PRÉFACE IX
funèbre, et je les consigne comme un monument qui atteste les mœurs de l'époque ; qui nous en révèle les déchirements et les désespoirs ; qui nous fait bénir l'apaisement de tant de sanguinaires folies.
Desaix est une des plus intéressantes figures qui apparaissent dans cette période de réparation. Sorti des rangs de la noblesse, il n'en partage pas les préjugés ; il place le salut de la patrie avant les prérogatives de la couronne ; sa justice étonne les ennemis qu'a vaincus son courage ; et, après avoir eu l'honneur d'être le lieutenant préféré du premier capitaine des temps modernes, il meurt à la fleur de l'âge, de la mort de Bayard, dont il eut la pureté ; de la mort de Turenne, dont il eut le génie. Comment ne pas s'arrêter avec complaisance à la considération de cette noble physionomie?
On me pardonnera d'avoir ajouté à des noms consacrés par les siècles, ou qui déjà appartiennent à l'histoire, celui d'un professeur et d'un savant dont la tombe est à peine fermée. Ce serait peu d'alléguer pour excuse que cet homme rare m'était affectionné et que je chéris son souvenir ; je préfère renvoyer aux pages que je lui ai consacrées. A les Kre, on se convaincra que lui aussi, d'une certaine façon, peint son
époque. Par ses entreprises comme par ses écrits, M. Ozanam témoigne de la renaissance religieuse , qui s'est manifestée de notre temps.
Effectivement, phénomène incontestable et qui mérite attention ! Le sentiment religieux a reparu parmi nous, et ses célestes lueurs pénètrent visiblement les ténèbres de l'indifférence et du scepticisme. Il y a plus ; ce qui aurait du étouffer ce sentiment se trouve être, de nos jours, ce qui l'a ravivé, je veux dire les révolutions qui ont ébranlé l'Europe, les découvertes qui ont renouvelé le monde.
Quoi de plus propre, en apparence, à abolir la foi divine sous les ruines mêmes de la foi humaine que ces brusques revirements des choses, où changent en un clin d'œil et la scène et les acteurs, et le langage et les maximes ?
Quoi de mieux fait, ce semble, pour nous clouer à la terre que ces mille inventions qui, supprimant l'effort et décuplant les jouissances, tendent à redoubler encore nos attaches naturelles au sol qui nous porte ?
Cependant il advient que ces vicissitudes qui les épouvantent ou qui les troublent tournent violemment les hommes à la considération de ce qui ne change ni ne passe.
PlîEFACE. XI
D'un autre côté , la terre , quelque ornée , quelque appropriée qu'on la suppose, reste toujours la terre et ne réalise guère les espérances du ciel.
La douleur, qui est permanente ici-bas, les angoisses qui sui\ent des bouleversements terribles, ont donc, pour une large part, contribué à ranimer dans les cœurs le sentiment religieux. J'ajoute la liberté et l'admiration, nées elles-mêmes des réyolutions et des découvertes.
Comment, en effet, à la vue des transformations actuelles du globe, ne pas admirer en même temps que la pénétration de l'esprit humain, qui partout sait apercevoir des lois qu'il applique, l'intelligence souveraine qui a établi ces lois et en maintient la puissante simplicité?
Comment enfin le sentiment religieux n'aurait-il pas retrouvé son énergique spontanéité, alors que, par un bénéfice même des révolutions qui ont agité le dixneuvième siècle, demeure pleinement assurée, avec la liberté des consciences, la sincérité des convictions?
Maintenant , qui nourrira cette divine flamme ? Quels sont les souffles contraires qui peuvent la menacer?
Qu'on le sache ou qu'on l'ignore, ily a pour le sen-
xil PREFACE.
timent religieux, à notre époque, un double et sérieux péril, d'une part dans les superstitions qui s'organisent obscurément et poussent des sectes en démence à de fantastiques évocations ; d'autre part, dans les doctrines positivistes qui aboutissent, par les mathématiques, à la négation de tout ce qui ne tombe point sous les sens. Les âmes ont à se garder de la contagion des esprits faibles et du dogmatisme des esprits faux. Mais le danger le plus immédiat peut-être poiu' le sentiment religieux se rencontre présentement dans l'espèce de dilettantisme métaphysique que s'efforcent d'accréditer d'habiles et ingénieux rêveurs. Les uns, raffinés de méthode, les autres, idolâtres d'érudition, se sont mis à disserter sur la philosophie en ruinant toute philosophie, et à traiter de rehgion en détruisant toute religion. Ils ne peuvent s'empêcher d'accorder que la philosophie est un assaisonnement délicat, une élégante curiosité ; après cela, ils n'ont plus qu'en faire et la répudient comme science. Ce leur est assez de définir Dieu « la catégorie dei'idéal, » d'adresser à ce pur abstrait de lyriques prières ; après cela, ils n'ont plus qu'à sourire d'un Dieu personnel, créateur et providence. On dirait qu'ils s'inquiètent fort peu d'être compris, pourvu qu'ils étonnent, et