodoxes enseignent que la foi a pour préambule nécessaire la raison. Par là l'ordre naturel et l'ordre surnaturel se concilient sans se confondre, et s'entr'aident au lieu de s'entre-détruire.

Je n'insisterai pas davantage. Messieurs, sur les rapports de la raison et delà foi. Pour traiter des matières aussi relevées, je n ai ni qualité, ni loisir. Il me suffira d'avoir répondu, dès le début, à des scrupules légitimes. Je voudrais également avoir dé-

* Certissimum est, atque experienlia comprobatuni , levés gustus in philosophia movere fortasse ad atheismum , sed pleiiiores hauslus ad religionem reducere. [De Augm. scient., lib.I. Cf. Sermones fidèles, xvi, et Méditât, sacrœ, x. Franc. Baconi Verulamii opéra philosophica .)

montré que, si la philosophie n'est pas une école d'impiété, elle n'est pas non plus un repaire de barbarie, ni un gymnase d'inutilités.

Serai-je venu à bout de mon dessein ? Parviendraije à répandre en Auvergne le goût delà philosophie P Je l'ignore, et évidemment je ne devrai attribuer le mauvais succès qu'à moi-même. Mais ce que je sais, c'est que jamais pays ne fut plus propre à recevoir une telle semence; car je n'imagine pas de contrée où l'esprit puisse être plus vivement excité par l'aspect des lieux, par les souvenirs historiques, la succession non interrompue des grands hommes, la tradition philosophique elle-même.

En effet. Messieurs, figurez-vous que le paysage qui nous environne se déroule pour la première fois à vos yeux. Ces horizons lointains que le soleil colore de son prisme magique, ces volcans qui depuis des siècles ne brûlent plus, ces laves couvertes de neige, ces imposants débris des révolutions du globe, ne proclament-ils pas très-haut le nom de Celui qui a dit : (c Que la lumière soit, et la lumière fut, » et qui, abaissant les montagnes, élevant les vallées, remue l'univers comme il lui plaît? Et d'autre part, est-il possible de contempler ces plaines aux moissons flottantes, cette Limagne qu'à célébrée Grégoire de Tours, et que « les étrangers trouvaient si belle qu'ils ne la pouvaient plus quitter ^ ^ » est-il possible de contempler cette campagne, sans y lire en éclatants caractères le nom de Celui

1 Sidoine Apollinaire.

Qui donne aux fleurs leur ainnaMe peinture, Qui fait naître et mûrir les fruits, Qui leur dispense avpc mesure Et la chaleur des jours et la fraîcheur des nuits ^ ?

Oui, Messieurs, l'aspect seiil de l'Auvergne révèle à qui réfléchit un Dieu bon et un Dieu terrible. Aussi l'Église, cette milice de Dieu, s'est-elle de tout temps établie en Auvergne comme dans son fort. On dresserait malaisément une liste de noms plus purs que celle des pontifes d'Auvergne, depuis saint Austremoine et saint Avit jusqu'au prélat vénéré qui gouverne ce diocèse '^ ^ et l'un d'entre vous ^ a raconté naguère avec élévation comment^ en France, du fond de l'Auvergne, de même qu'en Espagne, du fond des Asturies, était parti le cri d'alarme qui sauva l'Occident il y a près de huit cents années, et dont les échos se retrouveraient encore dans cette antique basilique de Notre-Dame, témoin de l'enthousiasme de nos pères ^

La civilisation qui vient des hommes, Messieurs, n'a pas plus manqué à l'Auvergne que la civihsation qui vient de Dieu; car d'ici même, du lieu où nous sommes, s'aperçoivent les ruines de Gergovia, indélébiles vestiges d'une conquête qui a vivifié tout ce

^ Racine, Alhalic, acte I, scène iv.

2 Monseigneur Féron.

3 Concile de Clermont en 1095, par le comte Martha-Beker.

* Notre-Dame-du-Port, bâtie au sixième siècle par saint Avit, détruite au huitième siècle par les barbares, rebâtie, vers 862, par saint Sigon , évêque de Clermont, et restaurée dans ces derniers temps.

qu'elle a touché. De là peut-être, et grâce à cette influence autant qu'à l'excellence du sol, ces nobles familles d'Auvergne, qui rappellent le patriciat romain, cette foule glorieuse d'érudits, de légistes, de littérateurs, de guerriers que déjà nous enviait Lucain :

Arvernique ausi Latio se dicere fratres Sanguine ab Iliaco ^

et dont s'enorgueillissait à bon droit Sidoine Apollinaire :

Est mihi quae Latio se sanguine tulit alumnam, Tellus Clara \iris, cui non dédit optima quondann Rerum opifex natura parem ^

Je n'essayerai pas. Messieurs, de citerions ces hommes illustres, et dont le nombre s'est constamment accru, parce qu'il serait long de nommer ceux qui sont morts, et particulièrement pénible d'omettre ceux qui sont vivants. Aussi bien ai-je hâte de signaler les philosophes. Et sans doute, c'était un philosophe l'auteur à\\.Traité de la rê formation de la justice , ce Michel de l'Hospital , qui cessa de vouloir être puissant quand il lui aurait fallu cesser d'être honnête. Sans doute, c'était un philosophe que Domat, ce jurisconsulte éminent et rnodeste, qui rétablit les lois dans leur ordre naturel ^ Sans doute,

'' Pharsale.

2 Sidoine Apollinaire.

^ Lois civiles dans leur ordre naturel.

c'était un philosophe ce vaillant capitaine, que ses ennemis décorèrent du surnom de juste, et qui , à trente-deux ans , expirait vainqueur à Marengo en arrachant au premier Consul ces paroles qui disent tout : a A tant d'héroïsme et de vertus, je veux décerner des hommages tels que nul mortel n'en reçut jamais de pareils. Je donnerai à Desaix les Alpes pour piédestal et les religieux du grand Saint-Bernard pour gardiens K » Mais, Messieurs, à côté de ces sages, notre province compte des hommes qui ont plus directement honoré la philosophie par leur existence et par leurs travaux.

En premier lieu, et pour ne pas nous reporter au delà du dixième siècle, l'ordre des temps nous présente Gerbert , professeur écouté , mathématicien inventeur, collecteur infatigable de manuscrits, dont la science fut tellement étonnante qu'on la crut diabolique -, personnage de légende qui paraît avoir inspiré à Gœthe l'idée de son Faust; belliqueux docteur qui, le premier des Français, s'assit dans la chaire de Saint-Pierre à cause de sa haute philosophie, comme parle un historien, propier summam philosophiam .

Et en effet, dans le seul de ses écrits philosophiques qui nous soit parvenu, et qu'il composa à la demande de l'empereur Othon III, dans Topuscule Du Raisonnable et du Raisonner (De Rationali et Ratione uii),\e pape Sylvestre II défend assez ouverlementles

1 Études historiques sur le général Desaix ^ par le comte Martha-Beker.

droits de la raison pour qu'il convienne de saluer en lui un philosophe.

