‹ Portraits et notices historiquesChapitre 10 sur 46 · MARIE -FÉLICE DES URSLNS · texte numérisé non relu

MARIE -FÉLICE DES URSLNS

la retint longtemps prisonnière) se desserraient, elle s'appliqua de plus en plus aux œuvres de charité et de piété qu'elle avait toujours aimées.

Elle résida pendant plusieurs années au château de Moulins, gardée par un exempt et deux soldats; elle y vécut malade, solitaire, privée de consolations, et n'en trouvant qu'auprès de son crucifix, ou dans la vue du portrait de son mari, qui ne la quittait jamais. Lorsque ses amis eurent obtenu sa liberté, elle résolut de se retirer dans le monastère de la Visitation de Moulins , et de ne plus vivre que pour Dieu et pour les œuvres de miséricorde.

Nous voudrions écrire le récit touchant de ces années si bien employées, et où Marie-Félice ne cessa de répandre autour d'elle des bienfaits intarissables ; toute sa fortune appartenait aux pauvres, mais elle se plaisait surtout à secourir les anciens serviteurs, les anciens soldats du duc, ou bien ses ennemis, et cette grande et rare vertu, le pardon des offenses, trouva en elle bien des occasions de s'exercer. Nous n'en citerons qu'une seule, mais qui montra la grandeur et la douceur de cette âme. Gaston d'Orléans et Richelieu vinrent tour à tour lui faire visite. Elle dut recevoir ce prince étourdi et lâche, qui avait entraîné et puis abandonné l'infortuné Montmorency; elle le reçut avec tranquillité et sans témoigner de rancune ni de mépris. « Mes larmes, dit- elle au serviteur de Richelieu qui venait la saluer de sa part, parlent pour moi : vous le direz à votre maître, vous ajouterez que je suis sa très humble servante. » C'était la réponse de la veuve et de la chrétienne.

La vue de ses saintes amies de la Visitation, l'amitié intime qu'elle contracta avec la bienheureuse Jeanne- Françoise de Chantai, ranimèrent en Marie-Félice le désir de la vie religieuse qu'elle avait ressenti dans sa première jeunesse ; elle régla avec le plus grand soin toutes ses affaires temporelles, elle éleva à la mémoire de son

mari un magnifique monument sous lequel son corps fut déposé, elle combla de bienfaits ses amis et ses ennemis, elle consacra aux saints autels jusqu'aux moindres restes de ses parures mondaines, et, dépouillée de tout, en paix avec tous, elle se consacra à Dieu dans l'ordre fondé par saint François de Sales. Elle fut la plus humble des religieuses, et elle passa dix ans sous ce voile, qui était comme la couronne de sa vie éprouvée. Les fêtes de la béatification de saint François furent sa dernière joie; Marie-Félice des Ursins mourut, en odeur de sainteté, le 5 juin 1666, à l'âge de soixante-six ans. Elle avait passé trente -quatre ans dans un veuvage que Dieu seul consola, et elle laissa, avec la mémoire de son admirable amour conjugal, celle de sa piété, de sa mansuétude et de son touchant amour pour les pauvres.

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Nous ne jetterons qu'un coup d'œil rapide sur la vie de ce glorieux apôtre, de ce généreux martyr, que l'Église se dispose à placer sur ses autels; cette vie, commencée au milieu des pompes de la cour de Bragance, terminée au Malabar sur un échafaud, a passé par trop de phases diverses, a été trop remplie de faits héroïques, pour que nous puissions prétendre à autre chose qu'à en donner une courte analyse, heureux si nous pouvions inspirer à nos lecteurs le désir d'en savoir davantage; car s'instruire de la vie des saints, c'est s'instruire de la science de Jésus-Christ.

Dans cette partie des Indes orientales qui est bornée d'un côté par la mer de Perse, de l'autre par la mer du Bengale, s'étend une presqu'île, parsemée d'une multitude de petits royaumes indépendants les uns des autres, animée par une grande quantité de villes commerçantes, telles que Pondichéry, Porto-Nuovo, Madras, et terminée enlin à son extrémité méridionale par deux États plus considérables, le Malabar et le Maduré. D'après une ancienne tradition acceptée par rKglise, l'apôtre saint Thomas a porté la foi dans ces contrées lointaines; et, quoique durant bien des siècles il iTiiit pas eu de successeurs, les tiaces du christianisme s'étaient conservéts parmi ces peuples

