EL'DOCIE ET EL'DOXIE
un redoublement de zèle à ses œuvres de charité et elle construisit une église, dédiée à saint Pierre, non loin de l'endroit où habitait Euthymius. Une profonde paix régnait en elle et la préparait à la mort ; elle voulut donner des trésors au pieux solitaire qui l'avait ramenée à Dieu, il refusa tout et lui fit dire :
« Pourquoi vous occuper de tant de soins? Préparezvous au terrible passage, et quand vous serez allée au Seigneur, souvenez-vous de moi. »
Elle mourut tranquillement, en demandant qu'on déposât ses restes à Jérusalem et en protestant que son affection pour Paulinus avait été innocente. Personne, dans sa vie, ne présenta plus de contrastes que celte élégante Athénienne, ce poète, cette fille de rhéteur élevée sur le trône de Constantin, et qui porta dans la théologie la fougue de son imagination; mais qui, après tant de fortunes diverses, demanda son salut à un anachorète ignorant des sciences de la terre, et ne voulut d'autre asile, pour ses restes, que la ville sainte. Elle mourut l'an 460.
Elle avait une fille, nommée Eudoxie, qui devint la femme de Valentinien III, empereur d'Occident. Maxime, usurpateur de l'empire, le fit assassiner, et il força Eudoxie d'accepter sa main. Cette malheureuse veuve, victime d'une passion sanglante, voulut se venger, vengeance fatale qui retomba sur elle-même et sur l'Italie tout entière. Elle appela à son secours Genséric et les Vandales, et promit de lui ouvrir les portes de Rome.
11 ne refusa pas la proie offerte, ses vaisseaux jetèrent l'ancre à Ostie : Maxime veut échapper, la fureur du peuple le poursuit, il est égorgé: Genséric approche, une seconde fois saint Léon veut sauver son troupeau, mais il n'obtient pas du chef vandale ce qu'il avait obtenu d'Attila: la ville reine est livrée au pillage pc niant quinze jours et quinze nuits. La fiotte se rembarque, emportant à Garthuge les dépouilles de Rome, ainsi qu'autrefois les
vaisseaux de Scipion avaient amené à Rome les richesses de Garthagc. Parmi cet immense butin se trouvaient les ornements du temple de Jérusalem, jadis apportés par Titus, et parmi les captifs, la malheureuse Eudoxie.
Depuis les temps antiques , depuis les princesses troyennes, depuis les nobles filles de Jérusalem , Zénobie, traînées en esclavage, on n'avait pas vu de fille et de femme d'empereur portant des fers et servant dans le palais du vainqueur. Elle y passa sept années. Revenue à Gonstantinople, elle y mourut dans la pénitence, pleurant ses malheurs et expiant cette vengeance si cruellement retombée sur sa propre tête.
S'il fut une question souvent débattue, s'il fut une renommée ballottée tour à tour de l'apothéose aux gémonies, c'est à coup sûr celle de Jeanne de Constantinople, comtesse de Flandre et de Hainaut, qui, inscrite parmi lés bienheureuses de l'ordre de Citeaux, s'est vue pourtant accusée par les chroniqueurs et par la voix et les traditions du peuple du plus affreux de tous les crimes , le parricide, et demeure encore après six siècles une énigme dont le mot s'est perdu dans les ombres mystérieuses du passé.
Jeanne naquit vers l'année 1186; elle était fille de Baudouin IX, comte de Flandre et de Marie de Champagne.
Ses premières années se passèrent auprès de sa mère, pieuse et savante princesse dont la mémoire fut longtemps révérée et dont le nom s'est môme attaché à plusieurs lois, à plusieurs ordonnances favorables au peuple, et qu'elle avait sollicitées de son époux. La Flandre était alors tranquille et florissante. Baudouin, jeune encore, voyait devant lui des jours nombreux, quand l'exaltation religieuse et guerrière qui domine toute cette époque vint l'arracher à son peuple, à son pays, et à sa paisible et brillante destinée. Innocent III venait de prêcher une quatrième croisade; la guerre sainte fut annoncée en
France par Foulques, curé de Neuilly, et le cri : Dieu le veut ! retentit de nouveau dans les villes et les baronnies des Gaules. Thibault IV, comte de Champagne, Louis, comte de Chartres, Jean de Brienne, Hugues de Boves, comte d'Amiens, Geofï'roy de Villehardouin prirent la croix. Baudouin les imita, et le mercredi des cendres de l'an 1201, il prononça dans l'église de Saint -Donat, à Bruges, l'engagement de combattre pour la délivrance des saints lieux. Suivi de sa femme, Marie, escorté d'une chevalerie brillante, il partit laissant derrière lui deux jeunes filles, seules héritières du nom de Baudouin Bras-de-fer. On connaît les résultats de celte entreprise: les croisés, montés sur les navires vénitiens et accompagnés du vieux doge, Henri Dandolo, se dirigèrent vers Constantinople, afin de délivrer l'empereur Isaac, captif de son propre frère. Ils y réussirent; Isaac fut replacé sur le trône, et les Latins régnèrent en maîtres dans l'antique ville des Césars.
