LA DAUPHINE
Marie -Anne- Christine de Bavière, fille de Ferdinand de Bavière, épousa en 1680, à Châlons en Champagne, le Dauphin, fils unique de Louis XIV : elle avait vingt ans; elle était d'une remarquable laideur, et dans cette cour si brillante son rôle fut effacé et sa vie malheureuse.
Cette pauvre princesse, peu favorisée de la nature, triste, maladive, devint insociable; elle fut jugée sévèrement par les personnes mondaines, et avec indulgence par les gens sérieux, qui comprirent ses peines et estimèrent ses vertus. Voici le portrait que fait d'elle M^e de Caylus, nièce de M^e de Maintenon.
« Madame la Dauphine était non seulement laide, mais si choquante, que Sanguin, envoyé par le roi en Bavière, pendant qu'on traitait ce mariage, ne put s'empêcher de dire au roi au retour : « Sire, sauvez le premier coup a d'œill »
a Le roi, par une condescendance dont il se repentit, avait laissé auprès de Madame la Dauphine une femme de chambre allemande, élevée avec elle, et à peu près du même âge; cette fille, nommée Bessoia, sans avoir rien de mauvais, fit beaucoup de mal à sa maîtresse et beaucoup de peine au roi. Elle fut cause que Madame la Dauphine, par la liberté qu'elle eut de l'entretenir et de parler allemand avec elle, se dégoûta de toute autre conversation et ne s'accoutuma jamais à la France. Peut-être que les bonnes qualités de cette princesse y contribuèrent : ennemie de la médisance et de la moquerie, elle ne pouvait supporter ni comprendre la raillerie et la malignité du style de la cour, d'autant moins qu'elle n'en entendait pas la
finesse. Enfin les bonnes et les mauvaises qualités de Madame la Dauphine, mais surtout son attachement pour Bessola, lui donnèrent un goût pour la retraite peu convenable aux premiers rangs.
a Le roi fît de vains efforts pour l'en retirer. Il lui proposa de marier cette fille à un homme de qualité; mais la Dauphine, par une délicatesse ridicule, répondit qu'elle ne pouvait y consentir, parce que le cœur de Bessola serait partagé.
« Cependant le roi ne se rebuta point; il crut, à force de bons traitements, par le tour galant et noble dont il accompagnait ses bontés, ramener l'esprit de Madame la Dauphine, et l'obliger à tenir une cour. Je me souviens de l'avoir ouï raconter, et de l'avoir encore vu, qu'il allait chez elle, suivi de tout ce qu'il y avait de plus rare en bijoux et en étoffes, dont elle prenait ce qu'elle voulait, le reste était donné aux filles d'honneur. Des façons d'agir si aimables, et dont toute autre belle-fille eût été enchantée, furent inutiles pour Madame la Dauphine, elle y répondit si mal, que le roi, rebuté, la laissa dans sa solitude, et toute la cour l'abandonna avec lui.
(( Elle passait sa vie enfermée dans de petits cabinets, derrière son appartement, sans vue et sans air, ce qui, joint à son humeur naturellement mélancolique, lui donna des vapeurs... ; il est aisé de comprendre qu'un jeune prince, tel que l'était Monseigneur, avait dû s'ennuyer infiniment entre Madame sa femme et la Bessola, d'autant plus qu'elles se parlaient toujours allemand , langue qu'il n'entendait pas. »
On trouve dans ce portrait toute la malignité de la cour, cette malignité qui faisait dire plus tard à la duchesse de Bourgogne : a On se moque de tout ici. » La faible santé de la Dauphine, ses disgrâces extérieures, son regret du pays natal, son isolement au milieu de cette cour fastueuse, expliquent sa sauvagerie; elle ne put répondre aux désirs du roi, en tenant la cour avec cette grâce qu'avait eue
Anne d'Autriche ; elle ne sut pas préserver son mari des entraînements de la jeunesse; mais l'histoire doit lui rendre ce témoignage , elle aima Dieu , elle aima ses enfants...
La Dauphine donna trois fils à son mari ; elle est l'aïeule du comte de Chambord et de la maison royale d'Espagne : avant la naissance du duc de Berry , son troisième fils, elle se sentait malade et on la plaisantait sur ses maux : elle répondit tristement : « Il faudra que je meure pour me justifier. » Elle mourut en effet: (1690)'; on lui apporta son dernier-né; elle l'embrassa, le bénit en disant : « C'est de bien bon cœur, quoique tu me coûtes cher! » Elle appela son fils aîné, le duc de Bourgogne : « N'oubliez jamais, mon fils, l'état où vous me voyez; que cela vous excite à la crainte de Dieu, à qui je vais rendre compte de mes actions. Aimez et respectez votre aïeul et votre père, chérissez vos frères et ne m'oubliez pas. »
Louis XIV, affligé de ce spectacle, dit à son fils : a Voilà donc ce que deviennent nos grandeurs ! »
Fléchier prononça, à Notre-Dame, l'oraison funèbre de la Dauphine; son discours, plein de douceur et de sensibilité, exalte les humbles vertus de cette princesse, à qui la terre avait donné si peu de bonheur.