‹ Portraits et notices historiquesChapitre 25 sur 46 · NOUVEAUX DOCUMENTS · texte numérisé non relu

NOUVEAUX DOCUMENTS

Jusqu'ici le véritable caractère de la reine Marie- Antoinette a été enveloppé d'une certaine obscurité; la haine des révolutionnaires, qui voulaient justifier leur crime, l'a représentée sous des traits odieux; le culte respectable et touchant de ses amis a exagéré ses qualités morales; il était malaisé de distinguer le véritable visage sous ces voiles divers dont on le couvrait.

De nouvelles publications, la plupart puisées dans les archives de Vienne, restituent à Marie -Antoinette ses traits, son esprit et son cœur. Le chevalier d'Arneth vient de mettre au jour toute une correspondance inédite entre Marie-Thérèse et sa fille, entre la grande impératrice et le comte Mercy d'Argenteau , ambassadeur d'Autriche à Paris. Dans ces trois volumes, la figure de Marie- Antoinette renaît avec ses grâces enfantines (elle n'avait pas quinze ans quand elle épousa le Dauphin), avec sa gaieté, son entrain, parfois môme son étourderie et cette ouverture de cœur qui attire l'affection, cette dignité de race qui ne l'abandonna jamais, ni dans la dissipation des temps heureux, ni dans les dures épreuves de ses derniers jours.

Marie -Thérèse avait conçu les plus justes et les plus maternelles inquiétudes en envoyant sa fille loin d'elle, dans une cour où dominaient de funestes exemples, et elle avait ordonné à l'ambassadeur, qui était son ami et son serviteur fidèle, de la tenir au courant, de la manière la plus stricte, de toutes les démarches de la Dauphine et des remarques auxquelles elles pouvaient donner lieu; et en répondant aux lettres de sa fille, cette mère vigilante ne manquait pas d'appuyer sur les différents points que le comte Mercy d'Argenteau lui avait signalés.

« Je ne puis assez répéter, dit l'ambassadeur dans un de ses messages secrets, que Madame l'Archiduchesse est douée d'un caractère si excellent, d'un esprit si juste, que Votre Majesté peut être assurée qu'elle ne commettra jamais de fautes essentielles, ni qui puissent porter à certaines conséquences... Ainsi il n'est point à craindre que Son Altesse Royale se laisse entraîner à des cabales dangereuses, surtout quand elle sera avertie de se méfier. Il est vrai que les amusements ont beaucoup de prise sur elle, mais cela n'empêche pas qu'elle n'apprécie les personnes qui cherchent à l'amuser, et qui, par ce moyen seul, réussiraient difficilement à la séduire. »

La vie entière de l'infortunée reine justifie la prophétie du vieux serviteur de sa maison. Elle ne fit pas de fautes essentielles, mais elle eut le goût des plaisirs, et n'étant pas du tout heureuse, elle se livra aux distractions extérieures plus que ne l'aurait permis la majesté du trône, et assez pour prêter le fianc aux plus horribles calomnies.

Ce qui trappe dans l'étude de la vie de Marie-Antoinette, c'est la tristesse qui y règne, même en ses jours les plus brillants. Elle arrive presque entant en France; dès la frontière, on la prive de ses serviteurs et de ses dames; elle n'est entourée que d'étrangers; les plus sinistres pr 'sages éclatent de toutes parts, comme un avertissement céleste qui l'engage à se délier des joies trompeuses; elle est reçue par Louis XV, qui la traite avec

bonté, avec douceur, mais rien de plus; le Dauphin, pendant de longues années, est le plus froid et le plus indifférent des époux; elle ne trouve à la cour de France, en fait de femmes, que Mesdames, filles de Louis XV, qui nourrissaient, on ne sait trop pourquoi, une profonde antipathie contre la maison d'Autriche; des deux frères du Dauphin, l'un, qui fut Louis XVIII, était trop politique; l'autre, qui fut Charles X, trop frivole et trop léger pour que leur jeune belle-sœur pût les aimer d'une fraternelle amitié; elle était donc seule, étrangère, ravie à son pays, à sa famille, sans qu'on lui eût rien donné en échange que la promesse dun trône. Quelle destinée, et qui voudrait l'accepter pour son enfant I