comme une liqueur exquise embaume longtemps le vase quil'avait renfermée; et le nouveau saint Paul, François Xavier, retrouva ses vestiges lorsqu'il vint à son tour prêcher la foi dans les Indes orientales. Depuis trois siècles les héritiers du zèle de saint François Xavier n'ont cessé de donner à ces contrées les sueurs des missionnaires et le sang des martyrs; ils ont réussi à réveiller dans un grand nombre de familles la croyance de leurs pères ; ils ont fondé des chrétientés florissantes ; mais ils n'ont pu détruire la religion solennelle et mystérieuse qui, par la pompe des cérémonies, l'éclat extérieur du culte, règne tyranniquement sur l'esprit de ces peuples abusés. La Compagnie de Jésus a, dès son origine, fait les plus nobles efforts pour restituer à l'extrême Orient les lumières dont on prétend que cette contrée est le berceau ; c'était le champ de bataille que préféraient les généreux soldats de cette milice sainte, et trois cents ans de luttes, de souffrances, de martyres, n'ont pu ralentir cette ardeur. Le P. Juan de Britto aurait choisi cette mission difficile et dangereuse, alors même que l'obéissance ne lui en aurait pas confié le soin. Elle convenait à la vivacité de son zèle, à son courage héroïque, à cette abnégation entière que rien ne pouvait faire reculer. Le père Juan était de noble race : il était fils de don Salvador de Britto, vice-roi du Brésil, et de dona Béatrice Pereira; il fut élevé à la cour de Juan IV de Bragance et partagea les études et les plaisirs des infants, qui vivaient avec lui dans une noble et confiante intimité. Une carrière brillante s'ouvrait devant lui ; mais la voix secrète qui parle au cœur des élus s'était fait entendre, et Britto ne fut ni militaire, ni diplomate, ni administrateur : il fut jésuite, et, après avoir reçu les saints ordres, il partit pour les missions des Indes, en dépit de l'opposition et des larmes de sa famille. Il partit pour ces lieux qui ont illustré les navigateurs portugais et qu'a célébrés l'immortel poète des Lusiades, Mais il n'était pas attiré par l'attrait d'une for-

tune passagère ou par les rêves décevants de la poésie; il était poussé par cette parole qui retentit au cœur des apôtres , comme elle a retenti au cœur de saint Paul à la vue des peuples assis à l'ombre de la mort : Malheur 1 malheur à moi si je n'évangélisel

Le champ qui s'ouvrait à l'Évangile était vaste. Les Européens avaient apporté dans les villes où ils avaient établi leurs comptoirs un grand dérèglement de mœurs, que la religion s'efforçait de combattre; et, durant trois années, le père de Britto à Goa fut employé à la prédication et au ministère des âmes avant que de se rendre aux missions. Cet heureux moment arriva : il partit pour le Malabar.

Cet État était voisin de Maduré, où depuis quelques années les jésuites prêchaient la foi de Jésus-Christ; mais ce n'était pas chose facile que de faire pénétrer les saintes doctrines de la charité, de l'égalité, de l'humilité chrétiennes, parmi ces hommes divisés en castes, et retranchés, les uns dans l'orgueil de leur naissance; les autres dans l'abaissement de leur condition, comme dans une île aux bords infranchissables. Comment faire pénétrer la vérité à loreille du brahme, épris de sa propre sagesse, attaché à sa croyance par tous les liens de l'intérêt et de la vanité? Comment lui dire qu'il est le frère et l'égal de ce paria méprisé, et comment élever celui-ci, à qui ses aïeux ont légué l'habitude de l'ignominie, jusqu'à la dignité suprême du chrétien ?

Comment arriver à ces hommes protégés contre le contact des autres, les uns par les honneurs dont ils sont l'objet, les autres par les humiliations auxquelles ils sont en butte ? Les jésuites avaient essayé de résoudre ce problème. Le P. Robert de Nobili, jésuite romain, neveu du souverain pontife Marcel II et du cardinal Bellarmin, envoyé à la mission des Indes orientales, après de vains efforts pour arriver jusqu'aux brahmes, prit une résolution étrange et que le zèle le plus ardent et le plus sou-

tenu pouvait seul inspirer. Ils s'instruisit à fond des mœurs et des coutumes de la caste des brahmes, se dépouilla de tout ce qui, à l'extérieur, pouvait déceler son origine européenne, et adopta la manière de vivre des Saniassis, ou brahmes pénitents, respectés singulièrement parmi les Indiens de ces contrées. Prêtre et religieux, fidèle à toutes les obligations que lui imposaient son ministère et ses vœux, il embrassa cependant à l'extérieur la vie austère et pénitente de ces sectaires : vêtu comme l'un d'eux, comme eux vivant d'un peu de riz cuit à l'eau, marchant pieds nus, couchant sur la terre; et, grâce à ces dehors, il se lia étroitement avec un grand nombre de Saniassis, et eut le bonheur de les gagner à l'Évangile. Il consuma sa vie dans ces travaux, accrut parmi les idolâtres le royaume de Jésus- Christ, et mourut aveugle à Santo-Thomé. D'autres jésuites, ayant choisi la caste la plus méprisée pour l'objet de leurs efforts, s'étaient enrôlés parmi les parias, partageant leur abjection, essuyant avec eux le mépris dont ils étaient l'objet, heureux d'être regardés comme les balayures du monde, pourvu qu'au prix de leurs aft'ronts ils pussent ramener quelques âmes au céleste pasteur!

Le P. de Brilto, à son tour, partagea ces travaux; il prit l'habillement des Pandaristes , secte très austère et qui trouve accès auprès de toutes les classes de la nation; il ajouta aux rigueurs de la vie religieuse, aux plus pénibles travaux sous un ciel brûlant, toutes les privations auxquelles s'astreignent ces pénitents de l'Inde; comme eux s'abstcnant de tout ce qui avait eu vie, se nourrissant d'un peu de riz, de quelques herbes sauvages, portant un vêtement de toile, marchant pieds nus, n'ayant d'autre lit que la terre recouverte d'une peau de lion ou de tigre, adoptant enfin toutes les rigueurs que pratiquait cette secte illustre et austère, mais les adoptant non pas pour servir de muettes idoles, non pas pour capter les sulîragcs d'un peuple crédule, mais afin de

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parvenir par cette voie dans l'intimité des idolâtres, et de gagner à Jésus-Christ tant d'àmes qui semblaient enchaînées pour jamais au culte des esprits de ténèbres. C'était une méthode aussi étrange que rigoureuse , mais Dieu y attacha d'abondantes bénédictions, et Rome, ayant entendu les raisons justificatives du P. de Nobili, daigna approuver sa conduite et celle de ses successeurs.

