‹ Portraits et notices historiquesChapitre 13 sur 46 · ADÉLAÏDE DE SAVOIE · texte numérisé non relu

ADÉLAÏDE DE SAVOIE

(duchesse de bourgogne)

Louis XIV écrivait en ces termes à M^e de Maintenon, de Montargis, le 4 novembre 1696 :

a Je suis arrivé ici devant cinq heures , la princesse n'est venue qu'à près de six. Je l'ai été recevoir au car-

PRINCESSES DE LA COUR DE LOUIS XIV Hl

rosse. Elle m'a laissé parler le premier, et après m'a fort bien répondu, mais avec un petit embarras qui vous aurait plu. Je l'ai menée dans sa chambre au travers la foule, la faisant voir de temps en temps en approchant les flambeaux de son visage. Elle a soutenu cette marche et ces lumières avec grâce et modestie. Je l'ai montrée de temps temps à tous ceux qui s'approchaient, et je l'ai considérée de toutes les manières pour vous mander ce qu'il m'en semble.

a Elle a la meilleure grâce et la plus belle taille que j'aie jamais vue, habillée à peindre et coiffée de même, des yeux vifs et très beaux , des paupières noires et admimirables, le teint fort uni, blanc et rouge, comme on le peut désirer, les plus beaux cheveux blonds que l'on puisse voir, et en grande quantité. Elle est m;iigre comme il convient à son âge; la bouche fort vermeille, les lèvres grosses, dents blanches, longues et très mal rangées ;'les mains bien faites, mais de la couleur de son âge. Elle parle peu, au moins à ce que j'ai vu, n'est point embarrassée qu'on la regarde, comme une personne qui a vu du monde. Elle fait mal la révérence et d'un air un peu italien; elle a quelque chose d'une Italienne dans le visage; mais elle plaît, je l'ai vu dans les yeux de tout le monde. Pour moi, j'en suis tout à fait content. »

Et le lendemain, il écrivait encore :

« Je suis tout à fait content. Rien que de bien à propos en répondant aux questions qu'on lui faisait. Nous avons soupe, elle n'a manqué à rien, et est d'une politesse surprenante à toutes choses; elle n'a manqué à rien et s'est conduite comme vous pourriez faire. L'air est noble et les manières polies et agréables. Quand il faudra un jour qu'elle représente , elle sera d'un air et d'une grâce à charmer, et avec une grande dignité et un grand sérieux. »

L'enfant dont Louis XIV parlait ainsi avec une tendresse émue, et qui venait occuper le premier rang à sa cour, était Adélaïde de Savoie, fille de Victor Amédée, duc de

Savoie; elle n'avait que onze ans, lorsqu'elle fut mariée au duc de Bourgogne, petit-fils de Louis XIV, et envoyée en France, loin de sa patrie et de sa famille, qu'elle ne devait pas revoir. Pauvres filles des rois! mais la jeune princesse trouva dans le roi de France un père affectueux et dans M^e de Maintenon une tante, comme elle la nommait, pleine de sagesse, et qui la dirigea avec une sollicitude éclairée pendant les années de son adolescence et de son éducation. Dès les premiers jours de son arrivée, elle la conduisit à Saint- Cyr; la princesse s'y plût et elle y passait plusieurs jours chaque semaine, en suivant les exercices et les instructions des demoiselles.

On la traitait sans cérémonie; elle priait, étudiait et jouait avec les élèves, et, pour mieux se faire aimer, elle se faisait appeler M^e de Lartic, c'était le nom d'une ancienne élève, qui avait joué Assuérus dans Esther et qui avait quitté récemmment la maison, où elle laissait de vifs regrets, pour entrer aux carmélites; en prenant ce nom , la duchesse de Bourgogne montrait qu'elle voulait se faire chérir comme celle qui le portait légitimement.