Après Gerhert , se rencontre , au douzième siècle , Pierre le Vénérable , de la famille des Montboissier. Pierre, abbé de Cluny, a composé des traités où il fait sa part à la philosophie. Mais c'est surtout par la mansuétude, les vues larges et compréhensives, l'esprit conciliateur, que l'éminent bénédictin se recommande aux âmes philosophes. Car, en plus d'une rencontre, il osa s'opposer aux pieuses mais étroites rigueurs de saint Bernard. Il osa protéger Abélard fugitif, adoucir les amertumes d'Héloïse, lui rapporter le corps d'un amant dont il lui avait annoncé la mort en des termes de pénitence, mais aussi d'évangélique compassion. « Ainsi, chère et vénérable sœur « en Dieu, écrivait l'abbé de Cluny à l'abbesse du « Paraclet, celui à qui vous vous êtes, après votre (( liaison charnelle, unie par le lien meilleur et plus (( fort du divin amour, celui avec lequel et sous le- « quel vous avez servi le Seigneur -, celui-là , dis-je , « le Seigneur, au lieu de vous, ou comme un autre « vous-même, le réchauffe dans son sein, et au jour « desavenue, quand retentiront la voix de l'archange « et la trompette de Dieu descendant du ciel, il le « garde pour vous le rendre par sa grâce *. »

Le treizième siècle. Messieurs, n'offre pas de commentateur d'Arislote plus laborieux que le dominicain Pierre d'Auvergne, ni de platonicien plus prononcé que Guillaume d'Auvergne, évêque de Paris.

1 Abélard, par M. Gh. de Rémusat, t. I, p. 260.

Pierre ne disserte pas sur les textes; il se contente de les éclaircirpardes notes continues. Guillaume, au contraire, examine les opinions librement, en même temps qu'il s'efforce d'assigner au libre examen des limites. En conséquence, il définit la philosopbie (( un pâle mais bienfaisant flambeau au milieu de la nuit qui nous enveloppe. » Est eidm philosophia , velut lucerna modici et tenebrosi himinis, in ienebris multis aiqve densi ssimis et nocte optata lucens. (De Universo, p. 1.) Définition prudente assurément, et qui n'enfle point l'importance de la philosophie! définition remarquable toutefois, et qui exclut les intempérances dogmatiques! Moins érudit que Pierre d'Auvergne , moins réservé que Guillaume, plus original que tous les deux, Durand de Saint-Pourçain, évêque du Puy, surnommé le Docteur très-résolu^ dans le siècle suivant, hâte par ses nouveautés le déclin de la scolastique. Et plus tard, quand la scolastique sera passée et Descartes apparu, c'est FAuvergne qui fournira à Descartes le plus ardent propagateur de sa doctrine, Giraud de Cordemoy, comme aussi son plus fidèle ami^ Pierre Chanut, et son plus accrédité panégyriste, Antoine Thomas.

Enfin, Messieurs, vous m'avez tous depuis longtemps prévenu, il faut bien nommer Biaise Pascal , superbe et mélancolique génie, que la raison irrita par ses obscurités encore plus que la foi ne le captiva par ses lumières, mélange unique de réflexion et de passion, homme extraordinaire à qui je ne connais de supérieur parmi ses contemporains que Bossuet , mon maître, parce que je préfère la sérénité de Bos-

suet et son chrétien espoir aux agitations fiévreuses de Pascal éperdu.

La philosophie n'a donc pas besoin d'être naturalisée en Auvergne. Il s'agit de lui restituer ses anciens droits. Et certes, si je suivais l'attrait qui me solhcite, mon inclination, mes convenances, ce me serait un assez ample sujet d'investigation , d'analyse , que l'étude des philosophes de l'Auvergne -, car il n'y a pas une seule période de la philosophie scolastique ni de la philosophie moderne où ils n'aient marqué leur place ^ pas une seule opinion de quelque importance qu'ils n'aient représentée. Un jour peut-être serai-je à même de réaliser ce séduisant projet d'une histoire de la philosophie en Auvergne. Présentement, il le faut écarter. Comment, en effet, parler de l'histoire de la philosophie avant d'avoir exposé les principes mêmes de la philosophie ? Et comment aborder utilement les systèmes du moyen âge et des temps modernes, avant d'avoir exploré les doctrines de l'antiquité, qui les préparent?

C'est pourquoi je me propose avant tout. Messieurs, de rechercher avec vous sur quelles preuves repose la spiritualité de l'âme, quelles sont ses opérations, ses facultés. Nous aurons donc à nous demander, en commençant, s'il y a une âme et comment on l'observe-, quelles sont les puissances qui s'y livrent la guerre-, comment peut et doit s'y établir la paix. Détachés peu à peu des impressions du dehors, initiés par degrés au secret de nous-mêmes, nous aurons ensuite à apprendre comment naissent et se formeht nos idées, aujourd'hui si nombreuses,

si variées, mais d'abord si simples et si rares. Entrent-elles en nous de même que dans sa ruche un essaim d'«ibeilles? Y germent-elles à la manière des grains de blé que le laboureur jette dans les sillons? Ou plutôt, parmi ces idées, quelques-unes ne sontelles pas inhérentes à nous-mêmes, de telle sorte qu'elles se retrouvent chez tous les hommes comme le signe de leur commune origine et de leur commune fin, la garantie et le lien des sociétés, l'empreinte du Créateur sur sa créature? Nous aurons à étudier ces idées en général, et en particulier l'idée du beau, par où nous serons naturellement conduits à apprécier les différentes théories des beaux-arts. Il ne suffit pas d'ailleurs de constater la présence des idées dans notre esprit, et d'en distinguer les caractères. Il faut savoir encore de quelle manière elles se multiplient, se communiquent, se transforment; de là, notamment, l'étude de la mémoire, de l'imagination, du langage. En effet, comment, avec ou sans effort personnel, s'amassent les trésors de la mémoire, et comment y puisons-nous à notre gré.f^ Quelles sont les influences, les abus de l'imagination, et comment importe-t-il d'en diriger l'essor? Qu'estce que la rêverie, le rêve, le sommeil? Comment les mots correspondent-ils aux pensées? Ne sont-ce pas là, Messieurs, autant de questions que vous vous êtes souvent posées, et ne sera-t-il pas profitable de les examiner de plus près? Ce n'est pas tout. Que signifie ce hennissement lascif des cœurs, comme s'exprime Bossuet? Où tendent ces aspirations, tantôt mystiques et tantôt brutales, qui nous clouent

misérablement à la terre ou nous élèvent vers les ^ieux, ces peines et ces plaisirs de la sensibilité? En un mot, que veulent les passions? Faut-il, leur làchant la bride, que l'âme abandonne le gouvernement d'elle-même pour s'abîmer dans le vertige? ou si elle s'applique à les régler, doit-elle uniquement poursuivre une jouissance que rien n'altère? Faut-il, au contraire, exterminer les passions, lutter violemment contre elles, et n'avoir de cesse que le jour où nous serons arrivés, afin de mieux vivre, à produire en nous le silence et l'immobilité du tombeau? Entre ces deux solutions, nous devrons choisir, condamner les passions ou les absoudre, à moins qu'après les avoir observées, non pas avec la légèreté des romanciers et des poètes, mais avec attention, nous ne venions à découvrir quel est leur légitime usage et leur véritable rôle. Nous constaterons enfin qu'en nous réside une force qui agit et réagit, force tout intérieure, que l'exercice augmente, que l'inaction diminue, par qui seule nous pouvons mériter ou démériter, l'inviolable liberté. Et après avoir ainsi analysé les phénomènes de l'âme, pénétré sa nature, n'aurons-nous pas le droit d'être sévères pour ces charlatans de doctrine, qui, n'hésitant pas à confondre l'âme avec les organes dont elle se sert , s'avisent de déterminer nos penchants d'après les angles ,du visage ou les circonvolutions du cerveau? N'auronsnous pas surtout le droit d'affirmer que, l'anéantissement de l'âme n'étant pas nécessité par la dissolution du corps, l'âme et le corps n'ont pas la même destinée? Or, avoir démontré que l'âme peut sur-

vivre au corps, c'est le résultat suprême de la psychologie.