Cet isolement profond qui pesa sur l'âme affectueuse de Marie-Antoinette explique très bien les deux fautes que l'histoire peut lui reprocher : ses amitiés compromettantes pour des favorites qui exploitèrent sa bonté, et ce besoin violent de distraction, de luxe, de plaisirs qui s'éveilla en elle lorsqu'elle fut toute-puissante. Sa mère ne vit pas l'apogée de sa fortune, elle ne vit pas les effroyables malheurs qui suivirent ces courtes années de joies ; seulement elle semble quelquefois pressentir la tempête, et l'on dirait qu'elle n'a pu oublier le mot du savant italien, à qui l'on demandait l'horoscope de Marie- Antoinette, et qui répondit : a II y a des croix pour toutes les épaules. »

Mais revenons au début de ces intéressantes révélations, et voyons quels conseils la plus sage des princesses allemandes donna à la plus infortunée d'entre elles; l'impératrice écrivait à sa fille en 1771 (la Dauphine avait alors seize ans) :

a Tâchez de tapisser votre tête de bonnes lectures ; elles vous sont plus nécessaires qu'à une autre... Je crains que vous ne vous soyez guè-re appliquée : les ânes et les chevaux auront emporté le temps requis pour la lecture ; mais à cette heure, en hiver, ne négligez pas cette res-

source, qui vous est plus nécessaire qu'à une autre, n'ayant aucun autre acquis, ni le dessin, ni la musique et autres sciences agréables... J'attends donc avec impatience vos lectures et applications; il est permis, surtout à votre âge, de s'amuser, mais d'en faire toute son occupation et de ne rien faire de solide ni d'utile, et tuer le temps entre promenades et visites, à la longue, vous en reconnaîtrez le vide, et serez bien aux regrets de n'avoir pas mieux employé votre temps... Tout cela me fait trembler : je vous vois aller avec une certaine nonchalance, à grands pas, à vous perdre; au moins vous égarer. »

Marie-Thérèse voulait que sa fille complétât par la lecture son instruction, qui n'était qu'ébauchée; elle voulait aussi qu'elle s'abstînt de certains plaisirs qui lui semblaient, avec raison, peu convenables :

« J'ai vu, lui dit- elle, que vous avez été à cheval plusieurs jours de suite, et deux et trois heures; c'est trop, vous en conviendrez un jour, mais ce sera trop tard. Quelle raison aurais -je de vous priver d'une chose qui vous fait plaisir, si je n'en connaissais pas les conséquences... »

La jeune Dauphine ne s'est pas montrée aimable , elle n'a pas parlé, par timidité, dit-elle. Aussitôt sa mère la gronde et lui dit, dans son langage tudesque, qui, s'il exclut l'élégance, n'exclut ni la force ni le sens :

a Gomment l'Antoinette, à treize ans, savait recevoir très joliment son monde, et dire à chacun quelque chose de poli et de gracieux : cette vérité , tout Vienne, l'Empire, la France, la Lorraine l'ont vue, et la Dauphine, à cette heure, pour un simple particulier, aurait de l'embarras? Ne vous accoutumez pas à ces frivoles excuses : embarras, crainte, timidité, chimères I Ce n'est que mauvaise coutume de se laisser aller sans réflexion et sans se gêner pour rien. »

On voit que la pauvre petite Dauphine n'était pas gâtée par sa mère. Privée à la cour de France de tout appui

moral, il fallait que sa mère cherchât de loin à l'éclairer et à la diriger. Elle était très jeune, très vive; monter à cheval, monter à âne, sauter, courir, rire au besoin de l'étiquette, s'ennuyer avec les gens graves, c'étaient là les instincts de son âge : Marie -Thérèse la blâmait; ses reproches étaient sages, avisés, maternels, et cependant Marie- Antoinette nous semble très excusable. Plus de bonheur lui eût donné plus de sagesse; elle s'étourdissait sur ce qui manquait à sa vie.