Le peuple irrité de leurs déprédations se révolta et mit à sa tête Murzufle, prince Ducas. Le fils d'Isaac fut empoisonné, et le triste empereur mourut de désespoir. Une seconde fois les croisés se rendirent maîtres de la ville , et sous les voûtes magnifiques de Sainte-Sophie ils élurent empereur Baudouin, comte de Flandre. Il régna un moment, moment de trouble, de discordes, et il perdit la vie à la suite d'une malheureuse expédition contre le roi des Bulgares, Joannice. Sa mort, arrivée dans ces contrées lointaines, resta enveloppée d'un voile, et le peuple qui n'avait pas vu son cercueil revenir au caveau de ses pères, y réclamer une place auprès d'eux, refusa longtemps de croire à sa perte. Marie de Champagne était morte aussi : la peste l'avait frappée sur la plage de Saint- Jean -d'Acre, au moment où elle allait rejoindre son mari , et Jeanne de Flandre resta à quinze ans seule, orpheline, et destinée au gouvernement d'un État plus riche que vaste, entouré d'ennemis puissants, et rempli d'une noblesse indocile et
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d'une bourgeoisie plus ombrageuse encore. Jeanne et Marguerite, sa sœur, avaient pour tuteur Philippe, comte de Namur; gardien infidèle d'un dépôt sacré, il livra ses
Entrée des croisés à Constantinople. (D'après le tableau d'Eugène Delacroix.)
pupilles aux mains de Philippe-Auguste, roi de France, qui désirait les avoir sous son autorité, afin d'éviter que Jeanne, en épousant le roi d'Angleterre, n'augmentât la puissance d'une nation rivale. Les orphelines vécurent
donc au Louvre, prisonnières sous une apparence de liberté, jusqu'au moment où les habitants de la Flandre et du Hainaut réclamèrent énergiquement leur jeune suzeraine. Le roi n'osa résister à leurs instances : les deux princesses revinrent à Bruges, et peu de temps après son retour dans la patrie, Jeanne épousa Fernand de Portugal, fils de don Sanche h^. Elle avait alors vingt-trois ans. Ce mariage avec un étranger inquiéta les bonnes villes ; plusieurs même fermèrent leurs portes au nouveau venu, qui n'avait de titres et de droits que ceux qu'il tenait de sa femme, et Jeanne trouva dans la bouche même de ses barons le langage le plus sévère.
a Dame, lui dit le sire de Tournay, vous nous avez laidement servis : vostre mari est serf du roi de France , et s'en vanta le roy en nostre présence. Prenés vostre serf, qu'il soit mausdit de Dieu , et vous en allés en Portugal où sont les serves gens; car jamais serf n'aura sur les Flamands aucune mestrie, et veuilles bien sçavoir que si ce Fernand est encore quinze jours par deçà, nous lui ferons couper la teste. » Fernand alors, pour conjurer l'orage, ne trouva rien de mieux que de rompre un traité qu'il avait conclu avec le roi de France, et par lequel il s'engageait à lui livrer les villes d'Aire et de Saint- Omer. De longues divisions suivirent cette rupture, et deux fois en deux ans la Flandre se vit envahie par les armées de Philippe- Auguste. Cassel , Douai, furent saccagées, et Guillaume le Breton dans sa Phillppide a raconté les horreurs de l'assaut de Lille ^
Fernand, au désespoir, échappé à grand'peine de Lille
* «...Les nôtres poursuivirent les fuyards tant qu'ils purent s'avancer à la clarté de l'incendie de la ville, car le soleil ne pouvait luire à travers les brouillards. Ils tuèrent cependant un grand nombre d'hommes et firent encore jilus de prisonniers, que le roi a vendus à tout acheteur pour ùtre à jamais esclaves; les marquant pour tuujoui-s du fer brûlant de la servitude. Ainsi périt lu ville tout enliùre. » {PJiilij)pide, pai" Guillaume le Breton, chapelain de Philippe Auguste.)
