‹ Portraits et notices historiquesChapitre 15 sur 46 · ELISABETH- CHARLOTTE, PRINCESSE PALATI^•E · texte numérisé non relu

ELISABETH- CHARLOTTE, PRINCESSE PALATI^•E

Cette princesse a fait d'elle-même un portrait peu flatté et peu flatteur : « Je n'ai point de traits, de petits yeux, un nez court et gros, des lèvres longues et plates : tout cela ne peut former une physionomie; j'ai des grandes joues pendantes et un grand visage ; cependant je suis très petite de taille, courte et grosse. Pour savoir si mes yeux annoncent de l'esprit, il faudrait les examiner au microscope. On ne trouverait probablement pas sur la terre de si vilaines mains que les miennes. Somme totale, je suis vraiment un petit laideron. Si je n'avais pas bon cœur, on ne me supporterait nulle part. »

La fernme qui faisait si philosophiquement les honneurs d'elle-même avait autant d'esprit que de cœur,

quoique cachés sous des formes rudes. Elle était fille du palatin du Rhin, Charles- Louis, et de la princesse de liesse, femme douce, irréprochable, et à laquelle son mari, injuste et brutal, rendit la vie pénible; elle n'avait vu qu'un intérieur triste, elle avait vécu dans le vieux hurg d'Heidelberg, où les élégances françaises n'avaient pas pénétré, et elle arriva tout à coup, à l'âge de dixneuf ans, à la cour de Versailles, au milieu des fêtes et des magnificences dont elle n'avait nulle idée. Pourtant elle ne fut pas éblouie, et Louis XIV remarqua, dès le début, le grand sens de sa nouvelle belle -sœur. Celle-ci, n'ayant aucune prétention du côté de la figure et des grâces, avait cultivé son intelligence; elle aimait l'étude et la lecture, elle appréciait les beaux- arts, elle devait à son éducation allemande des goûts virils en parfaite opposition avec les inclinations de Monsieur. Sa femme montait à cheval, suivait les chasses et tirait volontiers un coup de fusil; lui, quoique brave à la guerre, et il l'avait prouvé, ne recherchait pas plus les exercices violents que l'étude ; il n'aimait que le repos, la parure, et il se couvrait de bijoux et de parfums comme une femme, des rubans partout où il en pouvait mettre, dit Saint-Simon.

La princesse fît de son mieux pour plaire à un époux auquel elle ressemblait si peu; elle n'y réussit que très lentement, et, par sa droiture et sa bonté, elle finit par gagner sa confiance à défaut de son amour; ils vécurent, aux yeux du public, en bonne intelligence, mais sans intimité. Elle s'était fait une existence à part, que Saint- Simon écrira avec son âpreté habituelle : « Madame dînait et soupait avec les dames et Monsieur, se promenait quelquefois en calèche avec quelques-unes, boudait souvent la compagnie, s'en faisait craindre par son humeur dure et farouche et par ses propos, et passait toute la journée, dans un cabinet qu'elle s'était choisi , à considérer les portraits des palatins et autres princes allemands dont elle l'avait tapissé, et à écrire des volumes de lettres tous

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les jours de sa vie, et de sa main, dont elle faisait ellemême les copies qu'elle gardait. »

Madame a donné elle-même, sans le vouloir, l'explication de cette humeur dure et farouche; elle dit dans ses Mémoires : « Je ne crois pas que mon époux ait été amoureux de la vie, et au bout de quelque temps il se trouva si fort importuné de ce que je l'aimais, qu'il me pria, pour l'amour de Dieu, de ne plus l'aimer, parce que cela lui était trop à charge. » Ces mots jetés en passant disent pourquoi elle vivait solitaire et pourquoi elle s'épanchait sur le papier, avec ses parents et ses amis d'enfance. Les guerres de Louis XIV avec l'Allemagne lui causèrent le chagrin le plus sensible; elle écrivait longtemps après : « Quand je songe aux incendies, il me vient des frissons; je sais comme on a sévi dans le Palatinat. Pendant plus de trois mois, toutes les fois que je voulais m'endormir, je voyais Ilcidelberg tout en feu; cela me faisait lever en sursaut, de sorte que je faillis en tomber malade. »