Ce fut donc sous le vêtement commun aux missionnaires de l'Inde que le P. de Britto commença ses courses apostoliques dans le Maduré. Il y trouva quelques chrétientés, formées par ceux qui avaient été avant lui sur cette terre lointaine les ambassadeurs do Jésus-Christ; il les augmenta et les fortifia : vingt mille idolâtres, convertis et baptisés par ses soins, rendirent témoignage de la sainteté d'une mission confirmée d'ailleurs par d'éclatants et nombreux miracles. Son zèle embrassait toutes les castes, et, par sa parfaite connaissance' des usages de l'Inde, il parvint à former des relations dans des familles appartenant aux conditions les plus diverses, et à propager dans tous les rangs la doctrine de l'Evangile. Il s'appliqua surtout à inspirer aux nouveaux chrétiens appartenant aux classes élevées les égards de la charité pour les classes subalternes; il les réunissait dans une même enceinte et sous un môme pasteur, et, à force de douceur, de persévérance et de raison, il faisait pénétrer dans ces esprits égarés et superbes les idées d'égalité devant Dieu, qui nous paraissent à nous si naturelles et si simples, et dont l'espiit de mensonge et d'orgueil avait éloigné ceux qui se dévouaient à ses autels. Brahmes, rajas- chustres (ou bourgeois), parias, eurent la même part aux soins, aux fatigues, aux travaux du saint missionnaire, et il réunit dans ses trophées évangéliques des hommes de toutes ces conditions diverses, et qui semblaient éternellement séparés les uns des autres par les lois de leur patrie et de leur première religion.

Mais on le comprend , ce n'était qu'au prix des plus

rudes labeurs qu'un seul homme pouvait opérer ces miracles de conversion, qui rappelaient les jours bénis des Paul et des Xavier. Les fatigues et les souffrances qu'endurait le P. de Britto, dans ses seuls voyages, demandaient le zèle et toute l'intrépidité d'un apôtre qui sait à quel haut prix furent achetées ces âmes qu'il s'efforce de Gîa2;ner à son maître. Le bienheureux missionnaire faisait à pied toutes ses visites dans ce vaste diocèse, dont une chrétienté, celle de Trichirapali, comptait elle seule plus de trente mille habitants. 11 n'était rebuté ni par les chaleurs dévorantes, ni par la solitude des forets peuplées de bétes féroces et d'animaux venimeux, ni par les rencontres de troupes de brigands qui infestaient ces malheureuses contrées, ni par le dénuement absolu des choses les plus nécessaires. 11 allait seul, sous l'œil de Dieu, sans autre arme et sans autre ami que son crucifix, ne se délassant des fatigues du voyage que par les fatigues plus douces de l'apostolat. A peine arrivé dans les chrétientés, il visitait les malades et les disposait à recevoir les sacrements; la nuit se passait à entendre les nombreuses confessions. Dès le point du jour, avant que de célébrer le saint sacrifice, il exposait dans la langue du pays les vérités du salut à ces fidèles, avides d'instruction et de lumière; après la messe il baptisait les catéchumènes et retournait visiter les pauvres et les infirmes, auxquels ils distribuait les secours spirituels et temporels que leur état réclamait. Le soir, la prière, la prédication rassemblaient de nouveau le troupeau fidèle autour du pasteur, et les travaux de ces saintes journées ne se terminaient qu'avec la course du soleil. Cette vie de privations, de labeurs, de fatigues, accablante pour la nature, était pleine de douceur pour l'âme du missionnaire; il oubhait, en recueillant les fruits de la ferveur et de la sainteté de ses enfants, ce qu'il lui en coûtait pour les faire naître dans ces âmes si longtemps ignorantes. Il consumait ses jours; mais en les consumant, il goûtait la joie de les immoler à son Dieu; et, dans son

exil volontaire, dans ses travaux, dans ses mortifications, il ne regrettait pas les splendeurs qui avaient environné sa jeunesse. La parole du Sauveur aux apôtres se réalisait : « Vous a-t-il manqué quelque chose lorsque je vous ai envoyés? »