« Elle était, disent les Mémoires des dames de Saint- Cyr, bonne, affectueuse, gracieuse à tout le monde, s'occupant avec les dames des différents offices, avec les demoiselles de tous leurs ouvrages, de tous leurs travaux, s'assujétissant avec candeur aux pratiques de la maison, même au silence; courant et se récréant avec les Bouges dans les grandes allées du jardin, allant avec elles au chœur, à confesse, au catéchisme, paraissant même au noviciat, dont elle suivait les austères exercices... »

Cette éducation simple, forte, pieuse, préparait bien la duchesse à ses destinées futures, elle apprenait à connaître la noblesse du royaume, elle apprenait aussi à connaître les pauvres, dont les dames de Saint- Cyr s'occupaient avec zèle; elle vivait avec des enfants de son âge, qui lui résistaient parfois, qui ne lui ménageaenitpas ses

vérités, et l'on ne peut que louer la haute raison de M^ie de Maintenon, qui avait préféré pour la princesse cette éducation à celle que les gouvernantes de cour lui auraient donnée à Versailles. La cérémonie de son mariage n'interrompit pas ses visites à Saint-Gyr; elle n'était mariée que par procuration : le roi , qui semblait craindre qu'on la lui reprît, ne perdit pas un jour de ses douze ans pour le faire célébrer solennellement parmi des fêtes magnifiques, où la jeune duchesse parut ornée de tous les diamants de la couronne, en diadème, en collier, et semés sur sa robe de brocart d'argent.

Après les fêtes, elle revint à Saint-Cyr, et, pendant deux ans encore, elle continua à se mêler aux élèves, et on ne voit pas qu'elle ait reçu d'autre instruction que celle donnée par les religieuses à ces jeunes filles pauvres et nobles. Sa quatorzième année arriva, et, quittant Saint- Gyr et les occupations de son enfance, elle vint habiter avec le duc de Bourgogne et présider aux réunions de la cour. M'ue de Maintenon écrivit pour elle un code d'admirables conseils qui devaient la guider dans son mariage et dans celte position si difficile où elle se trouvait, au milieu des plaisirs , du l'oisiveté et des écueils que la vertu la plus solide ne peut toujours éviter. Cette princesse si brillante, si enviée, n'avait à la cour de véritable ami que son jeune mari, qui l'aimait avec passion, et ses deux beaux-frères, le duc d'Anjou et le duc de Berry, tous deux très bons et très attachés à leur frère aîné. Son beaupère, Monseigneur, lui montrait une grande indilTérence; les princesses d'Orléans, de Gonti, lui étaient hostiles, Louis XIV et M'"e de Maintenon l'aimaient comme les vieillards aiment ce qui les distrait, avec un certain égoïsme.

Le duc, né violent, terrible, était, au sortir des mains de Fénelon et du duc de Bcauvillier, un chrétien accompli, un homme vertueux dans l'expression la plus élevée de ce mot; austère pour lui-même, juste et bienveillant pour les autres, d'une instruction étendue et profonde et

d'une intelligence ouverte à toutes les grandes pensées. Sevré jusqu'alors d'affections intimes et tendres, il s'attacha passionnément à sa jeune femme; elle fut l'unique amour de sa vie, et Adélaïde n'eut pas à mettre en pratique la recommandation de M^ne de Maintenon, dans ses mélancoliques et sages avis : « N'exigez pas autant d'amitié que vous en avez. Les hommes, pour l'ordinaire, sont moins tendres que les femmes. Vous serez malheureuse si vous êtes délicate en amitié. »

Elle reçut plus qu'elle ne donnait; le duc l'aimait avec passion; elle l'aimait par devoir, mais le devoir a aussi sa chaleur, et le duc, dans les moments critiques de sa vie, sut combien il pouvait compter sur le cœur et le dévouement de sa compagne.