embrasée, entra dans la vaste conspiration qui se formait contre le roi de France. Un même intérêt réunissait l'Angleterre, la Flandre, le Brabant, le Saint-Empire, qui avait alors pour chef Othon IV, et déjà ces alliés, réunis auprès de Valenciennes, se partageaient en imagination les provinces françaises laborieusement rassemblées par les héritiers successifs de la monarchie, lorsque Philippe-Auguste, à la tête de quarante mille hommes, s'avança vers eux.
Peu de jours après, le 27 juiUet 1214, trente-cinq mille bourgeois, appelés aux armes par le son de leurs beffrois, vinrent se ranger sous la bannière royale, et les deux armées se trouvèrent en présence dans une vaste plaine, près d'un petit village nommé Bouvines, à mi-chemin de Lille à Tournay.
L'armée impériale comptait dans ses rangs les ducs de Brabant, de Mecklembourg, de Luxembourg, les comtes de Hollande, de Flandre et de Namur, six mille Anglais commandés par Salisbury et Bigot de Glifford, et au centre des lignes l'empereur Othon se tenait assis, comme un monarque d'Orient, sur un char traîné par quatre chevaux et qui portait la bannière de l'empire. Philippe- Auguste, à cheval au milieu de sa noblesse, l'encourageait par des paroles de confiance et de gaieté ; un gentilhomme du Vermandois portait auprès de lui le pennon aux fleurs de lis. A une heure de l'après-midi, le roi donna le signal de l'attaque; les trompettes retentirent, les chapelains entonnèrent des psaumes, et les deux armées marchèrent l'une sur l'autre. Pendant six heures, une mêlée effroyable, une mêlée homérique vit succomber les chevaliers et les manants, les bourgeois et les princes; enlin, l'armée impériale plia. Othon, échappé par miracle à l'épée d'un chevalier français nommé Guillaume des Barres, prit le galop à travers champs. Fernand de Portugal , couvert de sang, épuisé de bleasures, se rendit prisonnier à Hugues de Mareuil, et quand le soleil se coucha, Guillaume le Breton et les deux autres chapelains chantaient encore
le Te Deum sur ce champ de carnage, témoin d'une des plus grandes scènes de l'histoire nationale'. Peu de jours après, Fernand, chargé de liens, couché sur une petite charrette , fit son entrée à Paris à la suite du vainqueur, et la sombre tour du Louvre lui servit de prison.
Jeanne n'apprit que tardivement ces funestes nouvelles, grâce à la délicate pitié de ses peuples dont ses malheurs avaient réveillé l'affection. On s'entretenait par les chemins, dans les tavernes, de la grande bataille de Bouvines, et la souveraine du pays l'ignorait. Enfin un concile d'hommes vénérés, de prêtres, des seigneurs blanchis sous le harnais, lui révélèrent la désespérante vérité. La jeune femme s'abandonna aux larmes. Quoiqu'elle n'eût trouvé dans son mariage avec Fernand qu'amertume et déceptions, elle résolut néanmoins de tout tenter pour sa délivrance. Vêtue d'habits de deuil, elle alla se jeter aux pieds du roi de France, et le supplia de lui rendre son époux. Philippe-Auguste y consentit, mais à des conditions si dures qu'elles ne furent point ratifiées par les États de Flandre, qui, pour la rançon d'un prince étranger et haï de ses nouveaux sujets, devaient consentir à l'abandon de toute nationalité. Fernand resta donc captif à Paris, et Jeanne, veuve du vivant de son mari, vit commencer alors une vie d'isolement et d'activité, de labeur et d'abandon, fardeau bien pesant pour une si jeune tête fléchie déjà sous tant d'orages.
