LA REINE
Voici en quels termes expressifs madame de Motteville décrit le jeune Louis XIV, dans un bal qui eut lieu chez le cardinal de Mazarin, et qui était donné pour célébrer le mariage du roi et de l'infante.
« Le roi avait un habit de satin noir, en broderie d'or et d argent, dont le noir ne paraissait que pour relever davantage la broderie. Des plumes incarnates et des rubans de la même couleur achevaient sa parure, mais les beaux traits de son visage, la douceur de ses yeux jointe à leur gravité, la blancheur et la vivacité de son teint, avec ses cheveux qui, alors, étaient fort blonds, le paraient encore davantage que son habit. Il dansa parfaitement. »
C'est là un aimable portrait. Ajoutons-y tout ce qu'à la dignité naturelle peut ajouter la splendeur du rang, l'éclat des victoires, la beauté d'un règne incomparable sous le rapport intellectuel, et nous aurons l'image la plus parfaite de la royauté. A ce prince si brilhuit fut donnée l'épouse la plus modeste, on peut dire la plus eiïacée.
Marie-Thérèse d'Espagne (ou d'Autriche, car on disait l'un et l'autre parce qu'elle descendait des rois catho-
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liques et de Maximilien d'Autriche, de Philippe le Beau et de Charles-Quint) était fille de Philippe IV et d'Elisabeth de France, fille de Henri IV. Ce mariage, qui assurait la paix entre la France et l'Espagne, réalisait le plus cher désir d'Anne d'Autriche, et il tut le dernier acte, le plus utile et le plus glorieux peut-être, du cardinal de Mazarin. L'infante fut amenée par son père à Fonfarabie, où le duc de Guise l'épousa au nom de Louis XIV. La cour de France attendait la royale épouse à Saint-Jean-de-Luz, mais le jeune roi, impatient, alla voir sa cousine; il en fut très content; le mariage fut célébré à Saint-Jean-de-Luz (3 juin 1659), et les deux reines et le jeune roi revinrent à Paris au milieu des fêtes que leur offraient les bonnes villes, et de la joie et des acclamations populaires. L'entrée à Paris fut splendide : Louis, à cheval, était éclatant de grâce et de beauté; la jeune reine, dans une voiture découverte, étincelait de tous les diamants de la couronne, et son bonheur se peignait sur sa figure modeste. Tout était rayonnant d'espérance; jamais règne ne commença avec autant de grandeur; les grands caractères étaient alors chose commune, et les beaux génies n'étaient pas rares; Racine publiait une ode Aux nymphes de la Seine; Molière faisait représenter les Précieuses ridicules; Bossuet, qui devait un jour parler sur le cercueil de l'épouse de Louis XIV, commençait à se faire connaître; Condé, Turenne, Schomberg, Humières, rendaient redoutables les armes de la France, et Colbert, par ses mesures prudentes et ses vues d'avenir , faisait espérer une ère de prospérité et de paix.
Mais le roi était jeune, charmant, et traînant tous les cœurs après soi. La coquette comtesse de Soissons, la gracieuse Henriette d'Angleterre, troublèrent plus d'une fois le repos de Marie-Thérèse, jusqu'au moment où Louise de la Vallière déchira profondément son cœur. Elle souffrit beaucoup, mais elle se tut; elle vit l'humble violette régner dans les fêtes de la cour, elle chercha en
Dieu son appui et sa consolation; dans ces somptueux palais elle mena la vie austère d'une religieuse, et peutêtre pourrait-on lui reprocher, mais quel reproche! d'avoir trop accordé à sa piété , et n'avoir pas assez cherché à plaire à Louis, qui appréciait hautement la grâce, la di-
Louise de la Vallière.
gnité et l'art de tenir un cercle, qu'Anne d'Autriche possédait à un haut degré. La reine, âme fière et timide, recula devant ceux qui l'ofTensaient , mais elle eut un jour de triomphe : la même foi qui la fortifiait dans ses peines poursuivait la duchesse de la Vallière au milieu de ses joies, et la jeta enfin, pénitente et suppliante, aux pieds de Marie- Thérèse. Elle lui pardonna, et peu de temps après elle couvrit du voile des carmélites ce visage qui avait brillé un jour et qui se cachait pour jamais.