Mais bientôt, aux difficultés de la prédication évangélique dans un pays à demi barbare vint se joindre la persécution avec ses rigueurs et ses incessants périls. Le royaume de' Marava était gouverné par un usurpateur, qui, après avoir détrôné les princes légitimes, se tourna vers les chrétiens, dont le nombre et les progrès effrayaient sa tyrannie. Il fit arrêter le P. de Mello, jésuite portugais, et le fit mettre à la torture. Le Père confessa héroïquement la foi , et mourut en prison de la suite de ses tourments. Le P. de Britto le pleura, avec ces larmes jalouses qu'inspire la vue d'un triomphe qu'on voudrait goûter, et, dans son impatience du martyre, il répétait sans cesse qu'il porterait la foi aux peuples du Marava, ou qu'il verserait pour eux son sang. Cependant, pour ménager son troupeau, il ne les réunit plus en assemblées publiques; mais, peu soucieux de se ménager lui-même, il accepta une dispute que lui proposèrent quelques ministres des idoles. Ils avaient choisi pour thème le dieu Brahma, auquel ils attribuent tout ce qui existe, conservant ainsi au milieu des erreurs du polythéisme quelques vagues notions de l'existence d'un Dieu unique et suprême, qui leur furent communes avec tous les hommes, et qu'ils ont confondues dans les fables puériles enfantées par leurs terreurs ou par leurs passions. Le P. de Britto parut au milieu du collège des prêtres brahmines, et les confondit par l'éloquence et la force avec lesquelles il prêcha l'existence d'un seul Dieu, esprit pur, invisible et parfait. Ils ne purent répondre à ses propositions, mais ils l'accablèrent d'outrages, et la persécution recommence avec plus de violence. Les nouveaux chrétiens se voyaient repoussés par leurs castes et par leurs familles , déclarés incapables

d'exercer leurs professions , humiliés , couverts d'opprobres; mais parmi les enfants du P. de Britto, aucun ne démentit sa foi ; tous s'estimèrent heureux d'être méprisés pour Famour de Jésus- Christ et de souffrir pour lui l'abandon et la pauvreté. Ils ne pouvaient plus s'adonner en public à aucune des professions qui sont propres aux castes honorables; ils ne trouvaient aucun secours dans leurs familles : dégradés, honnis, les brahmes et les rajahs convertis se voyaient réduits au sort des parias; et c'eût été pour eux un crime punissable, d'après les lois du pays, que de prétendre à leurs anciennes prérogatives. Le P. de Britto les soutenait dans ces rudes épreuves; et, avec l'autorité de la foi, il leur montrait les éternelles grandeurs succédant à des humiliations passagères, et il leur dévoilait la splendeur de ce royaume qui ne s'achète ni par l'or, ni par l'argent, mais par l'épreuve et par la patience.

Errant de royaume en royaume pour étendre les conquêtes de la religion, il annonçait l'Évangile, tantôt dans le Tranjavar, tantôt dans le Giugi ; d'autres fois, il passait au Maduré, qu'il quittait pour le royaume de Golconde; sa vie était sans cesse menacée; il mourait tous les jours, mais l'entier sacrifice était réservé à la cruauté des Maravas. De toutes les missions, le Marava était la plus dangereuse , et le P. de Britto crut devoir s'y consacrer plus exclusivement. Les fruits répondaient à ses travaux : deux mille sept cents idolâtres avaient reçu le baptême de sa main, lorsqu'il tomba dans un piège que lui avait tendu le chef des troupes de l'usurpateur. Six néophytes accompagnaient le P. de Britto au moment de son arrestation , et ks premiers, sous les yeux de leur Père, ils eurent le bonheur de confesser la foi. Flagellés, déchirés de coups, réduits à l'agonie par l'excès des tourments, ils déclarèrent qu'ils aimaient mieux donner mille fois leur vie que de trahir la religion de Jésus-Christ. Le juge et les bourreaux, découragés, se tournèrent vers Britto, espé-

rant séduire le troupeau après avoir perverti le pasteur. Le général le fit approcher, et, après l'avoir fait dépouiller ignominieusement , il lui ordonna de répandre sur son front de la cendre offerte aux faux dieux , comme un témoignage de respect pour Brahma, Vichnou, Xiven. Le Père refusa avec horreur. Le commandant le menaça aussitôt de lui faire déchirer tous les membres et de le faire expirer sous les coups.

« Quand aurai-je ce bonheur? » s'écrie Britto. Un parent de l'officier lui donna un soufflet, Britto lui tendit l'autre joue; mais cet exemple de douceur angélique ne servit qu'à irriter le tyran. Il fît jeter le missionnaire dans un cachot, où il fut chargé de lourdes chaînes et attaché, les mains derrière le dos, à une grosse poutre. Les néophytes, blessés, mourants, furent mis aux entraves et exposés à toute l'ardeur du soleil. Le quatrième jour, les sept confesseurs de la foi furent conduits au bord d'un étang. On passa à chacun d'eux une corde sous les bras; ensuite on les plongea au fond de l'eau, et on les retira à diverses reprises, les y laissant assez pour souffrir tout ce que l'on peut endurer jusqu'au moment où l'on meurt suffoqué. Le P. de Britto était l'objet d'une plus grande cruauté, et il n'avait plus qu'un souffle de vie, lorsqu'on le retira de l'étang pour le traîner à la suite du chef idolâtre, qui voulait triompher de ce noble butin.