Elle revint dans ses États, souffrante encore des suites de la guerre , et s'efforça de relever les ruines que la victoire avait laissées sur son passage. La sagesse et le coii-
' bouvines est aujourd'hui un des plus tristes et des plus pauvres villages de France. Sur une pierre, une inscription y rappelle le souvenir de cette victoire libératrice \ elle est de date récente. Mais à deux pas la piété d'un moine a conservé, de longue date déjà, la mémoire d'un autre événement glorieux. A un quart de lieue de Buuvines, sur les terres qui appartenaient à l'abbaye de Cysoing, on trouve une pyramide avec ces mots: Roch, seigneur abbé de Cysoiny, à la gloire de Louis XV, et en mémoire de la bataille de Foutcnoy.
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rage de la femme forte de lÉcriture semblèrent alors animer cette jeune suzeraine de vingt-quatre ans : en peu de temps les désastres furent réparés; les châteaux, les monastères et les villages sortirent de leurs cendres; l'industrie vivifia les villes, et la comtesse, ouvrard ses bras à l'indigent, étendant sa main vers le pauvre, « passa honorablement, dit un chroniqueur, sa jeunesse au milieu des tribulations et des angoisses. » Aux inquiétudes du pouvoir se joignaient les peines de l'âme. Sa sœur, Marguerite, belle jeune fille de seize ans, avait été donnée en mariage à un illustre seigneur nommé Bouchard d'Avesnes, fils de Jacques d'Avesnes, qui, en 1191, à la bataille d'Acre gagnée par les croisés sur les troupes de Saladin, se trouvant haché de blessures, criblé de coups, se tourna vers Richard d'Angleterre en lui criant: « Brave roi, viens venger ma mort.» Bouchard semblait le digne héritier de cette race vaillante, et aux talents d'un gentilhomme il joignait le savoir d'un clerc. Élève de l'antique université de Paris, il avait puisé à sa source la science théologique, fameuse alors entre toutes et à laquelle les récentes disputes d'Abeilard et du savant abbé de Glairvaux avaient donné un nouvel éclat. Riche, beau, brave, savant, de noble lignage, que manquait-il à Bouchard pour être le digne époux de la fille d'un prince ? Et pourtant il ne semblait pas heureux, et déjà circulait une sourde et sinistre rumeur où se mêlait son nom; l'orage éclata, les mille voix de la multitude proclamèrent le secret si longtemps enseveli, le secret fatal. Bouchard, mari et père, avait reçu autrefois, dans une église d'Orléans, le cinquième des ordres sacrés, le sous- diaconat, qui donne un caractère indélébile à l'homme qui en est revêtu. Les foudres de Rome ne se firent pas attendre : Innocent III excommunia le comte d'Avesnes, lui commanda de rendre Marguerite à la liberté, et de satisfaire au saint- siège, en rentrant dans une vie honnête et dans l'observance de Vordre clérical. Bouchard tint tête à l'orage ; excommunié une seconde
fois en 1217 par Honorius III, successeur d'Innocent, il résista encore; mais enfin Marguerite, mieux éclairée sur sa position, le quitta et vint se réfugier auprès de sa sœur, dont les larmes la redemandaient depuis longtemps. Elle épousa plus tard le comte Gui de Dampierre, et Bouchard, rentré en grâce devant Dieu et devant les hommes, mourut obscurément au château d'Estreungt, vers l'an 1240, oublié de tous, après avoir été tour à tour un objet d'admiration et d'horreur.
Jeanne poursuivait la tâche pénible qui lui était échue. Souvent en guerre avec ses hauts barons, elle s'efforçait d'affranchir les villes et les bourgs du despotisme de leurs châtelains et de contrebalancer partout l'influence féodale par l'accroissement des libertés municipales. Des chartes furent octroyées sous son règne à plusieurs villes dont elle fonda ainsi la prospérité ; les novateurs d'une industrie utile furent affranchis de taille et d'impôt; elle encouragea partout le commerce et créa dans les nombreuses villes de ses États des établissements de bienfaisance qui existent encore aujourd'hui. Une paix durable semblait devoir être le prix de ses efforts, quand une nouvelle tempête éclata plus menaçante que tous les flots que Jeanne avait déjà vus mourir à ses pieds. Voici comment les chroniques racontent cette étrange aventure, qui serait encore empreinte aujourd'hui de doute et de mystère, si les vertus de Jeanne, l'austérité de sa vie, n'avaient fait à la fin triompher sa cause. Les recherches des historiens, qui ont voulu récemment encore étudier à fond cette question, la tranchent désormais et en définitive en sa faveur.