Le 2 juin 1704, la duchesse mit au monde son premier enfant, qui fut nommé duc de Bretagne. Ce fut une joie immense dans tout le royaume; les fêtes furent magnifiques, et quoique Louis XIV et le duc de Savoie fussent de nouveau en guerre, le roi écrivit de sa main au duc pour lui annoncer l'heureuse nouvelle. La princesse avait alors dix-huit ans; elle était charmante, avec un teint éblouissant, des yeux bruns, les plus beaux du monde, une taille de nymphe et une majesté royale. Elle faisait les délices du roi; Saint-Simon la décrit ainsi, à l'apogée de sa vie et de ses triomphes.

a Elle s'était emparée du cœur et des volontés du roi , de Mme de Maintenon et de Monseigneur le duc de Bourgogne. Le mécontentement trop justement conçu contre son père, le duc de Savoie, n'avait pas apporté la plus légère altération à leur tendresse pour elle. Le roi, qui ne lui cachait rien, qui travaillait avec les ministres, en sa présence, toutes les fois qu'elle voulait entrer dans son cabinet et y demeurer, eut toujours l'attention de ne lui ouvrir jamais la bouche de ce qui pouvait regarder le duc son père ou avoir trait à lui. En particulier, elle sautait au cou du roi à toute heure, se mettait sur ses genoux,

le tourmentait de toutes sortes de badinages, visitait ses papiers, ouvrait et lisait ses lettres en sa présence, quelcjuefois malgré lui, et en usait de môme avec Mme de Maintenon. Dans cette extrême liberté, jamais rien ne lui échappa contre personne; gracieuse à tous, et parant même les coups toutes les fois qu'elle pouvait, attentive aux domestiques intérieurs du roi, n'en dédaignant pas les moindres, bonne aux siens et vivant avec ses dames comme une amie, et en toute liberté, vieilles et jeunes, elle était l'àme de la cour, elle en était adorée; tous, grands et petits, s'empressaient à lui plaire; tout manquait à chacun en son absence, tout était rempli par sa présence. »

Il semblerait que, si puissante et si aimée, la duchesse n'aurait dû connaître que des jours heureux ; mais elle n'échappa nullement au sort commun , et les croix d'or ne sont pas les moins pesantes des croix. Son premier enfant lui fut enlevé par une maladie foudroyante; et elle reconnaissait, dans ce coup qui brisait son cœur de mère. la main divine qui la voulait attirer à lui ; elle écrivait en ces termes à son aïeule, Madame Royale de Savoie :

« Je ne puis, ma chère grand'mère, être plus longtemps sans me consoler avec vous du malheur qui m'est arrivé. Je suis bien persuadée que vous y aurez été sensible, car je sais l'amilié que vous avez toujours eue pour moi. Si on ne prenait les malheurs de cette vie en Dieu, je ne sais ce que l'on deviendrait. Je crois qu'il me veut attirer à lui en m'accablant de toutes sortes de chagrins. Ma santé en souil're beaucoup, mais c'est le moindre que j'aie. »

Les épreuves commençaient; elles venaient d'une source qui n'aurait dû lui apporter que des consolations. Le fils de Louis XIV, Monseigneur, prit de l'ombrage contre son lils, dont le mérite et les talents contiastaicnt avec la médiocrité de ce prince. Monseigneur vivait, à Meudon, au milieu d'une petite cour qui l'excitait, et qui ne recula

devant aucune perfidie pour nuire au duc de Bourgogne. Monseigneur avait un esprit indolent qui subissait les influences d'autrui : les femmes, les courtisans, les serviteurs dont il était entouré redoutaient la vertu et l'austérité du duc de Bourgogne, et voulaient d'avance lui ôter tout crédit pour l'époque où il serait le premier du royaume, après le roi. La campagne de Flandre, de 1708, si malheureuse, seconda leurs vues; le duc de Bourgogne avait nominalement le commandement de l'armée, mais le duc de Vendôme commandait en réalité sous l'extérieur de la subordination, et sa misérable tactique consista à entraver toutes les opérations pour faire retomber le blâme de l'insuccès sur le prince. « Il ne faut pas perdre de vue, dit Saint-Simon, l'intérêt de Vendôme et de tous ces personnages de perdre et de déshonorer à fond le duc de Bourgogne, pour n'avoir pas à compter avec lui du vivant, et à sa mort s'en trouver débarrassés pour gouverner Monseigneur sur le trône. » Le roi se taisait; les amis du duc étaient pénétrés de douleur; la duchesse montra, dans ce moment critique, une fermeté de caractère au-dessus de son âge et un attachement conjugal qui toucha même ses ennemis : elle se sentait utile à son mari, et elle s'attacha passionnément à la défense de son honneur. Triomphant du peu de goût qu'elle avait pour la plume, elle écrivait chaque jour au duc des lettres de seize pages et était tenue au courant par lui des opérations de la campagne. Quoiqu'elle fût fort douce et fort timide, elle prit en toute circonstance le p^irti de son mari auprès du roi et de M"ie de ^ Maintenon; elle le défendit, preuves en main, des calomnies du duc de Venlômc; elle exigea et elle obtint que celui-ci fil au duc des excuses publiques, et quand, après cette campagne malheureuse, le duc de Bourgogne revint à Versailles, elle lui ménagea un accueil favorable du roi, et elle le reçut elle-même, avec une tendresse qui dut le consoler de ses propres chagrins. « Vendôme, dit Saint- Simon, arriva à Versailles le matin du io décembre; il