Ce voyage fut un long martyre pour Britto et pour ses compagnons. Arrivés au but, qui était une célèbre pagode, on les jeta dans une fosse, où les chaînes, la faim, la soif, vinrent encore éprouver leur constance, et après douze jours de la plus rigoureuse captivité, ils furent ramenés en présence du tyran et des bourreaux, et on offrit à leurs regards les instruments de torture inventés par la cruauté la plus ingénieuse. Tous envisagèrent les tourments avec un calme intrépide; le P. de Britto seulement se plaignait de ce que l'on retardait trop son supplice et sa gloire. A ce mot, un soldat s'approche et veut couvrir le front du je-

suite de la cendre prise aux autels des idoles; mais ne pouvant y réussir à cause de la forte résistance avec laquelle le Père se défendait, il le jeta par terre et le meurtrit de coups. Lorsque son corps fut couvert de plaies, on le fit rouler le long d'une pente hérissée de cailloux , et on le laissa pendant tout le jour exposé à la plus grande ardeur du soleil, déchiré de blessures et inondé de sang. Ramené le soir dans son cachot , il y trouva ses compagnons de supplice, qu'il exhorta avec tendresse à confesser leur foi jusqu'à la fin. Le lendemain, on leur lut leur sentence : ils étaient condamnés à être empalés. A cette nouvelle, les soldats de Jésus-Christ furent transportés d'une sainte joie ; ils se félicitaient mutuellement du bonheur qu'ils allaient goûter; impatients de se devancer l'un l'autre au lieu du supplice, ils semblaient se disputer la gloire de ravir la première couronne. Mais l'heure de ce sacrifice tant désiré n'était pas venue. Lorsque les confesseurs de la foi parurent au lieu du tourment, le peuple s'émut : le cri de grâce et de liberté s'éleva de toutes parts, et le tyran, intimidé, crut devoir accorder quelque chose à l'émotion populaire. La sentence ne fut pas exécutée, et le P. de Britto et ses compagnons furent envoyés à Ramhanda-Rourahm, capitale du royaume de Marava. Le peuple, compatissant, se réjouissait, et les confesseurs du Christ s'affligeaient en voyant s'éloigner pour eux le jour de la véritable grâce et de la suprême liberté.

Arrivé à la capitale, Britto fut conduit devant le roi, qui lui fit un accueil presque respectueux, et l'interrogea sur sa doctrine : a Je prêche la religion du vrai Dieu, répondit le Père; de ce Dieu tout-puissant qui mérite seul l'adoration de tous les hommes. C'est à ce maître éternel que l'on doit offrir le culte du cœur et des œuvres, et non pas à ces dieux qui ne sont que l'ouvrage des préventions et de la crédulité des créatures. »

Le prince parut frappé de cette réponse ; il continua à interroger Britto, et les beautés de la religion véritable

semblaient faire une vive impression sur son esprit. Il termina l'entretien en comblant le jésuite de témoignages d'estime qui auraient pu le consoler du long retard apporté à son martyre, s'ils eussent été le présage de la conversion de cet idolâtre. Mais le P. de Britto fut privé et de la consolation de verser l'eau du baptême sur la tête du prince indien, et de la joie de verser son propre sang pour la gloire du divin Maître. Sur l'ordre du roi, il fut mis en liberté, ainsi que ses compagnons de captivité, mais avec défense expresse de prêcher la foi dans le royaume de Marava.

Rappelé dans le Cochin par l'ordre de ses supérieurs, Britto obéit; et la môme obéissance le ramena en Europe, où il fat nommé procureur de la mission des Indes auprès de la cour de Rome. Les marques touchantes de respect et de vénération dont il fut entouré ne purent le fixer dans sa patrie : aussitôt que son temps fut rempli, il repartit pour les Indes, comme si un secret pressentiment lui eût révélé que la gloire qu'il avait tant désirée l'attendait aux lieux de ses premiers travaux.

Dès son arrivée , il fut revêtu de la charge de visiteur de la province de Maduré; il commença aussitôt sa tournée apostolique, et plus que jamais elle fat féconde en résultats. Dans l'espace de six mois, il baptisa huit mille catéchumènes, et ne cessa d'instruire les peuples soumis à sa garde avec un zèle que les infirmités d'une vieillesse précoce ne pouvaient ralentir. Mais le royaume de Marava, sanctifié par le sang du P. de Mello, et où lui-même avait vu de si près le martyre, attirait toujours son attention. Une circonstance favorable à la religion le détermina à y pénétrer. L'héritier légitime du royaume, le prince Tériadeven, témoignait des sentiments favorables au christianisme, et il exprima le désir de voir le P. de Britto, qui se rendit aussitôt à ses vœux.

Le prince, instruit par un catéchiste, désirait le baptême; mais le P. de Britto lui déclara qu'il ne pouvait lui

conférer un sacrement, source et principe de sainteté, s'il ne renonçait aux habitudes de la polygamie pour se contenter d'une seule et légitime épouse. Le néophyte consentit aussitôt ; mais une de ses femmes , alarmée , s'échappa du harem, et courut porter ses plaintes jalouses à l'usurpateur de Marava dont elle était parente, et aux prêtres des idoles, les suppliant de venger sur le P. de Britto la religion et les anciennes mœurs de la patrie. Elle ne fut que trop écoutée : la même nuit (8 janvier 1693), les maisons des chrétiens furent livrées au pillage et à l'incendie, et leurs possesseurs réduits à la plus profonde misère. Britto fut arrêté, battu de verges, et jeté dans une prison , d'où on le tira pour l'attacher derrière le char d'une idole dont on célébrait la fête. Le lendemain, on traîna le Père et ses compagnons de captivité à la capitale du royaume, et la sentence de mort fut rendue, en dépit des généreux efforts de Tériadeven, qui s'exposa à tous les dangers pour sauver son Père dans la foi. Mais laissons le P. de Britto raconter lui-même, avec une mâle et touchante simplicité, ce qui précéda sa glorieuse mort :

« Mon cher Père supérieur et tous mes chers frères en Jésus-Christ, la paix du Seigneur!