A quelques lieues de Valenciennes, près de la ville de Mortagne, existait un bois nommé le bois de Glançon. Là vivait un ermite que nourrissait la charité publique. Un jour qu'il parcourait les rues de Mortagne, en tendant la main aux passants, un chevalier le regarde avec une attention mêlée de surprise, s'approche de lui, et se jette à ses pieds en s'écriant : « Vous êtes véritablement mon
seigneur, l'empereur Baudouin. » L'ermite proteste longtemps du contraire, se défend avec vivacité; mais enfin il consent à suivre le baron en son hôtel. Peu à peu le bruit de la résurrection de l'empereur, si longtemps pleuré, se répand. Les principales villes du comté voient arriver devant leurs murailles un homme d'un aspect vénérable, couvert des ornements impériaux, précédé d'un chapelain qui portait la croix devant lui, et suivi d'une chevalerie nombreuse. Gand, Bruges, Tournay, Valenciennes, Lille lui ouvrent leurs portes et le reçoivent avec des transports d'attendrissement et d'arnour. Jamais le peuple n'avait eu une foi entière en la mort de l'empereur Baudouin ; on attendait son retour comme les Gallois ont attendu longtemps celui d'Arthur, et la venue de cet homme entouré de toute la pompe royale flattait les imaginations crédules. Le peuple seul, remarquons -le, ne s'empressait pas autour de lui; des chevaliers, des compagnons de guerre de Baudouin, des serviteurs de l'empereur, croyaient reconnaître les traits de leur maître dans ceux de l'ermite de Glançon. Partout la foule se portait sur son passage, et Jeanne vit en péril son pouvoir, et même sa vie. Elle s'efforça alors de rassembler les preuves de la mort de son père. Elles ne lui manquèrent pas. Louis VIII, roi de France, qui avait succédé à son père Philippe- Auguste, prit en main les intérêts de sa vassale, et manda à Péronne l'ermite, qui s'y rendit. Là, en présence d'une nombreuse assemblée, l'évêque de Beauvais lui posa diverses questions auxquelles il ne put répondre d'une manière satisfaisante. Il quitta Beauvais et se retira en Bourgogne ; mais là il fut arrêté et mis à la torture. Il avoua, dit-on, dans les tourments qu'il avait nom Bertrand de Bains, qu'il n'était pas l'empereur Baudouin. Sa sentence suivit cet aveu. Bamené à Lille, il fut livré aux mains du bourreau, et étranglé devant les halles. Ses restes furent exposés dans un champ qui sappelle encore de nos jours le Champ de dure mort.
Tel est le sombre événement qui plana sur le règne et sur la mémoire de Jeanne. Parmi les chroniqueurs qui ont raconté sa vie les uns, considérant ses œuvres de justice et de charité, l'exaltent comme une sainte et une martyre; d'autres, ne voyant dans ces vertus mêmes et dans l'austérité de sa pénitence que l'expression d'un remords immense, ont inscrit sur les pierres et les murs des hospices qu'elle a fondés le mot parricide, que le peuple répéta si longtemps autour d'elle. Nous ne pouvons, disons-le hardiment, nous représenter une vie aussi pure, aussi sévère, aussi utile, souillée par la tache d'une ambition homicide et passant, sans transition, des idées bienfaisantes et pieuses qui en ont marqué le cours à un meurtre, et quel meurtre, grand Dieu' ! Le vainqueur de Bouvines était mort en 1223; son fils, Louis VIII, lui ayant succédé, Jeanne renouvela ses efforts pour mettre un terme à la prison de Fernand. Des négociations longues et difficiles sont entamées; la mort de Louis VIII y met un terme, et Louis IX, son noble et doux successeur, modifiant les conditions de la rançon, met le prince portugais en liberté, après une captivité de douze ans. Alors des jours plus heureux parurent se lever pour Jeanne ; son mari, dont l'esprit avait acquis de la maturité, gouverna ses États avec prudence, et, fidèle au serment d'allégeance qu'il avait fait au roi de France, il le secourut plusieurs fois dans ses guerres contre ses grands vassaux.
Jeanne devint mère d'une fille qui fut nommée Marie, mais le bonheur qu'elle avait acheté par de longues infortunes ne fit à ses foyers qu'une courte apparition.
