‹ Portraits et notices historiquesChapitre 16 sur 46 · LOUISE DE BOURBON-MONTPENSIER · texte numérisé non relu

LOUISE DE BOURBON-MONTPENSIER

Elle était fille de Gaston , duc d'Orléans , frère de Louis XIII, et de Marie de Bourbon Montpensier. Elle était née le 29 mai 1627. Sa place auprès du trône et sa fortune immense faisaient d'elle le plus grand parti de France : elle pensa beaucoup au jeune roi, son cousin, malgré les onze ans qu'elle avait de plus que lui. Elle avait de l'ambition; c'est, dit-on, le faible des âmes fortes, mais le jugement ne guidait pas ses désirs et ne réglait pas ses passions; elle le prouva dès le début de sa vie.

Louis XIII n'était plus; Anne d'Autriche était régente, Mazarin premier ministre; quelques mesures maladroites le rendaient impopulaire; les impôts faisaient murmurer le peuple, le Parlement était mécontent, la jeune noblesse frondait le ministre étranger; Condé, pendant quelques temps fidèle à la reine et à son gouvernement, se tourna contre elle; il entraîna une partie de la noblesse. Son nom,

son génie et sa valeur expliquent le prestige qu'il exerça; mais cet illustre capitaine n'était pas un grand chef de parti. Ses hauteurs mécontentèrent le Parlement, le coadjuteur de Retz fomenta ces dispositions; la cour, qui s'était jetée sous la protection de Turenne, rejeta les avances que Condé lui fit faire ; on en vint à une guerre sérieuse.

Les deux petites armées, commandées par les deux grands généraux, battaient la campagne aux environs de Paris; Turenne espérait acculer Condé contre les murs de la grande ville; les deux troupes se rencontrèrent, et la bataille, quoique formée d'éléments peu nombreux, fut longue et ternble. Jamais lutte ne fut soutenue de part et d'autre avec une obstination plus acharnée. Les officiers, plus nombreux que les simples soldats, montraient la valeur des anciens chevaliers : le grand Turenne et le grand Condé, à portée de pistolet l'un de l'autre, faisaient admirer le contra-te de la fureur martiale et du sang-froid le plus intrépide. Pourtant le parti de Condé fléchissait et ne trouvait plus d'issue devant lui; les portes de Paris , seul lieu de refuge que les vaincus pussent espérer, étaient fermées; Gaston d'Orléans ne voulait pas qu'on les ouvrît, espérant ainsi se raccommoder avec la reine et le cardinal. Mademoiselle, toute dévouée au parti des princes, fut indignée; elle courut à l'hôtel de ville; elle obtint des magistrats l'ordre de faire ouvrir les portes. Pour annoncer à ses amis le salut qui arrivait; elle fit tirer sur les troupes de Turenne, du haut de la Bastille, une volée de coups de canon; on dit qu'elle-même mit le feu à une des pièces. Au même instant, elle fît avertir le prince de Condé qu'elle l'attendait dans une maison voisine des remparts. Il arriva près d'elle le visage couvert de sang, l'épée nue; elle lui dit qu'elle apportait l'ordre d'ouvrir Paris à ses troupes et de faire marcher les compagnies de garde bourgeoise à son aide. Condé la remercia, énuméra avec douleur les amis qu'il avait perdus, et courut protéger la retraite de son armée; il n'entra que le der-

nier dans Paris, comme un capitaine quitte le dernier son navire en perdition (2 juillet 1G52).

Ce fut la dernière journée de la Fronde, ce fut la journée culminante de la vie de Mademoiselle. Elle avait pu une fois montrer son courage, sa fidélité à ses amis et les vertus un peu romanesques dont son âme était remplie. Louis XIV ne fut clément envers aucun des partisans de la Fronde; il se souvint toujours des humiliations que sa mère avait subies et du danger que sa puissance avait couru. Mademoiselle ne parut pas à la cour pendant cinq ans; elle habita sa terre de Saint-Fargeau, où elle écrivit ses Mémoires, tout pleins de ses projets matrimoniaux, toujours formés, toujours rompus : « Le coup de canon de la Bastille a tué son mari, » disait Mazarin en faisant allusion à Louis XIV. Elle fut recherchée par le prince royal d'Angleterre, depuis Charles II; elle le refusa, elle en refusa beaucoup d'autres, et enfin, déjà arrivée à l'âge mûr, elle devint follement éprise du comte de Lauzun. On connaît la lettre de M^e de Sévigné à l'occasion de ce mariage, auquel Louis XIV avait consenti. C'était en effet une extraordinaire nouvelle. Les deux fiancés s'arrêtèrent aux préparatifs, tous les deux les voulaient somptueux; pendant ce temps, la volonté du roi changea; il défendit cette union. Lauzun fut enfermé à Pjgnerol, et Mademoiselle le regretta amèrement; elle demeura fidèle à ce souvenir; elle ne cessa de faire des démarches pour obtenir sa délivrance; elle alla jusqu'à offrir au roi ses biens immenses, le duché d'Aumale, le comté d'Eu, la principauté de Doml)es, en échanîîe de son fiancé : ces négociations se prolongèrent pendant très longtemps; on avait besoin du consentement de Lauzun à qui Mademoiselle avait donné les comtés d'Eu et d'Aumale ; il ne l'accorda pas volontiers ; ce ne fut qu'après treize ans d'absence que les deux futurs se revirent. On a pensé, et non sans raison, qu'un mariage secret les unit alors; Mndomoi«5elIe n'eut pas à se ioiior dos prorédé's de cet

homme, qu'elle avait constamment et tendrement aimé. Il la maltraita de paroles et d'actions; il était dur et jaloux de ses droits. Saint-Simon, qui l'a bien connu, décrit son caractère en ces termes : « Plein d'ambition, de caprices, de fantaisies, jaloux de tout, voulant toujours passer le but, jamais content de rien, sans lettres, sans aucun ornement dans l'esprit, naturellement sauvage, chagrin, solitaire, fort noble dans toutes ses façons, méchant et malin par nature encore plus que par ambition ; cruel à trouver les défauts, extrêmement brave et aussi dangereusement hardi; courtisan également insolent, moqueur et bas jusqu'au valetage... »

Voilà l'homme que la plus noble fille de France avait aimé et à qui elle avait tout sacrifié : l'imagination, les obstacles , l'absence avaient paré cet idéal des plus belles couleurs; elles disparurent devant l'épreuve de la réalité. Mademoiselle se sépara en silence de Lauzun; elle ne vécut plus à la cour; elle se retira à la campagne, et se livra à la piété et aux bonnes œuvres. Elle mourut le 5 mars 1693, laissant un nouvel exemple de l'inanité des grandeurs et de leur impuissance à satisfaire le cœur humain.

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