« Le catéchiste Canajeus a pu déjà vous informer de tout ce qui m'est arrivé depuis mon arrestation; le 28 janvier, je comparus au tribunal du Regulo', et j'y fus condamné à mort. La sentence portait que je passerais par les armes; on me conduisit au lieu du supplice, et tous les soldats étaient disposés à faire l'exécution, lorsque le Regulo, craignant une émeute, me renvoya dans ma prison; trois jours après, il m'a séparé de mes compagnons, les glorieux confesseurs de Jésus-Christ, et il m'a envoyé

• Le gouverneur.

chez son frère Tériadeven, pour qu'il me fasse mourir. Je suis arrivé à son palais le dernier jour de janvier. J'ai extrêmement souffert durant la route; on m'a présenté au tribunal du prince, et à chaque instant j'attends la mort pour mon Dieu et mon Sauveur; elle a toujours été l'unique objet de mes désirs dans ma vocation aux Indes. Que je suis heureux de la trouver enfin, après bien des vœux et des travaux! Quelle gloire ne va-t-elle pas me procurer! Tout le crime dont on m'accuse, c'est d'enseigner la loi de Jésus-Christ et de combattre le culte des idoles; comme ce crime est une vertu, la punition ne saurait être pour moi qu'infiniment honorable : voilà ce qui fait ma consolation dans les fers dont je suis chargé. Dieu me tient lieu de tout. Je suis sous les yeux d'une troupe de soldats; c'est ce qui m'empêche de vous écrire plus au long.

« Adieu, mes chers Pères, je vous demande à tous votre bénédiction et vos prières.

« Votre indigne serviteur en Jésus-Christ, « Jeax ue Britto,

« de la Coini-iagnie de Jésus. »

« De la prison d'Oréjour, 3 février 1003. »

Le lendemain, 4 février, le père fut abandonné à ses bourreaux, qui, après l'avoir cruellement frappé, le conduisirent au lieu du supplice. Britto s'agenouilla près du billot qui allait recevoir sa tête; il pria pour ses juges et pour ses bourreaux; il pria pour la mission de l'Inde, pour les chrétiens et pour les gentils, et il offrit enfin sa vie en union avec Jésus mourant sur la croix. « Faites votre devoir, dit -il alors aux bourreaux, je suis prêt. » Il courba la têle; Fexécuteur frappa; mais le premier coup ne fut pas mortel, et ce ne fut qu'après des efforts i(''itér(''s f(ii(> l;t liMf (lu martyr fut détachée du cor|)s. Les

pieds, les mains, furent également coupés, et le tronc fut empalé et environné de gardes; car les chrétiens, animés, par la mort héroïque de leur Père , s'empressaient autour de ses précieuses reliques, que les brahmes finirent par jeter dans le feu pour les arracher aux respects des fidèles. Telles fut la sainte vie et la noble mort du P. de Britto'; la mission pour laquelle il a tant souffert est encore livrée aux persécutions. Mais, espérons-le, un jour elle sera libre d'être chrétienne et catholique : la terre des martyrs ne peut pas demeurer stérile; car, devant le trône de l'Agneau, ceux qui ont été immolés s'écrient: « Seigneur, jusques à quand différerez-vous de venger notre sang sur ceux qui qui habitent la terre ! » Et quelle vengeance désirent les martyrs du Christ , si ce n'est la conversion de leurs persécutonrs?

Après la mort tragique de Charles 1er, sa veuve, Henriette-Marie, se réfugia en France; elle aurait voulu y rassembler tous ses enfants auprès d'elle, mais le traité de paix , qui intervint en 1654 entre la France et l'Angleterre, entre Louis XIV encore mineur, il est vrai, et Cromwell, interdit aux princes anglais la patrie de leur mère, la patrie de leur aïeul Henri IV. Les trois fils d'Henriette-Marie cherchèrent un asile dans les Pays-Bas, de tout temps si hospitaliers à l'infortune. Leur sœur aînée avait épousé, presque enfant encore, le jeune prince d'Orange, Guillaume II, et ce fut près d'elle, à la Haye, que les ducs d'York et de Glocester se retirèrent.

La princesse d'Orange avait pour fille d'honneur et pour amie intime lady Anne Hyde, fille du lord chancelier d'Angleterre ; elle avait quinze ans à peine, elle était belle et charmante, et le duc d'York, qui fut depuis Jacques II, éprouva pour elle la plus ardente passion. Il a dit luimême, dans ses Mémoii^es autographes, en parlant d'elle et de lui : « Outre les grâces de sa personne, elle possédait toutes les qualités propres à enflammer un cœur moins disposé à s'allumer que celui de Jacques, et la passion qu'il avait conçue pour elle en arriva à ce point, qu'entre le premier jour où il la vit et l'hiver qui précéda

la restauration du roi, il résolut de n'épouser qu'elle et il le lui promit. »