salua le roi comme il sortait de son cabinet pour se mettre à table. Le roi le reçut assez bien; il alla faire la révérence au duc de Bourgogne qui l'accueillit bien; il ne mit pas les pieds chez la duchesse de Bourgogne. La piété de M. le duc de Bourgogne lui faisait supporter sa présence et ses manières comme s'il ne se fût rien passé cà son égard. Ses serviteurs particuliers en souffraient, et la princesse fort impatiemment, mais sans en rien dire, épiant les occasions. Il s'en présenta une. Le brelan était à la mode; Monseigneur y jouait souvent, d'assez bonne heure, dans le salon avec M"ie la duchesse de Bourgogne. Manquant d'un cinquième, il vit M. de Vendôme à un bout du salon; il le fit appeler pour faire sa partie. A l'instant, M'"e la duchesse de Bourgogne dit modestement , mais intelligemment à Monseigneur que la présence de M. de Vendôme lui était. déjà bien assez pénible sans l'avoir encore au jeu avec elle, et qu'elle le suppliait de l'en dispenser. Monseigneur, qui n'y avait pas fait la moindre réflexion , ne put le trouver mauvais; il regarda par le salon et en lit appeler un autre. Vendôme cependant arrivait, et il en eut le dégoût en face, devant tout le monde. On peut juger jusqu'à quel point cet homme superbe fut piqué de l'alïront. La jeune princesse voulut battre le fer pendant qu'il était chaud; elle courut chez M'ne de Maintenon, qui parla le soir même au roi de cette affaire, lui fit valoir les raisons de la princesse, sa douceur, sa modération d'avoir été si longtemps sans en rien dire, et combien ces sentiments étaient louables par rapport à son mari. Le propos réussit sur l'heure. Avant de se coucher, le roi chargea Blain, son valet de chambre, de dire de sa part à M. de Vendôme de s'abstenir désormais dos voyages de Marly. »

Voilà les petits grands événements des cours; celui-ci fit voir le dévouement de la duchesse à son mari , et tous ceux qui attendaient le bonheur de la France du règne de ce jeune prince voyaient avec joie l'entente des deux époux.

L'époque présente était troublée et terrible ; la France vaincue ne pouvait obtenir une paix honorable; la misère publique était affreuse; le duc, au milieu des vains plaisirs que rien ne fit cesser, ressentait profondément la douleur de la nation; sa femme en souffrait avec lui. M^e de Maintenon, qui, elle aussi, en éprouvait la plus vive compassion, écrivait en ces termes :

« Je vois TEspagne presque perdue, la paix qui s'éloigne de plus en plus, les misères que j'apprends de tous côtés, mille gens qui souffrent sous mes yeux et que je ne puis soulager; je ne sais pas dissimuler avec vous, et mes lettres ne peuvent plus vous donner que de la douleur... »

