BÉNÉDICTE DE BOURBON
Elle était petite -fille du grand Condé, et elle épousa le fils légitimé de Louis XIV, le duc du Maine. Ils étaient tous les deux comblés des dons et des grâces de l'esprit, et, jusqu'à la mort du roi, ils tinrent à la cour uq rang distingué qu'ils devaient à l'affection particulière que Louis éprouvait pour ce fils intelligent, respectueux, et qu'il voyait sans cesse auprès de lui. A la mort du roi, tout changea; il resta au duc et à la duchesse du Maine une grande situation, une immense fortune, une entière liberté, mais le premier rang appartenait à d'autres; la duchesse ressentit vivement cette déchéance; le sang de Condé bouillonnait en elle, et, comme son aïeul, elle commit la grande faute de se lier avec une puissance étrangère et d'exciter des troubles dans l'intérieur de son pays. Le prince de Cellamare était alors ambassadeur d'Espagne auprès du régent; dirigé par le premier mini^tre d'Espagne, Albéroni, il se llatta de pouvoir exploiter assez habilement les passions rancunières du duc et
« I.otfre <ii; 1071.
de la duchesse du Maine, pour faire déclarer le roi d'Espagne, Philippe V, régent de France à la place du duc d'Orléans. D'après le complot, le régent devait être arrêté au milieu d'une fête. On eût immédiatement convoqué les états généraux, de la décision desquels on se croyait sûr d'avance. En même temps que cette conjuration se tramait dans l'ombre, les agents du duc et de la duchesse du Maine essayaient de soulever la Bretagne , pays cruellement opprimé et délaissé depuis sa réunion à la couronne, et qui se souvenait de son indépendance. Mais un hasard étrange fît découvrir ces plans hardis et coupables; les papiers de Cellamare furent fouillés et donnèrent d'amples preuves du complot; il fut reconduit en Espagne, où de grands honneurs récompensèrent ses tentatives. Le duc du Maine fut enfermé dans la citadelle de Doullens et la duchesse dans le château de Dijon. Ils y passèrent deux années très ennuyeuses, mais très paisibles (1718).
Pendant ce temps, les ministres du régent sévissaient en Bretagne contre cette malheureuse population abusée, qui avait cru recouvrer, sous le protectorat catholique, ses libertés d'autrefois. Vingt mille dragons traquèrent de château en château, de ferme en ferme, dans les défilés des vieilles forêts et au bord de l'Océan, les malheureux conspirateurs. MM. de Poncallec, de Talhouët, de Montions et de Couëdic furent condamnés à mort et conduits à l'échafaud comme des agneaux à la boucherie. Tous les autres conjurés souflrirent dans leurs biens et dans leur liberté; les magistrats furent déchus de leurs emplois, les propriétaires ruinés, et les paysans pendus, comme du temps du duc de Chaulnes et de M"ie de Sévigné.
La duchesse du Maine, sortie de captivité, oublia trop vite ce sang versé et ces infortunes dont elle était la première cause. Elle alla s'établir à Sceaux, au milieu des magnificences et des fêtes. Elle établit là une sorte de cour plénière où se rassemblaient les artistes, les auteurs,
les grands seigneurs, tous ceux qui aimaient les plaisirs et l'esprit, et qui pouvaient en donner aux autres. On ne saurait dire tous les divertissements dont Sceaux fut le théâtre; on passait les nuits blanches en loteries, en jeux, en illuminations, feux d'artifices, fantaisies toujours renouvelées, et, selon le mot de Fontenelle, <r à Sceaux, la gaieté avait de l'esprit. » Mme de Staël, dame d'atour de la princesse et qui avait partagé sa captivité , décrit ainsi ces jours et ces nuits de féerie : « On jouait des comédies et on en répétait tout les jours; on songea aussi à mettre les nuits en œuvre par des divertissements qui leur fussent appropriés ; c'est ce qu'on appela les grandes nuits. Mme la duchesse du Maine, qui aimait à veiller, passait souvent la nuit à diverses parties de jeu. Un de ses courtisans, empressé à lui plaire, fit paraître une Nuit enveloppée de crêpes, qui fit à la princesse un remerciement de ce qu'elle préferait la nuit au jour... Dès lors le sommeil fut banni de Sceaux, et chacun imagina des plaisirs nouveaux pour occuper les heures qui lui étaient dues. »
La duchesse institua pour ses favoris l'ordre de îa Mouche- à-miel, qui avait ses lois, ses statuts, sa devise : Je suis petite, mais je fais de grandes blessures; ce fut un nouveau sujet devers, de madrigaux et d'amusements de toute sorte. La duchesse était l'âme de tous ces plaisirs; elle était éloquente et spirituelle comme tous les Coudés, et Mme de Staël dit, en parlant d'elle : « Personne n'a jamais parlé avec plus de justesse, de netteté et de rapidité, ni d'une manière plus noble et plus naturelle. Son esprit n'emploie ni tour, ni figure, ni rien de ce que l'on appelle invention; frappé vivement des objets, il les rend comme la glace d'un miroir les réfléchit, sans rien omettre, sans rien changer, sans rien ajouter. »
Les années passèrent et emportèrent les plaisirs. Le duc du Maine mourut en 173G, dans les sentiments de profonde piété qui avaient honoré sa vie; la duchesse lui
survécut jusqu'en 1753. Ils laissèrent deux fils qui moururent sans alliance, et après eux le brillant domaine de Sceaux passa au bon duc de Penthièvre.