Il tint sa promesse et il épousa secrètement la fille du chancelier. La fortune cependant redevint favorable aux Stuarts; Cromwell venait de mourir à l'apogée de sa puissance (1658); son fils Richard succédait au protectorat, mais il ne succédait pas à la grandeur, ni au génie de son père; il rentra dans la vie privée; le général Monk prépara habilement le terrain , et les trois royaumes rappelèrent les Stuarts. Le 29 mai 1660, Charles II fit son entrée dans Londres, au milieu de l'enthousiasme populaire , si ardent et si versatile. Le duc d'York l'accompagnait; sa jeune femme était encore cachée dans l'ombre, mais la nouvelle du mariage s'était répandue; elle avait excité la plus violente colère dans l'âme d'Henriette-Marie, et la princesse d'Orange ne pouvait pardonner à son frère d'être venu prendre femme parmi les filles de sa maison. Les courtisans ne manquèrent pas de répandre les plus odieuses calomnies sur le compte d'Anne Hyde, et son mari lui-même en ressentit la triste influence; il renia sa jeune épouse devant sa mère, et, abandonnée de son unique protecteur, cette malheureuse femme mit au monde un fils qui fut accueilli avec froideur et avec défiance. Suspendue entre la vie et la mort , elle épuisait ses forces pour protester de sa fidélité; elle pouvait répéter avec la CymbeJine de Shakespeare : a Qu'est-ce être infidèle? Est-ce de veiller et de penser à lui? de pleurer au son de chaque heure? »

Personne n'avait plus accueilli et propagé ces rumeurs calomnieuses que la princesse d'Orange, qui haïssait ce qu'elle avait aimé, et son amour passionné pour sa famille avait égaré sa conscience naturellement droite. La mort la rappela à elle-même : elle tomba très grièvement malade, et, sur le point d'expirer, pour décharger son ûme, elle reconnut, en présence de son frère, la parfaite innocence d'Anne Hyde. Réconciliée avec son mari, il lui res-

lait à obtenir le pardon de sa l)clle-mère, qui avait dit dans sa colère : « Si cette femme entre à ^Yhilehall par une porte, je sortirai par l'autre! » Forte de son inno-

Jacques II quille l'Angleterre.

ccnce,ficre de sa maternité, la duchesse d'York attendit la reine douairière, un jour où elle venait dîner en cérémonie à Whitehall; et au moment oiî Henriette-Marie passait au milieu dïin brillant cortège, elle vint s'agenouiller devant elle. Henriette fut touchée; elle embrassa

la jeune femme, la prit par la main, et la conduisit à sa table. Elle dit le soir au chancelier : « Je reçois votre fille comme ma fille ; je lui pardonne du fond du cœur, ainsi qu'à mon fils, et je leur témoignerai dorénavant l'affection d'une mère. »

La réconciliation fut, en effet, complète et durable; Anne Hyde eut plusieurs enfants, deux seulement vécurent et régnèrent : ce furent Marie et Anne. Elle mourut jeune encore et sans avoir pris place sur le trône; elle ne vit ni l'élévation ni la chute de son époux. Les dernières années de sa vie furest très sérieuses ; elle étudia à fond la religion catholique et l'embrassa secrètement. Elle a écrit elle-niéme les motifs de sa conversion.

Charles II n'avait pas d'enfant de Catherine de Bragance; Jacques se remaria, et il choisit pour femme une princesse de la noble maison d'Esté, Marie-Béatrice. Elle était très jeune, Jacques avait dépassé l'âge mûr; mais la vertu et le devoir lui attachèrent cette sage épouse; elle partagea sa courte puissance et ses longs malheurs; elle ennoblit le trône par la pureté de sa vie, et la grandeur de son âme égale celle de son infortune.

La mort de Charles II (1683) plaça sur le front de Jacques la couronne d'Angleterre; il était aimé des Anglais : son courage et sa simplicité leur étaient sympathiques, mais un cruel ennemi, nourri dans sa propre famille, détourna de lui l'affection publique et le fit bientôt descendre du trône. Jacques avait marié sa fille aînée, Marie, fille d'Anne Hyde, à Guillaume d'Orange, prince plein d'intelligence, d'énergie et d'ardeur, et qui avait une ambition égale à sa force de volonté, ce qui n'était pas peu dire. Il fut pour Jacques un fidèle allié aussi longtemps que Jacques n'eut pas de fils, mais lorsque Marie- Béatrice mit au monde ce prince Jacques, destiné à une vie si malheureuse, Guillaume changea, et les mécontentements des Anglais trouvèrent en lui un trop habile champion.

Jacques était catholique de cœur, et sa nouvelle épouse, qui avait une piété ardente, l'encourageait à soutenir la vieille foi , persécutée depuis Henri VIII. Toutes les sectes d'Angleterre étaient alarmées; elles réunirent leurs efforts pour arrêter le rétablissement du catholicisme : Guillaume d'Orange arma une flotte destinée à envahir l'Angleterre; Jacques, vainement averti par Louis XIV, ne put croire à la défection de son gendre, à la trahison parricide de sa fille. On le lui fit bien voir : abandonné de l'armée, abandonné des courtisans, abandonné de sa seconde fille Anne, il se résolut à fuir son royaume; il confia la reine Marie- Béatrice et son enfant au duc de Lauzun, qui les amena en France à travers mille périls, et il quitta le palais de Whitehall au moment où les soldats de Guillaume allaient y entrer. Marie et Guillaume foulèrent en triomphateurs le sol que leur père infortuné quittait pour ne jamais le revoir.