A toutes ces peines, la duche>se de Bourgogne voyait se joindre des chagrins personnels, d'autant plus amers qu'ils lui venaient d'une personne qu'elle avait tendrement aimée. Le mariage du duc de Berry, son beau-frère, avec la princesse d'Orléans, était son œuvre; elle avait aplani les obstacles, elle avait usé de son empire sur l'esprit de Louis XIV pour le décider à cette union; elle aimait la princesse comme si elle eût été sa mère, et elle ne recueillit que la plus noire ingratitude, et quand la mort de Monseigneur rapprocha le duc et la duchesse de Bourgogne du trône et leur donna le premier rang après le roi, la jeune duchesse de Berry fut saisie d'une haine et d'une envie qu'elle ne put dissimuler. Elle entraîna son mari dans la cabale, le brouilla avec son frère, et tous les mauvais procédés abondèrent contre le duc de Bourgogne, si sincère dans son affection fraternelle et contre sa femme : « De l'aveu de la jeune Dauphine, dit Saint- Simon, rien de si sensible ne lui est jamais arrivé que cet éloignement et cette aigreur, sans cause ni raison, d'un piince avec qui elle avait toujours vécu dans l'intelligence la plus intime et la plus entière. » Tous les deux ne cessèrent de donner au duc et à la duchesse de Berry les marques de l'amitié la plus vive; ils ne voulurent pas voir cette mauvaise volontés, et le désir extrême de Tunion dans

la famille royale les fit passer par- dessus les plus mauvais procédés. Quand la duchesse de Berry, contrainte par l'usage, l'étiquette, et plus encore par la volonté du roi, assistait à la toilette de la Dauphine, lui présentait la chemise ou le collier, ou les gants, la princesse l'embrassait, lui faisait mille caresses, et le Dauphin, en toute occasion, montrait à son jeune frère la plus vive et la plus confiante amitié.

« Trouvez bon, écrivait Mme de Maintenon à Mme des Ursins, que je m'épanche sur Madame la Dauphine. Après avoir bien souffert des discours sur les mauvaises mesures que je prenais pour son éducation; après avoir été blâmée de tout le monde des libertés qu'elle prenait de courir du matin jusqu'au soir; après l'avoir vue accusée d'une dissimulation horrible dans l'attachement qu'elle avait pour le roi et dans la bonté dont elle m'honorait, je vois auaujourd'hui tout le monde chanter ses louanges, lui croire un bon cœur, lui trouver un grand esprit. Je la vois adorée de Monsieur le Dauphin, tendrement aimée du roi ; je vous fais part de ma joie là- dessus. Madame, persuadée que vous en serez bien aise, car vous avez démêlé plus tôt les mérites de notre princesse. Rien n'est si vif, si brillant, si gai, si plaisant que ce qu'elle dit et que ce qu'elle fait; rien de plus solide que son cœur, son esprit et sa manière de se conduire. Elle fait les délices de la cour. Le peuple l*aime fort, parce qu'elle se laisse voir très aisément; elle a les plus aimables enfants qu'on puisse désirer. »

L'aimable princesse était à l'apogée de sa vie; elle n'eut pas le temps de descendre le versant : la mort la frappa au sommet.

Ce fut le 7 février de Fan 1712 que la Dauphine éprouva les premiers symptômes du mal qui devait si promptcment la conduire au cercueil, a La nuit du lundi au mardi 9 février, dit Saint-Simon, l'assoupissement fut grand toute la journée, pendant laquelle le roi s'approcha du lit bien des fois, la fièvre forte, le» réveils courts avec la

tête engagée, et quelques marques sur la peau qui firent espérer que ce serait la rougeole. Cet espoir disparut; le mal augmenta sur le soir, et, à onze heures, il y eut un redoublement de fièvre considérable. La nuit fut très mauvaise... Le 11 février, la princesse était si mal qu'on résolut de lui parler de recevoir les sacrements. Quelque accablée qu'elle fût, elle s'en trouva surprise; elle fit des questions sur son état, on lui fit les réponses les moins effrayantes qu'on put, mais sans se départir de la proposition. Elle remercia de la sincérité de l'avis, et dit qu'elle allait se disposer... Elle témoigna qu'elle serait bien aise de se confesser à M. Bailly, prêtre de la paroisse de Versailles. C'était un homme estimé, qui confessait ce qu'il y avait de plus régulier à la cour.