En outre, Messieurs, en même temps que nous examinerons ensemble les principaux problèmes de la psychologie, nous étudierons aussi les ouvrages de ce psychologue incomparable, que la postérité se complaît à nommer le divin Platon. Ses dialogues, tragédies tour à tour et comédies, chants sublimes, hymnes attendrissants, éblouissants reflets du ciel et de la pensée des Grecs, nous deviendront comme une mise en scène des vérités qu'il sera nécessaire d'étabhr, des erreurs qu'il nous faudra réfuter. De la sorte, la théorie s'éclaircira par les exemples, et le concret nous servira à comprendre mieux les abstractions. L'étude de la logique, c'est-à-dire des lois de la connaissance humaine, succédera ensuite à l'étude de la psychologie et clora cette année.

Tel est. Messieurs, le programme que je compte développer devant vous. Qui pourrait nous empêcher d'en parcourir les détails avec sérieux, avec entrain, avec assiduité?

On répète beaucoup, et c'est presque une déclamation vulgaire, que le monde est vieux, et il semble que nous soyons arrivés à cette époque d'abaissement que Bossuet prédisait avec tristesse , « où l'on tiendrait tout en indifférence, excepté les plaisirs et les affaires \ )> Messieurs, si le monde est vieux, c'est à nous de le rajeunir, et désespérer ne servit ja-

* Bossuet, Œuvres complètes, t. VII, p. 200, II** sermon pour le u^ dimanche de l'Âvent, sur la Divinité) de la religion.

mais (le rien. Pour moi, lorsque je considère les conquêtes (le Tindustrie, je remercie Dieu d'avoir appelé au bien-être un plus grand nombre de ses créatures; et, lorsque je lis les bulletins de nos armées, je m'assure que notre patrie est toujours la terre classique de riiéroïsme, du dévouement, de la charité. Mais, Messieurs, ces vertus s'épuisent si on ne les nourrit, et l'industrie devient délétère si elle compromet le culte de l'esprit, la foi aux choses d'en haut, les soins d'une vie future. C'est pourquoi j'ose vous convier à ces entretiens sur l'âme, sur Dieu, sur le devoir. A défaut de talent, j'y apporterai du moins des convictions, et, en retour de votre bienveillance, un zèle que rien ne sera capable d'attiédir. Jeunes gens, qui m'écoutez, ne vous éloignez pas de la philosophie sans la connaître : elle n'arrêtera pas vos généreux élans-, elle les dirigera; elle vous détournera de la volupté, mais non pas du bonheur ^ elle ne brisera pas la coupe que pressent avidement vos lèvres, mais elle y versera le vin pur de la vérité. Quant à vous, Messieurs, que l'expérience, cette maîtresse sévère, a déjà rudement instruits, blessés peut-être, croyezm'en sur parole, la philosophie, plus que les mondaines délices ou le tumuHe des afïïures, raffermira, rassérénera vos âmes, vous aidera à supporter ce qui passe, en vous apprenant qu'il ne faut s'attacher qu'à ce qui ne passe pas.

DISCOURS

PRONONCÉ A LA FACULTÉ DES LETTRES DE CLERMONT-FERRAND, POUR LA CLÔTURE DU COURS DE PHILOSOPHIE

(Juillet 1856)

. Messieurs ,

Tout se termine-t-il pour l'homme à la vie présente ? ou bien , ce phénomène , qu'on appelle la mort, n'est-il pour nous qu'un passage à une autre existence -, et , si une vie future nous est réservée , nous est-il permis d'en pénétrer les ténèbres mystérieuses? De tous les problèmes qui se peuvent offrir à notre attention , celui-là est , à coup sûr , le plus redoutable et le plus séduisant , le plus éloigné et le plus actuel, le mieux fait pour solliciter les esprits, émouvoir les cœurs , éveiller à la fois en chacun de nous la curiosité et l'inquiétude. C'est le problème par excellence , l'énigme qu'il faut nécessairement résoudre , le dilemme qui saisit à la gorge les plus braves :

Être ou n'être pas, voilà la question K

Certes , si nous interrogeons les croyances populaires, la tradition, l'histoire des législations ou des cultes, partout nous apparaîtra Tindélébile empreinte du dogme de la vie future. En outre, consultez les poètes. Non-seulement, d'un accord presque unanime, ils célèbrent un indestructible avenir, mais ils en décrivent avec complaisance les évolutions cachées, les ravissements et les terreurs, les délices ou les tortures.

Et cependant, ces témoignages irrécusables , cette voix du genre humain, ces chants inspirés nous laissent d'ordinaire mal convaincus: « une incrédulité occulte règne dans le fond des âmes ^. »

La plupart, « incrédules honteux ^ » se réfugient dans le silence et se tournent à une insensibilité vraiment brutale''. Plusieurs nient hautement cette vie future , qu'ils considèrent tour à tour comme une machine pohtique ou comme un mythe.

S'abîmer dans cette indifférence. Messieurs, s'aventurer en de telles négations , ce n'est rien moins que prendre parti sur un point où il va du tout de notre destinée.

En effet, la mort est-elle une complète abolition de la vie ? Nous irons , les uns après les autres , nous

1 Shakespeare, Hamlet, acte III, se. i.

2 Leibniz, Nouveaux Essais, 1. II, ch. xxii, § 57.

3 M. Guizot, Méditations et Études morales, p. 117. * Cf. Pascal, Pensées, 2« part., art. ii.

perdre dans ces gouffres du néant , d'où nous étions sortis. La mort n'est-elle qu'un degré vers l'avenir? Quels horizons nouveaux , quelles perspectives inattendues, quelles merveilleuses régions se découvrent à nos regards troublés!

Or, s'il n'est pas démontré qu'il y a une vie future, il n'est pas démontré davantage qu'elle n'est pas. Yous avez à choisir.

Quel mal vous arrivera-t-il , fussiez- vous dans Terreur, en croyant à la vie future? «Vous serez fidèles, humbles, reconnaissants, bienfaisants, sincères, véritables. A la vérité, vous ne serez point dans les plaisirs empestés, dans la gloire, dans les délices. Mais n'en aurez-vous point d'autres ^ » Même en vous trompant , vous gagnerez.

D'un autre côté, quel bien vous arrivera-t-il, fussiez-vous dans le vrai , en ne croyant pas à la vie future ? Vous aurez secoué le joug , je le veux , brisé les entraves, et, sans crainte comme sans espérance, vous promènerez de désirs en désirs votre hberté indocile. Mais ne tomberez-vous pas sous la tyrannie d'avilissantes passions? Même en ne vous trompant pas, vous perdrez.