Marie-Antoinette avait vingt ans lorsque Louis XVI monta sur le trône, et sa grandeur ne rendit pas sa situation plus facile. Elle eut plus de liberté et davantage d'ennemis. Le roi avait pour elle de la bonté, des complaisances, mais il ne lui montrait pas ces sentiments qui gagnent et charment le cœur. Il lui donnait de l'argent et lui accordait des faveurs, non pour elle assurément, mais pour les amies qui exploitaient si adroitement cette royale amitié. Mercy appelle des grâces utiles ces dons qui pleuvaient, par exemple, sur une seule personne: quatre cent mille livres pour payer ses dettes, une terre du revenu de trente- cinq mille livres, huit cent mille livres pour la dot de sa fille; grâces utiles/ déshonorantes pour qui les reçut, dangereuses pour qui les donnai C'était pour ces favorites et leur clientèle que la reine augmenta à l'excès les dépenses de sa maison, qu'elle accabla le trésor déjà si obéré, et qu'elle prêta une apparence de vérité aux calomnies qui se répandaient sourdement contre elle; car les favorites nuisaient à Marie- Antoinette , non seulement par les dons dispendieux qu'elles arrachaient à sa faiblesse, mais au point de vue de la dignité et de la réputation. Marie-Thérèse l'avertissait en vain; elle était sous le charme. Mercy signale le jeu de la cour, les gains ou les pertes de la reine ; il ne tarit pas là-dessus.

a II prit envie à la reine de jouer au pharaon. Elle domnnda au roi qu'il permit que l'on fît venir des ban-

IGl

quiersjoueurs de Paris. Le monarque observa qu'après les défenses portées contre les jeux de hasard, même chez les princes du sang, il était de mauvais exemple de les admettre à la cour ; mais avec sa douceur ordinaire il

Marie -Antoinette.

ajouta que sans doute cela ne tirerait pas à conséquence, si l'on ne jouait qu'une seule soirée. Les banquiers arrivèrent le 30 octobre et taillèrent toute la nuit et la matinée du 1er novembre, jour de la Toussaint; elle joua ellemême jusqu'à près de trois heures du matin. Le mal

était qu'une pareille veillée tombait dans la matinée d'une fête solennelle, et il en est résulté des propos dans le public. La reine se tira de là par une plaisanterie, en disant au roi qu'il avait permis une séance de jeu sans en déterminer la durée; qu'ainsi on avait été en droit de la prolonger pendant trente -six heures. Le roi se mit à rire et répondit gaiement : « Allez! vous ne valez rien tous tant que vous êtes ! »

Au milieu de cette dissipation , engendrée par l'ennui et le vide de son existence, l'âme de Marie-Antoinette restait pure. Elle s'amusait par amour du mouvement; elle cherchait des distractions dans la société de ses amies, des émotions dans le jeu; elle fournissait à la malignité de ses ennemis mille occasions de la perdre ; elle mécontentait le peuple par ses dépenses, et cependant le fond de son âme n'était pas atteint. Marie -Thérèse, qui connaissait bien sa fille, ne cesse de condamner ses goûts futiles, ses habitudes légères, l'insouciance, le mépris de l'étiquette; elle voudrait la voir vivre en reine, la voir même s'occuper de politique. Elle ne réussit pas; là où la maternité vigilante échoua, l'infortune marâtre réussit : le malheur sacra Marie- Antoinette. L'impératrice lui écrivait :

« L'esprit de mutinerie commence à devenir familier partout, c'est donc la suite de notre siècle éclairé; j'en gémis souvent; mais la dépravation des mœurs, cette indifférence sur tout ce qui a rapport à notre sainte religion, cette dissipation continuelle sont la source de tous ces maux.