La maternité fut une consolation pour elle, mais ses filles furent mariées au loin: l'uînée au duc de Lorraine, la seconde au roi d'Espagne, la troisième au roi de Naples, la quatrième au duc de Savoie, et son fils, le duc de Chartres, qu'elle aimait passionnément, lui causa, par son irréligion et ses mauvaises mœui^s, de violents chagrins. Elle l'aima toujours en souffrant toujours de ses désoi'diTS, qui révoltaient tous ses sentiments d'honneur et de vertu.

La mort presque subite de Monsieur (1781) lui fut cruelle; il s'était beaucoup rapproché d'elle, et elle écrit dans ses Mémoires : « J'étais justement en train d'être heureuse quand le Ciel m'a été mon pauvre mari. Pendant trente ans, j'avais travaillé pour le gagner^ et, lorsque j'atteignais mon but, il mourut. »

Sa situation à la cour ne changea point; le roi l'aimait, et elle était pour lui une ancienne amie, et il disait parfois, avec un sentiment de tristesse : « 11 n'y a que Madame

qui ne s'ennuie pas avec moi. » M'^^e de Maintenon n'avait pas à se louer de Madame, qui, dans ses fréquentes et longues lettres, la traitait avec une antipathie et un mépris indignes du caractère noble et de la distinction de celle qui écrivait. Une de ses lettres à l'Electrice de Hanovre fut saisie à la poste et envoyée à M^ne de Maintenon. La femme de Louis XIV se montra à la fois sévère et clémente : elle fit venir Madame, lui lut sa lettre, lui en fit honte et finit par l'embrasser cordialement. Ce dut être une dure épreuve pour l'orgueil de la princesse, qui expia ainsi la dangereuse intempérance de sa plume.

Les années s'écoulaient; elle survivait à toute la famille royale, excepté à cet enfant précieux, objet de tant de vœux, de tant de soins, de tant de prières, qui devint Louis XV. Madame vit son fils régent, elle vit aussi les souillures et les corruptions de cette époque malheureuse, prélude d'un règne qui ne fut pas moins corrompu; elle en gémit dans ses lettres; elle s'en ouvrait à l'évêque de Clermont, qui, dans le Petit Carême, prêché devant le roi enfant, fait des allusions fortes et terribles à ces scandales. Elle voit avec horreur les vices; elle apprécie avec justice les désastres financiers causés par le système de Law; elle dit avec sa rudesse allemande : « Je dois convenir que je suis étonnée que Paris soit encore debout et n'ait pas été englouti; car tout ce qu'il s'y fait d'affreux fait dresser les cheveux sur la tête. Toutes les fois qu'il tonne, j'ai peur pour celte ville. »

Cette pensée est à l'état fixe dans l'esprit de Madame; elle y revient sans cesse, et les désordres de sa propre famille ajoutaient de poignantes épines à sa douleur. Elle craignait à la fois pour l'àme et pour le corps de son fils; on l'accablait de lettres anonymes qui menaçaient la vie du régent : a II n'y a pas, écrit- elle, de semaine où je no reçoive au moins trois ou quatre de ces lettres affreuses. »

Ce fils bien-aimé, qui l'avait toujours respectée et jamais écoutée, lui survécut pourtant. Madame mourut

le 8 décembre 1722, à Saint-Cloud. Elle était âgée de soixante -dix ans. Elle ne vit pas la mort lamentable de son fils, cette mort subite, sans Dieu et sans prière, que l'on pouvait regarder comme le châtiment d'une vie abandonnée à tous les vices. Sa mort fut très chrétienne; Massillon fit son oraison funèbre, et il put louer avec justice la droiture, la bonté, la bienfaisance de Madame et sa tendresse maternelle. Elle vécut en dehors du plaisir, du faste et des passions, et elle fut comme l'Alceste de ce monde, auprès duquel elle se trouvait sans s'y mêler, et qu'elle a toujours jugé avec une rude vérité.

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