CHARLOTTE CORDAY
Le 13 juillet an II de la République (1793), une immense clameur remplissait la rue de l'École-de-Médecine et les rues voisines; des gens du peuple, le bonnet rouge sur la tête, accouraient; des femmes, la cocarde au bonnet, pleuraient, péroraient et criaient, et on entendait répéter dans les groupes :
(( L'Ami du peuple vient d'être assassiné 1 une femme l'a frappé d'un coup de couteau! c'est une ci -devant qui vient de la province : Marat l'avait reçue avec confiance, elle l'a égorgé I
— Oh 1 le monstre ! la guillotine est trop bonne pour ellel »
Les patriotes, les sans-culottes, les tricoteuses restèrent longtemps devant la maison de Marat, et, quand la nuit fut venue, ils purent voir enfin le redoutable assassin. Ils virent s'avancer entre les gardes une femme, ou pour mieux dire une jeune fille, de la plus éclatante beauté, et dont tous les mouvements respiraient la dignité, mêlée à la grâce.
Voici sous quels traits enchanteurs une de ses amies Ta décrite : « Elle était d'une blancheur éblouissante et de la plus éclatante fraîcheur. Son teint avait la trans-
parence du lait , l'incarnat de la rose et le velouté de la pêche. Le tissu de sa peau était d'une rare finesse ; on croyait voir circuler le sang sous un pétale de lis. Elle rougissait avec une facilité extrême , et devenait alors vraiment ravissante. Ses yeux, légèrement voilés, étaient bien fendus et très beaux ; son menton, un peu proéminent, ne nuisait pas à un ensemble charmant et plein de distinction. L'expression de ce beau visage était d'une douceur ineffable ainsi que le son de la voix. Jamais on n'entendit un organe plus enchanteur, plus harmonieux; jamais on ne vit un regard plus angélique et plus pur, un sourire plus attrayant. Ses cheveux châtain clair s'accordaient très bien avec son visage; enfin c'était une femme superbe I »
Cette jeune fille, type de beauté, de douceur, de distinction aristocratique, qui s'avançait, les mains enchaînées, sous les injures brutales et cyniques des gardes et de la populace, n'était pas accusée à tort : elle venait de frapper Marat en pleine poitrine, d'un coup de couteau. Son nom était Marie -Anne -Charlotte de Corday d'Armont. Elle descendait de Pierre Corneille.
Charlotte Corday (c'est le nom que l'histoire a adopté) était née d'une famille noble, elle avait été élevée à l'Abbaye-aux-Dames de Caen; elle annonçait dès son enfance de rares qualités: elle était soumise, laborieuse, dévouée aux autres, dure à elle-même; mais cette nature si noble fut dévoyée de bonne heure par de mauvaises lectures qui égarèrent son esprit, et firent aboutir ses facultés énergiques à une action extraordinaire, mais aussi profondément inutile que réellement coupable. Elle avait lu Raynal, Rousseau, les philosophes du xviiie siècle; ils avaient anéanti la foi dans son cœur, et quand vint la tempête, ce cœur enivré dans sa propre force et de ses trop justes fureurs , se trouva sans fanal et sans pilote pour le diriger. On avait obscurci à ses yeux la vraie lumière : elle marcha , agit et frappa dans les ténèbres ,