‹ Portraits et notices historiquesChapitre 27 sur 46 · CHARLOTTE CORDAY 1G · texte numérisé non relu

CHARLOTTE CORDAY 1G

et, créée pour être une martyre de la foi, elle fut simplement l'héroïne et la victime d'une terrible tragédie.

Il y avait en Pierre Corneille, son aïeul, deux hommes : le tragique, tout nourri des traditions romaines, âpre, fier, et qui prêtait à ses héros les sentiments de grandeur barbare que le paganisme a montrés à la terre : ces sentiments qui mettaient le poignard aux mains de Lucrèce, de Virginius et de Brutus; c'est à ces sources, qui ont coulé des mamelles de la louve romaine, que s'abreuvait l'intelligence de Corneille, mais son âme était profondément chrétienne; Polyeucte nous le dit assez. Charlotte, qui aimait son aïeul, qui était orgueilleuse de compter ce nom célèbre parmi ceux de ses ancêtres, qui lisait avec passion ses tragédies, qui s'enflammait de cette musique intellectuelle, vibrante comme le clairon des batailles, Charlotte négligea absolument la foi qui avait consolé Pierre Corneille dans les disgrâces de sa vie, et qui avait honoré et soutenu sa vieillesse et ses infortunes. Elle ne lut pas V Imitation, traduite par son aïeul; elle lui préféra les dangereux auteurs du xviiie siècle, ceux qui avaient préparé la Révolution et semé cette ivraie qui étouffa, sous ses mortels embrassements , les antiques institutions de la France. Charlotte approuva la Révolution dès ses débuts; elle ne connaissait pas les réformateurs du jour; son idéal se trouvait chez les Grecs et les Romains ; elle rêvait une République aux vertus grandes et austères , celle que les rêveurs croient voir dans le passé, qu'ils espèrent dans l'avenir, dont ils doutent dans le présent; et le goût qu'elle montra ouvertement pour cette forme de gouvernement la brouilla avec son père et l'éloigna de la maison paternelle.

Elle vint à Caen chez une parente, M^ne de Bretteville, qui n'exerça aucune influence sur cette tête exaltée, et ne put l'empêcher de lire les journaux, les brochures politiques du moment et les œuvres philosophiques de J.-J. Rousseau. Elle se passionna pour les Girondins; elle

haït les Montagnards ; son âme ébranlée perdit de vue ces notions morales qui sont le phare de notre vie ici-bas, et, le moment venu, elle se crut le droit d'immoler le plus cruel et le plus ignoble ennemi des Girondins, en sacrifiant sa propre existence, et croyant ainsi sauver la patrie. Corneille n'a-t-il pas mis dans la bouche d'Emilie ces maximes qui armèrent le bras de sa petite-fille ?

Qui méprise la vie est maître de la sienne ; Plus le péril est grand, plus doux en est le fruit. La vertu nous y jette et la gloire le suit.

Regarde le malheur de Brute et de Cassie : La splendeur de leurs noms en est -elle obscurcie? Sont-ils morts tout entiers avec leurs grands desseins? Ne les compte-t-on plus pour les derniers Romains?

La mort du roi lui arracha des cris d'indignation, toute républicaine qu'elle se crût. Elle écrit à une amie, en parlant des hommes de la Convention : « Ils ont assassiné la liberté; ce ne sont que des bourreaux. » Elle aimait en théorie cette République , qu'elle haïssait quand elle voyait les hommes qui agissaient en son nom; mais, toujours enivrée de ses songes, lorsque les Girondins furent proscrits, elle oublia la part qu'ils avaient prise à la mort de Louis XVf; elle épousa leur cause, elle vit en eux l'espoir de sa République idéale, et elle détesta en Marat le tyran, qui avait poursuivi de sa haine la Gironde. Dès le mois de mai 1793, date de la mort et de l'exil des Girondins, la résolution de Charlotte fut arrêtée dans son âme; elle espéra, en poignardant Marat, délivrer la France et lui restituer la liberté.

Elle quitta Caen pour Paris le 10 juillet 1793. Avant de partir elle embrassa un enfant qu'elle caressait quelquefois, et lui dit : « Ne m'oublie pas, tu ne me reverras plus. » Elle arriva le 11 à Paris. Elle employa la journée du 12 à écrire une Adresse aux Français amis des lois de la paix :

Page 1