« loutes les nouvelles de Paris annoncent que vous avez fait un achat de bracelets de deux cent cinquante mille livres; que, pour cet effet, vous avez dérangé vos financées et vous êtes chargée de dettes , et que pour y remédier votis .avez donné vos diamants à bas prix, et qu'on suppose que vous entraînez le roi à tant de profusions inutiles, qui augmentent et mettent l'État dans la

détresse où il se trouve... Ces sortes d'anecdotes percent mon cœur, surtout pour l'avenir... Une souveraine s'avilit en se parant, et encore plus si elle pousse à des sommes si considérables, et en quel temps I... »

La tendresse et la prudence de Marie-Thérèse sondent ici les profondeurs de l'avenir : ce furent en efîet les dépenses inconsidérées de la pauvre reine qui donnèrent à ses ennemis l'occasion de la frapper mortellement. Sans ce goût de la parure et des bijoux, qui avilit les reines, sans cet entourage d'amies et de complaisantes, l'affaire, la désastreuse affaire du collier aurait-elle pu prendre une ombre de vérité? Se figure-t-on Marie-Thérèse d'Autriche, Marie Leczinska, ces reines si pieuses, si modestes, si sages, calomniées d'une si diabolique façon? Leur existence au grand jour, la simplicité de leurs habitudes ne permettaient pas même le soupçon, et auraient déconcerté les plans les plus audacieux. Il n'en fut pas ainsi de la malheureuse épouse de Louis XVI, et quand elle devint grave, quand elle fut mère, quand elle voulut être reine, il était trop tard. Ce chemin que décrit si bien son protégé Beaumarchais, la calomnie l'avait fait.

Marie -Thérèse, heureusement pour elle, mourut neuf ans avant la Révolution (29 novembre 1780); elle ne vit pas la naissance de l'héritier de la couronne, qu'elle avait tant souhaité; elle ne vit pas non plus la désaffection croissante qui creusait l'abîme sous les pas de sa fille; elle ne connut pas l'affaire du collier, qu'elle avait en quelque sorte pressentie par le dégoût et l'horreur que lui inspirait le cardinal de Rohan; elle n'assista pas aux premiers accès si cruels déjà de la fureur populaire; elle ne sut ni l'affreux retour de Versailles, ni le déplorable voyage de Varennes; l'écho ne lui apporta point le bruit des outrages de juin ni des horreurs du 10 août; elle n'entrevit pas du fond de son palais les murs sinistres du Temple, la terrible soirée du 20 janvier, le cachot de la Conciergerie; elle n'entendit pas Fouquicr-Tinville insultant sa fille;

elle ne fut pas du nombre des témoins qui se sont rappelé toute leur vie le spectacle hideux de la matinée du 16 octobre 1793, l'ignoble charrette, les liens, la place de la Révolution et l'échafaud! Elle dormait paisiblement dans le cercueil qu'elle s'était préparé elle-même , près de l'époux qu'elle avait uniquement aimé; mais il semble que les restes de cette femme courageuse ont tressailli de douleur et de joie au retentissement des souffrances de Marie-Antoinette et de la grandeur d'âme avec laquelle elle les affronta.

Les nouveaux documents recueillis sur Marie -Antoinette la font connaître et la justifient des inventions que ses ennemis ont propagées contre elle, et parmi ses ennemis nous comptons les historiens révolutionnaires et les romanciers, légers de cœur, qui n'ont pas craint de profaner cette noble mémoire, en la mêlant à des historiettes d'amour et d'intrigue. Marie-Antoinette eut le triple malheur d'être jeune, sans amis, et de n'avoir pas un grand fonds de piété; il lui eût fallu une religion pratique, une foi vive et intérieure pour se résigner à son isolement, pour résister à la tentation des plaisirs, à la séduction des vaines amitiés, à cet inexorable ennui dont elle était accablée. La foi qui dormait dans son cœur se réveilla aux jours funestes; elle sut, au nom de Dieu, pardonner et souffrir; mais si cette divine compagne l'eût guidée dans la vie, on peut croire que la calomnie ne l'eût pas atteinte, que la dignité de sa vie et de son caractère eût été sauvegardée, qu'elle eût trouvé plus de bonheur et que peutêtre elle eût évité la prison et l'échafaud. Pour résister aux efforts de la Révolution il eût fallu une armure impénétrable, un bouclier de diamant; en abdiquant les grandeurs de la royauté chrétienne, cette reine infortunée s'offrit désarmée à ses cruels ennemis.

Page 1