A la lettre , c'est une gageure. En pariant pour la vie future, si vous perdez, vous ne perdez rien ^ si vous gagnez, vous gagnez tout. En pariant contre la vie future, si vous gagnez, vous ne gagnez rien^ si vous perdez, vous perdez tout. Et ne dites pas que le juste est de ne point parier. Il faut parier : cela

^ Cf. Pascal, PenséeSf 2^ part., art. iii.

n'est pas volontaire, vous êtes embarqués, et ne point parier qu'il y a une vie future, c'est parier qu'elle n'est pas ^

Évidemment, les termes mêmes de l'alternative détruisent, en quelque sorte, toute alternative, et les chances accumulées semblent incliner violemment notre adhésion.

D'où vient néanmoins , Messieurs , que beaucoup résistent à cette pression fatale du calcul? Ahl c'est que l'heure présente nous occupe tout entiers , nous amuse par la bagatelle , nous distrait des pensées les plus graves, et c'est là notre incurable faiblesse. Mais aussi, et c'est là notre honneur, c'est principalement que la nature huniaine répugne à jouer sur un coup de dé son avenir, à subordonner sa raison au hasard et sa croyance à l'intérêt. De même qu'elle distingue de l'utile ce qui est beau-, de l'utile ce qui est bien; elle n'a garde non plus de confondre avec l'utile ce qui est vrai. 11 ne s'agit donc pas d'établir qu'il importe de croire à la vie future-, il s'agit de démontrer que cette croyance se justifie.

Je me propose , Messieurs , de faire cette démonstration. Je la voudrais nette, précise, dégagée d'hypothèses et de métaphores. Je ne prendrai d'ailleurs pour accordées que ces deux propositions indubitables : « Je suis, » — « Dieu est. » De ces simples prémisses, vous verrez se déduire aisément, j'espère, la conclusion que je poursuis.

Et d'abord : «je suis. » Mais que suis-je.? Je suis

* Cf. Pascal, Pensées, 2^ part., art. m.

un être qui pense, qui veut aussi et qui sent. La pensée, la volition, le sentiment, sont des phénomènes que je perçois d'une manière immédiate , par une manifeste et pure intuition. Or, en est-il de même des phénomènes si complexes qui se produisent au sein des organes, de la circulation du sang, par exemple, de la sécrétion de la bile , du mouvement des humeurs? ou plutôt, n'est-il pas certain que j'ignorerais ces phénomènes, si je ne les avais, de mes yeux , ou sur le rapport d'autrui , constatés chez autrui .f^

De plus, si le sang circule, si le foie sécrète la bile, si les humeurs sont en mouvement , comment admettre que ces phénomènes se puissent produire autre part qu'en un sujet étendu? On ne conçoit pas , au contraire , que l'étendue soit nécessaire à la production de la pensée, de la volition, du sentiment. Loin de là, tout sujet étendu étant divisible, divisé même, puisqu'il est composé, l'étendue nous apparaît incompatible avec la pensée, la volition, le sentiment. Ta pensée, en effet, ne se résout- elle pas en un jugement qui, le plus souvent, est comparaison; la volition, n'implique-t-elle pas un choix? le sentiment, une préférence? Et, dès lors, n'est-il pas nécessaire qu'il y ait en moi un sujet parfaitement un, qui compare, choisisse, préfère? Enfin, tandis que mes organes se renouvellent, chaque jour, parles ahments que je m'assimile-, à chaque instant, par l'air que je respire -, moi, qui pense aujourd'hui, qui veux, qui sens, ne me trouvé-je pas le - même qui pensait, voulait, sentait, hier, il y a dix

ans? Ainsi je découvre en moi deux substances : l'une étendue, figurée, changeante; l'autre qui est simple, identique, qui échappe aux prises des sens. Ces deux substances, Messieurs, vous les avez nommées^ ce sont l'âme et le corps.

Quelques physiologistes prévenus s'efforceraient en vain de décliner les instances de cette analyse. Elle n'est pas neuve, mais elle est incontestable-, elle est subtile, mais exacte^ elle contrarie des théories grossières, dangereuses et qu'on n'avoue pas; mais elle s'accorde avec les langues , le sens commun , la moralité.

Aussi bien, que les physiologistes lèvent, s'ils le peuvent, la contradiction flagrante qui éclate entre l'inertie de nos organes, pièces de mécanique incomparables , mais fragiles , phables à tout, nécessitées, et cette force vive , intérieure , qui agit à son gré ou réagit, que les obstacles empêchent sans la contraindre, parmi les ruines se restant à soi-même, inexpugnable au milieu des assauts, et, malgré les violences, invincible. Obscure encore peut-être, tant qu'on la réduit à l'opposition de la simphcité et de l'étendue, du changement et de l'identité, la distinction de l'àme et du corps se montre dans une pleine lumière, du moment où se révèle l'étonnant contraste de la nature passive de l'un et de l'activité de l'autre. Connus par des moyens différents, j'affirme en conséquence que ces deux éléments de mon être sont irréductibles , ou , pour mieux dire , c'est dans l'âme que je reconnais mon être. Car l'entendement n'est autre chose que l'âme en tant qu'elle conçoit ;

l;i volonté n'est autre chose que l'àme en tant qu'elle veut et qu'elle choisit-, la sensihilité n'est autre chose que l'âme en tant qu'elle est émue -, « de sorte qu'on peut entendre que toutes ces facultés ne sont au fond que la même âme, qui reçoit divers noms à cause de ses différentes opérations ^ . » Quant à mon corps , il est à moi 5 il n'est pas moi.

Sans doute « l'âme n est pas seulement logée en son corps, ainsi qu'un pilote en son navire. Mais, outre cela , elle lui est si étroitement conjointe et tellement confondue et mêlée qu'elle compose comme un seul tout avec lui ^. » Elle en ressent toutes les modifications-, elle éprouve le contre-coup de tout ce qui l'afflige ^ elle semble grandir, être vigoureuse , décroître avec lui. Toutefois , que cette apparence est trompeuse, ce parallélisme inconstant, celte harmonie souvent détruite 1 Ni une santé robuste n'est la garantie d'une droite raison ou d'un mâle caractère -, ni une organisation débile , maladive , n'exclut l'héroïsme et le génie. On voit tour à tour d'heureuses natures devancer l'âge par la maturité d'esprit, et dans des organisations viriles perpétuellement languir des âmes d'enfant. Il y a plus-, le corps a ses exigences qui ne sont pas celles de Tâme. Il faut au corps de la nourriture, de la chaleur, de la lumière, du mouvement. La vérité, tel est l'ahment de l'âme; la beauté répandue dans l'univers ou ex-

' Bossuet, Œuvres complètes, t. XXII, p. 88. De la Connaissance de Dieu et de soi-même, ch. i, 20. 2 Descartes, VI^ Méditation.

primée par les arts lui procure d'exquises jouissances-, son exercice est de pratiquer la vertu. En un mot, l'àme a sa vie, qui n'est pas celle du corps.

