‹ Portraits et notices historiquesChapitre 14 sur 46 · MADAME · texte numérisé non relu

MADAME

(HENRIETTE d'aNGLETERRE)

La courte vie de cette princesse ressembla à un roman : fille de Charles 1er et d'Henriette de France, petite- fille de Henri IV, elle naquit au milieu d'un camp (1644) pendant que son père se défendait contre ses sujets rebelles, et que sa mère était entourée d'ennemis implacables; la reine, obligée de fuir et de délaisser son enfant, âgée à peine de quinze jours, la pauvre petite princesse demeura captive pendant deux ans; elle fut sauvée et ramenée à sa mère par la fidélité et les soins de sa gouvernante, lady Morton, qui avait gardé et soigné ce précieux dép(*)t avec cet amour et ce courage que les Stuarts ont trouvé chez leurs partisans. Lady Morton s'était déguisée en mendiante; elle l'avait vêtue des haillons d un petit pauvre, elle l'appelait Pierre, et l'enfant protestait, dans son jargon enfantin,

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qu'elle n'était pas Pierre, qu'elle était la petite princesse; mais la Providence, qui veillait sur elle, permit qu'elle arrivât en France saine et sauve. Sa mère avait fait vœu d'en faire une catholique si elle la recouvrait. Elles ne se quittèrent plus, et Henriette fut témoin des angoisses de sa mère, de ses larmes inconsolables, lorsque la tète de Charles 1er fut tombée à Whitehall, et de ses inquiétudes continuelles sur le sort de ses autres enfants. Elle était l'unique consolation de leur solitude et de leur pauvreté, car la fille et la petite-fille de Henri IV en subissaient toutes les rigueurs dans celte ville de Paris qu'il avait nourrie, dans ce palais du Louvre où il avait régné. L'enfant recevait une éducation religieuse et austère; elle avait beaucoup de foi , elle s'efforçait de convertir au catholicisme sa gouvernante, la bonne lady Morton; sa bonté, sa grâce et son intelligence se développaient chaque jour : Anne d'Autriche pensa môme à la donner en mariage à Louis XIV; mais épris de la belle Marie de Mancini, il ne fit alors aucune attention à sa cousine. Mazarin rompit de haute main ces amours et conclut le mariage du roi avec l'Infante.

La fortune revenait aux Stuarts, Charles II remontait sur le trône paternel ; la main d'Henriette fut alors accordée à Monsieur, frère de Louis XIV. Elle avait dix-sept ans; Mme de Motteville fait son portrait en ces termes : « La princesse d'Angleterre était assez grande; elle avait bonne grâce, et sa taille, qui n'élait pas sans défaut, ne paraissait pas alors si gâiée qu'elle l'était en effet. Sa beauté n'était pas des plus parfaites; toute sa personne était, par ses manières et ses agréments, tout à fait aimable. Elle avait le teint fort délicat et fort blanc; il était mêlé d'un incarnat naturel, comparable à la rose. Ses yeux étaient petits, mais doux et brillants; son nez n'était pas laid, sa bouche était vermeille, ses dents avaient toute la blancheur et la finesse qu'on leur pouvait souhaiter, mais son visage trop long et sa maigreur semblaient menacer sa

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beauté d'une prompte fin. On voyait déjà en elle beaucoup de lumières et de raison, et, à travers sa jeunesse, il était aisé de juger que lorsqu'elle se verrait sur le théâtre de la cour de France, elle y ferait un des principaux rôles. »

Mme de Motteville était prophète : la nouvelle duchesse d'Orléans devint l'âme de cette cour; tous les hommages étaient à ses pieds, et Louis XIV fut un des chevahers les plus empressés auprès de sa belle sœur. La reine Marie- Thérèse s'affligeait; la reine mère, Anne d'Autriche, s'inquiétait, la bonne Motteville sermonait un peu, mais le tourbillon, qui entraînait la jeune princesse, était trop bruyant pour qu'elle pût écouter les avis; elle ne faisait rien qui fût digne d'un blâme réel, son mari et sa mère lui laissaient toute liberté; elle continua avec Louis XIV un commerce d'esprit, et elle ne cessa point de jouir des fêtes et des agréments de la cour. Bossuet a rendu de son intelligence un brillant témoignage : « Je pourrais ajouter que les plus sages et les plus expérimentés admiraient cet esprit vif et perçant qui embrassait sans peine les plus grandes affaires et qui pénétrait avec tant de facilité dans les plus secrets intérêts... Rendez témoignage à ce que je dis , vous que cette grande princesse a honorés de sa confiance. Quel esprit avez-vous trouvé plus élevé? mais quel esprit avez-vous trouvé plus docile?... Ainsi, sous un visage riant, sous cet air de jeunesse qui semblait ne promettre que des jeux, elle cachait un sens et un sérieux dont ceux qui traitaient avec elle étaient surpris. »

Peut-être aussi ce visage riant cachait-il de profonds chagrins. Henriette ne trouva pas dans son époux l'affection dont son âme aurait eu besoin; elle n'eut pas d'enfants, elle chercha l'oubli de ses peines dans les plaisirs et môme dans les affaires. Le roi, qui avait reconnu son tact et sa prudence, la chargea d'une négociation auprès de Charles II, son frère, dans le but de détacher ce prince d'une alliance avec la Hollande. Elle obtint un plein suc-

ces; mais, quelques jours après, le cri: Madame se meurt! Madame est mortel retentit dans le palais de Saint-Cloud.