* Voyez, sur le faux Baudouin, Alboric de Trois - Foulaines, \w^e 794, tome XVIII des Historiens ilc France; La Porte du Tlicil, ISlX», lettres du pape Innocent III; la Biblioijrapliic cntliolique , année 1857, page 303, et les éditions sixième et suivantes du Dictionnaire de Boiiillet. Il fauJrait plusieurs pages pour indiquer uleinement la bibliographie du sujet. Les auteurs cités ici suffisent; ils paraîtront décisifs.
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Fernand mourut le 27 juillet 4233 (anniversaire de la bataille de Bouvincs), après avoir testé en faveur des pauvres. Son corps fut déposé dans l'abbaye de Marquette, fondée par Jeanne et où elle vint plus tard retrouver l'époux dont elle avait été séparée sur la terre. Le débile fruit de cette union ne survécut que d'un an à son père; Jeanne resta seule encore une fois chargée du fardeau des affaires et de la responsabilité du gouvernement. Ses actes de charité déjà si nombreux s'accrurent encore durant l'époque de son veuvage; poursuivant de son amour l'âme de son époux, même au delà du tombeau, elle semblait l'associer à toutes ses bonnes œuvres. La religion fut honorée dans ses temples, et toutes les misères secourues par les soins de son ingénieuse bienfaisance; sans cesse elle recommandait avec larmes aux prières des prêtres et des malheureux le salut de l'empereur Baudouin et du comte Fernand. Ainsi se passèrent plusieurs années. Cédant enfin aux prières de ses États et au désir de laisser un héritier à la couronne comtale, Jeanne épousa en secondes noces Thomas de Savoie, oncle de la jeune reine de France, Marguerite de Provence. Cette union fut stérile, mais Jeanne ne pouvant léguer son nom à la postérité l'immortalisa au moins par ses œuvres. Des ordonnances, des lois, des chartes où respire l'esprit de liberté et de sagesse datent de cette époque de son règne; elle affranchit les villes de Bourbourg, de Furnes, de Bergues Saint-Vinox, et confirma les règlements municipaux auxquels les cités de Gand , de Bruges et d'Ypres durent plus tard une si grande splendeur; mais, vers l'an 1244, elle sentit ses forces défaillir, et quoique son esprit énergique demeurât debout, ses organes, serviteurs lassés, lui refusaient leur appui. Alors, avec l'approbation de son mari, elle se retira à l'abbaye de Marquette, et y prit l'habit de novice. Humble et pénitente, la fille des princes soumettait sa vie à la règle et n'agissait plus sans la permission de son abbesse;
elle goûta, nouvelle Esther, le bonheur de se faire oublier, à l'ombre placide du cloître, dans la contemplation des vérités éternelles; elle bannit de sa mémoire le fatigant labeur de sa vie, et regarda sans peur la mort qui venait vers elle. Le second dimanche de l'Avent (1244), elle dicta son testament en présence de Thomas de Savoie, de Marguerite, sa sœur et son héritière, et de plusieurs prêtres, religieux et seigneurs. Cette pièce renferme des dispositions remarquables. Elle ordonne l'entier payement de ses dettes, la restitution des biens injustement acquis par elle ou par ses prédécesseurs, des legs considérables aux gens de sa maison. Le lendemain, lundi, elle rendit son âme à Dieu, et fat ensevelie dans les caveaux de l'abbaye. Son nom est inscrit dans le ménologe de l'ordre de Citeaux à la date du 5 décembre. L'abbaye de Marquette, fidèle dépositaire, garda les restes de sa fondatrice jusqu'en 1792; alors le cloître fut livré aux flammes, les sépultures furent violées, et les pierres du saint lieu servirent d'auges aux fontaines et de bornes aux chemins. Mais d'autres monuments de la piété de Jeanne sont restés debout: l'hôpital Comtesse, à Lille, nous montre encore le portrait de sa fondatrice; il orne une salle immense, d'une architecture noble et hardie, et qui sert aujourd'hui de réfectoire. L'image de la bienfaitrice semble jeter un regard tutélaire sur les malheureux à qui, six siècles écoulés, sa sollicitude donne encore le pain et l'abri de chaque jour. La miséricorde a gravé son nom sur les pierres, et, tant que ses dons feront subsister les pauvres, la mémoire de Jeanne ne saurait périr.