De là, en nous, un duel à outrance et qui ne se termine que lorsque le corps a triomphé , ou que l'âme a vaincu. Est-ce au corps qu'est restée la victoire ? L'àme abaissée se traîne honteusement , à la manière d'une esclave-, elle gémit dans les hens de l'habitude-, ses amours deviennent ignobles, ses pensées s'oblitèrent, son énergie s'éteint. Après une lutte plus ou moins douloureuse, l'âme est-elle parvenue à se rendre maîtresse du corps : elle le gouverne-, elle le tourne où il lui plaît-, elle le pousse au péril, à la souffrance et jusqu'au trépas! Et pourtant, rarement son empire est à ce point assuré qu'elle n'ait plus besoin ni de vigilance, ni d'efforts, contre les tressaillements soudains, les révoltes imprévues, les appétits insatiables de la chair. C'est pourquoi elle considère le corps comme un fardeau qui l'accable, comme une prison où elle est détenue, comme un tombeau où elle se trouve ensevelie*, et ces fortes images ne disent pas encore assez avec quelle ardeur elle soupire après le jour où la mort la délivrera d'une odieuse et insupportable union.

En effet, vienne la mort, qui , dissolvant le corps , rende aux éléments les parcelles d'eux-mênxes que les éléments leur avaient prêtées. L'àme, parce

* « Libres de ce tombeau qu'on appelle le corps, et que nous traînons avec nous comme l'huitre traîne la prison qui l'enveloppe. » Phédon, Œuvres cojnplètes de Platon j traduction de M. Cousin , t. VI , p. 37.

qu'elle est simple, échappera à cette dissolution qui atteint le corps, parce qu'il est composé. Intelligente et libre, douée de conscience et d'amour, avide de bonheur et capable de mériter, l'âme serait-elle donc anéantie ?

Imaginez, Messieurs, aux approches d'une bataille, un cavalier et son coursier. L'un et l'autre s'élancent au combat, vites, impétueux, emportés en quelque sorte par le souffle de la victoire-, l'un et l'autre succombent sous une décharge meurtrière ; l'un et l'autre ne sont-ils plus désormais que des cadavres, tout au plus utile engrais pour les moissons?

On a souvent comparé l'instinct des animaux à l'âme de l'homme. — Les uns, fabulistes ingénieux, n'ont cherché dans de tels rapprochements qu'une salutaire humiliation de notre orgueil. Car l'infatigable labeur des abeilles ne parle-t-il pas très-haut contre la paresse , le soin diligent des fourmis contre la dissipation , l'attachement du chien contre l'infidélité? Mais d'autres, moralistes corrompus et corrupteurs, n'ont voulu élever les animaux jusqu'à l'homme qu'afm de donner à l'homme le droit de s'abaisser jusqu'aux animaux, « semblables à quelqu'un de grande naissance qui, ayant le courage bas, ne voudrait pas se souvenir de sa dignité, de peur d'être obligé à vivre dans les exercices qu'elle demande *. » Que penser d'une doctrine aussi délétère,

1 Bossuel, t. XXH, p. 2 13. De la Connaissance de Dieu, etc., ch. V, 1.

et comment démêler notre destinée du sort des bêtes?

Accordons, Messieurs, que les animaux ne soient pas de pures machines, et tenons pour vérifié tout ce qu'on raconte des merveilles de leur instinct. Je n'exalterai pas ici la prodigieuse supériorité du corps de riiomme sur celui des bêtes, cette droite stature, ce regard tourné vers les cieux , ce visage embelli par le sourire. Je demanderai simplement si les animaux ont , comme nous , un langage articulé • s'ils peuvent , comme nous , comprendre l'absolu , sentir la beauté , se perfectionner d'âge en âge -, si , comme nous, ils ont un culte , s'ils sont libres ; s'ils conçoivent, et si nous concevons pour eux une autre vie que leur aveugle existence du moment *.

Considérez cet animal. Ses organes sont sains-, il avait faim-, il est repu. Que lui faut-il davantage? Voyez l'homme, au contraire! Quand tout est calme autour de lui, quand tout lui prospère, quand tout lui abonde, soucieux néanmoins, tourmenté, «égaré dans ce canton détourné de la nature^, -» il nourrit en soi-même un fond de vague inquiétude, qui ne tend à rien et qui tend à tout. Ce sont des larmes, des élans, des soupirs!

Cet animal expire. Je le peux regretter, comme on regrette un utile instrument qu'on a rompu, ou un vase précieux qui s'est brisé. Mais qu'est devenu ce qui, chez lui, était instinct? Je l'ignore et n'éprouve

* Bossuet, t. XXII, p. 211 el sulv. De la Connaissance de Dieu, etc., ch. v.

* Pascal, Pensées, 1^^ partie, art. iv.

aucun besoin de le savoir-, par rapport à moi, tout est dit : cet animal a péri tout entier. — Qu'un homme meure, au contraire ! qu'on « lui jette un peu de terre sur la tète, et, si c'en est fait pour jamais ', » mes plus claires idées sont contredites, mes plus chères espérances déçues , toutes les assises de la vie présente renversées.

En effet, l'intelligence de cet homme était créée pour la vérité. Et cependant l'erreur, l'ignorance, l'illusion, le mensonge, épaisses et malignes vapeurs, lui ont constamment obscurci ou dérobé les rayons de cet éternel soleil.

Son activité fiévreuse s'est consumée en mille entreprises successives, et vainement il a poursuivi un objet qui la pût fixer.

Vainement, de même, la recherche du bonheur a été le mobile presque unique de ses actions. « Comptez ses jours heureux, et vous trouverez que ce sont comme des clous attachés à une longue muraille, dans quelques distances-, vous diriez que cela occupe bien de la place-, amassez-les^ il n'y en a pas pour emplir la main '^ ! »

Si donc il n'y a pas une vie future, où, frustrées ici-bas, ses facultés seront satisfaites, seul entre tous les êtres, l'homme n'atteint pas sa fin.

Individu, il est une chimère 5 être social, une amère ironie. Car, encore qu'il se découvre entre les

1 Cf. Pascal, Pensées, l^e partie, art. iv.

2 Bossuet, t. XXVIII, p. 413. Fragment Sur la brièveté de la vie et le néant de l'homme.

hommes une plus juste répartition qu'on ne croit de biens et de maux, de peines et de jouissances, toutefois elle n'est pas telle que souvent on ne rencontre les contrastes les plus déplorables. — Cet enfant est né dans la pourpre-, un peuple entier a salué ses premiers vagissements^ ou bien, la nature libérale Ta doté de force et de beauté : des abeilles se sont posées sur ses lèvres , symbole de son éloquence et de son génie. — Cet autre a été reçu dans de livides haillons^ sa naissance a été détestée comme le flot montant de la misère-, ses traits difformes laissent douter s'il appartient à la race humaine ^ ce sera un crétin. Et plus tard, tandis que celui-ci aura été donné en proie à la faim, mauvaise conseillère, au crime peut-être et à l'échafaud, celui-là s'avancera sur une route triomphale , enchanté , superbe , radieux. — Où est la justice ? où l'équité ? où la compensation? Et ne faut-il pas attendre d'une vie future la réparation définitive d'inégalités aussi abominables?

Mais il en est encore de plus monstrueuses. S'il est vrai, en effet, que d'ordinaire, même ici-bas, le bonheur accompagne la vertu et le malheur le vice, n'a-t-on pas vu cependant d'heureux et illustres coupables

A force d'attentats, perdre tous leurs remords ^ V Les tribunaux ne sont -ils pas impuissants à répri- 1 Racine, Alhalie, acte III, se. m.

mer ce nombre effrayant de scélératesses, d'autant plus honteuses et punissables qu'elles sont plus cachées ?