Mais une autre rivale, M'ne de Montespan, fit éprouver
à la reine des chagrins que M^e de la Vallière lui avait épargnés : son orgueil, son parti, sa dureté blessaient la reine jusque dans les fibres les plus délicates de son âme; elle tomba malade, et le roi s'alarma tout à coup : il veilla près d'elle, et un jour, en la regardant, ses larmes coulèrent. Il voulut les cacher; une dame de la reine lui dit : « Sire, pourquoi cacher vos larmes? n'est-ce pas le seul remède qui puisse guérir la reine ? »
Elle guérit, mais le roi retourna à ses plaisirs. La reine tourna de plus en plus vers Dieu; elle s'occupa de ses entants, de ses bonnes œuvres, et, comme le dit Bossuet dans son langage admirable : a Dieu l'a élevée au faite des grandeurs, afin de rendre la pureté et la perpétuelle régularité de sa vie plus éclatantes et plus exemplaires... Considérez la pieuse reine devant les autels; voyez comme elle est saisie en la présence de Dieu : ce n'est pas par sa suite qu'on la connaît, c'est par son attention et par cette respectueuse immobilité qui ne lui permet pas même de lever les yeux. Le sacrement adorable approche; ah! la foi du centurion, admirée par le Sauveur môme, ne fut pas plus vive, et il ne dit pas plus humblement : « Je ne « suis pas digne... »
D'autres chagrins la jetèrent plus avant dans le sein de Dieu. Elle perdit toutes ses filles et son second fils; Bossuet dit : « Vous parlerai-je de ses pertes et de la mort de ses chers enfants? Représentons -nous ce jeune prince que les grâces semblaient elles-mêmes avoir formé de leurs mains, pardonnez-moi ces expressions; il me semble encore que je vois tomber cette fleur. Alors triste messager d'un événement si funeste, je fus aussi le témoin, en voyant le roi et la reine , d'un côté de la douleur la plus pénétrante, et, de l'autre, des plaintes les plus lamentables, et, sous des formes différentes, je vis une affliction sans mesure. »
A cette piété pratique et constante, Marie-Thérèse joignait l'amour des pauvres; elle ne voulait pas être
contrainte dans ses libéralités; elle aimait les maisons religieuses et le service des autels; sa vie pure s'écoulait ainsi, et, arrivée à l'âge mûr, elle voyait des perspectives nouvelles et plus douces. Louis, grâce aux exhortations de Bossuet, commençait à avoir de bons sentiments et de fréquents retours vers Dieu; l'influence de Mme de Maintenon qui, selon l'expression de Mme de Sévigné, lui faisait connaître un pays tout nouveau, bannit de la cour Mine de Montespan, et il se rapprocha en même temps de la reine. « Il eut alors pour son épouse, disent les Mémoires de Saint -Cyr, des attentions, des égards, des manières tendres auxquels elle n'était pas accoutumée, et qui la rendaient plus heureuse qu'elle ne l'avait jamais été; elle en fut touchée jusqu'aux larmes, et elle disait avec une espèce de transport : « Dieu a suscité Mme de « Maintenon pour me rendre le cœur du Roi. » Elle lui en témoigna sa reconnaissance, lui donna son portrait et marqua à toute la cour l'estime qu'elle faisait d'elle. »
Mais ce bonheur tardif fut court : Marie-Thérèse, « aussitôt emportée que frappée par la maladie, se trouva toute vive et entière dans les bras de la mort*. » La mort la plus édifiante et la plus chrétienne couronna cette vie austère, cette vie éprouvée (30 juillet 1683); elle mourut paisiblement entre les bras de Mn>e de Maintenon, ayant auprès d'elle son fils, le Dauphin, et Louis XIV qui pleurait, et qui put dire avec justice, avant l'oraison funèbre de Bossuet : Voilà le seul chagrin qu'elle m'ait jamais donné.
* Bossuet,