LE PRINCE NOIR
Il était l'ennemi de la France, mais quel noble ennemi 1 et d'où vient que de semblables caractères semblent disparus à jamais de l'horizon de ce monde? Bouillant dans le combat, humble dans la victoire, modèle de courtoisie chevaleresque et de déférence filiale , chaste dans ses mœurs, fidèle à une affection unique, toutes ces vertus étaient couronnées par une piété profonde , ou , pour mieux dire, c'est de la source vive de la religion que jaillirent les qualités de cette ame si pure et si haute. Ceux qui sont aimés du ciel meurent de bonne heure, et le Prince Noir disparut avant que le souverain pouvoir eût altéré la droiture de son cœur et l'intégrité de ses mœurs.
Il était fils d'Edouard IIl, roi d'Angleterre et de l'aimable Philippine de Hainaut; sa vie, qui devait être courte, commença de bonne heure. A quinze ans, à fâge où les enfants du xixe siècle font des thèmes ou des versions, le jeune prince se battait, conquérait à la pointe du glaive les éperons de chevalier, et montrait le caractère belliqueux et bon tout à la fois qui entoure son nom d'une si pure auréole.
On sait les tristes commencements de cette guerre funeste pour la France et qui dura cent ans. Philippe VI
de Valois occupait le trône; à la mort de Charles le Bel, dernier rejeton de la branche aînée des Capétiens, deux compétiteurs se trouvaient en présence : Edouard III, roi d'Angleterre, petit-fils de Philippe le Bel par sa mère Isabelle et cousin germain du dernier roi, et Philippe, comte de Valois, pelit-fils du roi Philippe le Hardi, arrièrepetit-fils de saint Louis : la descendance par ordre de primogéniture donnait la couronne à Edouard III, mais la descendance par les mâles rendait l'avantage à Philippe; les prétentions du roi d'Angleterre furent rejetées. Il parut n'y pas attacher une grande importance; il prêta hommage au roi de France pour le duché de Guyenne , mais on remarqua dès lors à quel point son orgueil sembla froissé lorsque, les mains dans les mains du roi de France, il se déclara son homme-lige et jura de lui garder foi et loyauté. Cette cérémonie l'avait humilié, il jura de s'en venger.
Le comte d'Artois, à qui Phihppe VI avait enlevé son comté, passa en Angleterre, et poussé par la haine que lui inspirait le roi, il excita l'humeur belliqueuse d'Edouard, et il l'amena sans grande difficulté ù déclarer la guerre à la France (21 août 1337).
Les premiers efforts de Philippe furent heureux, mais ses faibles succès ne compensèrent pas la perte de la bataille navale de l'Écluse. Sa flotte, composée de cent vingt gros navires , croisait sur les côtes de Flandre pour arrêter Edouard , qui se disposait à passer de son île sur le continent; la flotte française, prise entre les vaisseaux anglais et les vaisseaux flamands, fut vaincue et dispersée : ce fut le premier désastre en cette série d'infortunes qui devaient embrasser cinq règnes. Pendant quelques années, Edouard fit des incursions en France. Il ravagea la Normandie, le pays de ses pères; il remonta jusque près de Paris, et les Parisiens, comme au temps des rois de mer, virent la flamme qui dévorait les bourgs de Nanterre et de Neuilly. Philippe eut bientôt rassemblé