L'opinion , cette reine du monde , n'est-elle pas , à tous égards, comparable à ces rois de l'Inde, stipendiés par une compagnie de marchands , toujours aux gages , toujours bassement aux ordres de la fortune et du succès ?

Être moral, l'homme est donc à soi-même un paradoxe , s'il n'y a pas une vie future qui justifie , légitime , sanctionne cette conception indéclinable qui attache à toute faute un châtiment, à toute bonne action une récompense. Cette conception n'eût-elle été ici-bas qu'une seule fois contredite, qu'une semblable contradiction ne serait pas tolérable.

Voilà le langage de l'esprit. Voici le langage du cœur.

Est-ce la vie ou la mort , est-ce l'être ou le néant que nous aimons? A y regarder de près, toutes nos passions tendent à l'être \ laissée à elle-même, notre nature éprouve une insurmontable horreur du néant. Et c'est pourquoi elle repousse, détourne, éloigne avec dégoût la pensée de la mort, qu'elle regarde comme la cessation entière de la vie.

D'autre part, l'homme se trouve à la gêne, il souffre , il s'agite dans le cercle étroit de la vie présente. Au lieu de lui présager un anéantissement inévitable, les débris amoncelés lui suggèrent irrésistiblement la pensée de ce qui ne périt pas, et pendant que l'univers, perpétuellement rajeuni , répare ses pertes annuelles et se relève de ses ruines ,

je ne sais quelle secrète confiance nous assure qu'un jour aussi la plus noble des créatures se relèvera , pour ne plus tomber, de la décrépitude et de la mort.

Enfin, Messieurs, ce culte de l'idéal, cet élan vers l'inconnu, cet opiniâtre amour de l'invisible, toutes ces aspirations .mystérieuses qui font tressaillir les artistes, les poètes et les âmes les plus grossières, ne sont-ce pas là autant de révélations de notre destinée immortelle?

Que dirai-je encore? <( Si tout meurt avec nous, les soins du nom et de la postérité sont donc frivoles^ l'honneur qu'on rend à la mémoire des hommes illustres, une erreur puérile, puisqu'il est ridicule d'honorer ce qui n'est plus; la religion des tombeaux, une illusion vulgaire-, les cendres de nos pères et de nos amis, une vile poussière qu'il faut jeter au vent et qui n'appartient à personne ; les dernières intentions des mourants, si sacrées parmi les peuples les plus barbares, le dernier son d'une machine qui se dissout ^ et, pour tout dire en un mot, si tout meurt avec nous, les lois sont donc une servitude insensée; les rois et les souverains, des fantômes que la faiblesse des peuples a élevés-, la justice, une usurpation sur la liberté des hommes-, la loi des mariages, un vain scrupule; la pudeur, un préjugé; l'honneur et la.probité, des chimères; les incestes, les parricides, les perfidies noires, des jeux de la nature et des noms que la pohtique des législateurs a inventés.

« Convenez de ces maximes, et l'univers entier retombe dans un affreux chaos, et tout est confondu

sur la terre, et toutes les idées du vice et de la vertu sont renversées, et les lois les plus inviolables de la société s'évanouissent, et la discipline des mœurs périt, et le gouvernement des Etats et des empires n'a plus de règles, et toute l'harmonie du corps politique s'écroule, et le genre humain n'est plus qu'un assemblage d'insensés, de barbares, de fourbes, de dénaturés, qui n'ont plus d'autres lois que la force, plus d'autre frein que leurs passions et la crainte de l'autorité, plus d'autre lien que l'irréligion et l'indépendance, plus d'autres dieux qu'eux-mêmes. — Et si ce plan de république plaît à quelques-uns, qu'ils forment, s'ils le peuvent, une société de ces hommes monstrueux : tout ce qui reste à leur dire, c'est qu'ils sont dignes d'y occuper une place \ w

Messieurs, ces déductions ne sont ni outrées, ni inventées par la peur. La logique les impose à ceux qui nient qu'il y ait une vie future, et, trop souvent, l'expérience les vérifie. Car l'histoire témoigne fréquemment que là où défaille la croyance en un avenir rémunérateur et vengeur, les individus tombent dans l'abaissement et les peuples en décadence. De quel droit, par conséquent, douter d'une vérité sans laquelle toute pratique devient ruineuse, avec laquelle fleurit toute pratique ?

Mais écartons, si vous le voulez, ces considérations pourtant décisives, et réfugions-nous dans l'abstraction. Le doute ne nous y sera pas davantage permis.

* Massillon, Sermon pour le lundi de la première semaine de Carême, sw la Vérité d'un aveni7\

En effet, si Fâme périt avec le corps, si elle s'use avec les organes, et, pour ainsi parler, comme un vêtement, mon esprit se trompe et mon cœur est déçu.

Et, chose singulière l comme c'est faute de pouvoir supporter la contradiction, manifeste en cette vie, de la vertu et du malheur, du honheur et du vice, que mon esprit affirme une vie future, il s'ensuit qu'il se trompe par la force même du principe, qui, partout et toujours, le garantit ou le relève de l'erreur!

De même, étrange phénomène ! comme c'est faute de pouvoir trouver, en cette vie, satisfaction complète à ses désirs, que mon cœur aspire après une vie future, il s'ensuit qu'il est déçu par la force même de ce sentiment de l'infini qui, partout et toujours, le ramène ou le préserve de l'égarement.

Il y a plus. Ce chaos où mon esprit est jeté, cette illusion où se noie mon cœur, ce n'est pas mon esprit qui le forme, ce n'est point mon cœur qui la crée. D'où provient donc un si prodigieux embrouillement ?

Supposerai-je « qu'un certain mauvais génie, non moins rusé et trompeur que puissant , a employé toute son industrie à me tromper '? » Et qui sera ce mauvais génie ? Sera-ce Dieu ? ou quelque être inférieur à Dieu, mais à qui Dieu aura départi et permis une maligne influence? Que ce mauvais génie soit Dieu lui-même, ou qu'il me trompe sous les regards de Dieu ^ dans les deux cas, ce sera par Dieu

* Descartes, l^^ Méditation.

que je serai trompé. Mais D\eu est très-bon-, il est la souveraine source de vérité \ ou il n'est pas. Or il est. Donc je ne suis pas et ne puis pas être trompé, lorsqu'au nom du principe de contradiction et du sentiment de l'infini, je proclame, j'attends une vie future.

Je ne sais, Messieurs, ce qu'il vous semble de cette démonstration. Mais je n'en connais pas de plus convaincante, de plus géométrique, de plus irréfragable, et je crois avoir accompli mon dessein ^ ces deux propositions : « Je suis, » — « Dieu est, » m'ayant été suffisantes pour établir que l'àme est immortelle. Oui, l'immortalité est une certitude pour tout esprit qui réfléchit, une invincible espérance pour tout cœur qui n'est pas gâté, et, je me hâte d'ajouter, l'immortahté de la personne et non pas seulement l'immortalité fictive du principe pensant qui est en nous.