Le pessimisme de Saint-Simon a vu un crime dans cette mort frappante et soudaine ; mais il est de l'équité historique de ne pas oublier les témoignages respectables qui donnent à cette mort une origine toute naturelle. La princesse avait une santé débile , elle vivait par miracle, disait Valot, le premier médecin du roi; ces médecins attribuèrent à une colique de choléra morbus la perte de cette jeune princesse. Citons la lettre que Bossuet a écrite au sujet de ce triste événement :

« Je crois que vous avez su que je fus éveillé, la nuit de dimanche à lundi, par ordre de Monsieur pour aller assister Madame, qui était à toute extrémité à Saint- Cloud, et qui me demandait avec empressement. Je la trouvai avec une pleine connaissance, parlant et faisant toutes choses sans trouble, sans ostentation, sans effort et sans violence, mais si bien et si à propos, avec tant de courage et de piété, que j'en suis encore hors de moi. Elle avait déjà reçu tous les sacrements, môme l'extrêmeonction, qu'elle avait demandée au curé qui lui avait apporté le saint viatique, et qu'elle pressait toujours, aQn de les recevoir en pleine connaissance. Je fus une heure auprès d'elle, et lui vis rendre ses derniers soupirs en baisant le crucifix qu'elle tint à la main , attaché à sa bouche, tant qu'il lui resta de force. Elle ne fut qu'un moment sans connaissance. Tout ce qu'elle a dit au roi, à Monsieur, et à tous ceux qui l'environnaient était court, précis et d'un sens admirable. Jamais princesse n'a été plus regrettée, ni plus admirée, et ce qui est plus merveilleux, est que se sentant frappée, d'abord elle ne parla que de Dieu, sans témoigner le moindre regret. Quoiqu'elle sût que sa mort allait être très agréable à Dieu, comme sa vie avait été très glorieuse par l'amitié et la confiance de deux grands rois, elle s'aida autant qu'elle le put, en prenant tous les remèdes avec cœur; mais elle n'a

jamais dit un mot de plainte de ce qu'ils n'opéraient pas, disant seulement qu'il fallait mourir dans les formes. » Ce que Bossuet ne dit pas, c'est la prière pathétique qu'il prononça tout haut, à genoux près de ce lit de mort, et qui tira des larmes de tous les assistants. Cette mort soudaine et qui excita si vivement Timagination des courtisans et du peuple arriva le 27 juillet 1670.

Bossuet prononça son oraison funèbre, un des morceaux les plus touchants qui soient sortis de sa bouche et de son âme. Dix mois auparavant, il avait rendu le même devoir à Henriette de France, veuve de Charles 1er. Il se souvient de ce spectacle de mort dont il fut témoin, lorsqu'il s'écrie : « Quoi doncl elle devait périr si tôtl Dans la plupart des hommes, les changements se font peu à peu , et la mort les prépare ordinairement à son dernier coup. Madame, cependant, a passé du matin au soir, ainsi que l'herbe des champs; le matin, elle fleurissait, avec quelle grâce! vous le savez : le soir, nous la vîmes séchée; et ces fortes expressions par lesquelles l'Ecriture sainte exagère l'inconstance des choses humaines devaient être pour cette princesse si précises et si littérales 1... A la vérité, Messieurs, rien n'a jamais égalé la fermeté de son âme, ni ce courage paisible qui, sans faire effort pour s'élever, s'est trouvé par sa naturelle situation au-dessus des accidents les plus redoutables. Oui, Madame fut douce envers la mort comme elle l'était envers tout le monde; son grand cœur ni ne s'aigrit ni ne s'emporte contre elle; elle ne la brave pas non plus avec fierté, contente de l'envisager sans émotion et de la recevoir sans trouble... Et la voilà, malgré ce^ grand cœur, cette princesse si admirée et si che^Iel la voilà telle que la mort nous l'a faite! Encore ce reste tel quel va-t-il disparaître, cette ombre de gloire va s'évanouir et nous Talions voir dépouillée même de cette triste décoration. Elle va descendre à ces sombres lieux, à ces demeures souterraines, pour y dormir dans la poussière avec les grands de la terre, comme parle Job, avec

ces rois et ces princes anéantis, parmi lesquels à peine peut- on la placer, tant la mort est prompte à remplir les places ! »

Qui ne connaît cet admirable discours qu'on aurait cependant envie de citer tout entierl La plus noble imagination est secondée ici par les tableaux les plus touchants et par des oppositions de fortune telles que l'histoire des rois en offre parfois; il peint la princesse enfant captive, fugitive; il la peint dans la situation la plus brillante, il la peint dans les bras de la mort. Ce fat là le digne hommage rendu à Madame; son amie intime, M^e de la Fayette, lui consacra un écrit plein de charme; elle fut longtemps regrettée à la cour, quoique une année, à peine écoulée une autre épouse vint occuper sa place.

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