Louis XIV accueillit le roi et la reine d'Angleterre avec une bonté et une grandeur indicibles; on sait qu'une dame d'honneur de Marie-Béatrice, voulant dire en peu de mots à une de ses amies quel avait été l'accueil du roi de France envers un souverain malheureux, lui envoya un feuillet de ses Heures, à vêpres :

Dixit Dominus Domino meo : Sede a dextris meis, Donec ponam inimicos scabellum pedum tuorum.

Le roi fournit à tous les besoins de ses hôtes, et il leur donna une flotte pour reconquérir leurs États; mais la bataille de la Hogue, perdue le 11 juillet 1690, ruina les dernières espérances de Jacques. Et pourtant, tout vaincu et désespéré qu'il fût, il applaudissait au courage des Anglais, et il disait aux officiers de marine français qui l'entouraient : a Voyez comme mes braves Anglais se battent! » Parole digne d'un petit-fils de Henri IV. Depuis ce moment, Jacques et Marie-Béatrice passèrent leur vie à Saint-Ger-

main, occupés de Dieu, de leur fils, des pauvres Jacobites qui les avaient suivis et dont ils soulageaient la misère au prix de leurs propres privations. Jacques mourut en 1701, heureux de la foi qu'il avait achetée au prix de trois royaumes, mais le cœur brisé par l'ingratitude de ses deux filles. Béatrice lui survécut dix-sept ans, et toute sa vie ne fut qu'un enchaînement de bonnes œuvres : la foi fut la note dominante de son âme; elle lui sacrifia ce que le langage humain appelle la gloire et le bonheur, et ce fut sans regret.

« Sa vie, dit Saint-Simon, n'a été qu'une suite de malheurs héroïquement portés jusqu'à la fin, dans l'oblation à Dieu, le détachement, la pénitence, les prières et les bonnes œuvres continuelles, et toutes les vertus qui consomment les saints; parmi la plus grande sensibilité naturelle, beaucoup d'esprit et de hauteur naturelle, qu'elle sut captiver étroitement et humilier constamment, avec le plus grand air du monde, le plus majestueux, le plus imposant, avec cela doux et modeste. Sa mort fut aussi sainte qu'avait été sa vie. Sur les six cent mille livres que le roi lui donnait par an, elle s'épargnait tout pour faire subsister les pauvres Anglais dont Saint-Germain était rempli. Son corps fut enseveli à la Visitation Sainte-Marie de Chaillot. »

Marie, femme de Guillaume III, avait été la plus chère alTcction de son père : elle était née de son premier mariage et de son premier amour; il la chérissait d'une tendresse de préférence. Élevée dans la religion de sa mère, elle était aussi ardente protestante que Jacques était fidèle catholique, et quoiqu'elle n'eût pas un grand goût pour le mari froid et sévère qu'on lui avait donné, elle unit sa politique et ses vues religieuses aux siennes. Quand elle apprit la chute de son père et la victoire, victoire facile, de Guillaume, elle éclata en transports de joie; son entiée fastueuse dans Londres indigna même ses partisans; elle fit aussitôt demander la bénédiction de

l'archevêque de Canterbury, il fit répondre : « Qu'elle obtienne la bénédiction de son père, et je lui donnerai la mienne. » Les Jacobites l'appelaient Tullie, se souvenant de la cruelle fille qui avait fait passer son char de triomphe sur le cadavre de son père, et Dieu se chargea de la punition de celle qui avait violé, sans scrupule et sans remords, le quatrième commandement. Elle mourut jeune, en 1695, sans laisser d'enfants, en léguant à la postérité une mémoire odieuse ; et un prédicateur, montant en chaire le lendemain de sa mort, prêcha sur ce texte tiré des rois, sur ces paroles de Jéhu appliquées à Jézabel : AlleZf et donnez la sépulture d cette malheureuse parce qu'elle est fille de roi.

Le Parlement ayant exclu du trône la postérité catholique de Jacques II, sa fille Anne fut appelée à recueillir la succession de Guillaume, en 1702. Son règne, grâce au fameux duc de Marlborough, fut brillant; les victoires sur la France ont été toujours si populaires en Angleterre! Elle eut la gloire de réunir définitivement l'Ecosse à l'Angleterre; la paix régnait autour d'elle, les lettres florissaient, mais au milieu de ses succès Anne n'était pas heureuse. Le dernier pardon de son père, le malheur de son frère la préoccupaient constamment ; elle savait que Jacques l'avait bénie et nommée à son dernier moment, en lui recommandant le prince Jacques, mais elle était cruellement liée par les lois que le Parlement avait imposées à la nation, et son bon vouloir demeurait stérile. Elle avait perdu neuf enfants, et elle voyait avec douleur que la couronne de saint Edouard et de Bruce allait passer, après elle, à la famille de Hanovre : son impuissance à dominer les événements empoisonna son règne et sa vie. Elle n'avait que cinquante ans lorsque la mort vint la chercher : dans les luttes de son agonie, elle répétait sans cesse avec un accent déchirant : « 0 mon frère 1 ô mon frèrel que deviendrez-vous? » Elle expira le 1er avril 1714, laissant le souvenir d'une âme douce et

faible; elle n'eut pas assez d'énergie pour être juste, mais si elle était née dans une condition médiocre, on aurait loué ses vertus et sa simplicité.

Georges 1er, son neveu, recueillit son héritage, et par lui, quelques gouttes du sang des Stuarts coulent dans les veines de la reine Victoria.

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