« Les cygnes, disait Platon, quand ils sentent qu'ils vont mourir, chantent encore mieux ce jour-là qu'ils n'ont jamais fait, dans leur joie d'aller trouver le Dieu qu'ils servent. Mais la crainte que les hommes ont eux-mêmes de la mort leur fait calomnier ces cygnes, en disant qu'ils pleurent leur mort et qu'ils chantent de tristesse 5 ils ne font pas cette réflexion qu'il n'y a point d'oiseau qui chante quand il a faim ou froid, ou quand il souffre de quelque manière, non pas même le rossignol, l'hirondelle ou la huppe, dont on dit que le chant est une complainte. Mais

* Descartes, l''^ Méditation.

je ne crois pas que ces oiseaux chantent de tristesse, ni les cygnes non plus ^ je crois plutôt qu'étant consacrés à Apollon, ils sont devins, et que, prévoyant le bonheur dont on jouit au sortir de la vie, ils chantent et se réjouissent ce jour-là plus qu'ils n'ont jamais fait... Et moi, je pense que je sers Apollon aussi bien qu'eux, que je suis consacré au même Dieu et que je ne suis pas plus fâché de sortir de cette vie *. »

Messieurs, c'est à vous, c'est à moi, c'est aux hommes de tous les temps, que s'adresse cette allégorie gracieuse, par oii le divin Platon condamne nos tristesses impies et nos deuils insensés. — Donc, cessez ces gémissements, séchez ces pleurs que la juste douleur de la séparation vous a fait verser, écartez ces cyprès dont le noir ombrage protège affreusement la tombe de quelque être chéri, d'une mère, d'un fils, d'une épouse adorée. Et plutôt, pénétrés d'une confiante allégresse, couronnez ce cercueil des fleurs les plus vives; répandez-y les plus suaves parfums. Car ce cercueil est un berceau, et toutes les fois qu'il meurt un homme de bien sur la terre, c'est un enfant qui naît dans les cieux.

Les cieux ! pensée terrible et douce î populaire expression, dont la simplicité nous séduit ^et dont le vague nous rebute ! — En effet, ce n'est pas assez pour nous de savoir qu'il y a une vie future; nous voudrions connaître ce qu'elle est, et Bossuet

1 Phédon, OEuvres complètes de Platon, t. 1, p. 248.

lui-même a fort bien remarqué a que nous sommes peu touchés du bonheur qui nous y est promis, parce que l'imagination n'y a aucune prise K »

Sans contredit, Messieurs, nous pourrions nous incliner devant ces saintes ténèbres de l'avenir, et, à l'exemple de très-grands esprits, adorer en silence les dispositions du Créateur. Quelles qu'elles soient en effet, ces dispositions ne seront-elles pas immanquablement appropriées à notre nature, inespérées , excellentes ? Essayons néanmoins , sans nous repaître de visions ni nous livrer aux conjectures, de déterminer, dans une certaine mesure, ce que sera l'autre vie; ce qu'elle sera quant au temps, ce qu'elle sera quant au lieu, ce qu'elle sera quant au mode.

Jusques à quand? Où? Comment? Telle est la triple question qu'il nous reste à examiner sommairement.

Messieurs, quelle sera la durée de la vie qui doit succéder à la vie présente ? Cette vie future sera-t-elle définitive? ou, suivant une opinion qui date de loin, avec laquelle s'est joué plus d'un philosophe, et qu'un moderne, malgré des aberrations surprenantes, a su récemment encore rajeunir par l'émotion de son style et l'éclat de ses descriptions ^, n'y faut-il voir qu'une étape, un degré, une transition à d'autres vies, en un mot, le moment plus ou moins rapide d'une série ?

* Entretiens avec Fleury.

* M. Jean Reynaud, Terre et Ciel. Paris, 1858, in-8.

Acceptez cette prestigieuse hypothèse, et aussitôt je ne dis pas les difficultés, j'ose dire les absurdités, apparaissent, grossissent, s'accumulent.

En effet, si la vie présente n'est qu'une préparation à des vies qui la doivent suivre, elle n'est aussi que la résultante des vies qui l'ont précédée. Heureuse, elle se trouve être la récompense de nos mérites antérieurs^ malheureuse, le châtiment de nos fautes passées. Mais, Messieurs, toute récompense n'estelle pas un non-sens pour quiconque ne se rappelle pas d'avoir mérité .^^ tout châtiment une cruauté révoltante pour quiconque ne se souvient pas d'avoir démérité? Or, de bonne foi, ce souvenir, Tavezvous.»^ Vous souvient-il d'avoir mené des vies antérieures, comme Pythagore qui prétendait avoir existé dans le corps d'un certain Euphorbe, lequel succomba au siège de Troie? Votre mémoire vous conduit-elle jusque-là ? Ou, bien au contraire, ne rougiriez-vous pas d'avancer sérieusement de pareilles extravagances?

Ce n'est pas tout. Ou ceux qui professent la transmigration des âmes assignent une limite à ces existences ultérieures dont ils parlent; et alors, outre qu'ils se jettent dans un arbitraire que rien n'autorise, ils compliquent inutilement l'épreuve d'où dépend notre destinée et à quoi plusieurs vies ne satisfont pas mieux qu'une seule vie ^ ou ïls enseignent une circulation dont ils ignorent le commencement, dont ils ne prévoient pas le terme, et alors. Messieurs, dans cette succession indéfinie de métamorphoses, dans ce cercle dont la circonférence est partout, le centre

nulle part, dans l'idée de ce but vers lequel nous tendons sans cesse, que nous n'atteignons jamais, votre raison ne vient-elle pas se heurter à une contradiction inqualifiable ?

c( Que dirai-je, s'écrie quelque part Bossuet, de ceux qui croyaient la transmigration des âmes; qui les faisaient rouler des cieux à la terre et de la terre aux cieux, des animaux dans les hommes et des hommes dans les animaux, de la félicité à la misère et de la misère à la félicité, sans que ces révolutions eussent jamais de terme ni d'ordre certain? Combien était obscurcie la justice, la providence, la bonté divine parmi tant d'erreurs! et qu'il était nécessaire de connaître Dieu et les règles de sa sagesse, avant que de connaître l'âme et sa nature immortelle* ! »

Et, au vrai, on méconnaît, on ignore la nature de l'âme, lorsqu'on n'aperçoit pas qu'à travers et par delà les fins successives qu'elle se propose, elle cherche impatiemment, et souvent d'une manière aveugle, quoique irrésistible, une fin suprême. C'est pourquoi, ou la vie future n'est pas, ou elle est une consommation de la vie , consommation d'égalité souveraine, qui mettra « les dieux de la guerre, ces hommes invincibles et glorieux, qui ont rempli la terre du bruit de leur nom, à côté du laboureur et du vigneron ^^ î) consommation de justice inviolable, où peut-être « le sage, le savant, l'investi-

1 Bossuet, t. XXIII, p. 2H. Histoire universelle, S*^ partie. ^ Massillon, Sermon pour le 1^' dimanche de l'Avent, sur le Jugement universel.

5i6 DE LA VIE FUTURE.

gateur du siècle sera chassé du côté des animaux immondes , tandis que l'idiot , qui ne savait pas même répondre aux bénédictions communes, sera placé sur un trône de gloire et de lumière ^ »

Ainsi donc, Messieurs, vous demandez jusques à quand durera la vie future, et je réponds : Toujours. Du temps, nous passerons à l'éternité.