a La confession fut longue; l'extrême-onction fut administrée incontinent après et le saint viatique, que le roi fut recevoir au pied du grand escalier. Une heure après, la Dauphine demanda qu'on fît les prières des agonisants... La nuit fut cruelle. Le roi vint de fort bonne heure chez la Dauphine. La journée se passa en symptômes plus fâcheux les uns que les autres : une connaissance par rares intervalles. Tout à fait sur le soir, la tête tourna dans la chambre où on laissa entrer beaucoup de gens, quoique le roi y fût, qui peu avant qu'elle expirât en sortit, et monta en carrosse avec M^e de Maintenon, et s'en alla à Marly. Ils étaient l'un et l'autre dans la plus amère douleur, et n'eurent pas le courage d'entrer chez le Dauphin. »

Celui-ci avait dû quitter sa femme mourante afin de s'aliter lui-même : il ne se releva plus ; sa douleur était déchirante, et bien qu'il conservât son empire sur luimême, sa vue seule arrachait des larmes à ceux qui l'entouraint. On le sait, il ne survécut pas à sa femme bienaiméc ; il mourut de la même maladie inexplicable; le 18 février 1712, après une communion fervente et deux heures d'oraison, Louis, Dauphin, rendit son âme à Dieu. La France fut privée de ce roi, dont la sagesse et les

vertus auraient eniravé la Révolution. Deux des princes, ses fils, succombèrent également; un seul fut sauvé, qui fut Louis XV.

Saint-Simon parle en termes admirables de la mort du Dauphin, à laquelle il avait assisté : « Quelle imitation de Jésus en croix! quel surcroît de détachement! quels vifs élans d'action de grâce d'élre préservé du sceptre et du compte qu'il en faut rendre ! quelle soumission et combien parfaite! quel ardent amour de Dieu! quel perçant regard sur son néant et ses péchés! quelle magnifique idée de l'infinie miséricorde! quelle prière continuelle! quel ardent désir des derniers sacrements ! quelle invincible patience! quelle douceur, quelle constante bonté pour tous ceux qui l'entouraient! quelle charité pure le pressait d'aller à Dieu! La France tomba enfin sous ce dernier châtiment : Dieu lui montra un prince qu'elle ne méritait pas. La terre n'en était pas digne; il était déjà mûr pour la bienheureuse éternité. »

Une parole de Saint-Simon est eff'rayante : « Quelle épouvantable conviction, ajoute-t-il, de la fin de son épouse et de la sienne! » Ce mot d'un témoin oculaire est l'écho de l'opinion générale en France et en Europe, que ces morts si promptes, si mystérieuses n'étaient pas naturelles. On soupçonnait le poison, on accusait le duc d'Orléans, le seul prince, en effet, qui eût intérêt à ce que la famille royale disparût; il s'occupait de chimie; il avait travaillé souvent l'arsenic et l'antimoine , et de là vint l'idée que le prince ne s'occupait de cette science, alors mystérieuse, que pour en faire usage à son profit. Mais ceux qui le connaissaient mieux ne crurent pas à cette accusation; Louis XIV, qui ne l'aimait pas, ne l'accusa jamais, et la suite le justifia. Le régent soigna de près la personne et la santé de Louis XV, il le fit déclarer majeur et le fit couronner.

Une autre personne fut soupçonnée : la méchanceté de la duchesse de Berry, sa haine contre la Dauphine, la

jalousie dont elle était transportée, donna à penser à quelques-uns qu'elle aurait pu ne pas s'arrêter devant un pareil crime. Un récent historien de la duchesse de Bourgogne l'a pensé; mais qui peut soulever ce voile épais, étendu sur certains événements, énigmes du passé qui trompent tous les Œdipes de l'histoire?

Un regret amer et douloureux, de funestes augures, les craintes que donnait une longue régence, accompagnèrent au tombeau le Dauphin et la Dauphine; le deuil universel honora leurs funérailles, et à l'heure qu'il est encore, après tant de tragédies sanglantes et tant de révolutions, une douce et mélancolique auréole entoure le nom de l'élève de Fénelon et d'Adélaïde de Savoie.

Page 1