Maintenant, quel sera le lieu de cette vie future? Quelle idée se faire « de cette terre inconnue, d'où nul mortel n'est revenu ^, » et où, corps et âme, nous devons être appelés à une nouvelle et définitive existence ?

Irons-nous habiter quelques-unes de ces innombrables étoiles, qui flottent au-dessus de nos têtes, comme autant de mondes mouvants ?

Irons-nous sur des bords de silence et de deuil, Échouant dans la nuit sur quelque vaste écueil, Semer l'immensité des débris du naufrage; Ou, conduits par la main sur un brillant rivage, Et sur l'ancre éternelle à jamais affermis. Dans un golfe du ciel aborder endormis ^ ?

Messieurs, lorsque la nuit est pure, l'atmosphère embaumée, le firmament étincelant de mille feux, une mélancolique rêverie s'empare, malgré nous, de notre âme charmée. Nos regards errent dans les

1 Massillon, Sermon pour le l^^" dimanche de l'Avent, sur le Jugement universel.

« Zc?., ibid.

3 M. de Lamartine, Méditations poétiques, VIII^ Médit., les Étoiles.

cieux-, ils en interrogent les muettes profondeurs ^ ils cherchent, en quelque sorte, à découvrir les populations de leurs splendides cités. Et, quelquefois, parmi toutes ces îles de lumière, il en est une qui particulièrement fixe nos yeux ; son éclat nous fascine; c'est là que nous voudrions,

fichappant à ce globe de boue^

aller jouir d'une éternelle vie.

Enchantements délicieux, enchantements innocents, je l'avoue, mais que la réflexion vient promptement hriser !

De savoir, en effet, s'il y a d'autres planètes habitées que la terre, c'est là pour nous un problème, sinon insoluble, du moins parfaitement oiseux. Et, quelque effrayé que l'on puisse être « du silence de ces espaces infinis ^, » quelque peine que l'on ait à concevoir que l'homme soit l'unique objet de cette miraculeuse magnificence, on rabattra beaucoup sans doute de cette fantastique grandeur, si l'on considère a que les corps, le firmament, les étoiles, la terre et les royaumes ne valent pas le moindre des esprits-, car il connaît tout cela et soi-même, et le corps, rien ^. )>

Me sera-t-il permis de le déclarer.? J'estime même assez mesquin et presque puéril d'imaginer qu'une

1 M. de Lamartine, Méditations poéttqueSjWll^ Médit., \ les Étoiles.

2 Pascal.

■^ /£/., ibid., Pensées, ^^ partie, art. X.

étoile doive être notre dernier asile ^ car l'ordre actuel de l'univers doit-il donc subsister? Et d'ailleurs, une étoile, si grande qu'on la suppose, n'en est pas moins un lieu très-circonscrit. Or, n'est-il pas évident que, dès ici-bas, toute clôture nous devient insupportable, et que nous employons toute notre industrie à reculer les bornes du séjour où nous gémissons renfermés? Déjà cette terre est à peu près connue-, l'homme y étouffe, pour ainsi dire, et, dans son indomptable audace, médite de parcourir les champs de l'air 1

Ainsi donc. Messieurs, vous demandez où s'écoulera la vie future, et je réponds : Partout. Affranchis des étroites limites d'un lieu toujours le même, nous vivrons, n'importe où, au sein de l'immense espace.

Enfin, quel sera le mode de la vie future? Quelles souffrances, quelles joies nous y sont préparées? Comment concevoir ce que les hommes appellent le ciel et l'enfer?

Ici, Messieurs, il serait plus que jamais nécessaire de faire taire vos sens, de chasser les vains fantômes, de vous déshabituer des images reçues, pour vous appliquer entièrement à l'observation de ce qui se passe en vous-mêmes, selon que vous avez cédé au vice, ou obéi à la vertu. En effet, c'est surtout dans ce double état de l'âme que se manifeste le vrai commencement du ciel et de l'enfer. Cette joie ineffable qui suit une bonne action et qui en est l'immédiate récompense; cette dignité de notre nature accrue, fortifiée et sentie ^ cet élan du cœur vers ce qui est en haut.

DE LA VIE FUTURE. 5i9

c'est-à-dire vers Dieu, voilà le commencementdu ciel. Cette douleur cuisante du remords qui suit une mauvaise action et qui en est l'immédiat châtiment-, cette chute, cette dégradation, cette déchéance de nous-mêmes, le poids qui nous attire vers ce qui est en bas, c'est-à-dire cette fuite loin de Dieu, voilà le commencement de l'enfer.

Ainsi donc, Messieurs, vous demandez en quoi consiste l'enfer, et je réponds : A être éloigné de Dieu j en quoi consiste le ciel, et je réponds : A être rapproché de Dieu. J'en ai pour garant Bossuetj c'est là le ciel et c'est là l'enfer.

(c Ne nous imaginons pas, dit ce grand évêque autant qu'illustre philosophe, ne nous imaginons pas que l'enfer consiste dans ces étangs de feu et de soufre, dans ces flammes éternellement dévorantes, dans cette rage, dans ce désespoir, dans ces horribles grincements de dents. L'enfer, si nous l'entendons, c'est le péché même ^ l'enfer, c'est d'être éloigné de Dieu \ ))

Et d'autre part : « Le ciel, écrit Bossuet, c'est de voir Dieu éternellement tel qu'il est, et de l'aimer sans pouvoir jamais le perdre ^. »

Messieurs, dans le problème complexe, délicat, que je viens de discuter devant vous, je n'ai pas eu la pensée de tout dire. Bien des détails ont été omis,

^ Bossuet, t. IX, p. 292. Sermon pour le 1«'' dimanche après la Pentecôte, sur la Gloire de Dieu dans la conversion des pécheurs.

* Ibid., t. IV, p. 78. Catéchisme de MeauXy seconde partie, leçon XI.

OU à peine indiqués. Et même dans ce que j'ai dit, je n'ai pas la prétention d'avoir dissipé toutes les incertitudes, levé toutes les difficultés. Mais peut-être vous aurai-je du moins persuadés que les saillies de l'imagination sont pernicieuses et misérables, en comparaison des saines, des sublimes données de la raison.

L'imagination, en parquant les hommes sur la terre, leur suggère toutes les convoitises-, en les leurrant d'une transmigration sans fin, elle les porte à toutes les folies. Inspirée par le christianisme qu'elle éclaire à son tour, confirmée par cette auguste religion, dont l'efficace mène plus loin encore, la raison les met au centre de perspective : en leur promettant une vie future , elle la leur annonce définitive , et , dans la vie présente , elle leur en montre la préparation. Dès lors, excepté celle du droit, ils acceptent toutes les inégalités ^ excepté celui du devoir, ils repoussent tous les engouements, et, de la sorte, en même temps que la vie privée est consolée, la vie publique ennoblie, les individus vont à leur bien et la patrie marche à sa grandeur.

Messieurs, ces maximes sont anciennes, mais elles sont solides, inébranlables; elles sont austères, mais salutaires. Quant à moi, je n'ai pas cru pouvoir, en terminant ce cours, vous en proposer qui vqus donnassent de la philosophie une idée plus haute • qui fussent un plus digne prix de votre longue et bienveillante attention; qui couvrissent mieux de leur force et de leur évidence les obscurités et les défaillances de ma parole.

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DISCOURS

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